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vendredi 8 mars 2019

Conscience pure - avec ou sans conscience de soi ?



Que signifie "conscience" ?

Ce mot est au cœur des traditions non-dualistes, et même de toutes les traditions. Car la vie intérieure commence par un "éveil", une conversion qui est un retournement de l'attention vers l'intérieur. Et que voit la conscience retourner vers elle-même ? Elle se voit elle-même, nue, dépouillée de tout contenu. Vierge. Pure.

A partie de là, il y a divergence des points de vue.

Selon certains, la conscience est une illusion. Mais comme de fait c'est la conscience qui l'affirme, cette hypothèse se réfute elle-même. C'est comme dire "je n'existe pas".

Selon d'autres, la conscience existe, mais seulement la conscience "pure". La conscience pure, c'est la conscience en tant que Lumière qui illumine et manifeste les choses, moins le pouvoir de faire retour sur soi. Toute réflexion est illusion à dépasser. Aucune conscience de soi, finalement, ne doit survivre à l'Eveil authentique. La conscience pure n'a donc pas conscience d'elle-même. Elle éclaire et va se refléter sur les objets (tout comme la lumière physique se reflète sur les objets physiques), mais elle ne s'illumine pas elle-même. Tout retour sur soi, en effet, implique une dualité. La conscience de soi est le germe de la séparation, du désir, du manque, du mental, de la séparation, donc de la souffrance. Cette conscience pure est donc très proche de l'inconscience pure. Son état virginal, c'est le sommeil profond, où le monde et l'ego disparaissent. La conscience pure, sans aucun retour sur soi, est bonheur. La conscience de soi est souffrance et angoisse. Mais c'est une lumière invisible, sauf dans la mesure où elle se reflète très partiellement sur les choses. Voilà pourquoi dans le sommeil profond - où tous les objets ont disparus - la conscience se confond avec l'inconscience. Comme disent certains maîtres du Vedânta (Shankara et Soureshvara), c'est comme une lumière qui n'a aucun objet à éclairer : on n'y voit rien. Logique. C'est aussi le point de vue de Nisargadatta Maharaj et de philosophes comme Plotin.

Selon d'autres, enfin, la conscience ne saurait être conscience sans être conscience de soi. La conscience de soi n'est pas un accident à la surface d'une conscience plus profonde qui ne serait que conscience pure, mais bien l'essence même de la conscience. Une conscience sans pouvoir de se connaître n'est pas "conscience pure" : ça n'est pas conscience du tout, ça n'est même pas "néant", car le néant est expérience du néant, et l'expérience est conscience. 
Certes, conscience de soi implique possibilité de souffrir. Mais la conscience est joie, secrète extase. Même dans la souffrance, c'est extase est présente. C'est le principe de la reconnaissance de la conscience par elle-même, c'est-à-dire de la conscience réalisant son infinie grandeur jusque dans l'aventure de ses plus basses misères. C'est le vertige des abîmes. C'est liberté.
Et la conscience de soi n'implique nullement dualisme, mais seulement distinction relative. Autrement, si la conscience devait seulement être absolument simple, elle serait pour ainsi dire prisonnière de son unité. Autrement dit, elle serait comme une pierre (qui n'est qu'une pierre, qui est incapable de se ressentir), inerte et privée de conscience, "'d'être pour soi". Certes la pierre ne souffre pas. Elle ne se sait même pas pierre. Mais enfin, l'être-pierre n'est, au mieux, qu'un aspect de la conscience, de l'absolu, et non son tout ! Qui irait faire d'une pierre, en tant que pierre, son idéal unique ? N'être que "ce qui est", fut-ce avec des Grandes Majuscules, c'est n'être qu'une chose limitée, confinée en elle-même, c'est n'être que cela. Alors que conscience... c'est le pouvoir de se faire être comme ceci ou comme cela, c'est la liberté souveraine de se ressaisir comme étant, ou même comme n'étant pas, comme étant une partie ou le tout. C'est cela, l'absolu, ce pouvoir insigne de se rendre autre tout en restant soi, de se projeter en soi-même, d'accomplir l'impossible, de se présenter jusque dans la plus extrême absence et de s'absenter jusque dans l'éclat de sa propre présence.
Cette dernière vision de la conscience englobe les précédentes, elle ne les exclut pas. C'est le point de vue "intégral" du shivaïsme du Cachemire, de la Reconnaissance et de philosophes comme Proclus.

Réaliser cela, instant après instant, c'est le Cœur, car c'est un battement, une respiration, un frémissement, un balancement, un dialogue.

Quoi de plus merveilleux, vertigineux, quoi de plus miraculeux, adorable et terrifiant, que ce jaillissement pur, là, maintenant ?

...

mardi 20 février 2018

La Déesse, Témoin de la danse de Shiva

L'Hymne des trois cent noms de la Déesse Lalitâ (Lalitâtrishatistotra)
est aujourd'hui l'un des plus populaires pour l'adoration de la Déesse Lalitâ,
culte rendu célèbre par son mandala, fait de mystérieux triangles enlacés.

Il a cette particularité que ses noms commencent tour à tour par chacune des syllabes
du mantra ou vidyâ (comme on dit pour une déesse) en quinze syllabes.

Voici une version chantée de cet hymne,
claire et audible :


Le professeur Alexis Sanderson en propose 
une traduction anglaise
sur son compte academia.edu. 
C'est gratuit, mais il faut s'inscrire :


Parmi ces noms, on trouve :

îsha-tandava-sâkshinî (12)

"témoin de la danse du seigneur".

Sanderson, en note, rappelle un autre nom, dans l'Hymne des mille noms de Lalitâ :

maheshvara-mahâkalpa-mahâtândava-sâkshinî (232)

"témoin de la grande danse du grand seigneur à la fin du grand éon"

Ce qui est remarquable, c'est que c'est la Déesse qui est ici Témoin de l'activité de Dieu.
Elle l'est en qualité de pure conscience (cin-mâtra).
Contrairement à ce que l'on entend souvent, dans le Tantra
et dans la tradition Kaula, la Déesse est la pure conscience, témoin de la danse
de Dieu qui danse le monde. Ici, Dieu n'est pas le Témoin immobile
de la danse de la Nature. Ceux qui sont incapable de distinguer le Tantra du Sâmkhya
reprennent souvent cette affirmation, sans comprendre. Dans le Sâmkhya, en effet,
la pure conscience (purusha) est "témoin" immuable des mutations de la Nature (prakriti),
c'est-à-dire du monde, en gros. Mais ici, c'est le contraire, car la Déesse n'est pas
la Nature dont parle le Sâmkhya. Cette dernière est privée de conscience propre (jadâ)
et inerte, tandis que la Déesse est la conscience, la vie et le pouvoir de se mouvoir par soi.
D'un autre côté, il n'est pas faux de dire que la Nature est conscience, 
mais en un tout autre sens que l'entend le Sâmkhya : 
la Nature est Dieu qui joue librement à prendre conscience de soi ainsi,
sous les formes de la Nature. 
Et la Déesse est ce pouvoir.
Mais, comme nous le rappelle cet hymne, elle reste aussi
la pure conscience, Témoin de toutes choses.

mardi 5 septembre 2017

Le Jeu de la conscience - VI


Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), attribué à Kshéma Râdja :

L'essence du Soi est la conscience en sa liberté créatrice,
en harmonie avec elle-même, absolument immaculée.
Quand cette même âme se défait de ses limites,
on la nomme "conscience". 6

"L'essence du Soi" est son attribut principal, celui sans lequel
il ne serait pas ce qu'il est, à distinguer
de ses attributs accidentels,
qui peuvent changer sans qu'il ne change.

Quelle est l'essence du Soi ?
Quelle est notre vraie nature ?

L'espace ?
Non, car l'espace est sans limites,
mais il n'est pas conscient.

Le vide ?
Non, car le vide n'existe par par, pour et "dans" la conscience.

La conscience alors ?
Oui, mais à condition de bien s'entendre sur ce qu'est la conscience.
Elle est toujours présente,
et en ce sens elle est immuable.
Mais elle n'est pas statique comme la "pure conscience" du Védânta.
La conscience est "créatrice" et "libre".
Elle n'est pas inerte, passive, enfermée dans un état,
elle n'est pas seulement ceci ou cela,
mais liberté de se faire ceci ou cela,
sans cesser d'être soi.

L'essence du Soi
est donc la liberté,
entendue comme pouvoir
de se manifester comme autre que soi,
tout en restant soi. 
Et cela n'est possible que pour la conscience,
jamais pour les choses privées de conscience propre.
Le Soi est donc la conscience.

Et c'est ainsi que la conscience se limite librement.
On l'appelle alors "âme" ou "individu" (jîva).
Quand elle se libère librement des limmites
qu'elle s'est librement créées,
on dit qu'elle est pure conscience (cit).
Au-delà de ces limites et de cette absence de limites,
elle est conscience-liberté (caitanya).

Il n'y a donc qu'une seule entité dynamique
qui joue à se manifester comme
toutes les entités,
depuis "Dieu" jusqu'aux atomes.

Dieu est un atome libéré de ses limites.
Un atome est Dieu qui se limite librement.

Tel est le "jeu de la conscience".

lundi 21 mars 2016

L'Advaïta Védânta est-il un matérialisme ?



J'ai toujours été frappé par le raisonnement de l'Advaïta Védânta (de Shankara et ses disciples fidèles) pour établir que le monde est irréel : l'idée est que le monde est une modification du brahman, comme une forme est une modification d'une matière. Je ne l'invente pas :

"La Révélation [=les Upanishads] nous assure que toute  modification est toujours irréelle, tandis que la matière est réelle", Shrutisârasamuddhâranam, 124

Les termes employés sont vikriti pour "modification" et prakriti pour "matière". On pourrait éventuellement traduire prakriti par "substance", mais le sens demeure le même : les accidents sont irréels, seule la substance est réelle. Ce texte, et d'autres, de Shankara notamment donnent des exemples : l'or est réel, mais le bracelet est irréel ; l'eau est réelle, mais les vagues sont irréelles ; la terre est réelle, mais les pots sont irréels. A chaque fois, la substance est réelle, mais ses accidents ne le sont pas.

Pourquoi ? Parce que les accidents sont impermanents. Le critère du réel est ici la permanence, la fixité. 
Mais l'intéressant est que le réel est toujours présenté comme une matière (upâdânakarana). C'est là l'argument qui revient le plus souvent, tel un mantra.

Difficile, dans ces conditions, de prendre l'Advaïta Védânta pour autre chose que pour un matérialisme. 

On pourrait m'objecter que :

1) L'Advaïta Védânta croit en la réincarnation, donc en l'âme, et en Dieu.

Mais je réponds que ces discours sont présentés comme des concessions à l'ignorance mondaine. Ils sont affirmés pour être réfutés ensuite, et c'est seulement cette réfutation qui, aux yeux des tenants du Védânta, offre un salut et donne un sens aux Upanishads. Dieu n'est qu'un accident. L'âme n'est qu'un accident. Le monde n'est qu'un accident. Voilà pourquoi, à mon avis, l'Advaïta Védânta rencontre un tel succès en Occident : l'immortalité de l'âme, la réincarnation et Dieu n'y sont pas essentiels, mais seulement des accidents. On peut donc trouver une valeur à l'enseignement du Védânta, tout en étant athée. Or c'est le cas, je crois, d'une bonne partie des adeptes du néo-advaïta.

2) L'Advaïta Védânta décrit l'absolu, le brahman, comme "conscience". Cela est spirituel, et non pas matériel.

Mais je réponds que le terme traduit par "conscience" ou" awareness", en anglais, est bien éloigné de la conscience. Car le sanskrit cit désigne d'abord la lumière, semble-t-il ou une illumination : ketu, dont cit serait la racine, désigne une clarté, comme celle d'une comète. Appliqué à la conscience, c''est donc, au mieux, une métaphore. Contrairement à samvit, il ne correspond pas exactement, ni directement, à notre "conscience". Ou alors, cit désigne le côté "manifestant" de la conscience, et non son pouvoir de retour sur soi. Pour le dire termes scolaires, cit serait la conscience spontanée, et non la conscience réfléchie
D'autre part, l'Advaïta Védânta décrit cit comme une lumière qui éclaire les choses, toutes les choses, y-compris les pensées "intérieures", mais cette lumière ne peut se connaître, s'éclairer elle-même. Car dans ce cas, nous dit le Védânta, il y aurait dualité entre le sujet connaissant et l'objet connu. Or, la Révélation affirme que la dualité est souffrance. Le Védânta emploie certes l'expression svayam-prakâsha "auto-lumineux" à propos de cit, mais c'est simplement pour dire que la conscience est la preuve de toutes les preuves puisque, sans sa "lumière", rien ne serait connu. Cela n'implique pas qu'il existe quelque chose comme une conscience de soi. 
En d'autres termes, cit, c'est-à-dire le Soi tel que l'entend l'Advaïta Védânta, ne peut être connu d'aucune manière. C'est cela qui connaît, mais qui reste inconnaissable. Si on en parle, on en fait un objet d'inférence. La seule "preuve" de l'existence de cit dans le Védânta est une supposition nécessaire : les choses sont connues ; or, elles ne pourraient être connues s'il n'existait une "lumière" pour les révéler ; donc il faut bien admettre qu'il existe une "lumière", cit. Il n'y a pas d'autre connaissance du Soi dans le Védânta. Le Soi est, mais il ne peut se connaître lui-même. Il n'y a pas d'expérience du Soi. Le Soi est ce qui rend toute expérience possible, mais qui ne peut lui-même être objet d'expérience. Il est l'expérience. Il n'est pas visible, mais il est la vision. Et ainsi de suite...

En d'autres termes, l'Advaïta Védânta est une philosophie de l'être, et non de la conscience.
Or, considérant ceci ajouté à son argument de la matière et des formes, il est difficile de voir en quoi ce non-dualisme se distingue du matérialisme. "Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme" : voilà la vérité selon le Védânta, vérité qu'un matérialiste d'aujourd'hui pourrait sans gêne reprendre à son compte. 

Si l'on relit les dialogues des grands maîtres du XXè siècle, plus accessibles, on verra que cette conclusion est juste.

Si, d'autre part, on compare cette définition de la conscience védântique, avec celles du bouddhisme cittamâtra et de la Pratyabhijnâ, on verra combien est cruciale et notable la différence ! Dans ces dernières écoles, la conscience est véritablement une conscience : elle se connaît elle-même, par elle-même, directement. Le bouddhisme mâdhyamika, en revanche, nie la possibilité d'une conscience de soi, en la comparant à "une épée qui ne peut se couper elle-même". Par où se confirme le rapprochement entre Advaïta Védânta et Mâdhyamaka : deux philosophies de la fixité, de la logique binaire, qui n'hésitent à moquer l'expérience au nom de la raison. L'idéalisme bouddhique et la Reconnaissance, au contraire, affirment que l'expérience doit être possible, puisqu'elle advient, et qu'elle doit donc être expliquée par la raison, et non pas réfutée par elle.

Au final, l'Advaïta Védânta de Shankara apparaît comme une sorte de matérialisme, ou du moins comme une philosophie qui nie tellement tous les traits propres à la conscience, que sa "conscience" ressemble davantage à l'inconscience !

mercredi 3 juillet 2013

Pratiques visionnaires



La tradition bouddhiste de la grande Complétude (dzogchen) s'exprime en une poésie qui célèbre le naturel, le laisser-aller et la conscience au présent, à l'encontre de toute technique, manipulation ou projet.

Cependant, cette même tradition a connu depuis le XIIe siècle une inflexion nouvelle : les pratiques visionnaires qui consistent à "brûler les étapes" (thögäl). Une fois stabilisé dans la conscience au présent, l'adepte prend une posture et contemple le ciel bleu, par exemple. Des visions sont alors alors censées se développer d'elles-mêmes, jusqu'à des mandalas complets. Au terme de ce processus, le corps de l'adepte lui-même s'intègre à ces paysages de lumière vertigineux. A sa mort, il ne laisse que ses cheveux et ses ongles.

 Adeptes de thogal et exemples de visions

Cette tradition née à l'intérieur de la Grande complétude a connu un si grand succès qu'elle est tenue aujourd'hui par ses adeptes pour la pratique ultime, la plus directe, la plus puissante, la plus secrète aussi. Même si de nombreux livres ont été publiés sur la Grande Complétude, les textes concernant la pratique visionnaire sont plus rares, bien qu'on en compte une bonne douzaine. Ce qui frappe en les lisant, c'est leur précision technique, à l'opposé du lyrisme exubérant et simple à la fois, des textes que je cite par exemple dans ce blogue.

Évidemment, cette "technologie" ne peut que susciter la curiosité et la controverse, d'autant plus qu'elle est censée déboucher sur des phénomènes surnaturels comme la quasi disparition du corps. En outre, ses textes sont singulièrement détaillés. Bien que la croyance en un corps de lumière et les pratiques visionnaires soient avérés dans d'autres traditions (principalement le shivaïsme tantrique), la Grande Complétude a produit une littérature abondante, exhaustive et explicite sur le sujet.

Pour ma part, j'ai déjà donné mon opinion sur le sujet. Si j'y reviens, c'est parce que j'ai découvert que les phénomènes qui sont à la base de ce yoga visionnaire sont connus de la science : ce sont les "phénomènes entoptiques", c'est-à-dire ceux que l'on voit à l'extérieur de soi mais qui ont leur origine dans la structure même de l’œil, sans que ces phénomènes soient la manifestation d'une maladie particulière. De fait, n'importe qui peut voir ces phénomènes, voir à l'intérieur de son œil par l’œil lui-même. Il suffit de réunir des conditions qui sont très proches de celles décrites dans les textes de la Grande Complétude. Il y a au moins trois catégories de ces phénomènes :

- les figures irisées que l'on voit quand on plisse les yeux en dirigeant le regard près d'une source lumineuse telle que le soleil. Leur base objective est la présence de "corps flottants" (débris de cellules) dans l'œil. Dans la tradition dzogchen, on peut s'aider d'un support tel qu'un chapeau avec des crins de yak ou de cheval, du brocard de soie, ou encore un cristal pour les rendre plus évidents.
- les nappes de lumières et les figures géométriques que l'on voit dans le noir, ou en pressant légèrement les yeux. Ils surgissent souvent de la périphérie du champ visuel et se déploient en cercles. Le dzogchen met l'accent sur ces sortes de "chaos visuels". L'obscurité est le support idéal, mais l'on peut aussi employer les contrastes, comme le rebord d'une fenêtre ou le sommet d'une montagne. L'idée est de stimuler ces formes de lumière, jusqu'à ce qu'elles vivent de leur vie propre même en l'absence d'obscurité ou de contraste. Ces taches et ces figures géométriques deviennent alors peu à peu des corps, des palais et autres éléments des mandalas, jusqu'à la dissolution du corps en lumière. Ce sont peut être les phénomènes les plus intéressants, car ils n'ont pas d'autre support, en dehors des yeux, que le système nerveux. Un exemple reconstitué :



-Enfin, il y a ces phénomènes que l'on voit quand, par exemple, on fixe un ciel bleu ou un champ de neige. Apparait d'abord comme un vortex au milieu du champ visuel, entouré de petites étoiles qui se déplacent vers le centre, en zigzaguant. Le dzogchen les compare à des gouttes de mercure répandues sur le sol. Leur support, ce sont les vaisseaux capillaires du fond de l'œil et les globules blancs, ou leucocytes. Les documents ci-dessous rapportent que des scientifiques ce sont penchés sur la chose depuis le début du XIXe siècle. Ils ont même fabriqués des dispositifs pour mieux voir ces phénomènes entoptiques, des "entoptoscopes" donc, notamment avec des filtres au cobalt bleu. 






Ces recherches montrent que les bases de ces expériences visionnaires restent  toujours physiques et explicables par l'anatomie. Par conséquent, les gens qui affirment que ces lumières sont des anges ou des "globules de vitalité", ou encore des graines de Bouddhas, se trompent. Le point de vue du dzogchen est passionnant, mais il est seulement subjectif, tout en ayant des prétentions objectives. Le point de vue de la première personne est unique, c'est vrai. Et la science ne parvient pas - ne parviendra peut-être jamais - à expliquer la conscience. Mais quand ce discours subjectif qui décrit une expérience à la première personne en vient à vouloir décrire ce qui existe objectivement, on tombe dans l'erreur. Dans le domaine de l'objet et de l'objectif, en effet, la science demeure sans rivale. De plus, la fascination pour ces phénomènes risque toujours de distraire de l'essentiel : la reconnaissance de la présence, reconnaissance qui embrasse ce à quoi nous aspirons vraiment, comme la compassion l'amour, l'équanimité et le sentiment de bien-être, même si rien n'a de sens objectivement. 
Malgré ces réserves, je crois que ces pratiques peuvent présenter un intérêt si, justement, elles restent des expériences sans prétentions pseudo-scientifiques, sans tomber dans un galimatias occultiste. Mais est-ce vraiment possible ?

P.S. : On pourrait mettre en parallèle les découvertes scientifiques avec les instructions dzogchen de manière bien plus détaillée. Par exemple, les sortes de colliers de perles visibles sur la fresque tibétaine (dans un palais construit à Lhasa par le 5e Dalaï Lama) en haut de ce billet. Elles sont nommées "chaînes indestructibles". Parmi les différents éléments qui apparaissent au début de la pratique, ce sont les plus important, car c'est en les fixant que les visions se développent. Objectivement, ce sont des corps flottants, des restes de cellules et autres débris. Selon le dzogchen, ces "chaînes" sont indestructibles en ce sens qu'elles sont toujours présentes indépendamment de l'âge ou de la condition physique de l'adepte. C'est l'un des points censés établir la supériorité de cette pratique visionnaire. Objectivement, ces débris sont souvent présents depuis la naissance et, protégés dans l'humeur vitreuse, ils perdurent souvent jusqu'à la mort, en effet. Autre exemple : selon le dzogchen, ces chaînes et leur sphérules ralentissent au fure et à mesure qu'on les fixe, jusqu'à devenir immobile. La première partie du documentaire ci-dessus explique que l'on focalise d'abord sur des corps situés plus à l'avant de l’œil, donc plus "mouvants", avant de focaliser naturellement de plus en plus à l'arrière de l’œil, vers la rétine, où les corps flottants sont de moins en moins mobiles. Etc., etc.  

P.P.S. : un tableau synthétise (en anglais) les différentes sortes de phénomènes. Son intérêt est de présenter, à chaque fois, une description objective ("physiology") et une description subjective ("seer").

samedi 6 avril 2013

Quand connaître une chose, c'est les connaître toutes

D'ordinaire, connaître une chose, ce n'est pas les connaître toutes. Dire que la cuisine japonaise est mauvaise alors que je n'en ai goûté qu'un seul plat est une généralisation abusive. Plus profondément, induire, c'est-à-dire généraliser à partir d'expériences qui sont nécessairement particulières, pose toujours un problème. Car les conclusions de l'induction ne sont jamais de l'ordre de la certitude absolue, mais toujours seulement de l'ordre de la probabilité. Aussi distingue-t-on, dans la philosophie occidentale moderne, les vérités de fait ("le soleil brille") des vérités de raison ("deux et deux font quatre"). Alors que ces dernières sont de l'ordre du nécessaire puisque leur contraire est impossible, les premières sont contingentes, car leur contraire n'implique pas contradiction. Comme disait l’Écossais Hume, il est possible que le soleil ne se lève pas demain. Même si c'est peu probable. Donc la connaissance dérivée de l'expérience est toujours limitée et relative, jamais exhaustive et définitive. Voilà pourquoi des gens comme Pythagore ou Platon pensaient que la connaissance empirique - dérivée de l'expérience - était vaine comparée à celle dérivée de la raison pure, celle des mathématiques, par exemple. Et c'est ainsi que les mathématiques ont servi de modèle à la connaissance et que l'intellect a été placé au-dessus des autres facultés, "image de Dieu en l'homme", Dieu étant conçu comme un pur intellect, sans rien d'extérieur à lui.



Tout cela est sans doute juste, dans une certaine mesure. Il n'est pas possible de tout connaître, ni de connaître les choses avec certitude. Seules les choses qui n'existent pas - les triangles, les droites, les nombres, Dieu... - donnent paradoxalement lieu à des connaissances certaines.

Mais il y a une exception : l'expérience elle-même. L'expérience, et non pas le contenu de l'expérience. Le clavier sur lequel j'écris, l'image de ce clavier, son souvenir, son concept, son absence même, sont des contenus de l'expérience que je puis pointer du doigt de l'attention. Ils vont et viennent. Ils varient. Leur connaissance est donc par nature limitée et changeante. La connaissance de cette illusion est une illusion de connaissance, comme dit Platon dans le Cratyle. Mais la connaissance elle-même, l'expérience elle-même, ne change pas. Si elle changeait, alors nous ne pourrions avoir conscience du changement du contenu de la connaissance.

Or cette expérience, cette connaissance, cette conscience, est comme la lumière par laquelle toute chose vient à être connue, expérimentée. Elle ne peut être connue comme l'une de ces choses - sans quoi elle cesserait d'être ce qu'elle est : lumière consciente. Mais elle se connait elle-même par elle-même, sans dépendre pour cela d'aucune chose, tout comme une lampe s'éclaire elle-même, sans dépendre de la lumière d'une autre lampe.

Si donc je fais ainsi l'expérience intime de l'expérience, si je connais la connaissance, alors en un sens je connais tout ce qu'il y a à connaître. L'expérience est la nature de tout ce dont on peut faire l'expérience. Or l'expérience est ma nature. Je suis donc la nature et le fond de tout ce qu'il est possible de connaître, d'expérimenter. Ainsi l'expérience pure, indépendante de tout contenu, est-elle sans limite, absolue. Si je reconnais cela, cette expérience unique est l'expérience de tout. La connaissance de la connaissance - pure et indépendante de tout contenu - est la connaissance de tous les contenus possibles. Cette connaissance pure est donc la connaissance absolue.

Le fond de conscience que je suis, naturellement, est expérience sans bornes, sans mesure. La reconnaître directement est "la connaissance d'une seule chose qui est la connaissance de toutes choses".

Shambhounâtha, le maître d'Abhinavagupta, l'enseignait ainsi :

eko bhāvaḥ sarvasvabhāvaḥ sarve bhāvā ekabhāvasvabhāvāḥ /
eko bhāvastattvato yena dṛṣṭaḥ sarve bhāvāstattvatastena dṛṣṭāḥ //
 
"Une chose a la nature de toutes choses.
Toutes choses ont la nature d'une seule.
Voir réellement une chose,
C'est voir réellement toutes choses".

Ailleurs, on entend de même :

"Même une partie de l'Immense (enveloppe) toutes les formes.
On ne peut le dépasser ni le scinder."

"En une seule catégorie (du réel), il y a les trente-six (autres)".

"Tout est en tout".

"Tout est fait de tout".

"Chaque chose est faite de toutes les choses".

"Ce qui est en une chose est partout. Ce qui n'est pas en une chose n'est nulle part".

samedi 2 mars 2013

Y a-t-il une consciente permanente dans le bouddhisme ?


Reconnaître que la conscience n'est pas un objet, qu'elle ne peut jamais devenir objet de connaissance (meya), est l'un des points-clef de plusieurs écoles de philosophie en Orient comme en Occident (voyez par exemple les premières pages du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer).

La plus ancienne et la plus claire formulation de ce point a été le fait du Sāṃkhya. Selon ce système de "l'énumération intégrale" (tattva-saṃkhyānam), du passage en revu de tout les éléments de l'être, l'homme n'est pas une chose, grossière ou subtile. Il est pure conscience, conscience simple, dépourvue de toute intentionnalité. D'autre part, l'ensemble des objets possibles, privés de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, notamment parce qu'elle se trouve être parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets, comme un cristal posé à proximité d'une étoffe de couleur peut être confondu avec cette couleur. Depuis toujours, je suis conscience, présence immuable qui n'est rien sans être néant et qui est sans rapport réel avec les choses. Du coup, je m'identifie au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, aux sensations, aux émotions et, de la manière la plus générale, aux pensées. En réalité, celles-ci ne sont "notre" que parce qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles, de même que le cristal demeure incolore en lui-même, inaffecté par les teintes qui se reflètent en lui. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. Le but de cette démarche philosophique n'est pas la béatitude, mais l'absence de souffrance par la prise de conscience que la conscience n'est aucun des objets auxquelles elle peut s'identifier. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a en outre deux possibilités à l'issue de cette prise de conscience : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences - car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvue de tout contenu comme de toute relation : une conscience absolue. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. Mais dans les deux cas, la fin de l'existence (au propre comme, peut-être, au figuré), est la fin de toute expérience par la distinction radicale entre conscience et objet de la conscience.

L'ensemble des objets possibles, privé de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets. Depuis toujours, je suis la conscience, présence immuable qui n'est rien et qui est sans rapport avec les choses. Du coup, nous nous identifions au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, à nos sensations, nos émotions et nos pensées. En réalité, elles ne sont "notre"  que parce que qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a alors deux possibilités : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences, car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvu de tout objet. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. 
On retrouve ces deux options dans toutes les philosophies inspirées par ou qui se ont évolué en parallèle avec le Sāṃkhya, comme par exemple le bouddhisme : selon certain, un bouddha a une expérience; seulement fort différente de la notre. Selon d'autres, un bouddha, contrairement à un bodhisattva, n'a plus du tout d'expérience au motif qu'il n'a plus de conscience (jñāna). Ce qui est discutable, évidemment. Mais ce sera encore, au Tibet, la thèse du kagyupa Phamo Droupa au XIIe siècle, ou même celle de Gampopa (bien que tout cela soit sujet à discussion).

La conscience sans objet n'est pas un objet de conscience. De plus, la conscience n'est pas un objet tout court. Elle ne peut devenir objet, pas même pour elle-même, a fortiori pour une autre conscience. Cette dernière inflexion de la thèse originelle est le propre de la Reconnaissance (pratyabhijñā), philosophie qui connu sa première formulation au Cachemire vers 950. Selon la Reconnaissance, quand je perçois une autre conscience (dans la télépathie réputée des yogins), en réalité je me reconnais, confusément, comme étant la même conscience se manifestant comme corps et esprit différents. Dans la reconnaissance de l'existence subjective d'autrui, il en va de même : je ne reconnais pas une autre conscience, mais bien plutôt je me reconnais comme conscience une qui se manifeste aussi comme corps et esprit d'autrui. Seulement, c'est une reconnaissance incomplète. Si elle peut certes déboucher sur la compassion (cette unité de la conscience est, selon Schopenhauer, la source de la conscience morale), elle ne peut aboutir à la reconnaissance de soi comme conscience absolument libre. Notons le chemin parcouru depuis le Sâmkhya (bien que celui-ci connu une évolution jusqu'à nos jours, quoique fort discrète) : la conscience n'est pas un objet, mais elle est libre de se manifester comme objet. C'est même ce pouvoir souverain qui la définit le mieux. La pureté de la conscience équivaut à son pouvoir de se manifester comme autre, sans limites, à l'image d'un miroir dont la profusion des reflets ne menace pas la limpidité, mais s'en trouve être au contraire l'indice.

Quoi qu'il en soit, dans tous les cas, la distinction entre sujet absolu et objets (dont le corps et l'esprit) reste un moment décisif et incontournable. Un point-clef. On pourrait citer des dizaines de textes, depuis les Upaniṣads jusqu'à Ramana et Nisargadatta au XXe siècle.

Soit. Mais qu'en est-il dans le bouddhisme ? Le dharma du Bouddha ne consiste t-il pas justement à rejeter cette distinction entre sujet et objet ? Dès lors, l'idée d'une conscience "pure", sans objet, ne doit-elle pas être dénoncée pour ce qu'elle est : une réification extrême de la "croyance à la réalité du moi" présente depuis des temps sans commencement (sahaja-satkāya-dṛṣṭi), base de l'imagination qui distingue et oppose le "moi" et "l'autre" (parikalpita-satkāya-dṛṣṭi), source de tous les maux ?


Il est vrai que le "noyau" doctrinal du dharma semble bien être l'idée que les choses - y-compris la conscience - n'ont qu'un seul fondement : l'absence de fondement. Car un fondement (āśraya), un substrat permanent des qualités passagères, est une chose qui ne dépend pas d'autre chose, mais dont les autres choses dépendent. On trouve certes des fondements relatifs. En effet, parmi les causes et conditions qui s’enchainent, s'entreproduisent sans commencement, certaines sont plus importantes, en ce sens que, sans elles, l'effet ne peut être produit dans sa forme propre. Ainsi, il faut de l'eau, du soleil et de la terre pour produire la pousse. Mais la graine reste la cause principale. Or, un fondement absolu, un fondement universel qui ne soit pas lui-même fondé en autre chose, est introuvable. Ce que l'on trouve bien plutôt, c'est que tout prétendu "fondement" dépend d'autre chose, et ainsi de suite, à l'infini. C'est l'interdépendance, la vacuité. Quand l'esprit comprend ce réel, tel quel, sans rien ajouter ni ôter, il est éveillé - bouddha.


Cependant aussi, dès l'origine semble-t-il, on trouve dans le corpus du dharma un passage sur un esprit "diaphane", clair et transparent, lumineux et alerte, lucide et vif (prabhā-svara), en lequel les émotions et les fictions mentales ne sont que des accidents, des étrangers de passage (āgantuka). Comme la conscience du Sâmkhya, permanente, qui se confond accidentellement, provisoirement, à ses objets, à ces objets que sont le corps, l'esprit, les possessions et autres choses.


Or, ce thème d'une conscience pure distincte des objets et de l'esprit imaginant ne fera que se développer jusqu'à aujourd'hui. 

Un premier tournant fût ici le développement de la théorie du "rien-qu'esprit" (citta-mātra), qui affirma aussi qu'à côté de l'esprit comme fond (ālaya-vi[kalpena]-jñānam), dont l'unité est purement imaginaire et impermanente, comme un fleuve, il existe une conscience pure (amala-jñāna).


Un second tournant fût l'apparition du corpus de la nature-de-bouddha, avec soûtras et traités à l'appui. Son message est simple : il consiste à inverser le dharma originel. Celui-ci disait que tout est impermanence, souffrance, impur et dépourvu de Soi (d'une conscience permanente). Celui-là affirme au contraire qu'il existe une conscience permanente, pure, bienheureuse, qui est un Soi. L'esprit (citta) et le corps - qui n'est qu'une cristallisation de l'esprit - voilent cette conscience pure comme les nuages voilent le soleil sans supprimer sa vertu. On a donc un schéma émanationniste : la pure conscience semble se transformer en l'esprit, qui engendre à son tour les corps et les mondes matériels, depuis le plus subtil jusqu'au plus grossier, "aussi nombreux que les grains de sable du Ganges".


Un troisième tournant fût l'apparition d'un corpus tantrique. Là, la distinction entre la pure conscience (jñāna) d'un bouddha et l'esprit d'un être ordinaire (citta) fût consommée.


Enfin, le dernier tournant consista, à partir du corpus tantrique, dans le développement d'un dernier corpus, celui du dzogchen nyingthig, depuis le 12e siècle et jusqu'au 21e. La distinction entre l'esprit et la pure conscience y est explicitement un point capital. Longchenpa, le principal formulateur de cette philosophie au XIVe siècle, va jusqu'à affirmer que, sans cette distinction, sans cette séparation entre l'esprit et la pure conscience, il est impossible de redevenir bouddha. L'être fictif qu'est l'esprit est condamné à errer dans le labyrinthe de ses effets spéciaux, se faisant lui-même en une boucle causale vicieuse (même si quelques moments agréables sont possibles). Une thèse vient d'être publiée sur le sujet[1]. Elle est intéressante, notamment parce qu'elle comporte une anthologie de textes sur la question. 

Donc la distinction entre la conscience et ses objets est aussi importante dans le bouddhisme que dans les autres écoles philosophiques nées en Inde.


Pourtant, l'auteur de la thèse, David Higgins, semble ignorer ce contexte. Il cherche les sources et les origines de la distinction uniquement dans le corpus bouddhiste. Un élément intéressant sur ce point est le titre d'un texte sanskrit attribué à un "totalement parfait"(mahāsiddha), que Higgins donne (p. 77) comme Citta-caitanya-śamana-upāya : Méthode pour guérir (en distinguant) l'esprit et la conscience. Le terme remarquable, dans ce titre, est caitanya. Higgins note qu'il est traduit en tibétain par sems nyid, "essence de l'esprit". C'est exactement cela. Mais il rattache caitanya au vishnouisme - peut-être à cause de Caitanyamahāprabhu, fondateur du mouvement Haré Krishna ? En tous les cas, il semble ignorer que le terme est central dans d'autres traditions, bien plus proches, dans le temps et dans l'espace, du dzogchen. Comme par exemple dans les Śivasutra 1, 1 : caitanyam ātmā : "le Soi est la conscience". Caitanya, comme le notre Abhinavagupta, désigne la conscience en son essence non-objectivable et cependant capable de se manifester comme n'importe quel objet. Conscience dynamique, contrairement à celle du Sāṃkhya, mais qui doit néanmoins être distinguée de l'organe interne comme de tous les objets, avant de pouvoir, dans un second mouvement, se reconnaître comme conscience libre, source et matière de tous les objets possibles. 


Le "shivaïsme du cachemire", c'est-à-dire la Reconnaissance, n'est en outre pas le seul courant philosophique du Cachemire à considérer que cette distinction est un point-clef. Un autre exemple est, en effet, le Traité qui est la méthode pour se délivrer (Mokṣa-upāya-śātra), mieux connu sous le nom de sa version brahmanisée, le Yogavāsiṣṭha. Dans ce texte immense - le plus grand texte du genre non dualiste - il est partout question de la distinction vitale entre l'esprit (citta, vijñāna) et la pure conscience (cit, saṃvit). Le "tout est esprit" (citta-mātra) n'est qu'une étape pédagogique vers le "tout est conscience" (cin-mātra), lequel, seul, est délivrance. Par exemple dans ce passage-ci :

A cette maladie nommée saṃsāra,
Il n'y a qu'un seul remède : la conscience pure (saṃvinmātra).
Pourquoi s'engager dans une activité qui n'est que mentale (cittamātra) ?
Si, laissant toute chose,
Tu demeures par-delà les empreintes (mentales),
Alors cette simple distinction suffira
Assurément à te libérer ![2]

On retrouve exactement la même thèse dans le dzogchen nyingthig et l'œuvre de Longchenpa. Il ressasse que ceux qui s'en tiennent au "tout est esprit" ou, pire encore, à un ruineux "l'esprit est le corps absolu (dharma-kāya)" ne sont que des imbéciles qui se ridiculisent et égarent les autres. Selon lui, la distinction entre l'esprit (citta) et la conscience sans objet (vidyā, praty-ātma-vedanīya-jñāna, etc.) est le point-clef, la clef de voûte, de tout le dharma. Reconnaître la conscience permanente qui transcende tout objet, tout point de référence, tout point d'appuis, qui n'est pas produite ni détruite, qui est inconditionnée (et qui n'est donc pas "vide de nature propre"), qui est "vide" seulement en ce sens qu'elle n'est pas objet ni conscience d'objet (les autres philosophies non dualistes de l'Inde ne disent pas autre chose !), qui est par-delà l'esprit, qui est immuable, indestructible et permanente - telle est l'Intention de tous les Eveillés, l'Idée de tous les bouddhas, le carrefour de tous les enseignements, la clef qui ouvre la porte de la citadelle de l'éveil-en-cette-vie et donne accès au trône du corps absolu. 

Donc le dzogchen est bien plus proche du shivaïsme du Cachemire que de toute autre philosophie, bouddhiste y-compris. Le dzogchen rompt avec le noyau du bouddhisme (tout est conditionné, interdépendant et impermanent) et renoue avec des philosophies non-bouddhistes comme le Sāṃkhya. Chose encore plus remarquable, d'autres courants, inspirés eux-aussi par le bouddhisme yogācāra, ont eux aussi évolués de façon analogue, comme en parallèle avec le dzogchen. Le Yogavasiṣṭha en est l'exemple le plus frappant, mais il n'est sans doute pas le seul.

Dans toutes ces philosophies donc, la distinction entre la conscience - sujet véritable - et ses objets passagers, est le point capital.  



P.S. : Le bouddhisme dans sa forme la plus développée - indo-tibétaine - structure le corpus du dharma (dharmakâya textuel) en trois cycles, trois "roues". Ces cycles ne correspondent pas exactement au contenu effectif des textes enveloppés, partie à cause du besoin de simplifier, partie en raison du dessein de trahir quelque peu leur contenu. Dans ce schéma, le premier cycle porte sur l'éthique comme préparation à la contemplation. Il est censé correspondre au bouddhisme ancien, theravâda en gros, mais bien sûr il est tellement réducteur qu'il ne faut certainement pas s'y fier pour se faire une idée correcte de ce bouddhisme ancien. Le second cycle porte sur la vacuité l'épistémologie comme préparation à la contemplation. Cette préparation intellectuelle passe par l'analyse des phénomènes, analyse qui conclus à leur absence d'existence indépendante et donc à leur nature illusoire. C'est sans doute ici que le réductionnisme forcené de ce schéma des trois roues est le plus flagrant. Car le contenu effectif de cette seconde "roue", à savoir, les soûtras de la Perfection de sagesse et les œuvres de Nâgârjuna, ne se présentent pas comme de simples outils de négation d'une illusion pour ensuite affirmer une autre réalité, cachée par cette illusion. L'illusion est la réalité. Et l'éveil consiste seulement à s'éveiller au fait que ce que nous prenons pour la réalité est une illusion. Rien de plus. Un vers tchan le dit fort bien : "Ce que l'être ordinaire prend pour la réalité est une illusion. Alors que le sage voit que l'illusion est la seule réalité". Le troisième cycle est la fin des deux autres : la véritable contemplation du réel, qui n'est pas simplement l'interdépendance des phénomènes, mais un substrat sous-jacent (āśraya, ālaya), une substance immuable (tattva, vajra) révélée par les négations du second cycle. Concrètement, ce sont les textes sur la "nature de bouddha". Il y a des raisons de penser que ce troisième cycle a son origine dans l'abhidharma, école bouddhiste qui considère que les phénomènes existent, alors que le bouddhisme primitif refusaient de dire que les choses existent ou n'existent pas, se contentent de montrer qu'elles dépendent toutes d'autre chose pour se manifester. Du coup, l'abhidharma à supposé un substrat de ces phénomènes existant. C'est clair dans cette stance, reprise par tous les partisans d'une nature de bouddha immuable :

La substance qui n'a pas son origine au sein du temps
Est le substrat de tous les phénomènes.
Parce qu'elle existe, toutes les formes d'existence (sont possibles dans le saṃsāra),
Ainsi que la réalisation du nirvāṇa.[3]

Il est donc certain qu'une partie du bouddhisme a dévié du bouddhisme. Les deux premiers cycles sont bouddhistes parce qu'ils en portent les empreintes (les quatre "sceaux" : impermanence, souffrance, absence de soi et possibilité d'une guérison définitive). Mais le troisième cycle, celui de la nature de bouddha, s'en écarte dans les grandes largeurs.  Mieux : il est une tentative - réussie si l'on en juge par le nombre de philosophes bouddhistes qui y adhèrent - de subversion du bouddhisme.

Bien entendu, on peut interpréter ces cycles différemment. On peut dire, par exemple, que ce cycle de gloses et de révélations sur la nature de bouddha, sur le potentiel infini que tous les êtres (depuis "dieu" jusqu'au vers de terre) portent en eux, n'est qu'une préparation en forme d'encouragement en vue de l'aride cycle sur une vacuité comprise comme interdépendance. Les cycles trois et deux doivent être intervertis. C'est mon interprétation, et celle, par exemple, de Tzongkhapa (bien que je ne sois pas adepte de Shugden !). Mais la première interprétation a dominé et domine encore. C'est l'interprétation de Longchenpa[4]. Selon lui, la vacuité n'est pas le fin mot du dharma, mais seulement un stratagème pour vaincre l'attachement aux apparences et préparer à la révélation de ce qui repose au fond des apparences, la nature de bouddha, le fond de liberté (grol zhi), substrat immuable des qualités de l'éveil. 

Évidement, cela ressemble au "Soi" des hindous. Mais Longchenpa avance plusieurs arguments qui sont censé les distinguer : a) Le Soi des hindous n'existe pas, il n'est qu'une projection mentale (adhyāsa), alors que celui des bouddhistes existe réellement (!) ; comme pétition de principe, il est difficile de faire mieux... en plus de l'ironie du retournement. En effet, il ne reproche pas simplement aux hindous de croire en un Soi, mais il leur tient plutôt rigueur de ce qu'ils croient en un Soi qui n'existe pas ! ; b) "Ils" croient que le Soi peut être mesuré (l'argument se passe de commentaire ; je rappellerais simplement que Longchenpa lui-même a commenté le corpus du bouddhisme du nyinthig comme étant la quintessence et le sommet de tout le bouddhisme, alors que les textes du nyingthig répètent que le corps absolu est "de la taille d'un pouce" - aṅguṣṭha-mātra, tshon skor gang, ce qui n'est qu'un symbole de l'unité de la conscience, symbole emprunté aux Upaniṣads les plus anciennes) : c) "Ils" ne connaissent pas les qualités du Soi, comme les corps et les sagesses primordiales. Comme si tous les hindous (tīrthika) partageaient les mêmes croyances et les mêmes positions philosophiques ! 

Bref, ces acrobaties plus ou moins heureuses ne font que confirmer notre thèse : une partie du bouddhisme croit en l'existence d'une conscience permanente.


P.P.S. : un article tout frais d'Elisa Freschi sur la question de savoir si les auteurs sanskritophones sont fiables quand ils décrivent une autre philosophie. Cette question de la fiabilité des descriptions des autres positions philosophiques s'est posée lors de mes dernières conférences sur la Reconnaissance. Le portrait que Kshemarâja fait des bouddhistes mâdhyamikas est-il fiable ? Le portrait qu'Abhinavagupta dresse de Mandana Mishra (selon toute vraisemblance) est-il exact ?

[1] The Philosophical Foundations of Classical rDzog chen in Tibet, David Higgins, Université de Lausanne, 2012.
[2] 3, 66, 18-19, tels qu'édités par J. Hanneder, Studies in the Mokopāya, p. 180.
[3] Mahāyāna-abhidharma-sūtra, cité dans la ṭīkā ad Uttaratantra, 72, 13 :
anādikāliko dhātu sarvadharmasamāśraya/ tasmin sati gati sarvā nirvāṇādhigamo'pi ca//.
[4] Sems nyid ngal gso 'grel, vol. I, p. 329, cité par Higgins, p. 266.

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