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samedi 21 septembre 2024

Le Jeu de la conscience


 

Aujourd'hui, c'est mon anniversaire.

Aussi, j'ai pensé vous offrir ce souvenir et la traduction d'un petit texte qui va avec.


Il y a bien des années, je marchais dans les ruelles de Bénarès, la Cité de Lumière. Je cherchais la demeure d'un vieux sage. Au détour d'une coure couverte de bouse et peuplée de buffles, j'accédais enfin à une pièce plongée dans la pénombre. Tout était comme un village : le sol et les murs en terre.

J'étais un peu essoufflé, car j'avais du courir pour échapper à un taureau - chose assez courante (c'est le cas de le dire !) à Varanasi - et aussi pour fuir des gangs de singes racailleux. 

Je m'asseyais donc sur un charpay - un genre de lit en cordes - et attendais que mes yeux se fissent à l'obscurité. La pièce était vide, sauf pour un coffre, une étagère et un autre lit, face à moi.

Je commençais alors à distinguer une silhouette assise, deux yeux lumineux. Deux yeux bleus profonds. Une chemise de coton blanc - le fameux chikan de Lucknow - et une couverture sur les jambes. Le regard ouvert semblait jeté dans l'immensité.

Je m'installais dans la même attitude - mudrâ - car j'y avais été initié par un autre maître, dans cette même ville. 

Au bout d'un temps indéterminé, je sus que l'essentiel avait été dit.


Mais cette présence m'adressa ces paroles : "Prends le livre sur l'étagère, il vous sera utile à tous ("for all of you")". Sans savoir ni comprendre, je pris un petit livre. La présence joignit alors les mains sur la poitrine et j'entendis "aham aham". Il m'invitait ainsi à prendre congé, tout en me signifiant que nous étions uns (sic) à jamais.

Cet homme était Janârdan Pandey. C'est avec émotion que j'évoque son souvenir. Il avait travaillé à la grande bibliothèque de Bénarès où sont conservés d'innombrables manuscrits uniques. Malheureusement, nul n'en prend soin et j'ai pu voir par moi-même que la plupart sont à l'état de confettis. Aussi, nous ne remercierons jamais assez cet homme qui, pendant des décennies, a recopié discrètement plusieurs manuscrits du Tantra non-duel et les a ensuite publié dans un demi secret. 


Le petit texte ci-dessous, que je vous traduit et dont je chanterai peut-être un jour, si la Yoginî le veut, le texte sanskrit, est extrait du recueil "Vingt textes du shivaïsme non-duel" publié en sanskrit par J. Pandey que j'ai évoqué plus haut.

Je mets le texte sanskrit tout en bas, après la traduction.


Titre : Bodhollāsavilāsa, Le Jeu de la manifestation de la conscience


Il s'agit d'une version versifiée du Pratyabhijñāhṛdayam de Kṣemarāja, texte très diffusé du Trika d'Abhinavagupta. En fait, on trouve des manuscrits de cette "Quintessence du Tantra" dans toute l'Inde et surtout dans le Sud, souvent sous le titre de Śaktisūtra ou "Aphorismes de la Puissance". Il existe une autre version en vers de la Quintessence, composée par Sāhib Kaul Anandanātha, un Cachemirien, et insérée dans son Jeu des Noms de la Déesse (Devīnāmavilāsa). 

La version que voici est anonyme. Elle semble faire partie d'un tantra, car la Déesse est mentionnée.

_____

Hommage à Śiva, 

Lui qui effectue continuellement les cinq actes, 

Lui qui fait apparaître la vérité ultime, 

Déploiement homogène de félicité et de conscience. /1/


La conscience est libre.

Elle est la cause de l’univers.

Elle est liberté et sujet connaissant, 

Elle est l’accomplissement. /2/


Elle fait éclore l’univers

En son propre fond, par son seul désir,

En (se) différenciant en sujet et en objet variés,

Selon des formes multiples. /3/


La diversité de l’univers existe

En raison de la différenciation de l’objet,

En s’unissant à cette diversité,

En haut, en bas, d’innombrables (manières). /4/


Bien que la conscience soit le Seigneur,

Elle devient l’âme lorsqu’elle se contracte.

Les sages savent que la forme de l’univers

Existe en elle comme l’arbre dans sa graine. /5/


La conscience est notre essence 

Absolument pure et limpide.

L’âme, quand elle n’est pas attachée aux limitations,

Est la conscience. /6/


Tournée vers les objets, la conscience 

Vient reposer dans l’âme.

Les sages disent que la conscience devient l’âme

Quand la contraction devient prédominante. /7/


Le sujet soumis à l'Illusion est l’être incarné.

Il reçoit son existence de cette conscience.

Il s’attache aux choses,

Privé du juste discernement. /8/


Et cet Un apparaît multiple 

A cause des aspects et des qualités comme la légèreté.

Il apparaît comme les sept (sortes de) sujets connaissants,

Et comme les trente-six catégories. /9/


Un, omniprésent, 

Le Seigneur est pure conscience.

Telle est la délivrance, évidente

Par la parfaite connaissance de la subjectivité. /10/


Connu comme étant les sept sujets connaissant

Et les trente-six catégories,

Le Grand Seigneur procure

Cette fortune qu’est la délivrance. /11/


Assurément, les doctrines ne sont que

Des personnages (assumés) par lui, selon son désir, 

Comme des personnages factices

Assumés par un homme. /12/


De la même manière, le Soi immense,

Qui est félicité et conscience,

Est nourri et animé par son propre désir.

Il assume différents points de vue à cause de sa plénitude. /13/


Le Soi se déploie dans la manifestation du divertissement 

De la félicité et de la conscience.

L’âme se souille dans le saṃsāra

Parce qu’elle est contractée par ses propres puissances. /14/


« Je suis imparfait », ainsi est-elle souillée 

Par de multiples souillures 

– De finitude, relative à Māyā et relative aux (conséquences des) actes –

Alors qu’elle est le Seigneur des mondes, omniprésent. /15/


De même que le Seigneur omniprésent 

Effectue les cinq actes,

De la même façon ce Soi (limité les) effectue,

(Mais) égaré par (ses propres) puissances. /16/


Le Seigneur des Puissances est célébré 

Par les adeptes du Principe

Grâce à l’épanouissement de la Puissance.

Le sujet transmigrant est contracté à cause de la contraction (de la Puissance). /17/


Car, quelque soit la forme de Māyā 

Qu’il désire voir, 

On doit savoir que c’est une création du Soi. 

On considère que sa Puissance est subsistance. /18/


On considère que la Déesse, 

Ayant résorbé le Samsâra,

Le reprend dans l’unité de la conscience. 

L’occultation de cette essence est le voilement. /19/


Ainsi, le processus

Du quintuple flot est toujours proche.

Connu, il est comme le joyau qui exauce les désirs.

S’il ne l’est pas, il est comme du bois ou de la boue. /20/


Qui le cultive continuellement 

Par la force d’une juste prise de conscience

Est délivré de tous les liens.

Il devient félicité éternelle. /21/


Lorsque le feu de la conscience dévorant 

Est bien éveillé,

Ce feu immaculé 

Consume tout le connaissable. /22/


Le yogin unit à sa force

Possède les signes du Nirvāṇa.

Assurément, il atteint sans délai

Le domaine immaculé. /23/


Bien que le feu de la conscience ait été obtenu, 

L’univers qui est conscience apparaît néanmoins.

Cette manifestation de l’ambroisie de la félicité du Soi

Se déploie à l’extérieur. /24/


Cela même, en se cristallisant,

Apparaît sous la forme des phénomènes.

Dieu, le Grand Seigneur qui est notre Soi,

Le Seigneur suprême, se divertit. /25/


Celui qui voit cela continuellement

Est délivré, et en un instant

Il délivre la totalité des êtres 

Des liens du saṃsāra effroyable. /26/


« Quiconque possède la force de la félicité

Se tient dans le domaine de sa propre essence » :

Ainsi, celui pour qui 

L’éclat de la joie est apparu, /27/


Qui repose en sa propre essence,

Celui-là atteint cet (état) même après le samādhi (vyutthāne).

En raison de l’efficience de sa persévérance,

Il est recherché par les gens. /28/


La félicité de la conscience apparaît

Par l’épanouissement du domaine du centre.

Quand il apparaît, la vision divine

En forme de connaissance apparaît. /29/


Immaculée, lumineuse, pure, 

Félicité éternelle, suprême,

Sans même avoir tranché le filet du corps,

La vision qui est connaissance se déploie. /30/


La puissante méthode 

Pour épanouir le centre

Est multiple :

Anéantissement des vikalpas, épanouissement, contraction, etc. /31/


C’est en ne pensant à rien 

Que les vikalpas seront anéantis.

Quand la conscience s’éveille,

La Puissance en train d’apparaître s’éprend du royaume des phénomènes. /32/


(La Puissance étant) éprise d’eux,

On voit le flot divin immaculé.

C’est cette contraction de la Puissance

Qui est enseigné par les partisans d’un Brahman (passif). /33/


L’absorption dans le nâda et le bindu, 

Le repos dans les extrémités initiales et finales, etc. ;

S’emparer du dégoût, de la colère, 

De la peur, de l’incertitude : /34/


Ainsi enseigne t-on, Ô déesse (?), 

Ce qui fait s’épanouir le centre.

S’il s’y dévoue, c’est en quelques jours

Qu’il atteindra le domaine suprême. /35/


Celui qui cultive 

Les impressions du samādhi intérieur,

Immaculé, prend conscience encore et encore,

Par la seule force de la juste prise de conscience. /36/


Son essence propre apparaîtra entièrement,

Même après le samādhi.

Ce yogin établi dans l’éveil 

Est éternellement heureux. /37/


La conscience du yogin

Se déploie parfaitement. 

Elle est la parfaite subjectivité,

Faite de lumière, elle est la vitalité des mantras. /38/


Se divertissant en elle,

Le yogin se tient dans le domaine des Souverains des Mantras.

S’adonnant à cela, il se divertit comme le Seigneur,

Nourri par les Puissances. /39/


Ainsi la liberté du Seigneur des mondes, omniprésent,

Possède de multiples aspects, 

Existe sous des formes diverses.

Elle est une souveraineté indivise. /40/


« Il est sans-second » : 

Telle est, dit-on, cette suprême ambroisie qu’est la connaissance.

Celui qui en boit 

Neutralise ce puissant poison qu’est le saṃsāra. /41/


Cette méthode pour rendre la conscience évidente

Vise à faire atteindre Śiva aux magnanimes.  

Cet enseignement absolument immaculé, 

Extrait de l’océan de la connaissance parfaite,

Est l’œuvre de Kṣemarāja. /42/

 

Traduit par David Dubois


namaḥ śivāya satataṃ pañcakṛtyavidhāyine /

cidānandaghanasvātmaparamārthāvabhāsine // 1 //


citiḥ svatantrā viśvasya hetur ity abhidhīyate /

svātantryarūpā jñātā ca siddhīr vā saṃprayacchate // 2 //


sā svabhittau svecchayaiva viśvasyonmīlanāya ca /

nānānurūpavaicitryād grāhyagrāhakabhedataḥ // 3 //


viśvasya tasya vaicitryaṃ grāhyabhedena saṃsthitam /

nānāvaicitryayogena cottamādhamasaṅkhyayā // 4 //


citisaṅkocanāc cittaṃ cetano 'pi maheśvaraḥ /

vaṭadhanikāvat tatra viśvarūpaṃ ca tad viduḥ // 5 //


caitanyam ātmano rūpaṃ śuddham atyantanirmalam /

tad eva niyamāsaktaṃ cittaṃ cid abhidhīyate // 6 //


arthonmukhatayā saṃvic citte viśrāntim āgatā /

saṅkocātmapradhānatvāc citiś cittaṃ vidur budhāḥ // 7 //


māyāpramātā cidrūpas tanmayatvena dehinām /

vartate viṣayāsaktaḥ sadvivekavivarjitaḥ // 8 //


sadaikaḥ pratithaś cittaṃ kalāsattvaguṇādibhiḥ /

saptapramatṛkatvena ṣaṭtriṃśattattvasaṅkhyayā // 9 //


ekaḥ sarvagataḥ śuddhaḥ sambodhātmā maheśvaraḥ /

saivāhantāparijñānān muktiḥ karatale sthitā // 10 //


pramātṛsaptakatvena ṣaṭtriṃśattattvasaṅkhyayā /

bhāvitaḥ sa maheśāno mokṣalakṣmīḥ pravartate // 11 //


tadbhūmikā darśanādyās sarvā eva na saṃśayaḥ /

bhūmikāḥ kṛtrimā yadvan naṭo gṛhṇāti svecchayā // 12 //


tadvad eva cidānandasvecchocchalitabṛṃhitaḥ /

ātmā gṛhṇāti vipulā darśanādyā vibhūtayaḥ // 12 //


cidānandasamullāsollasitātmā virājate /

cidvatsvaśaktisaṅkocāt saṃsāre malināyate // 13 //


apūrṇo 'smīti vividhair malaiḥ sa malinīkṛtaḥ /

māyīyāṇavakārmākhyair vyāpako 'pi jagadvibhuḥ // 15 //


vyāpī yadvan mahādevaḥ kroti pañcakṛtyatām /

tadvad evāyam ātmāpi kurute śaktimohitaḥ // 16 //


śakto vikāsāc chaktīśo gīyate tattvavādibhiḥ /

saṅkocanāt saṅkocitaḥ saṃsārīty abhidhīyate // 17 //


māyā rūpaṃ hi yat kiṃcid ālokayitum udyatā /

sādhyasṛṣṭiṃ vijānīyād anyā śaktiḥ sthitir matā // 18 //


saṃhārāt saṃhṛtā devī cidaikye 'nugraho mataḥ /

tadekasārāprathanāt tirodhānābhidhīyate // 19 //


itthaṃ sadā saṃnihitaḥ pañcavāhavidhiḥ kramāt /

jñātaś cintāmaṇir asāv ajñānāt kāṣṭaloṣṭavat // 20 //


sadvimarśabalenaivaṃ nityaṃ yaḥ pariśīlate /

sa muktaḥ sarvabandhebhyo nityānandamayo bhavet // 21 //


cidvahnir grasate so 'yaṃ suprabuddho 'sty asau yadā /

tadāsau vimalo jñeyaś cidvahniḥ sarvabhakṣakaḥ // 22 //


etadbalena saṃyukto yogī nirvāṇalakṣaṇaḥ /

padaṃ prāpnoti vimalaṃ so 'cirān nātra saṃśayaḥ // 23 //


cidvahnir balalābhe 'pi viśvam ābhāti cinmayam /

svānandāmṛtakallolam etad ucchalitaṃ bahiḥ // 24 //


tad eva śyānatāṃ yātaṃ bhāvarūpair vibhāvyate /

svātmā maheśvaro devaḥ krīḍate parameśvaraḥ // 25 //


iti yaḥ satataṃ vetti sa mukto mocayaty api /

sattvavrātaṃ kṣaṇenaiva ghorāt saṃsārabandhanāt // 26 //


yaḥ kaścit ānandabalaḥ sa svarūpapadasthitaḥ /

iti yasya samullāsollāsitodayaśālinaḥ // 27 //


tasya svarūpaniṣṭhasya vyutthāne 'pi tad arthyate /

etat prayatnasāmārthyāj janair evādhigamyate // 28 //


madhyadhāmavikāsāc ca cidānandāt prakāśate /

tatprakāśād divyadṛṣṭir jñānarūpā vibhāvyate // 29 //


nirmalā suprabhā śuddhā nityānandamayī parā /

nirdehacchedajālāpi jñānadṛṣṭir vijṛmbhate // 30 //


madhyadhāmavikāse tu upāyo balavatsthitiḥ /

vikalpakṣayasaṅkocavikāsādyā anekaśaḥ // 31 //


akiñciccintanād eva vikalpānāṃ kṣayo bhavet /

cidbodhād vilasacchaktī raktāsau bhāvamaṇḍale // 32 //


tatrānuraktā divyaughaṃ paśyate vimalātmakam /

śaktisaṅkocam etad dhi procyate brahmavādibhiḥ // 33 //


ādyantakoṭiviśrāmabindunādalayās tathā /

aśaṅkitabhayakrodhabībhatsādiparigrahāḥ // 34 //


ity etat kathitaṃ devi madhyadhāmavikāsakam /

tatra śakto dinair evaṃ prapnoti parasampadam // 35 //


yo 'ntaḥsamādhisaṃskāraṃ bhramate vimalatviṣām /

sa visargabalād eva vimṛśya ca punaḥ punaḥ // 36 //


vyutthāne 'pi yatas tasya svarūpaṃ samprakāśate /

yogino bodhaniṣṭhasya nityānandarasasya ca // 37 //


tat prakāśānandamayī mantravīryopabṛṃhitā /

pūṛnāhantācid ity antaḥsamullāsābhiyoginaḥ // 38 //


tatrāsau vilasan yogī mantreśvarapade sthitaḥ /

tatra śakto vibhur yadvat krīḍate śaktibṛṃhitaḥ // 39 //


evaṃ svatantratā tasya vyāpakasya jagadvibhoḥ /

nānābhedajuṣaś citrapadasthitasyākhaṇḍitā // 40 //


etad advayam ity uktaṃ jñānāmṛtam anuttamam /

yaḥ pibec chāmyate tasya saṃsāraviṣamūrchanam // 41 //


bodhollāsavidhāneyaṃ śivaprāpyai mahātmanām /

rājñaḥ kṣemābhidhānasya śāstram atyantanirmalam // 42 //


iti śrīkṣemarājakṛtaṃ bodhavilāsākhyaṃ yogaśāstram //


Cours en ligne Méditation Tantra :

www.david-dubois.com

jeudi 20 mai 2021

L'éveil de la conscience - 01

Shiva Roi de la Danse, chef-d'œuvre du Tantra de Chidambaram


 Je reprends la traduction du Bodhavilâsa que j'avais faite en 2017.

______________________________________

Le Bodha-vilâsa est un poème de quarante-deux versets attribués à Kshémarâja, cousin et disciple d'Abhinavagupta, le plus important maître du Tantra. Tous deux étaient poètes et épris d'esthétique. Nous aurons à revenir sur ce point, capital pour comprendre le Tantra. Par Tantra, j'entends l'ensemble du tantrisme et, même, de l'hindouisme, tel que compris et interprété par les maître de ce que l'on a appelé "le shivaïsme du Cachemire". Ce dernier n'est pas une tradition initiatique particulière, mais une tradition d'interprétation particulière, d'abord autour du Poème sur la Vibration (Spanda-kârikâ) de Vasugupta, puis sous l'inspiration du Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Îshvara-pratyabhijnâ) d'Utpaladeva.

Kshemarâja survient à la fin de cette série d'œuvres et de pensées nouvelles. Il est disciple d'Abhinavagupta, zénith de ce mouvement à la fois philosophique et mystique, fondé à la fois sur une tradition esthétique et sur des traditions initiatiques. 

Kshemarâja, vers l'An Mille (1050 ?), présente sa synthèse, après celle de son maître, dans le Cœur de la reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), œuvre qui sera aussi appelée Aphorismes de la Puissance (Shakti-sûtra), car il est formulé autour d'une vingtaine d'aphorismes, et qui connaîtra une immense diffusion, notamment dans le Sud de l'Inde.

Or, cette œuvre a été composée aussi sous la forme d'un poème, intitulé Bodha-vilâsa, Le Jeu de la conscience, ou le Jeu qui est la conscience, ce "jeu" étant l'expérience universelle. C'est dire que tout, absolument tout, est enveloppé dans la conscience : tout est conscience, tout est cette activité créatrice et absolument libre.

Ce poème ambitionne de transmettre le Tantra dans sa totalité. On y repère trois grandes parties : 

1 - La réalité, conscience souveraine. Quand elle est incomprise, ou comprise en partie seulement, son Jeu engendre le samsâra, avec sa pauvreté, son aliénation et ses souffrances. Quand elle est comprise, son Jeu engendre une expérience à la fois mystique et esthétique, ineffable et toute de liberté dans l'acte créateur.

2 - La voie vers la délivrance, la reconnaissance du divin dans l'expérience ordinaire. Cette partie expose aussi les moyens de cette voie.

3 - Le résultat de cette voie, l'expérience de la conscience complètement réveillée à ses pouvoirs. L'expérience spirituelle.

_________________________________________

Voici le premier verset :

oṃ namo netrāya //

"Om, hommage à l'Œil !"

L'Œil est Shiva, dont la principale manifestation humaine (mûrti) est celle de Shrîkantha, "A la gorge sublime", doté du Troisième Œil, symbole de la non-dualité. Comme dit Utpaladeva : 

"A l'exception de toi,

tout être dans l'univers

regarde à travers deux yeux.

Toi seul, Seigneur souverain,

tu vois à travers un œil unique." (Hymnes à Shiva, X, 9)

__________________________________________

namaḥ śivāya satataṃ pañcakṛtyavidhāyine /

cidānandaghanasvātmaparamārthāvabhāsine // 1 //

"Hommage continuel à Dieu,

artisan de la quintuple activité,

révélateur de l'ultime sens,

son Soi/notre Soi, masse de félicité et de conscience."

Il y aurait beaucoup à dire sur ce verset inaugural qui, en tant que tel, contient tout l'enseignement et l'expérience du Tantra. Mais comme la suite en est l'explication, j'en reste là.


mardi 18 mai 2021

Le Jeu de la conscience - 01



Voici une traduction d'il y a quatre ans, avec son commentaire d'alors :

 La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ en sanskrit)

n'est pas une philosophie parfaite.

Je n'en suis pas l'adepte inconditionnel,

dont la mission serait de la propager.

Mais je trouve, après un temps de réflexion,

qu'elle est digne de servir de matrice à ma réflexion,

et à celle de celles et ceux que cela intéresse.

Voilà pourquoi je partage ses textes depuis quelques années.


L'un des textes les plus puissants de la Reconnaissance

est Le Coeur de la Reconnaissance, dont j'ai publié une traduction

sous le titre Au Coeur des tantras.

C'est un ensemble de vingt aphorismes expliqués,

le tout composé par Kshémarâdja, le disciple

et cousin, semble-t-il, du philosophe le plus célèbre 

de la Reconnaissance, Abhinava Goupta.


Ce Cœur de la Reconnaissance, aussi connu sous le nom 

de Soûtras de la Shakti, transmet l'essentiel de cette philosophie tantrique

et non-dualiste, originale et profonde.

L'un de ses aspects les plus séduisant est sont incomplétude :

elle ne répond pas à toutes les questions que l'on pourrait

légitimement se poser,

et ainsi elle appelle de notre part une réflexion personnelle,

nouvelle, sur des questions qui n'ont pas pu être développés

par les Auteurs fondateurs, où qui n'avaient pas de sens pour eux,

ou qui n'existaient pas à leur époque.

En tous les cas, il est toujours passionnant, à mon sens,

de continuer une pensée.

C'est l'essence de la tradition, qui est toujours une transmission.

Autrement, tout cela ne serait qu’érudition

et pur travail de bénédictin.


Or, il existe 

un petit poème,

Le Jeu de la conscience,

qui a été publié notamment à partir de manuscrits

de la bibliothèque de Bénarès,

et qui est une version 

du texte de Kshémarâdja.

J'en avais publié une traduction sur mon site,

puis je l'avais retirée.

Voici un nouvel essai de traduction.

Chaque article comportera un verset,

avec un libre commentaire.


En toutes circonstances,

je salue Shiva,

lui qui déploie à chaque instant

les cinq actes (: création, maintient, résorption, voilement et dévoilement),

lui qui (fait tout cela) pour finalement

en révéler le sens ultime,

à savoir, notre propre Soi (qui est Shiva),

et qui est, de bout en bout,

plaisir, (c'est-à-dire) conscience. 1


Shiva est synonyme de "Dieu",

tout simplement.

Saluer Dieu, lui rendre hommage,

ça n'est pas seulement reconnaître l'Autre,

mais c'est le reconnaître en soi,

dans le Soi.

Et qu'est-ce que le Soi ?

Le Soi est la conscience.

Et qu'est-ce que la conscience ?

La conscience est "plaisir" (ânanda),

que l'on traduit parfois par "félicité",

terme un peu terne pour décrire 

ce qui expansion créatrice,

déploiement de soi, extase et qui,

finalement, est identique à la conscience.

La conscience est expansion,

l'expansion est plaisir.

Ces mots sont interchangeables.

La conscience est "être" ;

mais être, c'est un plaisir.

Même dans la douleur

gît un plaisir brut,

dont la douleur est le prolongement grossier.

Pourquoi grossier ?

Parce que d'habitude,

nous ne faisons pas attention

à ce plaisir subtil sous-jacent,

à cette vibration qui ne fait qu'une

avec notre être,

avec le fait d'être.

Ainsi, rendre hommage au divin créateur,

c'est reconnaître ce Fond présent en toute expérience,

ou plutôt en qui toute expérience

a son être et sa vie propre.

Comme des poissons dans l'eau,

nous ignorons ce qui nous est le plus proche.

Mais, dira-t-on, cette "vie" n'est pas que création

dans l'extase, loin de là !

N'est-elle pas aussi destruction,

mort et disparition de toutes choses 

dans le Ventre insatiable du temps ?

Mais alors, quoi bon tout cela ?

La Reconnaissance ne donne pas de réponse

détaillée, sous la forme d'une histoire.

Mais elle pointe vers la réponse 

qui est le cœur palpitant de nos vies

en quête de sens. 

Car ce sens de la vie,

nous ne pouvons le formuler.

En effet, cela reviendrait à justifier

l'existence du Mal,

la souffrance des enfants et toutes ces choses.

Justifier le Mal, n'est-ce pas

le pire des maux ?

La Reconnaissance se contente de pointer vers la réponse :

dévoilement.

Mais c'est une réponse vague,

un mystère, pas un point final.

C'est un sens ultime, à vivre,

juste pour nous donner la force de vivre,

nous reconnecter à la Source,

et trouver l'inspiration de trouver les réponses

à chaque situation, à chaque question précise.

Ainsi, nous connaissons la fin ultime de l'Histoire,

mais il ne nous est pas donné de trouver LA Réponse

absolue qui serait la solution à toutes

les questions que l'on peut se poser.

Mais en se connectant avec ce Sens absolu,

avec ce Sens ressenti par chaque corps

parce que ce Sens ne fait qu'un avec la Vie ressentie,

nous pouvons trouver les réponses à nos questions.

Ainsi, nous savons déjà tout,

en un sens. 

Nous sentons la Réponse à toutes les questions

quand nous sentons notre être,

le plus profond de nos entrailles.

En même temps,

nous devons toujours chercher

le sens de ce qui arrive ici et maintenant.

Ce paradoxe est très profond.

Je sens au fond de moi la Réponse,

comme une intuition,

obscure et lumineuse à la fois,

que je ne peux dire,

mais aussi que je ne peux m'empêcher

de vouloir dire.

Transcendant,

j'aspire à l'incarnation.

Universel,

je désire le singulier.

Transpersonnel,

je veux le personnel,

l'éternité dans un instant,

l'océan dans une goutte.

Je désire l'impossible.

Ce désir est l'absolu,

nommé "liberté" dans le prochain verset.

lundi 23 mars 2020

Lecture du Pratyabhijnâ Hridayam du mardi 24 mars 2020

Aucune description de photo disponible.

Leçon sur le Pratyabhijnâ Hridayam demain, mardi 24 mars 2020, à 21h,
en vidéo directe ici, sur mon mur FB.

Nous finirons la lecture de ce texte, sans doute le plus connu de toute la tradition du tantrisme non-duel, puis je reviendrai sur ses passages forts.

Le texte en sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm

lundi 16 mars 2020

Lecture du Pratyabhijna Hridayam mardi 17 mars 20h30


Vous vous ennuyez pendant le confinement ?
Vous ne savez pas quoi faire de vos soirées de tranquillité ?
La pandémie vous angoisse ?

Je ne peux rien pour vous.

Mais je vous propose une leçon sur un vieux texte en sanskrit, un traité de "shivaïsme du Cachemire" ou de Tantra traditionnel. Mais sans sexe ni massage ni danse. Pour de vrai. Gratuit. Mais faut se concentrer. Accessible à tous, avec un peu de bonne volonté.

Lecture du Pratyabhijna Hridayam "Le Coeur de la Reconnaissance", demain soir à 20h30.
Donc mardi 17 mars 2020.
Attention, aura lieu désormais sur YouTube en direct,
sur ma chaîne : David Dubois
https://www.youtube.com/channel/UC3iwO_xwYinenpR4fPosmhA?view_as=subscriber

Je mettrais le lien exact sur ma page FB vers 20h20.

Nous en sommes au dernier sûtra, 
celui qui présente "le fruit" de l'éveil de la conscience, son résultat.
Une belle alternative aux Yogasûtra de Patanjali.
Une autre vision, un autre yoga.
Le texte sanskrit :
http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm

lundi 2 mars 2020

Lecture du "Cœur de la Reconnaissance" mardi 3 mars 2020

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Lecture du Pratyabhijna-hridaya demain mardi à 21h sur Skype.
DavidDuboisTrika

Le texte sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm


lundi 27 janvier 2020

Lecture du Pratyabhijna Hridayam mardi 28 janvier 2020

Lecture du Pratyabhijnâ Hridayam
Mardi 28 janvier 2020 sur Skype
DaviDuboisTrika
 Nous en sommes au sûtra 16 qui explique comment et pourquoi l'expérience de l'unité est compatible avec l'expérience de la dualité.

Texte sanskrit :

Résultat de recherche d'images pour "au coeur des tantras"

mardi 21 janvier 2020

Lecture du Pratyabhijnâ Hridayam

Lecture traditionnelle du Coeur de la reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridayam) ce soir 21h sur skype.
DavidDuboisTrika

Le texte sanskrit :
http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm

Résultat de recherche d'images pour "trika goddess"

dimanche 29 décembre 2019

Lecture du "Coeur de la Reconnaissance"


Lecture du "Cœur de la reconnaissance" 
(Pratyabhijnâ-hridayam) lundi soir à 21h sur skype, 
contacter DavidDuboisTrika.

mardi 22 octobre 2019

Lecture de texte tantrique - Changement d'horaire

Chers amis, la lecture-traduction, à la manière, du Cœur de la Reconnaissance de Kshéma Râdja (Pratyabhijnâ-hridayam), texte essentiel du shivaïsme du Cachemire, aura lieu
les mercredis soirs à 21h sur Skype.

Gratuit. Mais exigeant : il ne s'agit pas d'un "satsang pour recevoir l'éveil" mais d'une lecture-traduction. Aucune connaissance préalable du sanskrit n'est requise, mais il faut être capable de concentration, d'écoute et de réflexion, ainsi que d'assiduité : c'est la tradition, que l'on appelle aussi d'un vieux mot désuet et un peu réac sur les bords : la "culture" (bhâvanâ, samskriti, vângmaya, vyutpatti, etc.).
SI vous êtes résolus à en être, demandez-moi parmi vos contacts Skype :

DavidDuboisTrika

(attention aux majuscules !)

Pour le texte sanskrit :
gretil.sub.uni-goettingen.de/…/6_…/3_phil/saiva/pratyabu.htm

Ci-dessous, une photo du savant Moukound Râm Shâstrî, l'un des éditeurs des "Kashmir Series of Texts and Studies". Le shivaïsme du Cachemire n'est PAS une doctrine anti-intellectuelle pour bobos débiles.

Comme dit Abhinava Goupta :

tarkam yogângam uttamam
"La raison est le suprême auxiliaire de l'union divine."

Pandit Mukund Ram Shastri

vendredi 4 octobre 2019

Lecture du Vijnâna Bhairava Tantra


Chers amis, la lecture-traduction du Vijnâna Bhairava Tantra, texte essentiel du shivaïsme du Cachemire (mais qui déborde cette tradition).
Pour les dates et heures,
consulter ma page FB ou ma chaîne Youtube :

https://www.facebook.com/david.dubois.9847


https://www.youtube.com/channel/UC3iwO_xwYinenpR4fPosmhA


Gratuit. Aucune connaissance préalable du sanskrit n'est requise, mais il faut être capable de concentration, d'écoute et de réflexion, ainsi que d'assiduité : c'est la tradition, que l'on appelle aussi d'un vieux mot désuet et un peu réac sur les bords : la "culture" (bhâvanâ, samskriti, vângmaya, vyutpatti, etc.).


Pour le texte sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/vijnbhau.htm

Vidéos de ces lectures
sur ma chaîne Youtube :
https://www.youtube.com/channel/UC3iwO_xwYinenpR4fPosmhA

Ci-dessous, une photo du savant Moukound Râm Shâstrî, l'un des éditeurs des "Kashmir Series of Texts and Studies". Le shivaïsme du Cachemire n'est PAS une doctrine anti-intellectuelle, même si notre essence dépasse l'intellect. Ca n'est pas non plus une doctrine intellectualiste, mais une approche intégrale, qui passe aussi bien par le corps que par l'esprit, par l'intellect que par le coeur.


Comme dit Abhinava Goupta :


tarkam yogângam uttamam

"La raison est le suprême auxiliaire de l'union divine."

Pandit Mukund Ram Shastri

samedi 31 août 2019

Le Cœur de la Reconnaissance 10



Suite du commentaire à la nouvelle traduction du Coeur de la Reconnaissance, aussi appelé Shakti-soûtra (Pratyabhijnâ-hridaya). C'est un manuel complet, profond et concis à la fois. Il rassemble la quintessence du shivaïsme du Cachemire.

Dans le premier Soûtra, Kshéma a directement pointé l'essentiel. C'est une habitude traditionnelle, les Auteurs indiens commencement souvent par le point de vue le plus vrai et le plus simple, avant de l'expliquer en répondant aux objections et aux doutes des uns et des autres.

Le second Soûtra indiquait que la conscience est le divin mais que la conscience est libre. Elle n'est pas connaissance inactive, mais conscience en mouvement, désir, volonté et élan vers l'acte de se manifester. Le monde est donc la conscience en train de se réaliser librement ainsi, sous cette forme.

Mais comment est ce monde ?
Il est marqué par la relativité (à ne pas confondre avec le relativisme) du sujet et de l'objet. Il existe différents mondes en fonction des états de conscience. Comme dit Abhinava Goupta, "la manifestation dépend de la réalisation", de la sensibilité, de la pensée, bref de l'état de conscience.

Traduction :

"Pour expliquer l'essence de l'univers avec ses niveaux, il (=moi, Kshéma Râdja) dit :

La variété de sa (manifestation) s'explique par la variété des états de conscience auxquels correspondent les mondes. 3"

Je traduis ici de façon très libre. Le sanskrit dit, plus littéralement : "La variété de cela provient des différents sujets avec les objets qui leur correspondent". Et même, le sanskrit ne dit pas "sujet et objet", mais plutôt "saisissant et saisi", afin de bien marquer l'union mutuelle du sujet et de l'objet. En gros, ces expressions d'origine bouddhistes soulignent le fait que le monde dans lequel nous vivons dépend étroitement de notre état de conscience.

Kshéma va ensuite exposer les principaux niveaux, de façon schématique, bien qu'il existe une infinité de nuances :

"Cet univers est varié, il existe de plusieurs manières.  
Pourquoi ? A cause des différents états des sujets et des objets qui sont dans des états qui se correspondent, c'est-à-dire adaptés l'un à l'autre." 

Voilà le principe général. Ensuite, l'Auteur décrit ces niveaux, en commençant par les niveaux les plus élevés, ceux où la conscience se manifeste, mais sans s'y perdre :

"Au niveau de l’Éternel Shiva, (la conscience) est une objectivité clairement (manifestée, mais) recouverte par la subjectivité. Cet univers correspond exactement aux sujets (qui y vivent), qui sont les Grands Seigneurs des Mantras et qui sont gouvernés par l’Éternel Shiva. Ils sont agencés ainsi selon le désir du Seigneur suprême (=Shiva)"

Ici "Éternel Shiva" ne désigne pas Shiva mais un état de conscience, sur lequel règne un être appelé l’Éternel Shiva. A ce niveau, les choses apparaissent, le monde n'est pas nié par la conscience, mais elles sont alors "recouvertes de subjectivité", c'est-à-dire qu'elles baignent dans la pleine conscience de soi qui est une parfaite félicité, une extase intense. En clair, dans cet état le monde est ressenti comme une extension de mon être et une extase de mon plaisir. Je me réalise comme monde et j'en ai une pleine conscience. 

Remarque importante : tous les êtres des niveaux dits "purs" ou "authentiques", dans lesquels la conscience de la dualité ne cache pas la conscience de l'unité, sont peuplés de toute une hiérarchie de Mantras, laquelle n'est pas sans rappeler les hiérarchies angéliques des religions abrahamiques, lesquelles ont plagiées les hiérarchies enseignées par les maître pythagoriciens et platoniciens, à commencer par Proklos. En clair, on n'errera sans doute pas beaucoup si l'on se représente les Mantras comme des Anges, les Seigneurs des Mantras comme des Archanges, et ainsi de suite. Les hiérarchies divines sont, dans le platonisme, agencées selon la puissance de leur conversion vers l'Un. Ici, les Mantras sont disposés selon la puissance de leur conscience de la Lumière qui est la conscience. Ils sont comme les organes et le corps de la conscience. Comme dans la hiérarchie céleste que Denys (un moine arabe sans doute) a pompée sur Proklos, le mouvement de la grâce à la fois procède de l'Un et retourne à lui, en un vaste cycle qui fait penser au circuit des eaux dans une fontaine ou à un jeu d'eaux, à l'image de Versailles (Denys était très lu au Grand Siècle).

Revenons à la traduction :

"Au niveau du Seigneur, l'objet, le monde, est à la fois subjectivité et objectivité, clairement manifestés comme étant la manifestation d'un même être". 

Là aussi, je paraphrase un peu, le sanskrit étant très elliptique et technique, avec du vocabulaire grammatical, ce qui n'est par rare en Inde : il existe même des philosophies non-duelles basées sur la grammaire sanskrite ! 
Notez que le "Seigneur", ici, n'est pas non plus Shiva (le "Seigneur suprême"), mais à la fois le nom d'un niveau de conscience et le nom de l'entité qui y règne, équivalent d'un Principe ou d'une Puissance dans la hiérarchie dyonisienne. Pour un survol de cette hiérarchie, cliquer ici. Ce genre de schéma peut sembler fastidieux par endroit, mais ce sont des outils indispensables pour comprendre le tantrsime aussi bien que la mystique abrahamique. Sans cela, il est certain que l'on n'y comprendra rien. Et le New Age est un dérivé de cette vision du monde. Connaître ces schémas est donc très utile.

Et comment sont les sujets de ce niveau de conscience ?

"Ils sont les Seigneurs des Mantras, gouvernés par le Seigneur".

Nous sommes donc descendus d'un cran dans la "hiérarchie céleste" tantriquo-shivaïte. Mais on trouve des équivalents dans le bouddhisme et le vishnouïsme, de même que dans le Boeun tibétain et le Taoïsme.

Ensuite (toujours plus bas) :

"Au niveau de la pure Science, l'univers est dualité dotée d'une seule et même essence ("moelle"). Les sujets correspondants sont les Mantras, lesquels comprennent de nombreuses ramifications et sont gouvernés par Ananta."

Ce plan est le dernier ou le premier, selon le sens pris, avant le monde de la dualité dans l'oubli de l'unité, le monde de la Mâyâ. Mais entre les deux, il y a le monde du Rien, du sommeil profond et de l'intervalle entre deux cycles cosmiques :

"Au-dessus de Mâyâ il y a les êtres 'de pure conscience mais privés de pouvoirs d'action', qui sont pure conscience mais privée du pouvoir d'agir. Leur 'objet' (car on peut difficilement parler d'univers dans leur cas) est pure non-différence, tout comme les sujets privés de tout pouvoirs, qui sont situés juste en-dessous."

Puis ceux qui sont dans le Néant de l'inconscience :

"Au niveau de Mâyâ il y a 'ceux qui sont privés de pouvoir durant une dissolution (cosmique ou quotidienne)'. Leur objet est pour ainsi dire 'dissout'".

Remarquez qu'il y a deux niveaux d'inconscience : un niveau de pure conscience et un niveau de profond sommeil, d'évanouissement. 
Le shivaïsme du Cachemire n'accorde pas beaucoup de valeur à la "pure conscience", car c'est un état d'aliénation, dans lequel on se sent vide, éloigné du mouvement. Et dès que l'énergie se remet en branle, cette "pure conscience" disparaît. C'est l'impasse du Sâmkhya et du Vedânta : ils croient que la Mâyâ est l'ennemie, ils la fuient, mais ce faisant ils se suicident, spirituellement parlant, car la Mâyâ c'est la liberté, la créativité divine, le dynamisme du Soi. Le Rien est un état certes réparateur, mais ça n'est pas l'éveil salvateur. Tant que Mâya n'est pas reconnue et intégrée, il n'y a pas de véritable liberté. 
Et "pure conscience" équivaut presque à "inconscience", car ce sont des états d'inertie, de vide passif. Ils sont nécessaires et réparateurs, mais ils ne sont pas l'éveil spirituel.

En-dessous encore, il y a les états de dualité, les états de veille, avec des pouvoirs actifs, mais limités et vécus comme une inquiétude :

"Les être 'doués de tous leurs pouvoirs (limités)' s'étagent jusqu'au niveau de la Terre, dans des mondes limités de toutes parts."

Ce sont là les mondes des dieux (mondains), des hommes et des animaux. On y est actif, mais au prix de l'inquiétude. 
Ce niveau forme, avec les deux qui précèdent, un ensemble inséparable. Nous passons de l'état de sommeil profond à l'état de veille : paix sans liberté, ou liberté sans paix. Tel est le dilemme de Mâyâ, qui ne pourra être résolu qu'en reconnaissant notre pouvoir en Mâyâ. Alors seulement l'action et la contemplation pourront être réconciliées.

Et maintenant, toujours maintenant, le plus important. Soyons attentifs :

"Et enfin, Le suprême Shiva, l'ultime : il est une seule et même Lumière ininterrompue, pleine d'un plaisir absolu qui à la fois transcende tout et constitue tout. Pour lui, l'univers est cela même, depuis le niveau "Shiva" jusqu'au niveau "Terre", tout surgit sans aucune séparation. En réalité, il n'y a pas d'autre sujet, pas d'autre objet en dehors de lui. De fait, c'est le suprême Shiva lui-même qui fulgure ainsi en des myriades bariolées et merveilleuses. Tel est le sens (du Soûtra)."

Tous ces niveaux n'en font qu'un seul, en réalité. La dualité n'est qu'une manifestation de la conscience, tout comme l'unité. La conscience n'est ni prisonnière de l'unité (ça, c'est l'erreur du Vedânta, par exemple), ni perdue dans la dualité (ça, c'est l'erreur de tous). Elle est le libre pouvoir de se réaliser sous l'une et l'autre forme, de nier ces alternatives et de les synthétiser. C'est l'éveil.
La conscience est à la fois au-delà de l'univers, et l'univers même. Elle est transcendante et immanente. 
Transcendante : au-delà de l'athéisme.
Immanente : présente au cœur du théisme quand il croit judicieux de rejeter le "panthéisme".

Bref, tout est manifestation de moi, en moi, par moi. Tout est Lumière vivante.

Le texte sanskrit :


atha viśvasya svarūpaṃ vibhāgena pratipādayitum āha

tan nānā anurūpagrāhyagrāhakabhedāt || 3 ||

tad viśvaṃ nānā anekaprakāram | katham anurūpāṇāṃ
parasparaucityāvasthīnāṃ grāhyāṇāṃ grāhakāṇāṃ ca bhedād vaicitryāt |
tathā ca sadāśivatattve 'hantācchāditāsphuṭedantāmayaṃ yādṛśaṃ
parāpararūpaṃ viśvaṃ grāhyaṃ tādṛg eva
śrīsadāśivabhaṭṭārakādhiṣṭhito mantramaheśvarākhyaḥ pramātṛvargaḥ
parameśvarecchāvakalpitatathāvasthānaḥ |
īśvaratattve sphuṭedantāhantāsāmānādhikaraṇyātma yādṛg viśvaṃ grāhya.=
m
tathāvidha eva īśvarabhaṭṭārakādhiṣṭhito mantreśvaravargaḥ |
vidyāpade śrīmadanantabhaṭṭārakādhiṣṭhitā bahuśākhāvāntarabhedabhinnā
yathābhūtā mantrāḥ pramātāraḥ tathābhūtam eva bhedaikasāraṃ viśvam api
prameyam | māyordhve yādṛśā vijñānākalāḥ
kartṛtāśūnyaśuddhabodhātmānaḥ tādṛg eva tadabhedasāraṃ
sakalapralayākalātmakapūrvāvasthāparicitam eṣāṃ prameyam | māyāyāṃ
śūnyapramātṝṇāṃ pralayakevalināṃ svocitaṃ pralīnakalpaṃ prameyam |
kṣitiparyantāvasthitānāṃtu sakalānāṃ sarvato bhinnānāṃ parimitānāṃ
tathābhūtam eva prameyam | taduttīrṇaśivabhaṭṭārakasya
prakāśaikavapuṣaḥ prakāśaikarūpā eva bhāvāḥ | śrīmatparamaśivasya
punaḥ viśvottīrṇaviśvātmakaparamānandamayaprakāśaikaghanasya
evaṃvidham eva śivādidharaṇyantam akhilaṃ abhedenaiva sphurati | na tu
vastutaḥ anyat kiṃcit grāhyaṃ grāhakaṃ vā | api tu
śrīparamaśivabhaṭṭāraka eva itthaṃ nānāvaicitryasahasraiḥ sphuratīty
abhihitaprāyam ||

mercredi 26 juin 2019

Son seul désir - Le Cœur de la Reconnaissance 9


Tout est manifestation de la conscience. Le monde, les individus sont autant de créations de la conscience.

Cependant, en disant cela, ne reste t-on pas dans une forme de dualisme entre la conscience et le monde ? La conscience n'a-t-elle pas besoin de matière pour créer le monde ? En effet, même si la conscience crée des formes, elle a sans doute besoin d'une substance pour la modeler. N'est-elle pas comme ce potier qui façonne des pots à partir de l'argile ?
Tel est le sens de l'objection qui suit dans l'autocommentaire :

"Mais si la conscience est la source du Tout, alors on reste dans le dualisme, puisqu'elle dépend de la matière (pour créer ce Tout) !"

L'Auteur répond :
"Pour répondre à cette objection, je dis :

La conscience fait éclore le Tout par son seul désir, en son propre fond. 2

Cette conscience fait tout éclore par son seul désir, et non par le désir d'un autre, comme Brahmâ et les autres dieux (qui sont soumis à la volonté de Dieu).
De plus, elle le fait seulement par son propre désir, sans dépendre d'une matière première ni d'instruments, car alors sa soi-disant liberté souveraine serait anéantie, et la conscience elle-même deviendrait une impossibilité."

La conscience, en manifestant le monde, ne fait que se manifester elle-même. 
En effet, comme il est établi par notre expérience que rien ne peut exister en dehors de la conscience, il s'ensuit nécessairement que la seule matière utilisable par la conscience, c'est la conscience elle-même.
Par conséquent, quand la conscience manifeste le monde ou n'importe quelle autre chose, c'est elle-même qui se manifeste. Elle se manifeste sous ces formes. il n'y a donc pas dualisme. 

Mais peut-être est-elle soumise au désir ou à la force d'un autre ? 
Mais cela est impossible, puisqu'il n'y a que la conscience. Si elle se manifeste, c'est donc selon son désir.
Voilà pourquoi la conscience est liberté. Il n'est même pas correct de dire qu'elle est libre, comme si elle pouvait ne pas l'être. En réalité, elle est une liberté si radicale, qu'elle peut jouer à ne plus l'être. Si ignorance ou aveuglement il y a, c'est seulement par libre désir, un désir qui, lui aussi, ne fait qu'un avec elle. Ce désir n'est pas un accident venu d'on ne sait où, puisque rien n'existe en dehors de la conscience, ce désir est la conscience, comme l'océan est mouvement.

Il n'y a donc aucun dualisme entre la conscience et le monde. Plus loin, l'Auteur dira que le monde, c'est-à-dire l'action, est comme la cristallisation de la sève qu'est la conscience.

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