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mercredi 10 septembre 2025

Le shivaïsme du Cachemire, c'est la liberté


 

A quoi bon vivre,

si on ne vit pas libre ?

Mais la liberté se conquiert et se reconquiert.

Elle se déploie à tous les niveaux.

La tentation est grande de faire de la vie intérieure

une fuite pour cacher une vie extérieure de servitude.

Selon certains, la liberté intérieure consiste

à accepter la servitude extérieure.

Ils semblent se désintéresser du sort du monde,

de la politique, de la guerre, 

pour se tourner exclusivement vers la transcendance.

Or, la liberté est un tout - intérieur ET extérieur.

Alors, la liberté n'est plus un grand mot,

mais une réalité concrète.

Sinon, la vie intérieure devient l'opium d'une âme asservie dans sa vie extérieure. 

Contrairement aux contre-vérités diffusées par certains,

le shivaïsme du Cachemire est un enseignement de libération de la personne : il invite à l'autonomie sur tous les plans.

C'est la fameuse svâtantrya, l'auto-nomie, "être sa propre loi", "auto-détermination", indépendance à tous les niveaux.

Un maître du shivaïsme du Cachemire du XXè siècle en parlait ainsi :

"Un (individu) privé d'indépendance 

Dans son existence quotidienne 

Ne peut trouver aucun intérêt à la liberté absolue. 

Les gens de bien savent donc qu'il faut 

Atteindre la liberté dans l'existence mondaine 

Avant (de se tourner vers la liberté absolue). 20 

Cette (indépendance) est relative au corps, 

Au cœur, à l'intellect, 

A un régime politique authentique, à l'argent, 

Elle est individuelle, nationale, Familiale et sociale. 21 

Mais parmi ces aspects de la liberté, 

Le principal est la liberté de la nation , 

Car elle est le fondement de toutes 

Les (autres formes de libertés). 

En effet, quand une nation dépend d'une autre, 

Aucune autre sorte d'indépendance n'est possible. 22 

Par conséquent, les sages doivent 

Avant tout rendre leur propre nation indépendante. 

Une fois obtenue, toutes les autres formes de liberté 

Sont d'autant plus aisées à obtenir. 23 

Une fois atteinte l'indépendance nationale, 

On doit atteindre les autres (formes d'indépendance) 

Par des voies nobles et véridiques, 

Puis l'on doit développer droitement 

L'attachement pour cette liberté 

Qui est notre vraie nature. 24"

(extrait du Miroir de la liberté, Svâtantrya-darpana ; pour le livre entier, voir ici)

Ces versets, traduits directement de la langue sacrée de l'Inde, sont clairs : la liberté extérieure d'abord, condition pour aller vers la liberté intérieure.

Ces versets du Miroir de la Liberté de Balajinnâth Pandit sont donc étonnants et précieux, car ils nous rappellent une chose que l’on oublie facilement lorsqu’on parle de spiritualité : la liberté absolue (mokṣa, svātantrya) ne peut pas fleurir dans le vide, mais elle doit s’enraciner dans les conditions concrètes de la vie quotidienne.

Pandit souligne d’abord une évidence souvent négligée : si un être est privé de liberté dans son existence ordinaire – dans son corps, ses émotions, son intellect, dans ses relations sociales, économiques ou politiques – alors l’idée même de liberté spirituelle lui paraîtra abstraite, voire étrangère. C’est comme parler d’ailes à un oiseau enfermé dans une cage : tant que la cage n’est pas ouverte, le ciel demeure une promesse lointaine.

Il décline ensuite les différents visages de cette liberté relative (aupādhika svātantrya) : liberté corporelle (santé, mobilité), liberté affective et intellectuelle, liberté économique, sociale et familiale. 

Il ajoute avec lucidité que toutes ces libertés reposent sur une condition plus vaste : la liberté politique, celle d’une nation, analogue à la liberté individuelle. 

Car si un peuple est soumis à une domination extérieure, toutes les autres libertés deviennent fragiles, suspendues au bon vouloir d’autrui. De même, si un individu est soumis à une forme d'emprise, sa liberté intérieure, abstraite, peut devenir un facteur qui renforce sa servitude extérieure. 

Pour Pandit, marqué par l’histoire du Cachemire et par les luttes de l’Inde pour son indépendance, il s’agit d’une priorité : tant que la communauté elle-même n’est pas souveraine, l’individu ne peut pas pleinement s’épanouir. Ensuite, l'individu est appelé à conquérir son autonomie financière, familiale, intellectuelle. 

Mais la perspective ne s’arrête pas là. Une fois obtenues ces formes d’indépendance – nationale, sociale, individuelle – il faut encore apprendre à les cultiver « par des voies nobles et véridiques ». Pas de mensonge, que l'on se raconte, pas de statu quo, pas de compromis, pas d'attente du "grand soir", mais bien l'aspiration radicale à une autonomie.

Cependant, l'’indépendance n’est pas une fin en soi, mais un tremplin. 

Car le but véritable est de reconnaître que la liberté n’est pas seulement extérieure : elle est notre nature même. Elle n’est pas simplement le fait d’être libéré de quelque chose (de la domination, de la contrainte, de la dépendance financière), mais d’être libre en tant que conscience (cit), libre comme l’espace qui accueille tout sans être affecté par rien. Plus encore : c'est se réaliser comme source active de tout ce qui est, de tout ce qui pourrait être, de tout ce qui devrait être - moteur et âme de l'évolution.

Ces stances tissent donc un chemin en spirale : de la liberté extérieure à la liberté intérieure, et de la liberté intérieure à la reconnaissance de la liberté absolue, qui n’est autre que notre être véritable. On pourrait dire que Pandit nous propose une écologie de la liberté, allant du politique au spirituel, en passant par les dimensions du corps, du cœur et de l’intellect.

Sur un plan personnel, ces versets me touchent parce qu’ils dissipent une illusion assez répandue dans les milieux spirituels : croire que l’on peut « sauter » directement dans l’absolu sans se soucier du monde concret. Pandit rappelle qu’il faut d’abord respirer librement, avoir une terre où se tenir debout, une société qui permette la dignité. Mais il évite aussi l’autre piège, celui de croire que la liberté se limite au politique ou à l’économique : il nous invite à développer un attachement vivant pour la svātantrya absolue, cette liberté infinie qui est notre essence.

C’est une leçon profondément tantrique : Dieu, la conscience sans limites, se manifeste dans toutes les dimensions de l’existence. "Tout est conscience" est une invitation à conquérir notre liberté. L’indépendance extérieure et l’indépendance intérieure ne s’opposent pas, elles sont les deux ailes d’un même envol.

Puissions-nous assumer notre liberté !

David

jeudi 19 septembre 2024

Qu'est-ce que la toute-puissance ?

 


Aujourd'hui, j'entends cette pensée de Pierre Magnard :

"La toute-puissance est celle qui est capable de se vaincre elle-même, capable de se renoncer elle-même, capable de se dépasser".

En un sens, c'est la définition de la volonté depuis les Stoïciens. C'est aussi la définition de la liberté souveraine (svâtantrya) dans la philosophie de la Reconnaissance, pratyabhijnâ.

lundi 3 juillet 2023

"Je suis"

 Selon Louis Lavelle, la source de tout est l'acte d'être. Nous le ressentons en nous par la "participation", quand le libre-arbitre, inséparable de la conscience, s'aligne sur l'acte d'être, ou à l'Être.

A la fois, je reçois l'être (je ne suis pas la source de "mon" être) et, en même temps, j'ai le choix de participer ou non à l'Être. Je peux ignorer la source, prétendre être moi-même la source, ou tenter de me retourner contre elle.


La participation se manifeste d'abord dans le pouvoir de dire "je suis", à l'image de celui qui dit "je suis celui qui est".

Dans De l'acte, il explique :

La participation "est un accès dans l'être dont la révélation est toujours donnée et toujours nouvelle ; elle ne cesse de m'émerveiller et remplit ma conscience d'une émotion qui ne se flétrit jamais. Et c'est en disant : "Je suis celui qui est" que Dieu nous défend le mieux contre le panthéisme parce qu'il ne peut s'offrir en participation que par le pouvoir qu'il donne à tous les êtres qu'il appelle à l'existence d'y pénétrer en disant eux-mêmes : "Je suis"." (éd. Aubier, p. 338)

L'Être est toujours donné et nouveau. Et, dans la mesure où j'y participe, je reçois et je suis fait à l'image et ressemblance de l'Être. L'acte d'être, à mon échelle, est l'affirmation "Je suis", l'acte d'être individuel.

Lavelle soutient que cette participation, ce "Je suis", est personnel. Sa possibilité est donnée par l'Être, mais la participation est une libre décision de l'individu. Il y a un "intervalle" entre moi et ma source. Cette intervalle, c'est la liberté individuelle, ce que l'on nomme "libre-arbitre".

Cette liberté est inséparable de notre conscience. Est-il possible de concevoir une conscience qui ne serait pas libre ? Je ne le pense pas. S'il y a une conscience individuelle, il y a un arbitre individuel.

là est le fondement d'un chemin personnel vers l'absolu. 


vendredi 21 avril 2023

La liberté, et rien de plus !



prakāśa-mātraṃ yat proktaṃ bhairavīyaṃ paraṃ mahaḥ /

tatra sva-tantratā-mātram adhikaṃ pravivicyate // 1

Ce que l'on dit être 'pure lumière'

est la suprême grandeur divine.

Là, ce que l'on peut discerner de plus

est pure liberté.

Abhinavagupta, La Lumière des tantras, II, 1


Ce verset est extrêmement profond !


Autre traduction :


Ce que l'on déclare 'manifestation et rien de plus'

est la majesté transcendante de Bhairava. 

Ceci étant posé, ce que l'on distingue outre (cette manifestation)

est liberté souveraine, et rien de  plus.

________________________

'Manifestation', prakāśa. Littéralement 'lumière', 'illumination'. 

A la fois la lumière manifestante et ce qui est ainsi manifesté. 

La lumière manifestante est le sujet, l'expérience, la source ; ce qui est 'ainsi manifesté' est l'objet, le contenu.

Et ce contenu n'est rien de plus que sa manifestation.

Comme une sorte de projection holographique dans le vide, sans support, l'objet lumineux n'est rien d'autre que la lumière 

qui l'illumine. 

Une sculpture de lumière : voilà ce que sont toutes choses.

La lumière n'illumine pas les choses : elle les fait exister ainsi.

L'acte de manifestation ne manifeste pas des choses préexistantes à cette manifestation. Non, manifester, c'est faire exister, jusqu'au moindre atome.

Pourquoi ? Parce que rien - et même le 'rien' - ne peut être perçu, ni imaginé, ni conçu, en dehors de l'acte de conscience qui en prend conscience.

Il n'y a donc que lumière, illumination, manifestation.  

Et pourtant, nous observons 'autre chose'. Des choses, faites de différences. 

Comment peut-il y avoir de l'ombre, des ombres, si tout est lumière ? 

Parce que cette Lumière est libre. Libre de resplendir comme 'ombre', aussi. Elle n'est pas comme la lumière matérielle. Elle n'est pas comme une chose, condamnée à être ce qu'elle est, et c'est tout. Elle, elle peut tout être. Tout et son contraire. Rien ne peut la définir. Elle joue à se définir, mais ça n'est qu'un jeu. Elle reste indéfinissable. Incompréhensible. Ni ceci, ni cela, ni néant, ni autre chose. Liberté.

Ainsi, il n'y a que lumière. Et ce que je distingue de plus que la lumière, n'est que liberté. 

Ainsi, tout est conscience. Et ce dont je prend conscience 'en plus' de l'acte de conscience, n'est que la liberté de la conscience de se manifester comme 'autre', alors qu'elle n'est rien d'autre.

Le Tantrâloka traduit en anglais par Mark Dyczkowski :

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mardi 14 septembre 2021

Jamais sans mon consentement

 


Se fondre dans l'action divine, quelque soit le nom qu'on lui donne, c'est plonger dans un état sans effort, un état de grâce, un état fluide. Pourquoi tout baser sur nos efforts ? Plutôt laisser faire cette force infiniment plus forte.

Mais cette légèreté n'est possible que si nous nous rendons disponibles, si nous nous tournons vers cette Source, si nous nous laissons faire. Autrement, la transparence évidente demeure inaccessible.

L'œuvre du mystère demande un consentement de notre part.

La Source est toute-puissante. Elle est la force sans laquelle aucune force n'existe. Mais elle ne nous forcera jamais. Tout repose donc sur notre libre consentement. Nous pouvons nous laisser envahir, laisser cette force s'emparer de nous, la laisser remplacer notre néant par son tout. 

Nous ne pouvons rien sans elle. Mais elle ne peut rien sans notre libre consentement. Là encore, liberté. Nous dépendons entièrement de ce qui est plus vaste et plus fort que nous. Alors, une lumière se met à transformer nos ténèbres. Si nous l'acceptons.

mardi 3 août 2021

Le Tantra est-il essentialiste ?


La Source a-t-elle voulu un ordre des choses précis ?
Dans beaucoup de traditions, on se réfère à un "monde absolu", un monde d'archétypes idéaux, pour justifier une hiérarchie sociale, un ordre politique. Par exemple, sous l'Ancien Régime, la domination du clergé et de la noblesse correspondait à la domination des anges sur le monde sublunaire. Ces schémas sont dérivés du platonisme. 
Or, aujourd'hui, on combat contre cette manière, que l'on a nommée "essentialiste". Il n'existe pas d'essence, c'est-à-dire pas d'archetypes, pas d'ordre a priori, pas de structures naturelles. Tout est construction, rien ne préexiste, il n'y a ni plan divin, ni providence, ni destin, mais seulement un jeu de forces aveugles. 
Selon le tantra, la Source est absolument libre. Ce qui signifie qu'il n'y a pas d'essences, pas de plan divin. La conscience universelle est au-dessus de la raison elle-même. Il n'y a donc pas de Monde Intelligible. 
Du moins, au départ. C'est-à-dire au plan de la conscience elle-même. Au commencement, il n'y a pas de plan, de bien ni de mal, mais un jaillissement pur, vierge de toute décision. Cette doctrine ressemble à la vision post-moderne, au bouddhisme, et surtout aux hypothèses les plus récente sur le Big Bang. Ainsi, les "lois" de la nature ont émergé APRES le Big Bang. Mais au tout commencement, il n'y avait rien, seulement une sorte de vide quantique indifférencié. De même, selon le Tantra, la conscience est en elle-même indifférenciée, comme un miroir incolore. 
Mais ensuite, des structures apparaissent. Et ces structures sont pour nous, individus, des lois qui forment un système de la nature. L'individu est soumis à ces lois. Les choses se définissent peu à peu. La situation est comparable à celle d'une improvisation. Au départ, tout est encore possible. Au hasard d'abord, des lignes mélodiques apparaissent. Puis elles se définissent de plus en plus. Elles deviennent des essences, des entités qui excluent les autres entités. Tout n'est plus possible, l'élan à perdu de sa fluidité. Des choix se font, parfois rationnels, parfois irrationnels. 
Mais au départ, plus on remonte vers la Source, plus on revient aux possibles. Au centre du cercle, les rayons convergent et se confident, toutes les directions sont possibles. 
Il y a donc des essences, des structures, des ordres, au sein d'une infinité d'univers. 
Mais ici, en tant que cette pure présence vide qui enveloppe ces jeux de force, je suis libre de tout cela, comme le centre du cercle est riche de tous les rayons qui s'élancent dans des directions différentes et parfois opposées. 
Le Tantra n'est donc pas essentialiste. Mais il n'est pas non plus post-moderne. A la source de tout, il y a une liberté, mais une liberté sauvage. Une intelligence, mais qui improvise et qui laisse le hasard créer. Il n'y a donc pas de plan divin dont on puisse se réclamer pour justifier un ordre social ou une domination politique. 


dimanche 3 janvier 2021

Liberté vraie


 āsurarṣijanādasminnasvatantre jagattraye |
svatantrāste svatantrasya ye tavaivā'nujīvinaḥ || 2 ||

En ce triple monde
où nul n'est libre,
depuis les dieux jusqu'aux hommes,
en passant par les poètes ,
seuls sont libres
ceux qui sont animés
par ta liberté.
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, III, 2, Arfuyen

Les créatures ne sont pas libres (asvatantre) car, nous dit Kshemarâja, il sont soumis à création et destruction (sṛṣṭisaṃhāragocaratva). En revanche, le Créateur est libre. Et en nous absorbant entièrement, en nous laissant posséder complètement, par celui qui est notre vie et qui est notre Soi, nous aussi nous devenons absolument libres.

Moi, en tant qu'objet, je suis inerte, privé de conscience et et donc de toute liberté, car le pouvoir d'agir n'appartient, en propre, qu'à l'être conscient. Conscience et liberté sont strictement équivalentes. 
Donc, la moindre de mes actions, je l'accompli en étant le Créateur absolument libre. Quand je dis un mot, je replonge en mon essence souveraine. Le moindre geste, la moindre pensée, je ne peux les accomplir qu'en me laissant posséder par le seul véritable Agent. Mais d'ordinaire, je vis ces moments sans les vivres, dans une ombre de conscience. Les actes sont donc limités et limitants. Mais si je m'abandonne en pleine conscience et consentement, alors je participe de plus en plus profondément à cette liberté. Je réalise que tout ce qui est apparemment  inerte et déterminé est en réalité l'être absolu qui se manifeste ainsi librement. Et je prend part, au-delà de tout ce qui se peut dire ou penser, à cette unique parole silencieuse.
 

jeudi 12 novembre 2020

A quoi bon en rajouter ?


 tad eva hy anuttaraṃ mahāprakāśātma antaḥkṛtabodhamayaviśvabhāvaprasaram anuttaratvād eva niratiśayasvātantryaiśvaryacamatkārabharād bhedaṃ vikāsayati / na hy aprakāśarūpaṃ bhāvavikāsaprakāśe kāraṇaṃ bhavet / prakāśātmakaṃ cen nūnaṃ tat parameśvarabhairavabhaṭṭārakarūpam eveti kim apareṇa vāgjālena

"Voici l'absolu même : Manifestation / Lumière qui embrasse tout, qui enveloppe en elle le flot des phénomènes de l'univers, qui sont plein de conscience. La dualité s'épanouit à partir de l'absolu et de lui seul, à cause d'un débordement de délectation émerveillée, une souveraine liberté indomptable. Ce qui n'est pas Manifestation / Lumière ne peut être la cause de la manifestation, de l'expansion des phénomènes. Si (cette cause) est Manifestation / Lumière, alors elle est assurément le divin sublime, Seigneur suprême, et lui seul. Dès lors, à quoi bon en rajouter ?"

Abhinavagupta, Parâtrîshikâ-vivarana, I


samedi 3 octobre 2020

Vivre sans choisir ?


 Une chose qui nous épuise, c'est choisir. Le poids du fardeau de la liberté nous mine en permanence, sans même que nous en ayons une claire conscience. Chaque instant, mille choix, problèmes, dilemmes, conflits, milles antagonies qui font autant d'agonies. Pourtant, rares sont les choix qui se font, "en nous", avec notre concours conscient. La plupart des décisions se prennent à des niveaux de conscience indistincts, non aperçus. Cependant, même cela est trop.

Alors, nous prenons parfois refuge dans une politique qui consiste à choisir de ne pas choisir. Mais c'est encore choisir. Rester sur le quais, à l'écart, demande un effort. Semblable stratégie ne permet pas d'échapper à l'épuisement. Parfois aussi, l'on se rassure en se justifiant par les doctrines du moment. Les uns se mettent à croire que l'univers obéit à leurs désirs, les autres veulent choisir qu'il n'existe aucun choix et que - formule étonnante - "il n'y a personne pour choisir". Bien sûr, chacun de ces... choix comporte sa part de vrai. Il y a en moi un lieu de toute-puissance, un lieu sans déchirure, un lieu où tout est agit sans effort aucun. Mais je suis une personne, un rien dans un cosmos infini. Cela, aucune expansion ne pourra l'effacer.

Ce lieu est ici, plus évident que n'importe quel choix, et pourtant qui échappe à tout choix. C'est le seul choix véritablement reposant : choisir de m'en remettre à ce lieu, en moi, qui peut tout choisir sans effort. Je ne prétends pas que cela supprime tout effort, ne serai-ce que parce que la coïncidence avec ce lieu n'est pas possible toujours. Mille habitudes, innées et acquises, l'empêchent. Il y aura toujours quelque résistance à la grâce. Mais du moins, j'y trouve un repos. Et bien plus, toujours plus que ce que je saurais dire. Et même, je sens bien que ce que je sens distinctement, n'est que peu au regard de ce qui m'est donné. 

Je me sens appelé à vivre selon cet encouragement prodigué par la Déesse :

"Que (l'adepte) boive, l'âme contente, 
guidée et encouragée par l'énergie qui va toujours plus loin.
Il n'a absolument pas à examiner
si ce qu'il offre à son corps [litt. "son chakra"] (est pur, bon, etc.).
Qu'il mange et jouisse sans choisir !" 
(MBT, YKh (1), VI, 50-51)

"Sans choisir" traduit nirvikalpena, expression cruciale dont j'évoque depuis des années la difficile, voire l'impossible, traduction. On la rend le plus souvent par "sans concept". Mais cette traduction est le plus souvent mauvaise, car elle fait penser à quelque chose d'abstrait, alors que nirvikalpa signifie "sans hésitation", sans réaction de dégoût, "sans jugement" dirait-on peut-être dans le jargon du jour. Sans choix, donc sans rien exclure. En vivant, non pas "en (pleine) conscience" (je frémis rien qu'à écrire ces mots, pionniers de la société de surveillance, lugubres messagers de la nouvelle moraline), mais en laissant vivre la vie à travers soi. Ni plus, ni moins. C'était le test traditionnel de la non-dualité. Un rictus, et vous étiez recalé. 

Mais la beauté du "shivaïsme du cachemire", "Nectar de la Lune Transmis en sa Marche Fraîche", de l'un de ses vrais noms, est d'avoir extrait le nectar de tout ces coutumes, un peu rigides malgré leur volonté de fluidité. Car la véritable souplesse, c'est d'épouser l'absolu. L'absolue exigence de la beauté bonne qui nous est donnée depuis les premières Lunes. L'insigne honneur de devoir adorer le tout-haut dans ses toutes-basses clartés. 

C'est cela que proclament Utpaladeva, Abhinavagupta, Kshemarâja et les autres, tous poètes, bien sûr. Voilà pourquoi il est si difficile de traduire Abhinavagupta ("Toujours nouveau et (pourtant) caché") : il n'écrit pas des "manuels", ni des "commentaires". Il vomit cette lave ardente qui, en nous brûlant, peut seule nous rafraîchir. Sanderson dit qu'il est un écrivain ambitieux. Je dirais même plus. Envahi par la pulsion de dire ce qui ne peut l'être, il est devenu fou. Voilà ce que fait l'absolu. L'écorce tombée dans l'abîme de sel, devient sel. Et voilà tout. L'ombre disparaît dans la lumière. Et voilà tout. Celui qui voudra sauver sa vie, la perdra. Qui la donnera, la trouvera, vivante comme un troupeau de cabris. Voilà pourquoi le "manuel" d'Abhinava pour le Trika (le Tantrâloka, la lumière aveuglante des tantras) est si déroutant. La main veut le prendre (puisque c'est un manuel), mais la matière est trop fluide (puisque c'est liberté). Le rituel qui relie ne peut être congelé pesé emballé marchandisé. Non. Et pourtant, il l'est. Elle est maline, la vie.

Vivre sans choisir ?

mercredi 2 septembre 2020

Le Maître spirituel, une fausse bonne idée ?

L'idée d'un guide n'est pas mauvaise ni absurde. Et l'idée d'une personne humaine à qui s'en remettre touche nos archétypes les plus profonds. 

Mais c'est peut-être une fausse bonne idée. Si la personne à qui l'on abandonne sa liberté en abuse, ces abus en seront d'autant plus puissants et dangereux. De plus, si une personne est intègre, pourquoi voudrait-elle que je lui abandonne ma liberté ?

L'idée des traditions indiennes et tantriques, selon laquelle le disciple doit obéir aveuglément au maître, est une fausse bonne idée. Je lui substitue l'idée d'amitié spirituelle. D'autant plus que, même dans ces traditions, il est clairement admis que le maître n'est qu'un moyen et non pas le but. Le doigt qui pointe la lune n'est pas la lune. La relation au maître devient si facilement une drogue. J'en ai vu tant d'exemples !

Voici une chaîne dédiée à une caricature de cet idéal, mais qui dérive bien, cependant, de l'idéal que les tantras décrivent dans les termes les plus explicites. Tout y est :

https://www.youtube.com/channel/UC76WQJ4I2s6QCxdolD6nG1w

Dans la tradition chrétienne, en plus des abus sur mineurs, il existe aussi des cas "d'abus spirituel", selon l'expression d'une femme qui témoigne ici :



Et le documentaire d'Arte :



Sur Jean de Dieu, autres abus dans un domaine légèrement différent, mais pas tant que cela :



Autre exemple, en Australie. Ce qui est frappant ici, c'est que les adeptes sont "éduqués". Ce qui en dit long sur l'efficience de l'éducation contemporaine... :



A mon sens, tout cela est intéressant, matière à réflexion. Mais discutable dans les détails. Ainsi, dans ce dernier documentaire plane un certain moralisme puritain qui me semble aussi dommageable que les abus dénoncés. 

mercredi 29 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 138 La liberté de la conscience


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La liberté de la conscience :

mānasaṃ cetanā śaktir ātmā ceti catuṣṭayam |
yadā priye parikṣīṇaṃ tadā tad bhairavaṃ vapuḥ || 138 ||

"Mental, attention, énergie vitale et identification :
quand ces quatre (formes d'incarnations) 
ont entièrement disparu,
alors c'est l'incarnation divine."

jeudi 11 juin 2020

Comment la religion entrave l'intérieur



Les religions se prétendent gardiennes des moyens de parvenir à l'accomplissement intérieur. Mais en réalité, elles sont un obstacle à cet accomplissement.
Les passeurs sont devenus gardiens. les gardiens sont devenus jaloux. Les jaloux sont devenus fous.

Non seulement parce qu'elles sont corrompues par leur pouvoir, mais encore parce qu'elle cachent la vérité simple sous une multitude de rites et d'obligations qui sont censées assurer une forme de sécurité : "Purifiez-vous ! Préparez-vous ! Faites ! Pratiquez ! Obéissez ! Ne réfléchissez pas !" Tel est le message de tous les prêtres, de tous les gourous, lamas, coach, prêtresses, médiums, thérapeutes, chamans, médiateurs et autres bergers. Ils cherchent à effrayer leurs ouailles, plutôt que de les encourager à faire usage de leur liberté. Sous couvert de leur assurer la survie, ils les empêchent de grandir.
Le doigt, censé pointer vers la lune, la cache bien plutôt.
C'est ce que dit ici un moine Carme, mais mystique :

"Je ne puis m’empêcher de croire que toutes les grandes méthodes qu'on a inventée pour conduire à la dévotion, ne soient cause que si peu de personnes trouvent et cherchent Dieu purement et en vérité, ou bien c'est après un si long temps que la plus grande partie de la vie se passe à les apprendre ; et, après les avoir bien routinées, le plus souvent on voit ces pauvres âmes autant attachées à leur propre intérêt et au service de leurs appétits et passions, qu'elles aient jamais été."

Tout est dit. Parti à la recherche de Dieu, on revient avec un nouvel ego, spirituel ou religieux ou autre. On devient expert en yoga, en méditation, en tantra, en thérapie-ceci, thérapie-cela, on a fait des milliers de prosternations, récité des millions de mantras, visité tant et tant de sanctuaires... Et l'on est d'autant plus attaché à soi, à ce faux Soi, à cette image de soi, qui ne vit que pour le regard des autres; c'est la religion, lien social. Comme dit Longchenpa, "une chaîne dorée entrave autant qu'une chaîne de fer".

Notre Carme poursuit :

"La raison, à mon avis, de leur défaut est qu'elles s'étudient plus à se rendre parfaites dans leurs artifices et méthodes qu'en Dieu et pour Dieu.... C'est ainsi que les hommes s'aveuglent dans la lumière, et qu'ils se bâtissent des cachots de servitude dans le palais de la vraie liberté, et s'attachant plus fortement à leur propre dévotion qu'à Dieu même, ils s'empêchent de parvenir à la jouissance par les mêmes moyens qui les y devraient conduire."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, p. 49

Pourtant, il suffit d'un doigt. Une indication. une suggestion. Mais de là l'engrenage et, de fils en aiguilles, la prison. Il appartient à chacun de s'en délivrer, car rien ni personne ne peut enfermer ce qui est libre par soi. Il y a entrave de l'intérieur, mais aucun enfermement réel.

mardi 28 avril 2020

"Ni homme, ni saint, ni ange..."


Liberté intérieure, sans gourous ni églises :

"Vous êtes jeune encore, et vous devez grandir : il vous est bien meilleur de supporter les peines, si vous voulez suivre sa voie, et de souffrir pour l’honneur de l’amour, que de chercher à le sentir. Prenez ses intérêts, comme étant vouée pour toujours à son noble service. 

N’ayez souci ni d’honneur ni de honte, ne craignez ni les tourments de la terre ni ceux de l’enfer, dussiez-vous les affronter pour servir dignement cet amour. Son noble service est dans la peine que vous prenez pour réciter vos Heures, pour suivre votre règle, pour faire sa volonté en toute chose, sans chercher ni recevoir satisfaction. 

Et si vous trouvez plaisir en chose quelconque qui n’est point ce Dieu même promis à votre jouissance, ne vous y arrêtez point, jusqu’à ce qu’il vous illumine par son Être et vous permette de goûter l’amour fruitif dans l’essence de l’Amour, — là où l’Amour est tout entier à lui-même et se suffit à jamais.

Servez en toute beauté, ne veuillez rien, ne craignez rien : laissez l’amour librement prendre soin de lui-même ! Sachez qu’il paye toute sa dette, fût-ce tard bien souvent. Que nul doute, nulle déconvenue ne vous détourne de faire le bien, que nul échec ne vous fasse perdre espoir dans le secours divin. Il ne faut ni douter de la promesse de Dieu, ni en croire aucun autre : ni homme, ni saint, ni ange, quelque preuve qu’ils donnent." 

Hadewij d'Anvers, Lettre II à une jeune béguine, vers 1240
trad. Martingay, 1972

mardi 17 mars 2020

J'ai trouvé ma liberté


"Je n'ai plus rien à prétendre,
Plus d'amis à rechercher,
Plus de causes à défendre,
Plus de desseins à cacher :
Je ne saurais plus rien craindre,
Rien déguiser ni rien feindre.
Après avoir tout quitté,
J'ai trouvé ma liberté.
Aussitôt qu'à cette perte 
Mon esprit s'est préparé,
Ma poitrine s'est ouverte,
Et Dieu s'en est emparé :
Sus, monde, quittons la place,
Rien que Dieu, rien que la grâce.
Après avoir tout quitté, j'ai trouvé ma liberté."


Alexandre Piny, Cantiques spirituels de l'Amour divin, Paris, 1654

mardi 21 janvier 2020

Les origines aristocratiques du shivaïsme du Cachemire ?

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Je suis frappé par l'esthétisme d'Abhinavagupta et des autres philosophes du shivaïsme cachemirien, ainsi que par la distance qui les sépare du tantrisme shaiva, comme du bouddhisme.

Rafaelle Torella suggère, dans un article, que le raffinement qui imprègne cette pensée, ainsi que son mépris pour le labeur et les chemins balisés, s'explique au moins en partie par les origines sociales de leurs auteurs. 

Cela me semble aller de soi. Voilà pourquoi il y aura toujours un gouffre entre le shivaïsme du Cachemire et le bouddhisme tantrique, quelque soient leur ressemblances de surface. Car de fait, le bouddhisme a très peu créé dans ce domaine, et il a beaucoup plagié le shivaïsme. Il me semble que ceci s'explique, au moins en partie, par le mercantilisme qui caractérise le bouddhisme depuis les origines du Mahâyâna. Si le bouddhisme du Bouddha a sans doute un parfum différent, ce dernier semble bien s'être comme évaporé avec les début du "Grand véhicule", lequel rassemble plusieurs des traits essentiels du capitalisme. Si ce dernier consiste à vendre pour faire plus d'argent, au lieu d'échanger un objet contre un autre, de même le Mahâyâna adore l'action, non comme moyen de déboucher sur d'autres action, mais comme moyen "d'accumuler du mérite". Difficile de ne pas voir là une transposition pseudo-spirituelle du principe du capitalisme. Pouvoir de l'argent et pouvoir du "mérite" (punya) ont ainsi convergé pour la croissance que l'on sait. Dès lors, pourquoi s'étonner des soi-disant "dérives" dues prétendument à des individus exceptionnellement vicieux, alors que ce ne sont là, en réalité, que des manifestations tout à fait normales du projet du Mahâyâna. Une croissance infinie, mondiale, sans Bien ni Mal, sans repère, où tout se vaut, peuplé de Bouddhas interchangeables et autres super-stars. Je crois que bon nombre de critiques désabusées de ces dernières décennies s'éclaireraient d'un jour plus intense si l'on en venait à admettre cette hypothèse, celle, disons, du bouddhisme comme épiphénomène de la mondialisation. Ce qui, en outre, expliquerait ses indéniables succès, notamment en Asie, depuis la Chute du Mur.

Ceci, bien entendu, ne revient pas à nier ou à dénier les qualités et les créations propres au bouddhisme. Mais les faits sont frappants.

Dans cette perspective, les satires féroces d'un Kshemendra à l'endroit des équivalents petits bourgeois de son monde (petit fonctionnaires, arrivistes, petits combinards, nouveaux riches, margoulins de la spiritualité, etc.), s'expliqueraient bien mieux. Et il deviendrait possible, de réconcilier le Kshemarâdja mystique avec le Kshemendra moraliste. De même, l'intérêt de ces gens pour la poésie et la beauté en général coule de source (sarati iti rasah, versus le samsâra laborieux) dès lors que l'on s'avise de leurs idéaux. De même, le héros Vâmana (vîra-vâmana, auteur d'un précieux appendice au Vijnâna Bhairava Tantra) redevient naturellement le Vâmana poéticien auteur des premiers Sûtras sur l'ornementation poétique. Les Jaïns et leurs mortifications, les Bouddhistes et leurs accumulations, les Vedântins et leur manque de sensibilité, doivent leur paraître bien fades.

D'où l'accent mis sur la facilité, l'aisance, l'instinct, la spontanéité, l'indépendance, la création, le génie, le désir, la volonté et la liberté. Tout ceci rejoint le Grand Style. Le geste parfait, intégré, sans effort, qui semble surgir de lui-même comme à l'aube de toutes choses. 
Précisons par ailleurs que l'aristocratie dont il est question ici ne se réduit pas, il me semble, à une question de naissance, et encore moins de richesse. Car depuis Socrate, au moins, les avisés savent que la vertu ne se transmet pas mécaniquement, ni socialement. Quant à la richesse, est-il besoin de rappeler qu'il y a pléthore de fortunés dévorés par leur argent, comme il y a des pauvres élégants et pleins de dignité ? Voilà l'hédonisme (si l'on doit employer ce mot) proposé par le shivaïsme du Cachemire, un idéal d'ascèse aisée, de sobriété sensuelle qui n'est pas sans évoquer celui de certains adeptes du Chan et qui n'a jamais été aussi accessible qu'aujourd'hui.

Et c'est précisément cet esprit, pétri d'élégance et de dignité que je retrouve dans des caractères aussi différents que Bobin, Kelen ou Shiva. Une qualité d'authenticité qui vient d'un intérieur vivant.

jeudi 5 décembre 2019

Connerie et idiotie

Drolatique leçon sur la connerie qui, au passage, saisit quelque chose de l'essence de la philosophie :



Je philosophe depuis des décennies à partir de philosophies non-occidentales, ou non exclusivement occidentales. Or, je constate que peu de philosophes s'y intéressent. Je crois que c'est parce que ce ne sont pas des philosophies "classiques". Et l'étiquette "tantrisme" n'aide pas. Mais le propre du philosophe, comme le rappelle ici Yann Kerninon, c'est de ne pas être dogmatique et de ne pas céder aux modes, à l'image de "l'idiot du village". Je dois donc en conclure qu'il y a bien peu de philosophes. Nous avons, d'un côté, les hordes du "développement personnel", animées par une sainte haine de la raison ; et, de l'autre, les philosophes universitaires, prisonniers de leur plan de carrière. Comme dit Kerninon, "la connerie est un puissant facteur d'intégration". Donc, pas de philosophie, sauf chez quelques idiots comme Onfray, Michéa et autres ex-profs de Lycée. Ce qui me conforte dans les choix que j'ai fait il y a vingt ans. 

lundi 16 septembre 2019

De la difficulté d'être intègre



Je regarde cette vidéo de Tim Freke, un philosophe original, en ce qu'il essaie, un peu comme moi (mais avec bien plus de talent) de marier les opposés : l'éveil à la conscience universelle et la valorisation de l'individu, la spiritualité et la science, l'intuition et la raison, la théorie et la pratique, l'esprit et le corps, bref Shiva et Shakti :



Dans cette sorte de petite confession, Freke fait part de ses soucis. Ses premiers livres, sur les origines gnostiques du christianisme, ont connu un grand succès. Mais depuis qu'il s'est engagé sur la voie de "l'éveil élargi", qui transcende l'individu sans l'exclure, il constate que moins de gens semblent intéressés. Au vu de l'énergie et des moyens investis, cela donne a réfléchir. 

Dans d'autres vidéos, il évoque sa "rébellion de l'âme". Il veut partager ses idées, et donc il a créé une organisation, petite mais quand même une organisation, avec ses problèmes de budget et tout. Et il a le sentiment, en plongeant dans ce monde, fatalement commercial, basé sur les stratégies, les stratagèmes, la compétition, la séduction, de vendre son âme. Qui se révolte. Il fait ici part de ses problèmes de conscience. Et je vous avoue que ça me touche en profondeur :



Et manifestement, le fait de partager son trouble ne le rend pas plus populaire. Certains personnes apprécient son honnêteté. Mais les clients fuient.

De plus, il n'est pas le seul à rencontrer ces difficultés. Ken Wilber et sa philosophie intégrale (qui réconcilie science et spiritualité) sont passés de mode, son "université" ne semble pas avoir grand succès, en France ses livres ne se vendent pas. Marc Gafni et sa "voie de l’Éros" (qui réconcilie le meilleur de l'Orient et de l'Occident) se sont heurté à des campagnes de diffamation.

Je partage son trouble, à mon échelle et avec mes moyens, qui n'ont rien à voir avec les siens bien sûr. Mais je vois les difficultés et les multiples pièges qui se dressent dès que l'on entre dans l'arène du partage en public. Tout tend à se simplifier, à s'appauvrir. D'un autre côté, il y a le plaisir irremplaçable du partage avec des personnes en chair et en os. Mais subrepticement, je constate que je tends à passer de la recherche de la vérité à des discours de séduction. Et insensiblement, je me retrouve à me vendre. L'air de rien. Et ça change tout. Et ça peut être si subtil. Et si puissant. Et là, me reviennent à l'esprit les vieux contes qui nous avertisse. Il y a des tentations. Des cadeaux empoisonnés. C'est un combat entre soi et soi. 

Et donc, ces gens sont "dans le circuit" du bizness mondial de la spiritualité d'avant-garde. Des célébrités dans leur domaine.

Alors pourquoi cet échec (relatif) ?

La première raison est que les gens aiment ce qui a l'apparence de la simplicité. Simple comme un bon slogan. A l'opposé, l'idée de synthèse semble complexe, difficile et donc elle rebute. Les messages simplistes du genre "il n'y a que" ceci ou que cela, réductibles à des slogans faciles à mémoriser, du type "il n'y a rien à faire", "tout est parfait", "penser moins, sentir plus", "le pouvoir du présent", etc. 

Et dans cette veine, je crois que nous sommes habités par une profonde tentation de nous amputer : couper, couper le corps, l'esprit, la raison, l'intellect, les émotions, l'ego... La pulsion du sacrifice salvateur est très, très profondément ancrée en l'homme. Je vais arrêter ça, ou ça, et ça, et ça ira mieux. Au plan logique, nous restons dans le binaire, le "ou bien... ou bien...". Malgré la propagande relativiste (en laquelle je vois un poison), la relativité des points de vue et, surtout, leur complémentarité, reste bien étrangère à la culture populaire. Nous restons rigides, paresseux.

Ce qui nous amène à la seconde cause de l'échec des approches intégrales : l'aversion pour l'intellect, pour la pensée, pour la spéculation. Et derrière cette aversion, je vois une peur viscérale de la liberté. De la solitude. Malgré la révolution individualiste, nous restons des créatures sociales, des animaux grégaires, anxieux de nous "intégrer" dans un groupe, n'importe lequel et au prix de notre liberté. 

Et cela s'oppose à l'approche intégrale, qui intègre une dimension intellectuelle et donc, critique. Or la foule et son esprit borné détestent la critique. L'égrégore collectif fait donc tout pour rejeter l'esprit critique.

Comme le fait remarquer Bergson, l'intelligence tend à fragiliser la cohérence du groupe. Toute réflexion introduit le doute et donc la dissension. Et donc tout groupe va, instinctivement, repousser et exclure tout ce qui peut menacer sa cohésion. 

C'est pourquoi les groupes et les idéologies s'arment contre l'intellect. Dans toute idéologie, la pensée autonome est l'ennemi à abattre. Par la rhétorique et des formules faciles à comprendre : "Ne pas juger" ; "C'est intellectuel" ; "Trop dans la tête, descendre dans le cœur" ; "Pas de concept, des percepts" ; "Trancher l'ego" ; "C'est que des mots" ; "Les livres ne servent à rien" ; "Je le sais par expérience" ; "Ça c'est ton avis", "C'est des croyances" ; "Mon maître..." ; "L'enseignement oral..." ; "C'est un concept", etc. Tous ces "concepts" sont employés dans les milieux spirituels pour réduire au silence toute tentative de critique, de discernement. 

Il faut amputer, il faut se suicider pour être heureux : tel est le message que nous assènent les média du bien-être. Nulle part il n'est question de former son jugement, de s'entraîner à réfléchir, à se cultiver, à travailler son intellect. Il y a bien quelques approches pseudo-scientifiques ou "intellectuelles" en surface, mais ce ne sont que des religions avec un verni de jargon scientifique. 

Nous nous heurtons là aux limites de la nature humaine. 

Au-delà des révolutions d'un soir, la liberté n'est pas vendeuse.

Pour ma part, je crois que je continuerai à critiquer, à penser, à conceptualiser. Et à plonger au centre, dans le mystère et l'extase d'être. Et à savourer le silence absolu. Je continuerai à sentir et à penser, à cultiver la logique ternaire du "à la fois... et..." contre vents et marées, la voie de la transcendance qui intègre, bref le chemin de la dialectique, de notre bonne vielle méthode de la dissertation. Et si ça plait pas, grand bien en fasse ! 

Alors que l'enseignement de la philosophie au lycée vient lui aussi d'être amputé, je veux rester intègre, entier dans ce chemin de réconciliation. Je suis philosophe, toujours amoureux de la sagesse. Plus que jamais, je pense que c'est la voie la plus vaste, une voie qui intègre l'intérieur, mais aussi la poésie, la science, la nature, la sensualité, la politique. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Pour moi, être philosophe c'est explorer cette attitude intégrale, qui accueil et évalue, qui hiérarchise et qui évolue, qui construit et et qui remet en question. C'est la liberté la plus vaste. 

Or, quoi de plus précieux que la liberté ?  

mercredi 28 août 2019

Le grand jeu


yathā nirargalasvātmasvātantryāt parameśvaraḥ |
ācchādayennijaṃ dhāma tathā vivṛṇuyād api ||

"Le Maître des maîtres se cache parce qu'il est absolument libre en lui-même, sans aucune limite. 
De la même manière, il peut révéler sa gloire."

Tout est dit dans ce verset qui résume le chapitre XI de L'Essence des tantras. Si tout est le libre jeu d'un être souverain, alors tout est possible. On peut encore parler de "Dieu" et de "grâce", mais dans un sens nouveau. En tous les cas, aucune oeuvre ne peut forcer ce dévoilement. Aucun vice ne peut l'empêcher. N'est-il pas évident que l'ignorance elle-même fait partie de Grand Eveil ? Chaque être est sur la voie, parce qu'il est arrivé au terme depuis le commencement. 
Pour ma part, je trouve que tout cela invite à une vision libérale et moderne de l'Histoire et des êtres, comme du reste le pensaient le maître cachemirien Baljin Nâth Pandit, ainsi que son maître, Amrita Vâgbhava, dont j'ai traduit plusieurs œuvres.

"Laissez-moi vous parler de ce remède complet qu'est la tradition jaillie de la bouche de Shiva. Elle est la source qui neutralise la paralysie engendrée par l'infusion du poison de l'égarement :
Dieu est libre. Il est la conscience. Il est spontanément manifestation (des mondes et des êtres). Quand il joue à se cacher, il devient la multitude des individus (anu). Librement, il se lie lui-même par des actes qui sont des concepts, des constructions. La majesté de sa liberté est telle que, même individualisé, il ressent à nouveau son essence transparente."

La Lumière des tantras, XIII, 102-105

C'est une belle fresque peinte ici par Abhinava. 
Notez qu'elle peut avoir un sens même si l'on prend "Dieu" comme étant l'énergie-matière telle que nous la dévoile la science moderne. Cependant, "conscience" convient sans doute mieux. 
L'intérêt de cette approche est d'être inclusive sans être égalitariste. Chacun est une personnage joué par le Mystère. Mais comme le Mystère est souverain, tout est possible. Nul n'est prisonnier d'une essence éternelle, sauf, justement, de cette essence qui est liberté absolue. Il y a donc à la fois une essence éternelle et un devenir où tout est possible. Ce qui fait penser à l'Histoire.
Abhinava ne pensait pas à l'Histoire. Pour lui, il n'y avait que des cycles allant se répétant, bien que je n'en soit pas absolument certain. En tous les cas, il est intéressant de voir que cette vision ouvre sur une évolution possible. Je pense que ça n'est pas un hasard si, dans l'Inde moderne, les penseurs de l'évolution spirituelle (Aurobindo, Ganapati Muni, etc.) ont été à la fois en contact avec des idées du Tantra non-duel et avec la philosophie de Hegel.
Il reste que ce genre de thèse, enthousiasmante au premier abord, peut légitimer toutes sortes d'entreprises politiques plus ou moins dangereuses. C'est peut-être ce qui a retenu un Ramana de suivre Ganapati.
En tous les cas, il me semble que la philosophie de la liberté de la conscience n'est pas incompatible avec une réflexion politique, disons, libérale.'ai traduit et publié des œuvres.

jeudi 22 août 2019

GAFA et spiritualité



(Une série d'articles sur des sujets politiques)

Ces derniers jours, des anonymes ont signalés à FB mon blog Smara Yoga comme étant "un site abusif" propageant la haine, la violence et l’exploitation, ainsi que des pratiques commerciales agressives, comme l'incitation à "liker" mes publications FB. L'interdiction semble avoir été levée, sans aucune explication ni remords de la part de FB, alors que cette "personne" (car FB est une personne juridique) a obéit au signalement calomnieux de cette "personne anonyme" sans avoir vérifié le bien-fondé de son signalement. Je trouve normal qu'on puisse "signaler" des publications sur FB. Mais FB ne doit passer à l'action que si ce signalement correspond de fait aux règles de FB. Autrement, FB risque de commettre le délit de diffamation. Au nom de la lutte contre les extrémismes... 

Ce qui m'inspire cette question : Comment se fait-il que les choses se transforment si souvent en leur opposé ? Pourquoi une religion vouée à l'amour du prochain se met-elle à instituer la torture du prochain ? Pourquoi des mesures destinées à garantir la liberté débouchent-elles sur une restriction des libertés ? En bref, pourquoi le bien engendre t-il le mal ?

Plus concrètement, le pouvoir que nous accordons aux GAFA (les grosses entreprises d'Internet) ne se retourne-t-il pas contre nous ? 
En tant qu'auteur de livre d'essais et de traductions, je constate ainsi qu'Amazon permet à des anonymes de calomnier et d'insulter, sans que l'auteur aie le moindre droit de se défendre. Est-ce acceptable ? 
Le problème est que ces entreprises permettent l'anonymat, qui est une bonne chose en certaines circonstances précises, comme le vote ; mais qui donne libre carrière à tous les esprits tordus en mal de petits plaisirs à peu de frais et sans risque. L'anonymat, sur FB, Amazon, etc., déleste les personnes de leur responsabilité. Tout ceci participe, à mon sens, d'une tendance globale (mondiale) à l'infantilisation.
Et comment tolérer de se rendre dépendant de monstres encore plus puissants que les Etats ? Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Mais quelles sont les alternatives ? Car si une alternatives "marche", elle pénètre le Marché et va finir par être rachetée par un gros poisson.
Tout cela est passionnant, autant qu'inquiétant.

Maintenant, d'un point de vue spirituel, cela me rappelle que la liberté est la première des valeurs et la source de toutes les autres. Dans le shivaïsme du Cachemire, l'indépendance est le signe du divin, comme du reste chez les Grecs et les "païens" en général. 
Et donc ce genre d'aventure est l'occasion d'éprouver la profondeur de mes convictions, la force du silence intérieur et la puissance du frémissement viscéral. Et tout cela apparaît et se défait aussitôt, comme des mots tracés sur l'eau. Sans effort. Tout se détend. Tout s'ouvre. Un milliard de serpents offerts à l'espace.
Comme dit la Yoginî : ditto, natto, "Aussitôt vu, aussitôt libéré". "Souvenir du divin, oubli du créé". Et vice-versa :)

samedi 22 juin 2019

La conscience est-elle un effet de la nouveauté ?

Dans un texte célèbre, Bergson défend la thèse selon laquelle la conscience est un effet de la nouveauté ou, plus précisément, du choix.

Son raisonnement est le suivant : quand nous apprenons une tâche nouvelle, nous nous sentons davantage conscients. Par exemple quand nous apprenons à faire du vélo. Puis, au fur et à mesure que la nouvelle tâche devient plus facile, automatique, la conscience retourne à son niveau d'intensité normal. Bergson en conclut que la conscience est un effet de nouveauté, c'est-à-dire de contraste. Puis il ajoute que ce contraste est lui-même du a des choix. Donc la conscience est choix. En fait, il ne dit pas que la conscience est créée par des choix, mais plutôt que la conscience est choix.
Je suis d'accord avec lui.

Mais comment réconcilier cette affirmation avec l'idée que la conscience serait immuable ?

Je pense que ça n'est pas possible. Je pense que ce fait, cette identité ou cette proximité entre conscience, choix et nouveauté, dit quelque chose de l'essence même de la conscience qui, selon moi, est la substance de tout.
La conscience est nouveauté, car elle se réalise sans cesse sous des formes nouvelles, inédites, imprévues. La conscience est évolution créatrice. La conscience, c'est-à-dire l'expérience en général, est délectation de soi, étonnement, conscience de soi qui est toujours, en son fond, émerveillement. L'expérience est un miracle, le miracle de la prise de conscience de soi en train de se créer, instant après instant. Le vertige de jouer à exister ainsi, puis autrement. L'ivresse de séparer puis d'unir, d'affirmer puis de nier, de se souvenir puis d'oublier, de goûter puis de se sentir dégoûter, de s'attacher et de se détacher. Ce balancement, cette danse, certes sauvage, terrifiante et souvent douloureuse, ce chaos, comporte en son cœur une palpitation qui est émerveillement devant l'imprévu de soi. Et cet étonnement d'exister ne va pas sans une non moins profonde assurance d'être indestructible. Je sens, en mon centre, que je ne suis pas une chose, que je suis donc libre de devenir toutes choses, que je suis assez sensible pour en souffrir, mais tout cela sur fond de sécurité.

Pourquoi choix ? Parce que le choix, c'est la liberté d'exclure, de nier, d'oublier, pouvoir indispensable, sans lequel il serait impossible de faire l'expérience de quelque chose. Et ce choix, qui est aussi bien le pouvoir de conceptualiser en disant c'est ça et pas autre chose", exige aussi celui de mémoire.
La conscience est donc pouvoir de se conceptualiser, c'est-à-dire de se réaliser comme autre tout en s'identifiant à certains de ces "autres", et donc pouvoir de choix et de mémoire.
La conscience, l'expérience, la vie, l'absolu, est ce jaillissement toujours nouveau (abhinava) et pourtant insondable (gupta) que nous sommes. Une liberté terrifiante (bhairava) et un miracle délectable.
Au fond, le non savoir est inséparable d'un savoir absolu. La sécurité et l'aventure.
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