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lundi 5 décembre 2022

L'éveil par le souffle


"La conscience se transforme d'abord en souffle" dit la tradition.

La conscience est notre vraie nature, la plus évidente et la plus mystérieuse. 

Elle n'est pas statique, mais en mouvement, mouvement du temps, du changement, de l'impermanence.

Selon le Tantra, c'est elle qui habite dans la bouche et anime la respiration. La respiration est la base du temps et de toutes choses. L'attention au souffle est la pratique fondamentale, l'adoration naturelle de la déesse-vie.

Un tantra dit qu'elle est "à la pointe du nez" et "dans le cœur" dans l'expir et dans l'inspir. Elle va et vient entre les deux. Avec l'inspir, elle manifeste le monde, avec l'expire, elle le résorbe. 

Et si l'attention se pose sur les intervalles à la fin de l'expir, "elle dévore" inspir et expir. La respiration se calme, le mouvement devient plus subtil, la conscience "dévore le temps". Le souffle vertical s'active, la Kundalinî d'éveille. "En un instant", elle s'élance dans l'espace. L'énergie contractée rejoint l'espace de la présence originelle. 

Elle est la puissance du désir, de l'élan de vie qui devient ensuite perception, pensée et activité. 

vendredi 24 juillet 2020

La méditation de Shiva dans la Bhagavad Gîtâ

A chola bronze figure of krishna | Olympia Auctions
Krishna / Kâlî, bronze Chola

Le Chant du Bienheureux ou Bhagavad Gîtâ est le livre le plus célèbre de l'hindouisme.
Le shivaïsme du Cachemire en propose une interprétation ésotérique.

Selon Mahesvarânanda, Krishna est Kâlî, c'est-à-dire la conscience universelle envisagée comme Temps. Le Temps est le pouvoir suprême selon le Mahâbhârata, dans lequel s'inscrit l'enseignement de la Bhagavad Gîtâ.

Krishna est Kâlî, la conscience comme Temps qui, simultanément, engendre tout et engloutit tout. Elle est la conscience en tant que vie, qui crée et qui détruit à chaque instant. De même que Krishna a ses 16 000 bergères, la conscience est douée de 16 000 énergies qui sont les différentes facettes de notre existence.

Si je reconnais la source de ces pouvoirs, je suis libre. Si je la méconnais, je suis prisonnier de ces mêmes énergies.

Dans ce cadre, la pratique principale est la méditation de Shiva, que j'ai évoquée ici à de nombreuses reprises et que j'expose plus en détail dans les Quatre yogas et l'Anthologie du shivaïsme du Cachemire, qui viennent de paraître chez Almora.

Dès lors, il est logique de retrouver cette pratique dans la Bhagavad Gîtâ. Par exemple ici, dans ce passage très célèbre où Krishna/Kâlî se révèle à Arjuna dans sa forme divine. Mais seul le divin peut voir le divin. Krishna a donc d'abord fait grâce à Arjuna de la vision divine (XI, 8). Or, cette vision divine n'est autre que la vision de Shiva, le geste de Bhairava qui définit la méditation de Shiva (shiva-mudrâ, shâmbhavî, etc.), décrite dans ces versets (XI, 23, 24) :

rūpaṃ mahat te bahuvaktranetraṃ
mahābāho bahubāhūrupādam /
bahūdaraṃ bahudaṃṣṭrākarālaṃ

dṛṣṭvā lokāḥ pravyathitās tathāham //

nabhaḥspṛśaṃ dīptam anekavarṇaṃ 
vyāttānanaṃ dīptaviśālanetram /
dṛṣṭvā hi tvāṃ pravyathitāntarātmā dhṛtiṃ na vindāmi śamaṃ ca viṣṇo //


"Je (contemple) ta forme immense" : l'espace.
"... aux nombreux visages et yeux" : l'expérience de reconnaître l'unique conscience en amont de tous les visages et de tous les regards.
"Toi, aux bras immenses" : l'expérience de l'immensité des bras qui s'étalent dans l'espace.
"Toi, aux multiples bras, genoux, pieds, aux nombreux ventres" : une seule conscience en amont de tous les corps.
"Te voyant, les mondes tremblent, et moi aussi" : le bavardage intérieur cesse, le Moi s'ouvre, entre en expansion par la puissance de la vibration.
"Tu sens l'espace, enflammé, aux multiples couleurs" : l'espace se rempli de teintes, de lumières pulsantes. Le corps s'ouvre et se répand dans l'espace, comme une lampe à travers les ouvertures d'un vase.
"Ton visage est illuminé" : la sensation de rayonner dans l'espace.
"Ton regard, vaste, s'allume" : le "troisième oeil" s'ouvre, le regard se réveille à soi.
"T'ayant vu, je tremble en moi-même, incapable de trouver un support stable, ni aucun repos" : l'attention ne trouve plus de référence dans l'espace, elle se noie en lui, comme la vague en l'océan.

Et ainsi de suite. Ce chapitre est une évocation de cette pratique "cachée dans tous les tantras". De même, la Bhagavad Gîtâ est l'enseignement du tantrisme non-dualiste, mais à travers des symboles et de manière détournée.

Il existe, à ma connaissance, au moins deux commentaires à la Gîtâ composés par des adeptes du shivaïsme du Cachemire. Ils restent à traduire. Mais surtout, il reste encore à proposer une interprétation de toute la Bhagavad Gîtâ dans la perspective ésotérique du shivaïsme du Cachemire.






mercredi 21 août 2019

Déesse Espace


Face à l'immense azur, 
les paroles de la Déesse-Espace résonnent.
Le bleu frémit, zébré de gouttelettes de vif-argent,
battant le tambour du cœur,
bam...bam...bam...
Son bourdon résonne dans le vaste intervalle 
entre mes oreilles, HRÎM.
Sa présence éclate, à nu, A.
Au centre de l'espace, les clochettes des chèvres,
ding...ding...ding...

En sanskrit, elle est appelée Vyoma-vâmâ-îshvarî, "la Maîtresse qui Vomit (toutes choses) dans l'espace (de la conscience)". 
Elle est la pure présence qui brille, dénudée, entre les pensées ; 
le ciel limpide qui fulgure entre les nuages ; 
l'énergie qui scintille clairement entre la fin d'un expir et l'inspir suivant. 
Vyoman est le ciel, l'espace, le vide, le centre et la source, l'image de la Déesse, l'objet de la contemplation de Shiva (shiva-mudrâ, bhairava-mudrâ), le support de l'émerveillement qui vous plonge sans effort dans le silence absolu. 
Vâmâ veut dire "qui vomit", car tout émerge de l'espace comme d'une immense bouche, avant d'y replonger aussitôt. Cet aspect de résorption est alors "Celle qui détruit le Temps", Kâla-karshinî, Kâlî. Vâmâ veut dire aussi "gauche", "qui va à l'envers", car cette Déesse des déesses se révèle quand l'attention se retourne vers sa source, vers l'espace Qui Voit, en lequel tout apparaît et disparaît instant après instant. Elle est aussi "gauche", "sinistre", car elle est la vie qui terrorise et jette dans l'angoisse celles et ceux qui ne la reconnaissent pas, c'est-à-dire ceux qui croient être autre que la conscience universelle, séparés du monde. Elle est aussi "gauche", car elle se joue des conventions et des habitudes. Vâmâ,enfin, signifie "belle", car elle est la beauté absolue, celle qu'on ne peut oublier.

Voici les paroles que cette Sauvage imprévisible adressa au yogi Nishkriya,
tombé à terre sous le coup de la grâce,
le visage dans les cendres du cimetière de Kara Vîra
dans la cité de Mangalâ, capitale du royaume des Yoginîs,
en Oddiyâna.
Voici ces paroles de l'Espace, préservées en sanskrit dans un manuscrit unique :

madhye paśya vimarśatah | mahā-śūnyā-atiśūnyam tu kshara-akshara-vivarjitam | asparśam parama-ākāśam nirniketam niruttaram | sarva-uttīrnam anābhāsam sarvatra-avasthitam sadā | srishti-sthity-upasamhāra-kāla-grāsa-antakam param | sarva-avarana-nirmuktam sva-svarūpam sva-gocaram 

"Vois et ressens l'intervalle entre les respirations !
C'est le vide ultime au-delà même du vide (et du plein).
Ni permanent, ni éphémère.
Il n'est pas une sensation, cet espace absolu.
Il n'a pas de demeure fixe.
Il n'y a rien au-dessus de lui.
Il n'est pas une réponse.
Il transcende tout, car il n'est pas un phénomène.
(Et pourtant), il est partout présent, toujours.
Il est la mort définitive (de la mort)
car il dévore le temps - naissance, vie et mort.
Il est transparent, sans voile.
Il est ce qu'il y a de plus intime,
notre propre royaume."

Autrement dit, seul ce que nous ne pouvons posséder 
nous appartient réellement.
Comme dit Jean de la Croix :
"Si tu veux tout
renonce à tout".
Simple.

lundi 12 août 2019

Hymne de Dieu à la Déesse

Dans les tantras, Shiva enseigne à la Déesse. Sauf dans certains tantras du Koula où c'est la Déesse qui enseigne à Shiva. Voici un extrait de l'un des tantras parmi les plus ésotériques : le Tantra de l'Essence de la Transmission de Kâlî, ou Danse de Kâlî. Juste une petite clé : tout ceci - tout - décrit l'instant présent.



Se saisissant des pieds de la Déesse, Dieu lui chanta cet hymne d'adoration : 


Oṃ 

Hommage à toi, maîtresse du Dieu des dieux !


Grande Kālī[1] !

Joie ultime

(Et pourtant) Sans joie[2]. 8



Tu es à la fois permanente et éphémère

(Mais) tu es toujours la Majesté même.



Souveraine des cohortes (de yoginîs),

Tu es (pourtant) riche en discernement mystique[3]. 9



Tu es la source du Temps

Qui met un terme au Temps indomptable.



Tu es la source de la Mâyâ et des autres (manifestations),

Ta manifestation[4], c'est toute chose : protège-moi ! 10



Tu es le sens de HA[5],

De son origine et de sa résorption, tu es capable (de tout)



Tu es la grande panique

(Et pourtant) ta forme est douce 11



Tu n'as pas de couleur, ni de note (qui te corresponde),

(Mais) tu es (leur) matrice, toi qui es installée à la fin des seize rayons[6].



Tu es ferme en ton tempérament

Qui s'illustre (dans ta) volonté,

Toi qui est (devenue) la maîtresse de Bhairava[7]. 12



Grande conscience, tu es adorable à travers la conscience,

Toi qui es l'essence des objets de la conscience[8].



Sans forme, tu as pour forme l'action,

Toi dont la forme est toute chose. 13



Tu es la cessation absolue

(De toute différence) entre

Phénomène et absence de phénomène.

(Pourtant), tu es tous les phénomènes ! 14



Tu habites en plein cœur

Du royaume de la joie.

(Pourtant), tu es la fin de (tout) émotion[9].

Mais (il est clair que) tu es la matrice

Du royaume de la délectation,

Toi qui es la dilatation même ! 15



Toi qui as ta demeure au niveau

De la fin de l'extase[10], tu règnes sur tout !

Tu es la résonance, la grande résonance,

Toi que l'on dit éternelle. 16



Tu es présente telle qu'en toi-même dans la Semence,

Toi que l'on dit être semence de toute délectation.

Dans le corps, tu es énergie,

Présente en tous les états[11]. 17



Impersonnelle, tu habites la personne[12],

Toi qui es omniprésente.

Forme bienfaisante, grande guérison

Par-delà toute guérison. 18



Tu es présente à la fin des douze (largeurs de doigts)[13],

A la fin des neuf (syllabes)[14] et à la fin des trente-six (éléments).

Tu es l'éclat lové à l'intérieur

De la corolle du lotus du cœur. 19



Toujours présente dans la gorge,

Tu apaise la faim.

Mais dans le palais, ô grande Kālī,

Tu dévore tout ! 20



Tu es le point sis

Entre les deux sourcilles.

Ô Kālī, tu es installée sous la forme du Réel

A la porte qui mène à l'absolu[15]. 21



Tu es présente dans le cycle incessant

De la résorption, (mais) tu es (aussi) émanation.

Tu n'es jamais absente du Hara[16],

Toi qui es, dit-on, pareille à une boucle d'oreille[17]. 22



Sous la forme du souffle expiré

Elle habite (aussi) le flot

De ce parfum qui rend fou (les éléphants)[18].

Ô Kālī, tu est libre des six roues (subtiles)[19],

Tu règne au sommet des roues. 23



Libre des seize supports de concentration[20],

Tu es la fin de (tout) support.

Tu es ce que visent les trois cibles[21],

Mais tu habite dans ce qui ne peut être visé,

Toi qui n'es pas une cible. 24



Toi qui transcende les rayons qui se manifestent dans le ciel vide,

Tu es la souveraine de l'impersonnel.

Par-delà le royaume des formes incomplètes,

Tu règne à la fin de (toute) forme. 25



Tu es la fin de la veille, du rêve et du sommeil sans rêves,

(Mais) tu es (aussi) celle qui règne au-delà du Quatrième ("état").



Tu es tout,

Tu es la reine de tous les rois qui règnent sur tout,

Tu es la fin,

Sans support,

Sans maladie, 26

Sans manifestation,

Sans perte,

Immense,

Ultime,

Omniforme,

Structurée, tu es sans structure (propre),

Toi qui es la structure de tout. 27



Hommage à toi, Déesse !

Hommage au début, au milieu et à la fin.




Extrait du premier chapitre du Tantra qui révèle le vrai sens de la danse de Kâlî, Krama-sad-bhâva-tantra

[1] Kâlî signifie, entre autres choses, "la Noire" à la peau sombre. Bhairava lui-même s'interroge : comment une fille si laide a-t-elle pu devenir mon épouse ?

[2] Cet hymne roule sur les paradoxes qu'incarne la Déesse, notre conscience.

[3] Les "cohortes" (kula) sont les "familles", les escadrons, les ballets (cakra) de yoginîs, lesquelles symbolisent notamment les pouvoirs conscients, le langage, la mémoire, etc. "Leurs cohortes" (kaula), ce sont les choses et les êtres "créés" par le corps, les organes, le  langage, la mémoire, etc., c'est-à-dire tout. Mais kula veut aussi dire "famille" au sens... familial. Le paradoxe est donc que la Déesse a d'innombrables enfants, et pourtant elle parvient à rester parfaitement centrée dans l'expérience mystique la plus profonde.

[4] Ton bâillement créateur (jṛṃbha).

[5] HA est la syllabe dite "de l'extase" (visarga), avec des connotations sexuelles. HA-HA est, selon la tradition Kaula (dont le Kâlîkrama est une expression), le mantra spontané qui s'écoule des lèvres de la bien-aimée au moment de l'orgasme créateur. Or, il est dit par ailleurs que la Déesse EST ce mantra. Autrement dit, la Déesse est à la fois signifiant (mantra) et signifié (divinité exprimée par le mantra), conscience non-duelle. Exit Śiva.

[6] Les seize rayons (kalā) de la lune. La lune, ici, ce sont les seize voyelles. La Déesse est le "hhh..." silencieux qui est leur source et leur âme.

[7] Allusion à la mythologie : la force de caractère de la Déesse, sa volonté indomptable, imprenable (durgā) lui ont permis de gagner Bhairava, Dieu, l'absolu. Sur le plan intérieur, la volonté est l'élan d'amour aveugle (udyama) qui s'empare de l'absolu en un éclair, faisant fi des circonstances.

[8] jñāna : cognition. Mais je traduis par "conscience" pour éviter un terme peu familier. Ce vers fait allusion à l'adoration de la Déesse par l'observation ardente des cycles de la conscience (kālīkramapūjā).

[9] Bhāva : le même terme est traduit, dans le vers précédent, par "phénomène".

[10] Visarga-anta : la fin de l'orgasme, de l'acte créateur et la fin, donc, de HHH...

[11] Veille, rêve, sommeil sans rêves.

[12] Vyakti : on traduit souvent par "manifestation", mais vyakti signifie aussi "individualité", existence séparée, distincte.

[13] Au-dessus de la fontanelle.

[14] Peut-être les neuf syllabes du Navātmabhairava mantra ?

[15] Brahma-randhra : la fissure qui ouvre vers l'Immense, la fontanelle.

[16] Oui, certes, cela peut sembler étrange comme traduction. Mais kanda - "le bulbe" - désigne bel et bien la zone du Hara. Donc, pourquoi pas ?

[17] En forme de Kuṇḍalī, de boucle d'oreille, d'anneau d'oreille. Notons que, dans notre tantra, la "koundalinî" n'est pas "un serpent lové dans le sacrum". Elle est l'énergie du souffle et de la parole qui part du Hara.

[18] Image classique pour nous rappeler que l'écoute du souffle jusqu'à sa mort dans l'espace, est enivrante.

[19] Ce tantra est l'un des plus anciens, si ce n'est LE plus ancien, parmi les yoginī-tantras. La présence des six cakras dans ce texte montre que ce système des six (c'est-à-dire sept) cakras est ancien.

[20] Voir les textes de haṭhayoga, la Gorakṣasaṃhitā, etc.

[21] Voir les textes "classiques" de haṭhayoga. La présence de ces éléments prouve que le haṭhayoga, loin d'être "tardif" et décadent, est une tradition qui remonte aux origines. Les "upaniṣads du yoga", la Haṭhayogapradīpikā, la Gheraṇḍasaṃhitā, etc., sont en réalité des extraits de tantras et de traités de la tradition Kaula, et plus particulièrement de ses expressions Kālīkrama, Śrīkrama (Kubjikā) et Śrīvidyā. Quant aux écoles de yoga qui continuent d'enseigner "les Yogasûtras de Patanjali" à leurs élèves, elles enseignent quelque chose qui n'a, tout simplement, rien à voir avec le yoga qu'elles enseignent !
.

mardi 13 décembre 2016

Shakti vue par Shiva


Dans le Roi des tantras, Shiva décrit son expérience de la Shakti, son éveil :

Établi dans l'état suprême,
je fus envahi d'une puissante vision....
C'est alors que ma Shakti suprême
s'est éveillé dans le Hara (kanda).
Elle est la conscience, immense,
joie de l'être, de la présence et de la félicité.
Elle pénétra dans le Centre, 
l'intervalle entre nos deux corps enlacés.
Là, au centre, est la Lumière suprême,
dans l'intervalle entre être et non-être.
En ce Centre, je ressens ma (Shakti) :
Kâlî, âme du Temps,
source de toute pensée...
Puis, cette suprême Déesse qui dévore le Temps
vint au grand jour, 
absorbée dans sa propre félicité,
vaste dans la réalisation de son essence,
racine du conscient comme de l'inconscient,
intervalle entre le conscient et l'inconscient,
Déesse qui est l'âme du vaste ciel,
sans pensée ni imagination,
qui engloutit le Temps.
Kâlî, vie du temps,
s'épanouit dans la manifestation
(des états de conscience) à commencer par le Quatrième.
Comme elle emporte tout, elle est la Ravissante, dit-on.
Quand elle emporte (tout) dans l'espace du Centre,
on doit l'embrasser, la serrer de tout notre être.
Alors, elle s'éveille...
Comme elle vit dans le vide
et qu'elle est l'âme de l'inspir et de l'expir,
parce qu'elle habite l'espace au-dessus de la tête,
elle est Kâlî, dit la Tradition.
Parce qu'elle est l'âme du Temps,
Kâlî est la Déesse

Le Roi des tantras, IV, 19 

dimanche 23 octobre 2016

Kâlî, ou l'impermanence libératrice

Le Temps engloutit tout. 
Les bons comme les méchants. Le beau comme le laid.
Le Temps, c'est le changement.
Imaginez que tout se fige : le Temps existerait-il encore ?
Mais rien ne se fige...
Tout s'enfuit.



Nous nous plaignons que les bonnes choses passent.
La jeunesse, l'abondance, le bonheur, un état spirituel merveilleux, le silence intérieur...
Quand nous méditons ou quand nous "travaillons" sur nous-mêmes,
c'est pour stabiliser les moments les meilleurs, les moments d'ouverture de la conscience. 
Et les pensées, les sensations, les souvenirs, sont comme des parasites qui viennent
interrompre nos bons états. 
Nous cherchons donc à nous en débarrasser.

Nous nous "centrons" pour que ces parasites 
n'apparaissent pas,
nous essayons de rester présents pour que 
le silence demeure.
Ce qui est une bonne chose.
Mais les parasites reviennent inévitablement. 

Et si le Temps était la solution ?
Car, si le changement amène ces parasites, 
il les emporte aussi !

Concrètement, au lieu de me concentrer pour empêcher les pensées d'apparaître,
pourquoi ne pas observer leur disparition ?
Juste déplacer le centre de l'attention.
L'avantage est que la disparition des pensées et des sensations ne demande aucun effort, nulle tension.
Car la disparition des choses est dans leur nature.
Le Temps engloutit tout.
Pourquoi ne pas le laisser faire le travail à ma place ?
Et alors, chaque pensée, chaque sensation qui disparaît,
est goûtée comme une détente,
une énergie qui se dilate,
une main qui s'ouvre,
un pont de clarté lancé vers le silence,
comme un arc-en-ciel.
L’ébullition est ressentie comme un agréable massage,
non plus comme un parasitage.

Ainsi, par un simple déplacement de l'attention,
la terrible impermanence, l'évanescence des choses,
tourne à notre avantage.
Je ne sens plus les pensées et les sensations comme des envahisseurs,
mais comme des tintements de clochettes,
légers, transparents, ouvrants vers le silence :
des caresses d'espace.

Je suis Présence sans limite.
Les mouvements sont comme des offrandes
au mystère que je suis.



Dans la tradition de la Danse de Kâlî,
la Déesse est célébrée comme conscience
qui englouti tout.
Cette conscience qui dévore ses enfants
n'est autre que le Temps qui emporte tout.
Cette impermanence est détente.
Libération.
Méditer, c'est s 'accoutumer
à ce lâcher-prise,
par un simple déplacement d'attention.
Bien sûr, cela demande de l'attention.
Donc une sorte d'effort.
Mais sans la tension comparable
à celle du méditant qui aspire à écarter les pensées,
bien que cette dernière approche ne soit pas non plus complètement vaine.

Quoiqu'il en soit,
non seulement je suis le Témoin
de la disparition des pensées,
mais en plus, chaque disparition
est ressentie comme une détente.

Vertigineux...

jeudi 14 juin 2012

Roulement de tonnerre des mots et des choses

Triple linga, Bali

Voici un extrait d'un texte difficile en apparence. Il appartient à la tradition de la Grande Vérité (maha-artha), ou Doctrine de la Déesse (devî-naya), que les auteurs du shivaisme du Cachemire appellent souvent "Séquence de la déesse Kâlî" (kâlî-krama). Il s'agit de la première stance et de son auto-commentaire qui, comme toujours, résument l'enseignement tout entier. Cet enseignement est présenté à travers le schéma des quatre étapes de la conscience comme parole.

La Lumière de la Grande Doctrine,
composée par le maître Śithikaṇṭha

Stances augurales :
La conscience est la divine terre de l’ébranlement (de la manifestation, et) sereine condition (tout à la fois).
Désireuse de faire apparaître des portions (de Śiva),
Puisse ce flot désigné par les mots 'Śiva' et 'Brahman'
Apparaître en sa vérité. 1

Elle qui se cristallise en portant en son sein le quadruple univers et les six chemins,
Elle a pourtant la taille fine ! -
(Car) elle est l’égalité de la prolifération (des phénomènes) et de leur extinction. 2

Puisse la Puissance de Rudra vaincre la masse des nuages qui l’entravent
Grâce aux multiples moyens lumineux (enseignés ici)
Pour s’unir au cœur du Grand Seigneur. 3

En ce sanctuaire d’Uḍḍiyāna accompagné de ses sanctuaires secondaires nommés Kula et Akula
Se trouve la gnose la plus haute, pleine de puissance - la pratique féroce !
De même, multiple est l’éclat des sanctuaires qui resplendissent les uns après les autres.
Mais cette Entière Vérité est (pourtant) éternelle (, sa révélation est instantanée).
Ce royaume resplendissant, par sa grandeur souveraine,
Se trouve en tête des sanctuaires et règne sur eux. 4

Je vais dire tout ce qu’il y a à savoir sur
L’énumération des chemins avec leurs mantras,
Leurs mots et leurs phonèmes. 5

Première stance :

Puisse ce fruit qu’est
Le repos en notre essence être notre.
Ce fruit est celui de la Déesse primordiale,
Incompréhensible.
Elle est ce roulement de tonnerre des mots et des choses
Ce grand flot du courant divin,
Energie sans-caractéristiques à l’origine des vagues de la Mā //1//

Le vaste déploiement de la Déesse primordialece grand flot qui précède le courant divin, est ce roulement de tonnerre des mots et des choses, incompréhensible énergie, origine de la vague de la Mā : puisse ce fruit du repos en notre essence être notre.
Tel est le sens (de ce vers) selon (son) ordre en prose.
Mais voici maintenant le sens implicite :
Ce roulement de tonnerre des mots et des choses est le déploiement de la (Parole) Médiane colorée par les objets pensés, proclamation ininterrompue provenant de l’apparition du grand flot en forme de Voyante dont la nature est la vibration de la Résonnance (de la conscience manifestée comme mantra), consistant en des signifiants et des signifiés indifférenciés.  (Ce grand flot) provient du courant divin dont l’essence est le Soi, Parole Suprême gouvernée par la Déesse primordiale qui est l’essence, le Soi Suprême.
Le mot et la chose, c’est le nom et la forme, le signifiant et le signifié. Leur grondement roule comme le tonnerre (à travers toute la manifestation).
C’est lui ce cycle inférieur qu’est le déploiement de l’univers en forme d’énergie des vagues de la Mā accompagné de la (Parole) Articulée avec ses objets signifiés (clairement distincts les uns des autres).
Son origine, son lieu d’origine, est caractérisé comme sans-caractéristiques. Il est le déploiement complet de la Parole jusqu’à l’Articulée, apparaissant sous la forme de leur signifiés respectifs. Il est gouverné par la Parole Suprême.
Tel est cette quadruple apparition de la Parole qui s’achève par l’Articulée, gouverné par la Parole Suprême. Il a pour essence la conscience, c'est-à-dire le fait d’être actuellement conscient.
De même ce déploiement de la conscience est de deux natures : phénoménal et non-phénoménal. Il est la « Totalité des sons », objets empiriques de la parole articulée que l’on se représente actuellement.
Ce (déploiement) a pour origine la conscience, il existe dans la conscience, il est fait de conscience, il repose dans la pure conscience.
Ainsi ce déploiement de l’univers a pour fruit le repos en notre essence. Puisse (ce fruit) être notre. Puisse t-il s’achever par l’expérience de la Grande Vérité qui est présente pour tous toujours et partout.
Voilà ce que veut dire ce vers de salutation. 1
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