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jeudi 29 octobre 2020

Mon professeur, François Chenet




 Le professeur François Chenet nous a quitté hier, mercredi 28 octobre 2020.

Il me laisse des souvenirs : un homme original, à l'écart des modes et de la bien-pensance. Je l'avais choisi comme directeur de thèse. Et pourtant, il m'était apparu d'abord comme l'un de ces "réacs" que Boboland se fait une religion de conspuer, si possible par le silence. Mais j'ai découvert, au fil des années, des cours magistraux et des lectures, un esprit libre. Nostalgique d'un autre âge, féru de culture germanique, il était avant tout amoureux des sagesses non-dualistes. Professeur de l'Université, il était conscient des limites du milieu. Passeur, il savait les impasses d'une vulgarisation adressée à des "microcéphales analphabètes", selon l'une de ces formules dont il était pourvoyeur. En un sens, il était à l'opposé de mon éducation. Moi qui ne jurais que par l'Orient, il m'a appris à revenir en Occident, à redécouvrir ce platonisme qui est, n'en déplaise aux amnésiques, notre héritage. 

Il n'était certes pas d'un abord facile. Il aimait passer du coq à l'âne, de Shankara à Novalis, sans transition, comme si tous étaient membres d'une même nation profonde. Amateur de traductions sanskrites, il était averti des limites du culte logomaniaque et des délires où peut mener une certaine philologie. Sa thèse, sur les puissances créatrices de l'esprit, est son chef-d'œuvre, où il avait rassemblé sa pensée. Certes conservateur, il était pourtant le champion, en France, de la philosophie comparée. Il enseignait, à la Sorbonne, aussi bien Nâgârjuna, que Kant ou Spinoza. D'une famille à l'autre il passait sans le moindre malaise, parlant d'un même ton, sûr et rapide, à propos des origines upanishadiques, et aussi bien des apories métaphysiques du commencement. 

Discret, il n'hésitait pas à dire ce qu'il pensait - sa passion de l'Inde, son admiration pour certains de ces gourous, son intérêt pour l'astrologie ou pour un certain occultisme un peu désuet. Sa soif de lecture n'avait d'égale que sa puissance de travail, immense quand elle était nourrie par le pressentiment d'approcher une vérité. Tout le concernait, y-compris les derniers écrits d'Onfray, même si le centre de son existence était la philosophie non-dualiste. Il était ouvert à toutes les problématiques, d'Orient et d'Occident, alors même qu'il était convaincu que l'essentiel gît encore à l'Orient. Cependant, c'était bien un seul et même soleil qui, à ses yeux spirituels, dessinait un seul cercle de son levant à son couchant.

Voici un extrait de la conclusion de son maître-livre, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yoga-vâsistha, "Le monde est dans l'âme", à propos de l'originalité de ce "Mille-et-une-nuits" non-dualiste :

"L'originalité de la doctrine du Yoga-Vâsistha se laisse apprécier à plein. Si cette doctrine pose que la Conscience conditionnée par l'opération de la nescience est l'agent d'innombrables créations, tout se passe néanmoins comme si la vérité n'était plus ici l'opposé de l'erreur : tout se passe désormais comme si la vérité et l'erreur convergeaient toutes deux toutes deux dans le Jeu de l'Illusion où l'Absolu se joue dans ses formes innombrables, c'est-à-dire joue sa propre réalité sous une infinité de degrés : n'est-il pas vrai, selon Novalis, que "Le plus grand magicien serait celui qui pourrait s'enchanter soi-même en même temps, de telle sorte que ses propres enchantements lui apparussent comme des phénomènes étrangers, agissant de leur propre force. Cela ne pourrait-il pas être le cas pour nous ?" En sorte que, selon cette perspective, qui rejoint assurément celles du shâktisme et du Shivaïsme du Cachemire, le jeu de l'illusion, loin de se borner à parasiter le Réel, consacrerait cette fécondité créatrice des formes vivantes, par quoi l'effervescence créatrice (spanda) de l'Absolu s'épanche, en sa générosité même, au travers de tout l'éventail des formes possibles, donnant à la manifestation sa variété chatoyante, son lustre, son relief." (pp. 624-625)

jeudi 13 février 2020

L'expérience du corps dans l'éveil

Résultat de recherche d'images pour "indian danse statue"

La plupart des cultures rejettent le corps, sauf pour le commerce et la reproduction.
Comme aujourd'hui le commerce a tout envahi, le corps est idolâtré. Mais c'est un corps construit par des armées de publicitaires en yoga, en ayurvéda, en "médecine quantique", etc.

L'éveil est un réveil de la conscience, qui passe en un mode "par défaut" dominé par le bavardage, à un mode "silence", dominé par une sorte de transparence insaisissable.

Cependant, dans les traditions d'éveil aussi, le corps est rejeté. Non pas, comme dans les traditions abrahamistes, par culpabilité à l'endroit d'un père morbide, mais à cause des limites du corps. Le corps n'est plus le repère du Moi. Je suis, et pourtant je suis bien plus que ce corps ou que n'importe quoi d'autre. Le corps éveillé est alors le corps libéré du bavardage. Un corps apaisé, délivré de toute fièvre et comme guéri. Un corps apaisé. 

Dans le Vedânta ancien, cette détente est toutefois limitée, car Shankara estime que la connaissance (l'éveil) est absolument incompatible avec aucune sorte d'activité. Selon lui, toute activité est basée sur le désir, qui est lui-même nécessairement nourri par une vision fausse des choses, celle qui voit autre chose que la Vision éternelle qui est l'absolu. Il donne une illustration qui donne à réfléchir : si je sais que l'eau que je veux boire, là-bas, n'est qu'un miroir sans la moindre goutte d'eau, comment donc irai-je courir après ? 

Pour Shankara, non seulement l'action n'est plus désirable après l'éveil, mais encore elle n'est plus possible. L'éveil entraîne, à terme, la mort du corps, car celui-ci s'éteint, faute de vouloir-vivre, de cette énergie qui est son moteur et son âme. La position, radicale, du Vedânta ancien est proche de celle du bouddhisme ancien : l'éveillé continue de vivre, mais "comme une machine" (yantravat), tel un pot qui tourne encore un peu sur son tour, après que le potier ait cessé de le faire tourner. Il y a une inertie du corps, mais ça n'est pas une vie véritable, car elle n'est plus alimentée par le désir, privé de cet aveuglement (avidyâ) qui est son indispensable aliment. 

Aux yeux de Shankara, la marque extérieur de l'éveil (car il y en a une selon lui), c'est la disparition des activités, à l'exception de l'alimentation etc, et encore, ça n'est là qu'un compromis. L'éveillé se laisse mourir. Il est bien plus un mort-vivant qu'un "libéré-vivant". La fable d'un Shankara s'en allant mourir dans les glaces minérales de l'Himâlaya à l'âge de 32 ans en est le modèle. A suivre, littéralement.

La tradition védântique a ensuite mis de l'eau dans son vin, si j'ose dire. Ce "greater advaita", comme on l'appelle parfois, s'est considérablement éloigné de Shankara et l'a rapidement contredit. Cette tradition a exploré d'autres possibilités à propos du désir et de l'ignorance. Certains désirs sont compatibles avec l'éveil, qui n'est plus le réveil définitif du rêve, mais plutôt un rêve lucide. Il y a de bons désirs, des désirs sattviques, compatibles avec la vie éveillée. Seuls les désirs incompatibles diparaissent. Dès lors, le corps a sa place, ne serai-ce qu'à titre d'outil privé de conscience propre.

La source la plus populaire de cette autre vision de l'éveil, c'est bien entendu la Bhagavad Gîtâ, qui prône un éveil intérieur au milieu des actions naturelles, imposées par notre naturelle individuelle et sociale. Le guerrier peut ainsi être éveillé, sans cesser ses guerres. Le corps est alors, véritablement, un outils. Il n'est plus un maître, mais un serviteur.

Cependant, derrière cette vision réductrice, demeurait la possibilité d'explorer l'idée d'un corps délivré du mental. Et donc la possibilité de nouvelles jouissances (bhoga), d'une expérience renouvelée. C'est ce qu'à exploré le Yoga-vâsishtha, basé sur l'ancien Moksha-upâya-shâstra

La vie éveillée y est décrite comme un règne plein de plaisir.

D'abord, l'éveillé n'est plus affecté par le corps :

"L'(éveillé), installé dans l'état suprême, vit en roue libre :
alors même qu'il règne sur la cité du corps, 
il ne s'en trouve pas souillé." (IV, 23, 1)

Nous avons ici la vieille image négative des liquides qui "collent", "polluent" et "souillent" la personne, l'âme immaculée en elle-même.

Mais ensuite se fait jour une vision moins passive de la liberté en cette vie éveillée des songes :

"Pour qui connaît la (réalité), la vaste cité de son corps
est comme un jardin de jouissance et de liberté (bhoga-moksha) :
il existe pour le plaisir seulement, 
jamais pour la souffrance." (IV, 23, 2)

Le corps est même "charmant" (!) :

"Pour qui connaît la (réalité), cette cité du corps est certes charmante,
dotée de toutes les qualités, riche de plaisirs sans fin, 
illuminée par le soleil de sa propre lumière/ de son propre regard." (IV, 23, 4)

Plus loin, l'Auteur explique :

"Pour qui connaît son propre corps et son mental,
tout est paré de tous les bons augures.
(Le corps) est alors seulement source de plaisir,
pas de souffrance. Il concoure au bien ultime." (IV, 23,17)

"Pour qui ne connaît pas (son corps, son mental, et leur réalité),
ce même corps est un réservoir inépuisable de souffrances.
Mais pour qui le connaît, il est un trésor inépuisable
de plaisirs." (IV, 23, 17)

L'éveillé ne craint pas ce qui lui arrive. Il jouit des bonnes plaisirs et il sait, sans le moindre doute, que les souffrances liées au corps (qui sont inévitables, nous dit l'Auteur), sont aussi réelles que des rêves ou des hallucinations. Débarrassé des désirs superflus, l'éveillé est "un jouisseur infini" (mahâbhoga), un "grand homme d'action" (mahâkartâ) qui goûte à tout sans être l'esclave de rien ni de personne. La vision qui s'esquisse est, ici comme dans le shivaïsme du Cachemire, la vision d'un esthète, à des années-lumières de celle d'un Shankara. D'ailleurs, la version primitive de ce livre-maître n'a t-elle pas été composée au Cachemire par un ou des contemporains d'Utpaladeva ? Ils connaissaient le Krama, l'enseignement du Spanda et la tradition poétique qui s'épanouit autour du lac Dal à cette époque bénie.

L'expérience du corps dans l'éveil est l'expérience d'un corps libre, disponible pour le plaisir, ouvert aux souffrances inévitables et affranchi des soucis. 

mercredi 4 avril 2018

Qu'est-ce que le prânâyâma ?



Jusque vers l'An Mille, yoga est synonyme de prânâyâma.
Selon certains textes, cet auxiliaire suffit à atteindre le yoga, c'est-à-dire la liberté (moksha) et le bonheur (bhoga).

Mais qu'est-ce que le prâna-âyâma ?
Les textes donnent différentes interprétations. 
Prâna est à la fois la respiration et l'ensemble des mouvements du corps,
depuis les plus grossiers, les mouvements physiques, objectifs, jusqu'aux plus subtils, les mouvements mentaux,
les émotions et autres phénomènes subjectifs. 
Âyâma signifie "contrôle". D'ailleurs, un synonyme
de prânâyâma est prâna-jaya, la "maîtrise du souffle".
Toutefois, on trouve d'autres interprétations de âyâma :
"suppression", "allongement" ou "ralentissement".
Il s'agit, dans le prânâyâma, de stopper ou de ralentir
les mouvements du corps, l'esprit étant seulement
la partie la plus subtile du corps.

L'intérêt de la respiration est qu'on peut intervenir consciemment sur elle.
Elle est le lien entre l'attention consciente (cetanâ) et les mouvements du corps-esprit que l'on cherche à apaiser. Selon la Chândogya Upanishad, elle est un lien entre le corps et l'esprit, comme un oiseau sur le mat d'un navire en pleine mer n'a d'autre choix que de revenir au navire (on retrouve cette analogie dans les Chants attribués au Bouddhiste Saraha, me semble-t-il). 

Concrètement, le prânâyâma consiste à respirer moins :
en allongeant l'inspir, l'expir, ou à travers des rétentions,
le but est de diminuer le volume d'air ingéré chaque minute.
On y parvient par des pratiques nommées prânâyâma 
ou kumbhaka, "faire le vase". On traduit souvent kumbhaka
par rétention, et la rétention est au cœur du contrôle du souffle.
Il en existe deux, quatre ou huit sortes, à l'exception de la Kumbhaka-paddhati, manuel du XVIIIe siècle consacré entièrement aux rétentions, et qui en décrit cinquante-quatre sortes.

D'un point de vue physiologique (que le yoga ignore bien sûr,
mais qu'il pressent empiriquement), le prânâyâma
augmente la proportion de gaz CO2 présente dans le sang.
On entend souvent dire que le prânâyâma sert à "oxygéner" le sang et à débarrasser l'organisme de ses "toxines". 
Mais c'est précisément le contraire. En effet, si nous sur-oxygénons notre sang (par hyperventilation, c'est-à-dire en restant au repos  et en ingurgitant plus que les 4 litres d'air nécessaires à la vie d'un individu adulte en bonne santé), alors l'oxygène va certes s'accumuler dans le sang, et la proportion de CO2 va diminuer rapidement. Mais il va alors se produire une réaction spontanée, bien connue des physiologues depuis qu'elle a été découverte en 1904 par un médecin danois : l'effet Bohr.
Il s'agit d'une réaction d'équilibrage entre oxygène et CO2, "réaction" permanente qui consiste, en gros, en ceci :
quand l'oxygène augmente, le CO2 diminue, les tissus deviennent alcalin (le Ph baisse), les artères se contractent
et surtout, les globules rouges ne relâchent plus (ou moins vite) l'oxygène aux tissus et aux organes. Donc, quand on hyper ventile, les muscles sont moins oxygénés, de même
que le cerveau. Voilà pourquoi on ressent des picotements,
voire du vertige. Ça n'est pas à cause de l'excès d'oxygène,
mais bien à cause d'un manque d'oxygène. De plus, l'alcalinité du corps contribuerait à l'augmentation de la
sensation d'appétit...
Quoiqu'il en soit, l'augmentation de la proportion de CO2 dans le sang a les effets inverses : l'oxygène est mieux distribué dans le corps, les artères se dilatent, et le système
parasympathique s'enclenche. L'organisme s'apaise.

Le but du prânâyâma est donc d'augmenter la proportion de CO2, le fameux gaz à effet de serre. Comme pour l'atmosphère terrestre, mais selon des mécanismes certes bien différents, cette augmentation "réchauffe".
Les textes parlent bel et bien d'apprivoiser la sensation d'asphyxie. La poussée d'adrénaline que l'on ressent alors,
comme une énergie qui s'élance soudain et va "frapper" la tête, est parfois nommé udghâta. Et un certain nombre d'udghâtas sont parfois prescrits. Ce qui conduit à de la transpiration et des tremblements.

Ce qui nous conduit au fait que le prânâyâma n'est pas une pratique facile et de tout repos. Cultiver la sensation d'asphyxie, c'est douloureux et stressant. Sauf, évidemment, si vous ne faites pas de rétention. Mais alors, ça n'est pas vraiment du prânâyâma. On comprends pourquoi Abhinava Goupta (que j'avais cité dans mon billet précédent) parle du prânâyâma qui "stresse" (pîdyate) le corps-esprit.

Cependant, il existe une autre approche du prânâyâma.
On la trouve dans la tradition tantrique Kaula (et donc dans le shivaïsme du Cachemire aussi) et dans le Yoga selon Vashishta, appelé aussi Enseignement qui est le moyen de la délivrance (Moksha-upâya-shâstra, composé au Cachemire vers 950). 

Il s'agit simplement d'observer tranquillement le va-et-vient du souffle. Mais ça n'est pas la pratique bien connue dans les retraites vipassanâ. Ici, il s 'agit de se concentrer sur la fin de chaque expir : l'intervalle entre chaque respiration ; le moment où le mouvement de la respiration reste suspendu.
Comme le fait remarquer l'auteur du Yoga selon Vasishta, c'est là une "rétention naturelle" : tout être qui respire la vit, mais sans y prêter attention. Selon certains calculs (bouddhistes), nous passerions ainsi plus de trois années de notre vie en rétention respiratoire spontanée !
D'où l'idée de méditer ces instants, ces moments d'arrêts naturels, donnés, et non produits par un effort volontaire.

Comme dit Vasishta (cité par Shiva Oupâdhyâya dans son Explication du Vijnâna Bhairava Tantra, 25) :

La "rétention" se manifeste encore et encore sans interruption à l'intérieur (à la fin de chaque inspir) 
et à l'extérieur (à la fin de chaque expir), spontanément.
Celui qui comprends cela ne "renaît" pas (dans le samsara 
douloureux). Qu'il marche, qu'il reste debout, 
qu'il veille ou qu'il dorme, sa respiration ne s'arrête jamais,
car le mouvement du souffle est naturel.

Or, chaque expir est une occasion de lâcher-prise.
Et chaque moment de suspension du souffle
est l'occasion de s'apaiser.
Vient même un moment où la pure conscience,
la Lumière de la simple présence silencieuse,
se révèle d'elle-même.
Et cette paix se poursuit à l'inspir suivant.
Et ces intervalles de pur espace,
semblables au ciel bleu entre deux nuages,
s'allongent peu à peu.

C'est une pratique très profonde, en dépit
de sa simplicité et de sa facilité.
Selon la tradition du tantra non-duel
et selon Vasishta, c'est une voie complète.

Comme dit Vasishta, le mouvement naturel de la
respiration conduit à la délivrance et au bonheur,
rien que par un léger effort d'attention :

Cette essence du Soi (qui se révèle
d'elle-même à chaque intervalle)
est la pure conscience absolue.
Quand on atteint cette Lumière ininterrompue,
plus de mal être !
Quand l'expir a cessé et que l'inspir
est sur le point de repartir,
le mal-être cesse aussi longtemps
que l'on se repose en cette suspension...

Voilà le prânâyâma :
une contemplation simple.

A chacun de faire preuve d'audace et de curiosité.
Le yoga est là. Donné. Gratuit.
A chacun d'y goûter.
Nul ne pourra le faire à notre place.

samedi 19 mars 2016

L'argument de la conscience dans le Yogavâsishta


Le Yogavâsishta, dont j'ai traduit une version dans L'essence du yoga selon Vasishta, a été composé au Cachemire vers 950. Il n'est donc pas étonnant qu'il témoigne des idées de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), ou du moins qu'ils se soient abreuvés à des sources communes. On sait que des versets des Spanadakârikâ s'y retrouvent. il y a aussi ressemblance avec le second aphorisme du Cœur de la reconnaissance de Kshémarâdja.

L'argument central de la Reconnaissance est celui de la Lumière consciente. Il correspond à l'aspect "Shiva". Avec l'idée de la conscience comme désir créateur, qui correspond à l'aspect "Shakti", ce sont là les deux points-clé du tantra non-duel, de la philosophie de la Reconnaissance.

Cet argument de la conscience consiste à dire que tout est conscience, puisque rien, absolument rien, ne se manifeste jamais indépendamment de la conscience. Or, on retrouve cet argument dans le Yogavâsishta :

"Ce dont la conscience a conscience
est seulement conscience.
La conscience n'a pas conscience
de ce qui n'est pas conscience,
à cause de leur différence.
(L'objet) n'est donc rien d'autre (que conscience)." (VI/2, 25, 12)

L'objet ne se manifeste pas à la conscience. C'est la conscience qui se manifeste, à elle-même, comme tel objet. Un objet qui serait autre que la conscience ne pourrait devenir objet pour la conscience. Le Yogavâsishta ajoute, comme la Reconnaissance, que des choses absolument différentes (par exemple la conscience et un objet radicalement autre que la conscience) ne sauraient entrer en relation. Si les choses n'étaient pas conscience et Lumière de conscience, conscience manifestée, alors elles ne pourraient être connues, elles ne pourraient devenir objet, précisément, pour la conscience :

"Deux choses appartenant au même genre
atteignent à l'unité :
c'est ainsi qu'il y a expérience
de l'une et de l'autre.
Que l'on soit donc certain
de l'unité (de la conscience et des choses) !" (VI/2, 25, 14)

Si l'objet n'était pas conscience, la conscience n'en n'aurait jamais conscience :

"Si le sujet (c'est-à-dire la conscience)
et l'objet n'étaient pas un
- s'ils n'étaient pas une seule et même conscience -,
alors le sujet qui verrait un sucre,
ne le savourerait point,
comme s'il était une pierre !" (VI/2, 38, 9)

L'expérience en général n'est possible que si le sujet et l'objet sont un :

"Si (et seulement si) 
le sujet, l'objet et l'expérience
sont seulement conscience (et rien de plus),
alors l'expérience des choses et de chacun
peut avoir lieu." (VI/2, 38, 7)"

Et donc :

"Etant fait de conscience,
l'objet de conscience
est immergé dans la conscience,
comme l'eau dans l'eau.
C'est ainsi (seulement) que l'expérience
est possible,
pas autrement
- pas comme entre deux bûches !" (VI/2, 38, 10)

C'est le matérialisme ou le fonctionnalisme qui se trouvent ainsi radicalement réfutés. Que l'on affirme que les atomes se perçoivent mutuellement (matérialisme, bouddhisme sautrântika), que que l'on affirme que les cognitions s'unifient spontanément (fonctionnalisme, empirisme, bouddhisme cittamâtra), cela est impossible. Il n'y a pas de relation sans unité des termes reliés. la relation, catégorie fondamentale de toute expérience, est impossible si l'on admet pas que sujet et objet sont une même conscience :

"Saches que l'unité est la relation (entre deux choses).
Or, cette relation/cette unité n'existe pas
entre deux choses qui n'ont rien de commun." (VI, 121, 42)

Toute chose se manifeste accompagnée de conscience. Or, cette relation nécessaire n'est rien d'autre qu'une identité : les choses n'apparaissent jamais indépendamment de la conscience qu'on en a, car les choses sont conscience. Cet argument est certes emprunté au bouddhisme cittamâtra, mais ici, on ne dit pas que "tout est mental" (citta-mâtra), mais que "tout est conscience", car les cognitions - dont la collection est désignée par le terme "le mental" (citta, manas), ne pourrait rien connaître, ne pourrait rien manifester, ne pourrait rien créer - à l'instar d'une pierre ou d'une bûche - s'il n'était pas, en réalité, conscience. Pas de multiplicité sans unité. "C'est par l'Un que tous les êtres sont des êtres", dit Plotin. Mais, contrairement à Plotin, le Yogavâsishta et la Reconnaissance (c'est-à-dire le tantra non-duel, la tradition du Cœur), donnent des indications précises pour reconnaître la conscience :

"C'est dans la relation entre sujet et objet,
au centre, que l'essence concrète
du sujet (se révèle).
Ce sujet, ce voyant
n'est limité ni par le (pseudo)sujet,
ni par l'objet, ni par la cognition.
Voici l'ultime !" (III, 121, 53)

Ce verset fait écho au verset 106 du Vijnâna Bhairava Tantra.
Cependant, le point-clé de l'essence de la conscience comme désir semble bel et bien absent du Yogavâsishta, qui semble, sur ce point, se tenir résolument à l'écart de la tradition du tantra.




lundi 12 octobre 2015

Tout est adoration

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"Que l'on adore le Soi
en s'éveillant pleinement
grâce au bonheur sous toutes ses formes,
à travers les jeux
de l'amour, de la boisson et de la nourriture,
par des jouissances parfaites
et à travers la prospérité !

Que l'on adore le Soi
au moyen de toutes les souffrances
et autres calamités 
qui nous tombent dessus,
remplies de maladies
du corps et de l'esprit,
ornée de confusion et 
de fièvre !

Que l'on adore le Soi transparent
dans la misère ou la richesse
qui nous échoient
et avec les fleurs 
que sont les projets divers !

Que l'on adore le Soi serein
par les jeux de l'amour et de la haine.
Que l'on adore le Soi
présent dans le cœur
par l'amitié douce (comme le miel) !

Que l'on adore le Soi
par l'éveil :
par une approche puissante,
limpide,
par la sérénité, la compassion
et par un cœur toujours heureux !


Râga Kalyâna, le bonheur :

dimanche 23 août 2015

Le plus haut culte



Tout apparaît, vit et disparaît dans la conscience.
Tout est conscience, silence vivant et sans point d'appui, magie inouïe, mystère béni.
L'anonyme du Cachemire le dit :

"Que l'on contemple le Bien ultime
qui à chaque instant habite ce corps !
Tel est le yoga suprême,
telle est la pratique suprême.

En voyant, en entendant, en touchant,
en sentant, en goûtant,
en bougeant, en dormant,
en respirant, en conversant,
en éjaculant et en prenant,
que l'on ne soit que conscience transparente !

Que l'on adore (L'Immense) à travers tout ce qui arrive,
tout ce qui survient instant après instant.
Ne faites pas le moindre effort pour
(obtenir) ces choses neuves (qui se présentent d'elles-mêmes à chaque instant) !

Que l'on rende toujours 
un culte à cet omniprésence éclatante
en réalisant les désirs
selon les capacités de ce corps.

Que l'on adore le Bien (Shiva)
à travers tout ce qui survient :
nourritures, boissons aux qualités excellentes,
lits et moyens de transports !"

Le Yoga selon Vasishtha, VI, 2, 39 

dimanche 9 août 2015

L'éveil


La vie surgit, fleurit et meurt dans le silence. Les intervalles de silence ne manquent pas. Et pourtant, nous ne le savourons pas. 
Pourquoi ?
Parce qu'il n'y a pas eu de reconnaissance des vertus du silence, de son sens, de sa valeur. Parce que le silence est imaginé comme une chose séparée de soi, soumise à conditions.
Or, tout ceci n'est qu'aveuglement, négligence et torpeur.
Il faut donc s'éveiller.

Comment ?
Grâce à la connaissance. La connaissance de la vie, telle qu'elle est.

Comment acquérir cette connaissance ?
Par la réflexion. 

C'est un élément largement ignoré, même dans les groupes non-dualistes, où elle est méprisée, négligée, accusée, au profit de l'expression des émotions, méthode fondée sur Freud, mais qui n'existe pas ailleurs. 
La réflexion est pourtant nécessaire. Sans retour sur soi, comment comprendre, comment voir, reconnaître, s'éveiller ? Même quand on parle d'inconnaissance ou d'intuition, tout cela est basé sur la réflexion.

Un anonyme du Cachemire le dit :

"(L'éveil libérateur) n'est pas gagné par un pèlerinage, 
par la générosité, par la purification,
par le savoir, par le yoga,
par l'ascèse, ni par des rituels.

Ici, le destin, la pratique,
la richesse, les relations,
l'ascèse, les dons ou les résolutions
ne sont d'aucune utilité.

Pas par les textes religieux,
ni par les paroles d'un maître, ni par la générosité,
ni par le culte rendu à Dieu...
Par l'ascèse et autres pèlerinages,
on gagne certes le paradis ;
mais pas la liberté !

Je dis donc qu'il n'y a pas
d'autre voie que la connaissance !

Ici, la connaissance est la pratique.
Rien d'autre.
La réalisation suprême
ne vient que de la connaissance,
et non pas des douleurs
de la pratique !

Ce sont les hommes à la plus grande intelligence 
qui traversent l'océan du samsara."

Il faut donc éveiller le soi par le Soi :

"On est à soi l'ami de soi.
On est à soi l'ennemi de soi.
Si le soi n'est pas sauvé par le Soi,
alors il n'existe pas d'autre moyen !

Adore le Soi par le Soi.
Vénère le Soi par le Soi.
Contemple le Soi par le Soi
et vit dans le Soi par le Soi."

Dès lors, la dévotion ou l'amour passent au second plan :

"Dieu habite à l'intérieur
de chacun.
Celui qui le néglige
et va au dehors
est le plus vil des hommes !

Rien de ce qui est grand
n'est gagné grâce à Dieu, ni grâce à un maître
ni grâce à l'argent.
Tout ce qui est grand est obtenu
grâce à notre esprit quant il a été vaincu.

Celui qu'on appelle "Dieu"
ne se trouve pas bien loin.
Il a toujours habité dans le corps,
bien connu sous le simple nom 
de "conscience".

Extraits du Yoga selon Vasistha, VIè partie.

Ce qui ne signifie pas que l'amour (divin ou non) soit négligeable. Bien au contraire !
Simplement, il vit vraiment sur la base du silence intérieur, qui lui-même provient d'une claire vision des choses, laquelle est impossible sans réflexion.
Sans un profond silence issus spontanément d'une véritable réflexion, notre "au-delà du mental" risque fort de n'être qu'une régression infra-mentale, une sorte d'infantilisme.

Un témoignage sur un cas de ce type

Analyse par Jacques Vigne

Pour être juste, je me dois d'ajouter que Vigne critique là Amritanandamayi en présupposant que son modèle, Anandamayi, était supérieur. Je n'ai pas d'avis sur la question. Je rappelle simplement que Daniel Roumanoff, dans Candide au pays des gourous, rend un son bien différent.
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