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jeudi 15 décembre 2011

Quand la non dualité fait peur


Non-dualité. Unité. Soit. Mais qu’est-ce qui n’est pas « deux » ? Qu’est-ce qui est « un » ? 

L’autre jour, je m’avançais vers le temple de Melkotte. Il y avait une barrière en travers de la rue. J’ai donc du m’approcher de la porte du temple, sur le côté de cette barrière, pour continuer mon chemin. Mais, alors que j’approchais de la porte, un policier me siffle et me crie « no, no ! ». Surgit à l’instant un jeune brahmane qui me crie « prohibited ! » en pointant mes sandales. Il est en effet d’usage de retirer ses chaussures lorsque l’on entre dans un temple. Mais là, j’étais toujours sur la chaussée publique. Un peu agacé par cette agressivité injustifiée, je m’approche du brahmane qui continuait à faire les gros yeux et je lui demande, en sanskrit, « Quelle est la preuve de cela ? » (atra kiṃ pramāṇam ?). Interloqué, il me répond que c’est la tradition des maîtres, etc. (ācārya-paraṃparā-āgata… bla bla bla … anusmaraṇīyameva). Voyant qu’il avait mordu à l’hameçon, je réplique « Tout ça, ce ne sont que des constructions imaginaires ! » (sarvaṃ kalpanā-mātram etat). Et là, il s’est carrément énervé. Il s’est mit à parler de plus en plus vite, et j’ai réalisé qu’il était passé à la langue tamoule, la langue régionale des adeptes de la secte. Il s’éloigna en continuant à me chapitrer pour avoir osé mettre en doute la validité des règles imaginées par sa caste. Pourtant, je n’avais fait qu’émettre une opinion. 

Pour comprendre la réaction de ce brahmane, il faut comprendre ce que signifie, pour lui, « non-dualité » - car cet individu appartient bel et bien à une école de pensée qui affirme la non-dualité !
Il faut dire que le lieu, Melkotte, n’est pas anodin. Juché sur un gigantesque monolithe, ce haut lieu de pèlerinage vishnouïte est un petit village brahmanique, comme Mattour (où j’étais il y a un mois) et Gokarna (d’où je viens). Comme à Mattour, le sanskrit occupe une place importante. Mais, alors que Mattour est un bastion de la non-dualité selon Śaṃkara, Melkotte est la Mecque de la « non dualité qualifiée » inventée par Rāmānuja (c. 1100). En fait, il s’agit de la principale secte tantrique vishnouïte (śrī-vaiṣṇava ou pānca-rātra). Chassés autrefois du pays tamoul par leurs camarades shivaïtes, ils se sont exilés ici, au Karṇāṭaka. Krishnamâchârya – le maître de yoga de Jean Klein et de bien d’autres – était de cette communauté. Leur tantrisme est épris de pureté, de purification, de végétarisme et de règles aussi complexes qu’arbitraires. Plus qu’ailleurs, le statut social dépend de cette pureté qu’il est facile de perdre, mais difficile à recouvrer.
Par conséquent, personne ne s’occupe de nettoyer. D’où la crasse, omniprésente en Inde. Voici un homme chargé de ramasser et brûler les détritus, juste à côté du temple de Melkotte :



C’est un intouchable. Même aujourd’hui, son espérance de vie ne dépasse pas quarante années. A quelques pas, des prêtres brahmanes papotent devant l’entrée. Ils ne sont pas beaucoup plus propres sur eux, mais ils s’imaginent qu’ils représentent la pureté divine parmi les hommes. Les brahmanes sont censés incarner le Brahman, l’Immense. Un brahmane, c’est l’absolu sur pattes, dit la « tradition des maîtres ».
Cette dualité du pur et de l’impur est, à mon avis, le problème numéro un de toute l’Inde. Mais il est spécialement évident chez les vishnouïtes. C’est pourquoi ils ont souvent été moqués. Par exemple, par Alan - « Vishnou la paix » - Daniélou. Cela étant, leur obsession de l’ordre (dharma) et de la pureté (śuddhi, śuci, śauca) confère à leur mode de vie une certaine élégance, un sens de l’organisation qui se retrouve dans l’enseignement du yoga de l’école de Mysore (issu de Krishnamâchârya). 

Cela étant, pourquoi cette obsession ?
Car enfin, « non-dualité » ne signifie-t-il pas que tout est égal (sāma-rasya), que toutes les oppositions ne sont que des artifices (kṛtrima), des constructions arbitraires (vikalpa, prapañca), au mieux des conventions (saṃketa) ? Pourquoi alors insister sur cette dualité du pur et de l’impur ?

L’une des raisons est l’oubli du sens des symboles de la non-dualité que sont les actions rituelles. Tout se passe comme, plus ce sens était oublié, plus on donnait de sens aux détails insignifiants, par compensation. L’acte, devenu absurde, ne tire son sens et sa valeur que du fait d’être exécuté scrupuleusement. Le sens de l’acte, c’est de le faire. Ce genre de dérive est commun à toutes les religions, et même à tous les systèmes de signes. Le symbolisme devient ritualisme. Le symbole spirituel devient symbole social.
L’autre raison tient à la peur de la non-dualité (advaita-śaṅkā, dit Abhinavagupta). Les adeptes du Vedānta que sont ces brahmanes de Mattour et Melkotte, sont certes pour la non-dualité, mais pas n’importe laquelle.
De fait, leur non-dualité n’est pas celle du pur et de l’impur. Comme dans toutes les traditions védântiques (même celle de Śaṃkara), la non-dualité est ici celle du Soi individuel et du Soi suprême, celle de l’être individuel et de l’être universel. Mais c’est une compréhension purement théorique. La tradition stipule en effet que cet « éveil » ne doit jamais être mis en pratique. En effet, il ne faut pas mettre en question la dualité pratique, celle du pur et de l’impur, car cela reviendrait à s’attaquer au statut des brahmanes, dont seule la pureté justifie le prestige et le privilège d’accéder au divin directement dans les temples. Pour veiller à ce que cette séparation – cette dualité – soit respectée, la connaissance de cette non-dualité n’est pas rendue publique. Elle est réservée aux hommes, brahmanes, et qui vivent à l’écart de toute vie sociale à travers le rite du « renoncement » (saṃnyāsa) qui est une sorte de mort sociale. Une fois coupé du reste de la société, ils peuvent affirmer « Je suis l’absolu, rien n’est pur, rien n’est impur » sans crainte de menacer « l’ordre naturel des choses ». 

Autrement dit, la raison de cette dualité entre le monde de l’action dans la dualité, et le monde de la contemplation de la non-dualité, est purement politique et social : la dualité est le fondement, la raison d’être du pouvoir brahmanique. La moindre remise en cause de cette dualité aurait, pour eux, des conséquences catastrophiques. Un brahmane ne peut se vendre que si sa clientèle croit à la dualité du pur et de l’impur. La plupart des rites présupposent cette dualité, qui n’est pas simplement une dualité abstraite du genre « sujet et objet », mais quelque chose de concret, un mode de vie entier. 

D’où la réaction du jeune brahmane « non-dualiste » de Melkotte. 

Quelle leçon en tirer ?
A mon sens, la non-dualité implique nécessairement la non-dualité des races, des sexes, des humanités, des dignités, des droits. Bref, la démocratie.
Nous n’avons pas tous les mêmes capacités, certes, mais nous avons tous le même potentiel spirituel (nous sommes tous des « bébés bouddhas ») et la même valeur en droit, car nous sommes tous également doués de libre-arbitre. La seule manière de nier cette évidence est de nier notre propre dignité, de clamer haut et fort que « le libre-arbitre n’est qu’une illusion » (surtout quand « le Destin impersonnel, la danse de la Conscience » nous ont bien doté…). Ainsi, ceux qui font mine de mépriser les idéaux modernes de démocratie, d’égalité, de liberté, de raison, de progrès, d’individualité, ne font que se mépriser eux-mêmes (tout en pratiquant l’individualisme et en profitant de la liberté d’expression qui n’est possible que dans une démocratie). Ils oublient que les traditions pré-modernes n’ont pas le monopole du sens du sacré. A la base de la démocratie, il y a aussi une spiritualité authentique. La non-dualité, c’est celle des hommes et des femmes, des croyants et des athées, des petits et des grands, bref de tous les couples de contraires concrets. Seul le tantrisme non dualiste a exploré cette voie de la pratique de la non-dualité (advaita-ācāra).
La vraie non-dualité peut et doit donc avoir une portée politique, sans quoi elle n’est qu’un instrument au service des puissants. 

Mais sous quelle forme ? A quoi ressemblerait un « programme non dualiste » ? Le problème en serait : Comment assurer l’égalité, tout en respectant les différences ?
Autre problème lié : Comment pratiquer la non dualité sans tomber dans l’immoralisme ? Ou l’indifférence ? Peut-on vivre « par-delà Bien et Mal » tout en conservant un sens moral ? Ou bien y a-t-il un lien entre « pure conscience » et « conscience morale » ?

lundi 28 novembre 2011

Le dieu des petits riens



L’océan de déchaîne, le vent souffle dans… ? Dans rien. Pas une vague, pas un brin de vent. Transparence. Les mouvements extérieurs et intérieur ne font qu’un, comme si j’étais une immense caverne. Ils en sont d’autant plus vivaces, comme si un voile de buée s’était évaporé.

Les émotions, les souvenirs, les mouvements ne contredisent pas cette immensité de silence. Au contraire, ces vagues se répandent en lui et permettent de prendre conscience de cette étendue sans limites.
Imaginons que je sois face à un lac. Pas une ride. Et soudain, quelqu’un y lance une pierre, laquelle fait des vagues, qui s’étendent, en cercles concentriques. Je les suis du regard, naturellement. Et par là, je prends conscience de la surface du lac. L’espace s’ouvre, prend conscience de lui-même. Sans le caillou, je n’aurai pas pris conscience du lac. Les pensées, les mouvements intérieurs et extérieurs sont comme ces rides provoquées par la chute du caillou. En les suivant du regard, en se mettant à leur écoute, la consciente se dilate. Les pensées, les petits mouvements musculaires et autres démangeaisons[1], qui sont souvent perçues comme des perturbateurs de l’état de contemplation, permettent au contraire de rafraichir la conscience, laquelle a autrement tendance à s’endormir dans un objet, à se cristalliser dans un état, si subtil soit-il. Sans les vagues, je vois le lac, mais sans l’apprécier.
Voilà pourquoi un maître de méditation conseillait de briser délibérément l’état de fascination pour tel ou tel état par un cri, ou en tirant parti d’un lieu agité de bruits soudains. « Plus l’eau de la cascade tombe de haut, plus elle va vite. Plus un état de méditation est interrompu brusquement, meilleure est la contemplation ». Ces mouvements libèrent l’esprit de son habitude naturelle à se solidifier. Le choc, la vague, la pensée soudaine, l’émotion tranchent cette fascination et mettent à nu… la nudité même, l’absence de tout point de référence. « Les pensées sont la dimension absolue » - chaque pensée est comme un son qui nous ramène vers le silence. Mieux, chaque pensée est aussi transparente qu’une vague, aussi légère qu’une volute d’encens.

Et puis, sur cette plage, passent des groupes d’Indiens en pantalons-et-marcel crasseux. Ils ont l’air si malheureux, écrasés de soucis. La plupart ont fait des heures de bus dans l’espoir de rincer leur yeux fatigués avec quelques poitrines généreuses.
Le soir, je constate avec étonnement (et avec un certain malaise) que je suis le seul, au restaurant, à ne pas être en train de fumer un joint.
Pourquoi-donc personne ne contemple cet espace, gratuit et toujours présent ? Les gens préfèrent braver la police et rester dans une paillotte enfumée à blablater, plutôt que savourer le rien sans limites (mais, bien sûr, je ne vaux pas mieux que les autres).

C’est, peut-être que ce rien fait peur. Rien. Un « je » sans « je » identifiable. Un « je » sans moi, sans cartes, sans repères. Cette expérience est un étonnement sans fin, une chute sans fond. Mais quand on saute, il y a à la fois de la joie et de la terreur. On est bouche bée. De plus, est donné en elle un sentiment de toucher à la valeur absolue des choses (« Dieu »), au sens de l’existence (« La vie a un sens, voire un plan pour moi »). La tentation est alors grande de revenir en disant « j’ai trouvé le Sens, j’ai trouvé la consolation, Dieu, l’éveil ! ». Mais il y a un prix à payer. En cédant à ce désir de donner un sens à ce rien, on tue l’étonnement. Après, que l’on soit croyant, matérialiste ou autre, cela ne change rien au résultat. La magie disparait. Mais, d’un autre côté, force est de constater que l’on ne peut s’empêcher de mettre des mots, de vouloir ainsi comprendre et conclure. Alors ne nous gênons pas. Mais ne soyons pas dupes non plus.

Cela étant, il me semble qu’une approche lucide, rationnelle (sans être rationaliste), agnostique, est peut-être une bonne façon d’entretenir la sensation du mystère. Un scepticisme ouvert, joyeux mais rigoureux, me va bien. Il n’y a rien Ici. De même, il n’y a pas de sens de l’existence, pas de providence, pas de Dieu ni de Déesse, pas de réincarnation, pas de maître parfait, pas d’éveillés sans ego, pas d’anges, pas d’évolution de la conscience cosmique, pas d’intelligence de l’univers, pas de télépathie, pas de sorties hors du corps, pas de tunnels, pas de guérisons, pas de miracles. Rien. A moins que l’on me prouve le contraire. Mais, jusqu’à présent, j’ai constaté que ces croyances sont des miroirs aux alouettes. Ici, plénitude du sens égal absence de tout sens. Le miracle d’être, de vivre, d’être conscient.

Il y a très longtemps, un homme avait dit à sa femme, qui lui demandait le secret de l’immortalité, « Une fois mort, il n’y a plus de conscience personnelle ». Comme un vase brisé. Elle s’en effraya. Son époux n’était-il pas un adepte de l’humour noir ?
Eh bien je crois que c’est cela, la « pratique », l’ascèse du rien.

Mais faut-il pour autant renoncer à rêver ? Faut-il cracher sur l’éphémère, sur l’humain, sur le personnel ? Non. Au contraire. La prise de conscience de la rareté et de la fragilité de la vie lui donne encore plus de valeur, de même que voir l’océan déchaîné à partir du rien, donne à ce spectacle encore plus de netteté.
L’autre jour, je voyais un bonhomme au visage angoissé, avec les cheveux ras et une petite barbe, discuter à tue-tête avec une dame qui l’accompagnait. Soudain, je reconnus en lui l’un des « éveillés » les plus en vue de la scène actuelle. Je me rappelais alors ses discours pince-sans-rire sur l’insignifiance de la personne, sur la nécessité d’abandonner toute « prétention à une histoire personnelle », sur le caractère décadent de l’individualisme, sa mise en scène de lui-même du genre « je suis ici sans y être, personne ne parle à personne, pas vu pas pris, je suis une montagne ». Et je contemplais son visage, sa démarche, ses gestes : tout, dans son comportement, trahissait la demande d’être aimé, reconnu, consolé, choyé, accepté. Et, paradoxalement, il n’en n’était que plus touchant. Plus humain. Et je me suis rappelé d’autres paradoxes du même genre. Tous ces prêtres de l’Impersonnel, avec leur sites personnels (www.moi.com), leur éveil impersonnel très personnel, leur style personnel, leur petits dérapages personnels, leur maisons d’éditions personnelles, leurs disciples personnels, leurs centres personnel, leurs séminaires personnels… Pourquoi ne pas accepter plutôt qu’au cœur de cet univers très impersonnel, au sein de cette immensité de conscience sans visage, jaillit la personne, avec ses petits et ses gros défauts ? La personne est le signe de l’impersonnel, de même que chaque pensée qui ramène (si on la suit du regard) vers l’infini.

Et j’observe de nouveau ces groupes d’Indiens. En fait, ce sont des pèlerins du dieu Ayappan, souvent avec leurs enfants. Ces gens sont souvent des conducteurs de rickshaw, des journaliers sans le sous. Ils font un long pèlerinage pour aller se faire pardonner - les coups donnés à leur femmes, à leurs enfants, leurs petites arnaques et leur salaires perdus dans l’alcool -, face à leur dieu, dans un temple perdu au fin fond de la jungle (et interdit aux femmes, tout de même). Quelle misère ! Et pourtant, quelle beauté. Banale, sale, mesquine. Et pourtant, ils vivent. Incroyable.
D’où ce qu’il y a de plus précieux : l’étonnement devant le décalage, le vertige devant ce tout-qui-est-rien, l’effroi mêlé d’émerveillement devant ce dieu des petites choses.

Je ne peux croire en Dieu que si je n’y crois pas.


Une vision tres personnelle de la meditation...:
Chacun cherche son os :



[1] Pour un ami : tous ces termes peuvent également être traduits en sanskrit par vṛtti.

mercredi 25 juin 2008

Oubli de soi, oubli du Soi ?




Il n'y a ni bonheur, ni malheur pour moi.

Ce n'est jamais qu'une perpétuelle effusion de lumière.

Le "monde" - ce tableau sans réalité -,

Apparaît à cause de l'attachement à un corps. 301


Tout ce que je perçois, vois ou ressent,

tout cela sans exception n'existe qu'en moi,

l'omniprésent, Shiva. 302


Tout ce qui apparaît en cet instant

de façon discontinue, est à l'intérieur de moi.

Je suis sans interruption, apparent en cet instant même,

spontanément évident. 303


Je suis apparent, (mais) je ne suis un objet pour personne d'autre.

Je ne suis le contenu d'aucune connaissance,

Je suis le Sujet connaissant,

par qui apparaissent la connaissance et l'ignorance. 304


Les êtres de ce monde s'enorgueillissent de leur connaissances laborieuses,

égarés qu'ils sont par leur pouvoirs mesquins, intoxiqués par le bonheur que leur procurent les
objets des sens, satisfaits par leur connaissance matérielle. Hélas ! dépourvus de foi, ignorant la
voie révélée (dans les tantras), il s sont privés de la connaissance intime des enseignements.

Puissent les sages, en cette époque, réaliser la paix universelle faite de tous les bonheurs possibles ! 305


[R. Jhâ composa cette stance, et une autre que je ne traduis pas ici, après avoir lu une inscription en sanskrit, à Shimlâ, qui disait : "Puissent tous atteindre la Paix!"]


Je suis primordialement apparent.

Puis, je connais "autre chose",

et m'en souviens, et le fais.

Réalisant ainsi mes désirs, je deviens malheureux,

parce ce que je m'oublie moi-même. 307


Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience (Samvisvâtantryam), Varanasi, 2003.





dimanche 18 mai 2008

Le yogi fait le bonheur du monde




Le début et la fin de toute activité

apparaîssent dans (le Soi).

C'est en lui que le vieillissement des choses limités

et leur transformation se manifeste. 286


La Mâyâ s'écarte de notre essence, le "je",

alors que la Science y retourne.

Par la Sience, tout apparaît comme identique à soi.

Alors que par la connaissance incomplète, notre Soi apparaît comme un "cela". 287


[La "connaissance incomplète" (avidyâ, aparijnâna) est la croyance que nous sommes séparés les uns des autres, et séparés des choses qui sont elles-mêmes séparées les unes des autres. Tel est le royaume de la Mâyâ. Lorsque cette connaissance devient intégrale, on reconnaît que l'on est identique à tout. C'est la Science (vidyâ)]


Je ne conçoit pas le corps comme étant "je"/ je ne fait rien dans le corps/ je ne modifie pas le corps,

car la Mort ne m'éffraie pas.

J'ai fait ce qu'il y avait à faire. Je suis comblé. Il ne me reste rien à atteindre. 288


Le connu est entièrement connu.

La jouissance est consommée.

Que reste t-il,

que je pourrais désirer ? 289


De même qu'un membre peut rester immobile

pendant que d'autres agissent,

de même j'agis dans l'état naturel/ je suis en train d'agir en demeurant dans le Soi,

à travers les prodiges du corps. 290


L'éternité est entière.

Elle apparaît éternellement,

dans l'être comme dans le devenir.

Je suis éternel. Il n'y a que l'éternité.

Rien d'autre ne m'apparaît . 291


Je célèbre le Seigneur, mon propre Soi,

éternel, identique à tout.

Absolument introuvable, je l'ai pourtant trouvé.

Il brille à chaque instant. 292


Je n'ai pas besoin de m'absorber en Shiva,

puisque le Grand Seigneur est notre Soi.

Qui s'absorberait ? En quoi ?

Car notre Soi n'est autre que Shiva en personne. 293


Le yogi, pareil à une pleine lune,

dont le corps est comblé de nectar,

a déraciné la souffrance en lui-même

grâce à la tempête des vagues

nées spontanément de l'océan de la félicité du Soi.

Le yogi, pareil aux doux rayons de la lune,

fait le bonheur du monde. 294


Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience (Samvitsvâtantryam), Varanasi, 2003.




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