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samedi 20 décembre 2025

Des couleurs à l'Incolore



Hier après-midi, j'ai essayé de faire de la calligraphie sur t-shirt. Pour y inscrire des mantras par exemple. Vous voyez ?

Et j'ai réalisé que, pour changer la couleur d'un tissus, il fallait enlever la couleur, avant d'ajouter la teinte que l'on souhaite.

Et donc, entre ces deux couleurs, le tissu doit se retrouver incolore. Blanc. Ce blanc qui est la fusion de toutes les couleurs, la totalité des couleurs. Chaque couleur apparait par exclusion des autres couleurs.

C'est comme la conscience divine. Elle projette les couleurs que sont les choses sur la toile de sa propre transparence. Comme un miroir qui accueille toutes les couleurs mais qui reste lui-même incolore. Comme l'œil, qui est aussi un genre de miroir. Comme la conscience, qui est un miroir... conscient.

Mais alors, cela veut dire que nous pouvons faire l'expérience directe de cette transparence ! Entre deux pensées, il n'y a pas de pensées, de même qu'entre deux couleurs, il n'y a pas de couleurs. Pas de conditions. Pas de lois. Pas de nécessité. Pas de poids. Pas de limites.

Plonger entre deux pensées, c'est la conscience qui se savoure directement, nuement, viergement, intuitivement, évidemment.

Goûter l'intervalle, c'est l'éveil, le retour, la guérison, l'initiation à la vie nouvelle. 

Tel est le chant de l'Ange de Silésie :

"Contemple la teinture et tu verras clairement

Ce qu'est la rédemption et la déification."

Angelus Silesius, Le Voyageur chérubinique, trad. Maël Renoueard, I, 258

Et aussi, ce mystérieux adepte du Cachemire qui, proclamait, plusieurs siècle avant :

"Cette Expérience perpétuellement pure

Est colorée par chacune des formes (qu'elle assume),

Mais elle est incolore au moment

Où elle assume une nouvelle forme.

Quand un tissu blanc à l'origine

Est teinté d'une couleur quelconque,

Il doit retrouver sa blancheur avant d'être teint

D'une autre couleur.

De même quand la conscience, pure à l'origine,

Est colorée par une forme,

Elle est présente en sa pureté

Dans l'intervalle situé entre

L'abandon de cette forme

Et le trajet vers la forme suivante."

Lumière de la conscience (Saṃvit-prakāśa de Vāmanadatta), trad. D. Dubois

lundi 1 décembre 2025

Une explication du libre-arbitre ? La conscience quantique

 



Quand on parle de liberté, on oppose souvent la liberté et le déterminisme, avec une thèse et une antithèse.

D’un côté, on peut dire que la liberté existe : la liberté individuelle qui n’est pas déterminée. C’est-à-dire que, quand je vous parle en ce moment, j’ai bien conscience que des conditions, des causes pèsent sur mes choix, sur ce que je veux vous dire. Le fait qu’il fasse plus ou moins chaud, plus ou moins froid, que je sois plus ou moins en forme, plus ou moins fatigué, et cetera.

Et néanmoins, j’ai aussi conscience que j’ai ce pouvoir de choisir ce que je vais dire ou ne pas dire, la manière dont je vais le dire. J’ai le choix. J’ai le choix. Je peux parler, je peux aussi ne pas parler.

Et c’est ça, la liberté : c’est-à-dire le libre arbitre au sens strict. Ce n’est pas la toute-puissance. Ce n’est pas dire que je peux faire tout ce que je veux. Personne n’a jamais défendu cette idée. Personne. Ce n’est pas ça, la thèse. Non : la thèse, c’est qu’il y a un pouvoir qui échappe au poids des déterminismes, au poids des circonstances, au poids du mécanisme des forces physiques et de tout ce qui en dépend : le social, le psychologique, le familial, le génétique.


Il y a quelque chose qui échappe. Il y a un pouvoir qui échappe au déterminisme.


Et comment je le sais ? Je le sais par l’épreuve que j’en fais. Je l’éprouve. Il n’y a pas besoin de prouver puisque je l’éprouve. C’est comme la faim, la soif. Je n’ai pas besoin, pour savoir si j’ai faim, de faire une analyse de mon sang pour connaître sa composition détaillée. Non : je le sens. Je sens que j’ai faim. Donc je mange : c’est fiable.

Mais, de l’autre côté, il y a l’antithèse. L’antithèse consiste à dire : « Oui, mais en fait, ce pouvoir libre, ce pouvoir de décision, c’est une illusion, parce qu’en réalité il y a tout un tas de causes et de conditions dont tu n’as pas conscience. » C’est-à-dire que, comme disait Spinoza, les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent.

Là, on prend un exemple : une pierre qui roule. Imaginons que cette pierre soit douée de conscience, eh bien elle croirait qu’elle roule, si elle est sur une pente, parce qu’elle veut rouler dans cette direction. Elle veut rouler, elle roule parce qu’elle a décidé, parce qu’elle a choisi. Et pourquoi croit-elle cela ? Parce qu’elle ignore les lois de la gravitation. Parce qu’elle ignore comment fonctionne la nature. Parce qu’elle ignore sa propre nature. Elle ne comprend pas sa propre nature.

C’est-à-dire : elle a conscience de ce qu’elle veut, mais elle n’a pas conscience de pourquoi elle le veut. Elle n’a pas conscience des causes de cette volonté.

Si maintenant je veux manger un croissant, eh bien c’est une cause, certes, mais cette cause elle-même est l’effet de causes antérieures, qui elles-mêmes sont l’effet de causes antérieures, et ainsi de suite. On peut remonter sans jamais pouvoir s’arrêter.


Et le fait qu’on ne puisse jamais s’arrêter à une cause première, à un commencement absolu, mais que toute cause soit elle-même l’effet d’une cause antérieure, et ainsi de suite à l’infini, sans qu’on puisse jamais s’arrêter — eh bien cela prouverait que le libre arbitre tout simplement n’existe pas, et que donc l’expérience que nous faisons de notre libre arbitre n’est qu’une illusion. C’est une forme d’ignorance.


C’est parce que notre conscience est limitée que nous croyons que nous sommes libres. Mais en réalité, il n’y a pas de liberté. La seule chose que nous pouvons faire, c’est comprendre ce déterminisme, c’est-à-dire comprendre la nature, c’est-à-dire, selon les termes de Spinoza, comprendre Dieu, comprendre l’univers et comprendre notre véritable nature, et comprendre qu’il n’y a que ce qui est, comme on dit aujourd’hui.

Et ça, ce serait la véritable sagesse : consentir par la compréhension, par la connaissance, par la pleine conscience, consentir à ce déterminisme. Ce serait ça, la seule forme de liberté. Ce serait agir non pas en se faisant des illusions sur mes choix, mais agir en ayant la connaissance la plus complète possible de tous ces déterminismes, de tous ces conditionnements, comme on dit aujourd’hui, qui forment ma nature et qui forment la réalité, la seule et unique réalité, ce qu’on appelle aussi l’univers.


Et donc ce consentement à ce qui est, ce serait ça, la véritable liberté, au lieu de s’imaginer faussement qu’on a un pouvoir de choisir.


Alors, en effet, cette antithèse est très forte, parce qu’elle a pour elle l’observation, et notamment l’observation scientifique. Quand on observe celui ou celle qui affirme être doué de libre arbitre, du pouvoir de choisir indéterminé, eh bien on n’observe rien du tout d’indéterminé. On observe des déterminismes, des enchaînements de causes et d’effets.

Dans le cerveau, il y a des enchaînements de phénomènes électriques et chimiques. Il y a des synapses et des neurones qui agissent les uns sur les autres comme un jeu de dominos — un jeu de dominos extrêmement complexe, mais un jeu de dominos quand même — où il y a une succession de causes et d’effets.


Tout obéit à ce qu’on appelle le déterminisme, et nulle part on n’observe un quelconque libre arbitre.


Vous ferez remarquer, au passage, qu’il en va exactement de même pour ce qu’on appelle la conscience. Quand on observe un être qui se prétend conscient, eh bien si on l’observe même de très, très près, on n’observe absolument rien de tel que la conscience. On observe seulement des choses qui agissent sur d’autres choses. Et même si on descend au niveau des atomes, on n’observe rien que des phénomènes mécaniques.

Certes, le cerveau est une machine extrêmement complexe, mais elle est faite d’éléments simples dans lesquels la conscience n’entre absolument pas en ligne de compte. Il n’y a pas de conscience, il n’y a pas de libre arbitre. Tout cela ne serait que des illusions engendrées par l’interaction d’un très grand nombre d’éléments qui, en eux-mêmes, sont totalement dépourvus de conscience, totalement dépourvus de libre arbitre.


Donc au final, il n’y a que la matière, entièrement déterminée par ses propres lois.


Et vous voyez comment ce point de vue qui nie le libre arbitre — que ce soit au nom de la science ou au nom d’un éveil ou d’une compréhension quelconque — est en réalité un matérialisme.


Alors, certains scientifiques appellent cela « matérialisme » ou « physicalisme ». Et, dans les milieux spirituels, eh bien souvent on a affaire à un matérialisme qui ne dit pas son nom.

Parce que nier le libre arbitre, c’est forcément nier la conscience, c’est nier l’esprit, et donc c’est dire qu’il n’y a que la matière, ou l’énergie, ce qui revient au même.

Donc c’est fascinant de voir cette spiritualité contemporaine — ou cet aspect de la spiritualité d’aujourd’hui — qui se veut spirituel, alors qu’en fait c’est une forme de scientisme, de matérialisme extrêmement banal, au fond.


La personne, le moi, la conscience, le libre arbitre ne sont que des illusions. Il n’y a que la matière qui existe et qui est réelle.


Bon. Mais y a-t-il des indices en faveur du libre arbitre ? Que répondre, en dehors de l’expérience ?

Eh bien ce qui est intéressant, c’est qu’on peut s’appuyer sur la physique quantique.

La physique quantique, c’est la physique qui s’intéresse à ce qui se passe à une échelle très, très petite : à l’intérieur même des atomes. Plus petits que les atomes : ce qu’on appelle les particules.

Aujourd’hui, au terme de plus d’un siècle de progrès scientifique incroyable — une aventure vraiment passionnante qui a commencé à la fin du XIXᵉ siècle — nous disposons d’une théorie incroyablement complète et surtout précise dans son pouvoir de prédiction. C’est justement une forme de déterminisme extrêmement fort. C’est ce qu’on appelle le modèle standard, dans lequel il y a 12 particules.

En fait, il y a 4 particules principales : les neutrons, les protons, les électrons, les photons. Et tout est fait de cela.


Alors, qu’est-ce que cela a à voir avec le libre arbitre ? Eh bien cela a à voir avec le fait qu’à cette échelle, on observe une forme d’indéterminisme.

C’est-à-dire qu’avant d’être observée par un œil humain ou par un instrument scientifique — peu importe — avant d’être observée, une particule est dans plusieurs états à la fois, et dans plusieurs endroits à la fois.

Et ce n’est pas simplement le fait que, avant de savoir où tu es, de mon point de vue, tu es partout parce que je ne sais pas où tu es. Non : réellement, avant d’être observée, la particule est dans plusieurs endroits à la fois.

C’est ce qu’on appelle un état de superposition, et cela a été popularisé par l’expérience de pensée du chat dans la boîte, qui est à la fois mort et vivant. Le chat, avant qu’on ouvre la boîte, est à la fois mort et vivant.


Mais alors pourquoi, quand on ouvre la boîte, le chat est-il toujours soit mort, soit vivant, mais jamais les deux à la fois ?

Eh bien parce que, dès qu’on ouvre la boîte, il y a observation. C’est-à-dire — ce n’est pas l’observation en elle-même, contrairement à ce qu’on dit souvent — c’est le fait que l’observation implique une interaction entre les particules.

Et en effet, une particule est dans plusieurs états à la fois, mais dès qu’elle interagit avec d’autres particules, eh bien elle « s’effondre » et elle choisit — entre guillemets — un état précis parmi tous ces états possibles.

C’est ainsi qu’à notre échelle, dans notre monde, nous ne vivons pas dans un monde de superposition d’états où plusieurs états sont présents simultanément, mais dans un seul monde, avec un seul état.


Mais du coup, certains se sont posé la question suivante :

Dans le cerveau, il se passe des choses à une échelle extrêmement petite. Le cerveau n’est pas très grand, il y a les molécules, et en dessous il y a les atomes, mais les atomes eux-mêmes sont faits de particules.

Et ils se sont dit : peut-être que la conscience et le libre arbitre s’expliquent par des phénomènes à l’échelle quantique, c’est-à-dire à l’échelle infiniment petite, à l’échelle des particules, à l’échelle de ce qu’on appelle aussi les quarks, qui forment les neutrons et les protons, qui eux-mêmes forment le noyau des atomes.

Et ils se sont dit : puisque, à l’échelle des particules, il y a des états de superposition — c’est-à-dire des potentialités où plusieurs états sont simultanément réels — et que cela s’effondre ensuite, est-ce que cela ne ressemble pas fortement à un choix ?

Comme si, à chaque fois qu’un état superposé s’effondrait, il y avait comme un choix.

Et certains en ont tiré la conséquence — certes invérifiable, mais tout de même très intéressante — que, à chaque effondrement, en réalité l’état superposé s’effondrerait dans tous les états possibles. Et donc qu’il y aurait une multitude d’univers qui évoluent en parallèle : une infinité d’univers, en fait.

Or, il est tentant de se dire que mes choix sont des effondrements.

C’est-à-dire que, quand j’imagine différentes possibilités — parce que c’est ça aussi, la condition du libre arbitre : il faut que je puisse imaginer autre chose que ce qui est, différentes possibilités, différents états possibles — eh bien, quand je décide, cela correspondrait à l’effondrement de cet état de possibilités multiples, cet état de superposition, dans un seul état.

Et donc, c’est ainsi que la physique quantique — la théorie standard, le modèle standard — pourrait expliquer le libre arbitre.

Alors certes, ce n’est pas une preuve. Mais du moins il semble que la théorie de la physique quantique — qui est une partie du modèle standard, l’autre grande partie étant la théorie de la relativité générale — rende possible, ou soit compatible avec, l’expérience que nous faisons du libre arbitre.

Voilà ce que je voulais vous partager aujourd’hui. Et je me demande ce que vous en pensez : est-ce que vous pensez que la physique quantique va dans le sens du libre arbitre ou non ?

Voilà : telle est la question du jour.

mercredi 22 octobre 2025

Ce tremblement..



Sentez-vous ce tremblement ? Ce frémissement ? Cette pulsation ?

La "conscience" (ce grand mot) est un tremblement.

Un champ vibrant, à la fois calme et en mouvement.

C’est elle la "terre divine" dont parlent les Yoginî :

un espace sans bord, à la fois le lieu du monde et sa substance intime.

En elle, tout se déploie — les formes, les pensées, les corps, les amours, les séparations —

et en elle tout se résorbe comme les vagues reviennent en l'océan.

La conscience est le corps vivant de Dieu.

Le monde est sa cristallisation.

Elle est cette Déesse originelle qui porte en son sein le monde entier,

et pourtant garde la taille fine : légère, libre, insaisissable.

Incarnée et invisible.

Elle ne choisit pas entre l’apparition et la disparition,

entre le plein et le vide,

elle est l’unité de tout cela.

C’est pourquoi elle est douce ET redoutable,

féconde, bavarde et silencieuse.

Elle enfante le monde dans un cri de joie,

et le reprend dans une étreinte, d'un coup de langue.

La Yoginî  dit : « Puisse la Puissance de Shiva vaincre la masse des nuages qui l’entravent. »

Les nuages, ce sont nos confusions, nos peurs, nos doutes —

les mouvements de l’esprit qui nous séparent de notre propre lumière. Le péché, comme disent certains.

Mais ces nuages aussi font partie du jeu :

ils sont le voile que la conscience jette sur elle-même pour se reconnaître.

Sous eux, la lumière ne faiblit pas.

Elle attend, patiente, dans le sanctuaire intérieur.

Ce sanctuaire n’est pas ailleurs : il est en nous.

C’est le corps — ce temple vivant où la Déesse danse sans arrêt.

Les anciens l’appelaient Uḍḍiyāna, le royaume du souffle,

le pays des fées, le pays de l'envol.

Là, entre le cœur et le bas-ventre,

palpite la connaissance la plus haute,

une connaissance non pas apprise, mais vécue :

une gnose ardente, charnelle, lumineuse.

C’est elle, la sagesse féroce des sorcières:

non pas la lutte contre soi,

mais l’abandon absolu à la vie,

jusqu’à ce que la vie et la conscience ne fassent plus qu’un.

Vie et sens réconciliés.

La Yoginî nous parle ensuite d’un fruit :

le fruit : repos en notre essence.

Ce fruit n’est pas une récompense, ni une acquisition spirituelle.

C’est une saveur.

Une plénitude tranquille, née de la reconnaissance que tout, absolument tout,

se déploie à partir de la même source.

Cette source, c’est la Déesse primordiale — Parā Vāk, la Parole suprême.

Non pas une parole que l’on prononce,

mais une vibration première, un roulement de tonnerre silencieux

d’où jaillissent les mots, les choses, et les mondes.

Elle n’a pas de caractéristiques :

elle est pure énergie, pure clarté, pure conscience.

C’est elle que nous goûtons chaque fois que nous cessons de nommer,

chaque fois que nous restons là,

ouverts, respirants, sans chercher à comprendre.

Car le monde n’est pas une illusion :

il est un mantra vivant,

une parole incarnée que la conscience se dit à elle-même.

Chaque son, chaque forme, chaque sensation,

n’est qu’une modulation de cette vibration unique.

Le réel tout entier est une phrase divine,

une onde continue d’amour qui se reconnaît dans tout ce qu’elle touche.

Ce que la Yoginî nous enseigne ici, en ce corps,

c’est que le repos ultime ne s’atteint pas en quittant le monde,

mais en reconnaissant que le monde tout entier est le jeu de la Parole vivante,

la danse de la Déesse en nous - "je suis".

Quand on le sait — non pas mentalement, mais charnellement —

alors même les sons deviennent lumière,

les gestes deviennent prière,

et le souffle devient offrande.

Ainsi, le fruit du chemin n’est pas de s’échapper,

mais de reposer enfin dans ce que nous sommes :

la conscience même, vibrante, aimante,

pleine de monde, pleine de formes,

et pourtant infiniment libre.

Puisse ce fruit être nôtre !

Puisse chaque respiration nous ramener à cette vérité simple :

que la lumière n’est pas au bout du chemin,

elle est ce qui, depuis toujours, nous respire.

Faire retour amont.

Avant que les choses apparaissent, avant que le monde se déploie,

il y a un grondement.

"Je suis".

Pas un bruit dans l’air — un ébranlement dans la conscience,

comme un frisson de lumière qui cherche à se dire.

C’est le tonnerre des mots et des choses,

la vibration originelle qui fait naître le visible et l’invisible à la fois.

Et ce tonnerre-là, disent les Yoginîs,

c’est la Déesse.

Elle n’a pas de forme, et pourtant tout prend forme en elle.

Elle ne parle pas, et pourtant tout langage vient d’elle.

Avant que la parole ne devienne syllabe,

avant que la pensée ne devienne idée,

il y a ce murmure immense —

cette vibration subtile du vivant qui s’éveille à lui-même.

La Déesse est cela : la conscience en mouvement,

le désir qu’a la lumière de se réaliser.

Elle ne cherche pas à créer le monde —

elle le laisse simplement se répandre,

comme une onde d’amour qui se découvre en se manifestant.

Chaque mot, chaque geste, chaque respiration

est un prolongement de ce premier tonnerre.

Chaque son que nous émettons, chaque émotion, chaque regard,

est un écho du frémissement initial :

la conscience qui se goûte en train d’être.

Et c’est là que se trouve le mystère.

Car ce tonnerre, cette vibration,

ce ne sont pas seulement les mots des dieux ou des sages.

C’est aussi notre propre parole.

Notre voix, quand elle est vraie.

Notre souffle, quand il s’ouvre sans calcul.

Le tremblement de notre chair, quand elle se souvient qu’elle est divine.

Dans le shivaïsme du Cachemire, on dit que la parole (vāk) se déploie en quatre niveaux :

la suprême, la cachée, la médiane, et l’articulée.

Mais ce ne sont pas quatre plans séparés —

ce sont les pulsations d’un seul souffle.

La parole suprême (parā-vāk) est la source silencieuse,

la pure vibration, sans son ni forme.

La parole cachée (paśyantī) est l’éclair de la vision,

le moment où la conscience pressent le monde.

La parole médiane (madhyamā) est le flux du sens discursif,

le mouvement intérieur qui cherche à se dire.

Et enfin vient la parole articulée (vaikharī),

celle qui devient son, corps, nom, regard, mouvement.

Mais à chaque instant, la racine est la même :

le grondement d’amour qui fait exister.

Alors, lorsque nous parlons,

lorsque nous respirons,

lorsque nous touchons,

nous rejouons le déploiement du monde.

Le verbe devient chair, la chair devient lumière.

La parole n’est plus un moyen — elle est un acte de création.

Elle n’est pas ce que nous disons,

elle est le fait même d’être vivant et conscient.

Ce « grand flot du courant divin » que chantent les Yoginîs,

c’est cette Onde primordiale qui se fait monde,

puis silence, puis monde à nouveau.

Une vague qui n’a ni origine ni fin,

et dont nous sommes les éclats.

Nous sommes les syllabes de cette grande Parole,

les modulations du souffle unique qui dit :

Je suis.

Je suis cela.

Je suis tout.

Et quand cette reconnaissance s’approfondit,

quand on sent dans le corps la résonance de cette parole vivante,

alors le monde tout entier devient un chant.

Non pas un chant religieux, mais un chant de présence.

Le vent, les battements du cœur, le cri d’un enfant,

le silence entre deux respirations —

tout cela devient le langage de la Déesse.

Elle parle en nous,

elle se parle à travers nous,

et, dans cet échange infini,

il n’y a plus de séparation entre le mot et la chose,

entre le son et le sens,

entre le corps et la lumière.

Tout est dit.

Tout est entendu.

Et dans cette écoute sans objet,

dans ce silence vibrant qui contient tous les bruits,

on goûte enfin le fruit dont parlait la stance :

le repos dans notre essence.

D.

Si cela résonne en vous, je vous invite à venir communier ensemble à la journée du 29 novembre.

vendredi 26 septembre 2025

Inévitable évidence


"Quel moyen de connaissance valide, qui (par définition porte sur quelque chose) qui n’était jamais apparu auparavant, (pourrait faire office de preuve de l’existence) du Seigneur, le sujet connaissant, lui qui existe absolument, lui qui est en permanence apparent ? Il est comme une surface égale servant de support à la fresque bariolée de l’univers. L’associer au non-être, c’est simplement se contredire ! Il est l’Ancien, dont le corps est à tout moment apparent. Il est le réceptacle de toutes les connaissances certaines."

(Utpaladeva, Poème pour la reconnaissance du Maître en soi)

Utpaladeva affirme que le Seigneur – qui est ici le Sujet connaissant universel – ne peut être prouvé par aucun moyen de connaissance, car il est toujours déjà apparent, comme le sol même sur lequel tout repose. Or, si l’on transpose ce principe dans la vie humaine, il devient clair que notre existence corporelle, notre souffle, notre chair même, témoignent de cette Présence. Le corps n’est pas un obstacle mais l’évidence de ce sujet connaissant, toujours donné à lui-même. Ce que nous appelons “moi”, avant toute preuve, avant toute déduction, se manifeste comme corps vivant.

L’amour s’inscrit ici comme l’éveil à la valeur de cette présence. Car si le Seigneur est “le réceptacle de toutes les certitudes”, alors chaque être humain, dans son expérience sensible – douleur, joie, désir, étreinte – participe de cette certitude. L’amour, sous toutes ses formes (érotique, amical, filial, compassionnel), est cette reconnaissance mutuelle où le sujet reconnaît dans l’autre le même éclat de conscience incarnée. Dans ce sens, aimer c’est faire l’expérience immédiate que l’autre corps n’est pas un objet, mais un sujet vivant de la même lumière.

Ainsi, la valeur de la personne humaine n’est pas une dignité ajoutée de l’extérieur, mais la manifestation même du Seigneur en chaque être, un Seigneur dont “le corps est à tout moment apparent”. Dire que l’on existe, c’est déjà dire que la divinité est là. Nier cela – comme le dit Utpaladeva – serait une contradiction, car aucun discours ne peut s’énoncer sans cette présence qui se connaît et se désire.


Les textes de la tradition cachemirienne le disent aussi :

l’être humain “n’agit pas selon son désir propre, mais en s’unissant à la force du Soi, il devient son égal” ;

“le yoga du cœur” révèle que l’amour et le désir sont le premier instant de l’extase divine, la vibration créatrice qui anime la vie intérieure ;

et surtout, le Seigneur est inséparable de son Shakti, c’est-à-dire de la puissance vivante qui se donne dans les corps, dans la relation, dans le jeu du féminin et du masculin, dans la danse de l’amour.

En résumé :

Le "Seigneur" n’est pas une abstraction, il est ce frémissement vivant qui palpite en chaque être humain. Son corps est notre corps, son amour est le nôtre. Reconnaître cela, c’est voir que la valeur infinie de la personne humaine n’a pas besoin de preuve extérieure : elle est la certitude première, parce que nous sommes, parce que nous aimons, parce que nous nous tenons déjà dans la lumière de la conscience.

dimanche 21 septembre 2025

Amour suffit



Il est des êtres si profondément habités par l’amour qu’ils n’ont besoin ni de rituels, ni de mantras, ni de techniques savantes pour rencontrer le divin. 

Pour eux, l’Ami — ce nom secret de Śiva — apparaît naturellement, sans effort, sans délai. Cet Ami, c’est la forme que prend le Soi, la conscience suprême, quand elle se montre à nous dans son intimité. Ce n’est pas un autre. Ce n’est pas un dieu lointain. C’est nous, au plus profond. "Moi, plus moi que moi".

C’est à ces êtres, "ornés d’amour", que le grand poète-philosophe Utpaladeva adresse ses hymnes :

"Hommage soit rendu à l'être orné d'amour

A qui l'Ami apparaît

Sans procédures de visualisation ni récitation

Préalables."

Il ne s’adresse pas aux érudits, ni aux maîtres en visualisations, mais à ceux qui brûlent d’un amour nu, sans calcul, sans but caché. À ceux qui désirent l’union plus que la connaissance, le contact plus que l’analyse, la présence plus que la distance.

L’amour dont il est question ici n’est pas une émotion passagère, ni un élan sentimental. C’est une absorption. Une fusion sans reste. Une joie sans motif, comme si l’on plongeait dans la mer et que l’on devenait la mer. L’Ami — Śiva — se révèle alors non pas parce qu’on l’appelle, mais parce qu’on s’efface. Parce que l’on cesse de vouloir, de chercher, de faire. Parce qu’on devient transparent. Libre. Vaste. Aimant.

C’est cela, la voie qu’Utpaladeva et ses disciples, comme Abhinavagupta et Kṣemarāja, ont cherché à transmettre : une voie dans laquelle le plus grand bien n’est pas un résultat, mais une saveur. La saveur d’être uni au divin dans une étreinte intérieure, silencieuse, spontanée. Ce n’est pas une méthode, c’est une grâce. Et cette grâce naît, non d’une pratique imposée, mais d’un retournement du cœur vers ce qu’il y a de plus simple : la conscience nue, libre, amoureuse.

L’amour véritable n’a pas d’objet. Il n’attend pas de récompense. Il n’a pas d’autre fruit que lui-même. Il n’est pas un chemin vers quelque chose, mais un feu qui consume tout ce qui faisait obstacle : les attentes, les doutes, les techniques, les images mentales. Ce feu, c’est la liberté incarnée. La liberté de ne pas avoir besoin d’autre chose que ce qui est là. Maintenant.

Dans cette tradition, héritée des yoginīs et transmise à travers les chants, les aphorismes et les silences, le corps n’est pas un ennemi. Il est le sanctuaire. L’espace vivant où s’éprouve l’union. Il est l’autel de l’amour, non pas d’un amour rêvé ou projeté, mais d’un amour vécu — viscéralement, sensuellement, existentiellement. Car c’est par le corps, par la chair, par le souffle et par les tremblements, que la reconnaissance du Soi se donne.

Ainsi, l’adepte amoureux — celui qui est "orné" de cette offrande intérieure — n’a besoin d’aucune procédure. Il n’a pas à "visualiser" quelque chose, car il est déjà dans la vision. Il n’a pas à réciter quoi que ce soit, car tout en lui est chant. Ce qu’il découvre, c’est que le divin ne vient pas. Il est déjà là. Il n’a jamais été séparé. Il est l’espace même dans lequel surgissent toutes les perceptions. Il est ce qui demeure quand tout disparaît.

Il n'attend pas la permission d'aimer. Nul ne peut vous délivrer un permis d'être. Pas de certification d'amour.

Alors, pourquoi tant de pratiques ? Pourquoi tant de méthodes ? Parce que notre esprit croit à la séparation. Parce que nous sommes "contractés", enfermés dans l’idée que nous devons "atteindre" quelque chose. Mais l’amour, le vrai, n’atteint rien. Il révèle. Il fond les frontières. Il brûle les croyances. Il libère l’être.

Et dans cette liberté, tout devient sacré : une respiration, une caresse, une larme, une attente. Car tout est conscience. Et la conscience est Śiva. Et Śiva, c’est l’Ami. Et l’Ami, c’est ce que je suis, quand je cesse de vouloir être autre chose.

Si cela vous parle, un parcours en ligne de neuf mois commence bientôt : voir lien en commentaire.

David

mardi 2 septembre 2025

Yoga de l'IA : un nouveau yoga !

Sapho jouant de la Lyre, Léopold Burthe (1823–1860)


 

Nous entrons dans l'ère de l'IA.

Nous avons besoin d'un nouveau yoga. L'IA yoga.

Deux visages de cette discipline salvatrice :

1) Version de Patanjali actualisée : yogah citta-vritti-nirodhah "Le yoga est le blocage des activités de l'âme" devient yogah iya-vritti-nirodhah "Le yoga est le blocage des activités de l'IA"

Comme dans le yoga de Patanjali, on y va progressivement. On fait comme avec le sucre. On diminue peu à peu les doses. Avec du courage, on surmonte les périodes de manque et on regagne sa liberté. 

Cependant, il y a un écueil : on ne peut plus gagner sa vie, ni communiquer. On s'isole. Kaivalya se révèle être isolement, séparation. Or, nous sommes des animaux de cité, comme disait Aristote.

Alors, que faire ? D'où la seconde version :

2) Version du tantra actualisée : "Vaincre le mal par le mal" devient "Vaincre l'IA par l'IA". Employer le poison avec discernement (et courage, bien sûr), comme un médecin utilise des substances toxiques pour guérir, car "le poison est dans la dose".

La yoginî transmute, elle ne renonce pas.

Par ailleurs, une remarque sur l'IA (les écrans et tout ce qu'ils figurent) : l'IA nous éloigne de nos corps. Les écrans nous volent à nous-mêmes. "Mais je ne suis pas le corps ! Dès lors, la survenue de l'IA n'est-elle pas bienvenue, pour nourrir l'esprit ?" - Non, car l'IA ne nourrit pas l'esprit, elle le détruit, comme l'expérience le prouve assez. L'IA est comme les songes creux : elle imite, mais ne crée rien. Chaque instant qui passe confirme cette vérité. L'IA prouve la conscience, l'IA prouve le libre-arbitre, l'IA prouve la singularité de la personne. De l'âme. Oui, l'âme.

D'où le besoin de plus en plus pressant de revenir au corps. Mais quoi ? Quand je reviens au corps, je découvre que le "corps" n'est pas le corps. Il est la force de vivre, la joie, la puissance, cet élan que nous cherchons tous.

D. 

lundi 16 septembre 2024

L'union tactile, au-delà de la conscience ?



Le Tantra affirme, avec Abhinavagupta, que le toucher est plus élevé que la vision.

Or, on trouve cette même hiérarchie chez Plotin, dans un passage de son enseignement oral ici traduit par le savant Jean Trouillard : 

"Il faut qu'un être qui pense saisisse une chose, puis une autre et que ce qui est pensé, puisqu'on le conçoit distinctement, offre de la diversité. Sinon, [dans l'union directe avec l'Un au-dessus de, et avant la Pensée], il n'y a pas pensée, mais un toucher (thizis) et une sorte de contact (oion épaphè) qui est purement ineffable et inintelligible, antérieur à la pensée (pronoousa), quand la pensée n'est pas encore née et qu'il y a toucher sans pensée" (Ennéades, 6, 3, 10, 40-44)

Plotin essaie ici de décrire l'union immédiate avec l'Un, principe absolument premier. Or, selon Plotin, l'Un est avant la Pensée, c'est-à-dire avant la Conscience : il est principe de la conscience qui est, elle-même, principe de tout. Pourquoi la Conscience n'est-elle pas absolument première ? Parce que, selon lui, toute conscience, discursive ou même intuitive, implique une différence, une "multiplicité", de la "diversité", donc une sorte ou une autre de dualité, même s'il y a aussi en elle de l'unité. 

Donc, l'expérience de l'Un est 1) avant la Conscience et 2) n'est pas comparable avec la vision, expérience qui implique une séparation entre le sujet qui voit et l'objet vu, une distance entre le voyant et le vu. 

Bien plutôt, l'expérience de l'Un est comparable à un toucher, à un contact. Pourquoi ? Parce que le toucher est plus immédiat, direct. On ne touche pas "à distance", mais bien par un contact direct, sans distance. Dès lors, le toucher est plus à même de suggérer l'unité absolue, que la vision, laquelle convient mieux à la Pensée, discursive (vision graduelle) ou intuitive (vision globale). 

Cependant, ce toucher de l'Un est "ineffable" et donc il est "une sorte" de toucher, et non pas un contact au sens littéral. De même, la Conscience, principe absolument premier et ultime selon le Tantra, n'est pas une "vibration" (spanda) physique, mais "une sorte de" (kimcit) vibration, un mouvement extraordinaire, car aussi immobile, comparable en ceci à l'océan, à la fois immobile et en mouvement.

Ainsi, la différence entre le Tantra et Plotin est que, pour ce dernier, la Conscience (ou la Pensée) ne peut être première, car elle implique nécessairement une très subtile différenciation. 

Ce qui est intéressant, c'est que le Tantra admet aussi que toute Conscience comporte une certaine différence (une vibration), mais ne voit pas en cela une raison de refuser à la Conscience la première place. Bien plutôt, le Tantra voit dans cette "vibration" la liberté qu'est la Conscience, son pouvoir de transcender les opposés - par exemple l'opposition entre l'Un et le Multiple, entre unité et dualité. La conscience est supérieur à la simple unité en raison même de son pouvoir d'être conscience différenciée sans cesser d'être parfaitement une. 

Voilà pourquoi la "non-dualité" (advaya) du Tantra est "suprême" (parama), car elle embrasse en elle les "ennemis irréconciliables" que sont la dualité et la non-dualité. 

Il est troublant de constater que 1) Plotin, malgré son refus de la Conscience, de la Vie et du Corps, se tourne malgré tout vers le toucher pour décrire l'absolument intangible ; et que 2) ses successeurs (Jamblique, Ploclos, Damascios) vont redonner une place plus importante à la Pensée, à la Conscience, convergeant ainsi avec le Tantra.

Voici pour finir un autre passage de Plotin mentionnant le toucher, aussi traduit par Trouillard :

"L'âme engendre des dieux dans le silence par son contact (épahè) avec l'Un. Elle engendre la beauté, elle engendre la justice, elle engendre la vertu . Voilà tout ce que conçoit l'âme fécondée par la divinité et tel est son principe et sa fin" (En. 6, 9, 9, 18-21)

Pour mesurer combien ces affirmations de Plotin sont audacieuses, mettons-les en apposition à ces autres, du célèbre "platonicien" Marsile Ficin :

"L'Amour se propose comme fin la jouissance d ela beauté ; celle-ci relève de l'esprit, de la vue et de l'ouïe exclusivement. Donc l'Amour se limite à ces trois puissances ; quant à l'appétit, qui s'attache aux autres sens, il ne mérite pas le nom d'Amour, mais de concupiscence et de rage."

D'où l'Amour "platonique", lancé par ce Monsieur qui se disait Platon réincarné. Au cas où l'on n'aurait pas compris, il ajoute un peu plus loin :

"Les plaisirs du goût et du toucher, qui sont si violents et si déments qu'ils dérangent l'équilibre de l'esprit et perturbent l'homme tout entier, l'Amour non seulement ne les désire pas, mais les a en horreur et les fuit, comme contraires, en raison de leur déséquilibre, à la beauté."

Et donc,

"le désir de copulation ou d'union charnelle et l'Amour se révèlent-ils être des mouvements non seulement différents, mais même opposés" (Sur le Banquet de Platon, I, 4, traduction Pierre Laurens)

Dans l'Amour platonique, on parle, on regarde, mais on ne touche pas. Je ne sais si Platon serait content de cette interprétation.

On voit l'écart avec le Tantra, mais aussi avec Plotin, que l'on ne pourra pourtant pas accuser de luxure.

mercredi 31 janvier 2024

Se moquer de Descartes ?

 J'entends et je lis souvent des moqueries au sujet de cette phrase, que l'on attribue à Descartes : cogito ergo sum "je pense donc je suis". Selon certain, cette proposition voudrait dire que j'existe parce que j'ai des pensées. Ce qui impliquerait que je n'existerais pas si je n'avais pas de pensées. Ainsi, Descartes serait un imbécile. On se croit sage de le moquer. Il est vrai qu'aujourd'hui nous sommes tellement plus "inclusifs"... Descartes : un blanc, un Français, un mâle, un intello, un philosophe, un scientifique... Il est bien dans l'air du temps de se défouler sur lui.

Pourtant, qu'a-t-il dit vraiment ?

Si l'on cite le latin, on devrait citer ses Méditations métaphysiques. Que dit exactement Descartes ? Il cherche une certitude absolue, contre les sceptiques, pour fonder la connaissance. Pour cela, il doute de tout.

Finalement, il réalise que, s'il doute de tout, c'est qu'il existe. Mais qu'est-il ? Une conscience. Un pouvoir de réfléchir. Car en français, "penser" ne signifie pas "avoir des pensées discursives", avec des mots qui vous traversent la tête ; mais bien plutôt, "penser" vient de "peser", évaluer, estimer, apprécier, juger, et donc, réfléchir, méditer, cogiter, "prendre conscience de".

Regardons ce passage, dans la Méditation seconde :

"Nutriri uel incedere ? (...) Sentire ? (...) Cogitare ? Hic inuenio : cogitato est ; aec sola a me diuelli nequit. Ego sum, ego existo ; certum est."

D'abord, ce que je suis, "est-ce se nourrir, marche ?" Non.

Est-ce "sentir ?" Non

"Est-ce penser ? J'ai trouvé : c'est la pensée ! Elle seule ne peut être séparée de moi. Je suis, j'existe, c'est certain !"

Premièrement, il ne dit pas "cogito ergo sum" "je pense donc j'existe", mais "ego sum, ego existo" "je suis, j'existe". Il n'y a pas de "ergo" "donc". Ainsi, cela n'est pas un raisonnement : c'est une évidence. C'est l'individu qui se réalise comme conscience, plus immédiate que la chose la plus immédiate. En outre, "cogitato" c'est la "pensée", c'est-à-dire la faculté de "peser", de réfléchir : c'est la conscience.

Descartes n'est pas un imbécile. Fénelon, intellectuel rigoureux, mais aussi mystique accompli, l'avait bien vu.

Enfin, notons que ce mot de "cogitare" "penser" correspond au sanskrit "vimarsha" avec une remarquable exactitude. "Vimarsha" désigne en effet l'acte de penser, de juger, d'évaluer, d'apprécier, etc.

Or, c'est ce mot qui a été choisi par Utpaladeva, le grand philosophe du Tantra, pour décrire Shakti, inspiré en cela par l'emploi de ce terme dans les enseignements de la tradition de Kâlî. 

Les traducteurs du Tantra ont toujours affirmé que ce mot était intraduisible. Ils l'ont donc rendu par des paraphrases : "prise de conscience", "ressaisissement infini", "réalisation de soi". 

Mais cet embarras affiché n'est-il pas du au rejet de l'intellect et de la pensée qui caractérise les mentalités contemporaines ? 

Car enfin, "vimarsha" signifie simplement "pensée". C'est ce que les dictionnaires nous apprennent. Et ce que font le Tantra et Utpaladeva er Abhinavagupta, c'est seulement d'approfondir ce que signifie "penser". Shiva est "Apparaître", Shakti est "Pensée". Tout est Apparaître et Pensée, tout est engendré par cette relation.

Donc, je propose que l'on cesse de se moquer de Descartes - ce qui ne fait que nous ridiculiser - et que l'on commence à traduire "vimarsha" par "pensée", ce qui est la juste traduction. 

Ainsi commencerons-nous à mieux penser le Tantra. Ce qui ne serait peut-être pas de trop, à une époque où, pour la première fois dans l'Histoire de l'humanité, l'intelligence semble régresser.

samedi 30 décembre 2023

Quelle connaissance est libératrice ?


D'ordinaire, la connaissance est considérée comme libératrice. Mais Shiva dit que "la connaissance est le lien.

Alors qu'en est-il ? Lien ou libération ? 

La connaissance incomplète est un lien.

La connaissance complète est libération.

Mais qu'est-ce que la connaissance complète ?

C'est la connaissance complète de l'expérience, c'est-à-dire de la conscience.

Mais qu'est-ce que la connaissance complète de l'expérience ?

C'est la connaissance complète du cycle de la conscience. Ce qui est dit dans le Tantra de la pratique du yoga :

utpattisthitisaṃhārān ye na jānanti yoginaḥ /
na muktāste tadajñānabandhanaikādhivāsitāḥ // (cité dans Tantrâloka, 6, 59)

"Les yogis qui ne connaissent pas

les (cycles de) l'éclosion, de l'existence et de la résorption

ne sont pas libérés : ils baignent entièrement

dans le lien qu'est cette connaissance incomplète."

La voie royale de l'éveil libérateur est donc la voie de l'observation attentive des cycles de la conscience, c'est-à-dire de l'expérience. Tant que je ne connais pas pleinement la source des pensées, sensations et autres cognitions, je suis aliéné. Dès que je la reconnais, je deviens "maître de la roue".

jeudi 7 décembre 2023

L'œil qui ne voit pas



La conscience.
La plus parfaite évidence.
Le mystère le plus insondable.

Je voudrais partager avec vous que cet enseignement existe aussi dans notre tradition, occidentale. Non seulement en Orient.

Voici des sources.

D'abord, un extrait d'un enseignement d'Augustin d'Hippone (430) :

"Puisque la lumière fait voir tous les autres êtres 
qui se voient à la faveur de ses rayons, 
aura-t-elle elle-même besoin d'un secours étranger pour se faire voir ? 
La lumière fait apercevoir les objets étrangers, et du même coup, 
elle se fait apercevoir elle-même. 
Tout ce que nous comprenons, 
nous le comprenons au moyen de notre intelligence ; 
et notre intelligence, comment en avons-nous la connaissance, 
sinon par elle-même ? 
En est-il de même de nos yeux, 
et se font-ils voir en même temps qu'ils montrent les objets environnants ? 
Non, car si l'homme aperçoit les autres avec ses yeux, 
il ne les aperçoit pas eux-mêmes. 
Les yeux de notre corps voient autour d'eux, mais ils ne se voient pas : quant à notre intelligence, elle comprend
ce qui n'est pas elle, et elle se comprend elle-même." (Sur l'Evangile selon Jean, traité 47, 3)

Voilà le paradoxe étonnant : 
la conscience ("l'intelligence") est la lumière qui rend tout visible ; 
et pourtant, je ne la vois pas ! Je ne vois pas ma vision. 
Plus encore : Cette lumière n'a pas besoin de lumière pour être illuminée, 
car elle s'illumine elle-même en illuminant ce qui l'entoure. 
Il en va de même pour la conscience : 
En manifestant les choses, elle SE manifeste. 
Elle n'a donc pas besoin d'une autre conscience pour se réaliser, se connaître. 
Et pourtant, je ne la réalise pas ! 
Je ne prend pas conscience que je suis, qui est tout, 
hors de laquelle il n'est rien, 
alors même que je ne pourrait prendre conscience de rien sans conscience.

Voici donc deux principes d'éveil qui sont au cœur du Tantra non-dualiste et que l'on retrouve ici, en plein cœur de la tradition occidentale : 1) La conscience n'est pas connaissable à la manière d'un objet ; 2) La conscience n'a pas besoin d'autre chose pour se connaître.

Mais alors, pourquoi ne se connait-elle pas ? Pourquoi ne suis-je pas "éveillé" ? Parce qu'à force d'être omniprésente, elle est comme invisible. Comme l'espace, partout et, donc, nulle part. Transparente, elle présente les choses en s'absentant. Tournée vers les choses, elle s'oublie.

Second extrait, d'Hugues de Saint-Victor (1141) :

"L'œil voit tout sans  se voir lui-même, 
et cette lumière qui nous fait apercevoir tout le reste 
ne nous permet pas de voir le visage même 
où se trouve la lumière de nos yeux.
C'est pas des indices extérieurs 
que les hommes apprennent à connaître leur visage, 
et leur physionomie leur est connue le plus souvent par l'ouïe que par la vue, 
à moins que tu n'apporte un miroir d'un autre genre, 
où je puisse connaître et aimer le visage de mon cœur. 
Comme s'il n'était pas très juste de traiter de fou celui qui, 
pour nourrir son amour, 
regarderait sans cesse dans le miroir le reflet de son visage." (Les Arrhes de l'amour)

Ici, la conscience (le "visage") est si proche, 
que je dois passer un par détour : le miroir. 
Ou bien la parole d'autrui. 
Cette parole, c'est l'enseignement spirituel, miroir de notre vrai visage. 
Ce miroir, c'est aussi la nature. 
Quand je contemple le cosmos, 
je me vois moi-même, 
j'aperçois "comme en un miroir" la Source de toutes choses, 
au-delà de toutes choses, 
mais pas encore "face à face".
Notez aussi l'allusion à Narcisse :
était-il amoureux du reflet, ou du miroir ?

Dernier extrait de Bonaventure de Bagnoregio (1274), à propos de l'Être pur :

"Quel étrange aveuglement pour notre esprit 
de ne point apercevoir
ce qu'il voit en premier, 
et sans lequel rien ne peut être connu.
Mais c'est comme notre œil, concentré sur diverses couleurs : 
il ne voit pas la lumière qui les rend visibles. 
Ou s'il la voit,
il ne la remarque pas. 
Il en est de même pour l’œil de notre âme :
concentrée sur les choses particulières et générales, 
il ne remarque pas l'être qui est au-delà de toutes les catégories,
alors que c'est l'être qui se manifeste en premier dans l'âme,
et que c'est grâce à lui qu'il voit le reste.
Ainsi la formule se vérifie pleinement : 
'semblable à l’œil du hibou aveuglé 
par la lumière, l'œil de notre âme est ébloui par trop d'évidence'.
Habitué aux fantômes du sensible, dès qu'il regarde la lumière de l'Être souverain,
il lui semble ne plus rien voir.
Il ne comprend pas que cette obscurité suprême 
opère l'illumination de notre esprit.
Ainsi l'œil du corps en face de la pure lumière a l'impression
de ne rein voir." (Itinéraire de l'esprit vers Dieu, 5, 4, trad. Duméry modifiée)."

"Ebloui par trop d'évidence"... tout est dit. Où tout ce qui peut l'être.
Dans ces extraits toute l'évidence et tout le mystère sont indiqués, de ce que l'Inde nomme "conscience" ou "soi-même".

Je note au passage que notre premier auteur, Augustin, réfute dans son traité Du Maître l'idée que l'on puisse faire connaître en pointant du doigt. Selon lui, chacun de nous a déjà un "doigt" intérieur pointé vers la Vérité (le Maître, le Logos). Et c'est cela qui rend possible l'intelligence. Or, en Inde, Bhartrihari et Abhinavagupta défendent une idée très semblable. Là encore, affinité, voire parenté de l'Inde et de l'Europe.

Ainsi, de même que la conscience croit avoir besoin d'une autre conscience (un maître ou un "gourou") pour se connaître, de même nous croyons avoir besoin de l'Inde, et autres idoles, pour nous connaître, alors que cette même conscience est bien présente, ici, en Occident, de même que la conscience est omniprésente. 

Or, voici venu le temps du retour.

vendredi 10 novembre 2023

"Il n'y a personne"


"Il n'y a personne" 

ici

qui parle, pense, agit.

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A première vue, ces phrases sont absurdes, car elles sont énoncées par des personnes. Quand une personne dit, "il n'y a personne", c'est bien que cette personne est là. Si personne ne parle, rien n'est dit, personne ne peut dire "il n'y a personne".

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Quand je constate cette absurdité, je vais spontanément songer à interpréter ces phrases, car je pars du principe que ce que disent les personnes a du sens. J'essaie donc de penser à des contextes dans lesquels ces énoncés apparemment absurdes, font sens.

Quelles sont les interprétations possibles ?

1) Le matérialisme : "il n'y a personne" car la conscience et le Moi sont des illusions engendrées par le cerveau.

2) Le Sâmkhya : "il n'y a personne" car je suis une pure conscience impersonnel, sans aucun contenu personnel, ni mémoire, ni pensée, ni imagination. Chacun de nous est un atome de pure conscience, identique en nature (pure conscience) et distinct seulement par le nombre, comme des exemplaires d'un modèle identique. Dans ce cas, la personne est matérielle. Le mental et le corps sont matériels. Mais le mental est fait d'une matière si subtile qu'elle en vient à se confondre avec la pure conscience que je suis vraiment, un peu comme une boule de cristal qui se confond avec le ciel, en raison de sa transparence.

3) Le Vedânta : "il n'y a personne", car il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Il n'y a pas de personnes, mais il n'y a pas de monde non plus. Il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Le "il n'y a personne" serait donc une affirmation incomplète de la vérité selon le Vedânta.

4) Le bouddhisme : "il n'y a personne" car la personne n'est pas ce qu'elle semble être. En réalité, la personne est un flux de cognitions. Il n'y a aucune identité, aucune unité réelle. Tout est fictif.

5) Le Tantra non-dualiste : "il n'y a personne" car je ne suis pas QUE ma personne. Je suis la conscience non-contractée, le Moi universel, qui se manifeste librement en tant que personne.

6) Le stoïcisme : "il n'y a personne" est une invitation à élargir son Moi au-delà des limites de ma personne, jusqu'à inclure tous les êtres raisonnables (dont les humains) et, finalement, le cosmos.

7) Le platonisme : "il n'y a personne" signifie que l'âme que je suis n'a ni forme, ni couleur, qu'elle n'est pas matérielle, ni dans l'espace ni dans le temps. Je dois me détacher du corps et du monde sensible.

8) La mystique chrétienne : "il n'y a personne" exprime le fait que mon âme, ma volonté, mon cœur, sont appelés à s'abandonner à l'action intérieure divine. "Je ne suis rien, Dieu est tout". 

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On remarquera que, plus on descend, plus l'expression "il n'y a personne" doit subir une interprétation éloignée de sa forme littérale. Cependant, il est important de noter que cette expression peut s'interpréter dans un sens cohérent, si on la prend comme une vérité incomplète ou s'insérant dans un contexte qui lui donne sa cohérence, ou comme une expression exagérée d'un sentiment intérieur. 

D'un autre côté, il est aussi important de noter que

a) presque n'importe quelle expression peut s'interpréter de manière charitable, avec un peu d'imagination et d'habileté avec les mots.

b) il est permis de douter que ceux qui emploient cette expression poussent à ce point leur réflexion. Il n'est pas interdit de supposer qu'il s'agit davantage d'un slogan répété pour ses effets sur un public inexpérimenté.

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Donc il est raisonnable de penser que ces phrases sont employées sans y penser.

vendredi 13 octobre 2023

Du cosmos au Soi, du Soi au cosmos



"Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux".

Le célèbre précepte semble dire que la clé de la connaissance du monde est la connaissance de soi. Le chemin de la sagesse, le désir de savoir, la philosophie, va ainsi du sujet à l'objet. Ce chemin prend à contresens notre tendance à l'extraversion. La voie de la divinisation consiste à retourner son regard, car la source est en soi, non au dehors. A partir de ce dedans absolu reconnu au centre de soi, le philosophe parcoure à nouveau le chemin qui mène vers l'extérieur, mais à partir de la source divine cette fois. Il s'agirait donc de revenir à la Source en soi, pour ensuite faire l'expérience de toutes les étapes qui mènent à la manifestation du monde. 

Autrement dit, ce précepte a un sens, parce que la conscience crée le monde. Contrairement à la croyance commune, la conscience n'est pas engendrée par le monde, mais c'est bien l'univers qui est enraciné dans le centre de soi, comme les rayons d'un cercle se rejoignent en un seul et même centre.

Cependant, cet idéal n'est pas le seul. En parallèle à lui, en effet, nous trouvons la maxime inverse : "connais le monde et les dieux, et tu te connaîtras toi-même". C'est-à-dire : contemple l'ordre universel et tu comprendras quelle est ta juste place. Et tu t'y tiendras, et tu l'aimeras ou, à défaut, tu la supporteras. S'exerce à contempler l'infini du temps, revient à relativiser nos soucis, nos passions, nos obsessions, car tout cela n'est qu'un point infime au prix de l'immensité cosmique. D'une conscience égocentrée à la conscience cosmique, le mouvement est contraire à celui du précepte de Delphes. Pourtant, il est autant, voire plus, attesté. Selon Pierre Hadot, cette contemplation du cosmos est même l'essence de la sagesse antique.

En tous les cas, il est frappant de voir que l'important, dans ces deux mouvements inverses, vers l'intérieur et vers l'extérieur, est d'aller jusqu'au bout. Si je vais vers l'intérieur, mais sans aller au bout, je reste dans le psychisme et l'égocentrisme. Si je vais vers l'extérieur, mais sans aller au bout, je reste dans le monde des soucis immédiats, dans mon environnement, sans "sortir de mon trou" comme dit Kant.

Dans tous les cas donc, il importe d'aller au-delà des limites habituelles : limites intérieures de l'âme, limites extérieures du paysage familier, pour tendre vers l'un central et vers l'un qui englobe tout. Du reste, n'est-ce pas là aussi le sens de la parole "tu es cela" ou "tu es ainsi" (tat tvam asi) de l'Upanishad indienne ? La vérité de l'objet est la vérité du sujet. "La voie lactée au-dessus de moi, la conscience morale en moi". Dès lors, spiritualité (subjective) et science (objective) ne s'opposent plus. Parties en directions opposées, elles se rejoignent à l'infini. Voilà pourquoi la contemplation du cosmos est aussi un exercice spirituel, une pratique d'émancipation. En portant mon regard vers ce qui est plus vaste que moi, je m'affranchis, au moins provisoirement, des limites de mon moi habituel mais réducteur. L'essentiel est d'aller à l'infini. Les portes sont grandes ouvertes. 

Un exemple :



jeudi 14 septembre 2023

Conscience sans libre-arbitre ?



On pourrait être tenté de dire : "Il n'y a que conscience, sans personne qui agit", c'est-à-dire qu'il n'y a que l'océan, pas de vagues. Il n'y a qu'un seul mouvement total, pas de parties (ce qui, déjà, sonne bizarrement). Les individus et leur libre-arbitre n'existent pas. Il semblent présent tant qu'ils ne sont pas examinés avec attention, tels des fantômes. 

Mais cette opinion me semble contradictoire. 

Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de conscience sans liberté. En effet, l'essence de la conscience même est liberté, pour autant qu'être conscient, c'est être indépendant, doué du pouvoir d'agir, de se mouvoir par soi, sans cause antérieure autre que soi. Autrement dit, si je suis un être conscient, alors nécessairement je peux commencer absolument des chaînes de causes et d'effet. Cela n'a pas besoin de preuve, puisque chacun en fait l'épreuve. Ou plutôt, la preuve de la liberté est dans l'expérience immédiate de cette liberté. De fait, il en va de la liberté comme de la conscience : elles sont des pouvoirs de fait qui ne peuvent ni être prouvés, ni être réfutés, car de même que, pour nier être conscient, il faut être conscient, pour nier la liberté, il faut être libre. Nier la liberté, c'est donc encore l'affirmer. 

Or, la situation est identique à l'échelle individuelle : je suis conscient. Certes, mon pouvoir de conscience est limité ; néanmoins, je suis doué de libre-arbitre. C'est un pouvoir de liberté limité dans son objet (le choix), mais c'est quand même de la liberté. Et encore, ces limites sont à interroger. Car ma liberté est "limitée" en ce sens que je ne peux faire tout ce que "je veux". Mais je dispose bien d'un pouvoir de choisir que rien ni personne ne peuvent m'ôter. Et ce pouvoir de choisir, que l'on appelle aussi "libre-arbitre", est de la sorte infini en son genre. Certes je ne peux choisir de voler par ma simple volonté, c'est-à-dire de soustraire ce corps aux lois de la nature. Mais je peux choisir d'accepter ou non ce fait. Et, même si je ne peux choisir mes représentations, mes goûts, mes penchants, etc., je reste libre de leur dire "oui" ou "non". Je ne choisi pas d'avoir soif. Mais je peux choisir de dire "non" à cette soif. Cela peut paraître peu, mais c'est un pouvoir invincible. Il en va de même pour ma conscience. Même si j'ai conscience de peu, cela n'est pas "un peu" de conscience.

De plus, cette conscience individuelle et ce libre-arbitre ne vont jamais l'un sans l'autre. Que l'on y songe en effet : Pouvons-nous imaginer une conscience qui serait entièrement privée de liberté ? Serait-ce encore une conscience ? Inversement, faisons-nous jamais l'expérience d'un choix qui soit totalement privé de toute conscience ? - Non, de fait. Et de ce fait, nous sentons intuitivement que conscience et liberté sont, au fond, deux mots qui pointent la même vérité. Conscience et liberté sont deux faces d'une même réalité.

Par conséquent, nier la liberté, c'est nier la conscience. Et donc, nier la liberté ou le libre-arbitre, c'est affirmer, sans toutefois le dire explicitement, qu'il n'y a qu'un enchaînement de causes et d'effets sans début ni fin absolus. Autrement dit, il n'y a que matière et énergie. En d'autres termes, il est impossible de nier le libre-arbitre sans être matérialiste. Affirmer qu'"il n'y a personne" et que le libre-arbitre n'est jamais qu'une illusion, cela revient à défendre le matérialisme : il n'y a que des choses agissant sur des choses, sans liberté ni conscience.

Pour ma part, je tiens que liberté, conscience et, même, désir, sont inséparables. Pas moyen de nier l'un sans nier les autres. Quant à la "personne", elle ne désigne rien d'autre qu'une hypostase, c'est-à-dire une (libre) contraction de la liberté, une auto-limitation qui est aussi un désir et un acte de conscience.

Donc il n'y a pas de conscience sans libre-arbitre, et nier le libre-arbitre revient à nier la conscience. Donc l'opinion mentionnée plus haut se contredit en effet elle-même.

lundi 3 juillet 2023

"Je suis"

 Selon Louis Lavelle, la source de tout est l'acte d'être. Nous le ressentons en nous par la "participation", quand le libre-arbitre, inséparable de la conscience, s'aligne sur l'acte d'être, ou à l'Être.

A la fois, je reçois l'être (je ne suis pas la source de "mon" être) et, en même temps, j'ai le choix de participer ou non à l'Être. Je peux ignorer la source, prétendre être moi-même la source, ou tenter de me retourner contre elle.


La participation se manifeste d'abord dans le pouvoir de dire "je suis", à l'image de celui qui dit "je suis celui qui est".

Dans De l'acte, il explique :

La participation "est un accès dans l'être dont la révélation est toujours donnée et toujours nouvelle ; elle ne cesse de m'émerveiller et remplit ma conscience d'une émotion qui ne se flétrit jamais. Et c'est en disant : "Je suis celui qui est" que Dieu nous défend le mieux contre le panthéisme parce qu'il ne peut s'offrir en participation que par le pouvoir qu'il donne à tous les êtres qu'il appelle à l'existence d'y pénétrer en disant eux-mêmes : "Je suis"." (éd. Aubier, p. 338)

L'Être est toujours donné et nouveau. Et, dans la mesure où j'y participe, je reçois et je suis fait à l'image et ressemblance de l'Être. L'acte d'être, à mon échelle, est l'affirmation "Je suis", l'acte d'être individuel.

Lavelle soutient que cette participation, ce "Je suis", est personnel. Sa possibilité est donnée par l'Être, mais la participation est une libre décision de l'individu. Il y a un "intervalle" entre moi et ma source. Cette intervalle, c'est la liberté individuelle, ce que l'on nomme "libre-arbitre".

Cette liberté est inséparable de notre conscience. Est-il possible de concevoir une conscience qui ne serait pas libre ? Je ne le pense pas. S'il y a une conscience individuelle, il y a un arbitre individuel.

là est le fondement d'un chemin personnel vers l'absolu. 


lundi 29 mai 2023

La liberté d'être autre



L'Être n'est pas seulement

"Cela Qui Est".

L'Être est liberté, libre d'être 

ceci ou cela, 

libre de le nier aussi,

libre d'en réaliser la synthèse,

et libre enfin d'aller au-delà encore,

vers l'Inexplicable, anâkhya.

Abhinava dit :

asthāsyad ekarūpeṇa vapuṣā cen maheśvaraḥ // 3, 100

maheśvaratvaṃ saṃvittvaṃ tad atyakṣyad ghaṭādivat /

 "Si le Grand Seigneur avait un corps 

d'une (seule) forme,

il nierait sa souveraineté et sa conscience,

(car il serait alors) comme un vase (inerte et fixe)."

Une chose est confinée en elle-même. Définie, située. Elle est ce qu'elle est, et rien d'autre.

La conscience n'est pas ainsi délimitée. Elle est ceci, et cela aussi,

et la négation des deux, et leur synthèse. 

La conscience est "conscience de", tout en étant toujours "au-delà de". 

Elle n'est pas "être", car elle est au-delà de tout ce qui est.

Elle n'est pas "non être", car elle se manifeste clairement d'instant en instant.

Elle est tout et son contraire : liberté sauvage.

Formation Tantra 2023-2024 :

https://david-dubois.com/enseignement/

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