"La philosophie doit modifier quelque chose dans l'homme intérieur. Il ne suffit pas de combiner des concepts, il faut encore changer d'âme."
Gustave Thibon
Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
"La philosophie doit modifier quelque chose dans l'homme intérieur. Il ne suffit pas de combiner des concepts, il faut encore changer d'âme."
Gustave Thibon
L'idéalisme, c'est la théorie selon laquelle "tout est conscience". Avec des variantes mais, en gros, c'est cela. Attention, il ne s'agit du tout pas de l'idéalisme au sens moral !
Il existe plusieurs théories idéalistes en Inde comme en Europe.
Voici une vidéo qui, en anglais (mais avec des sous-titres à activer), explique très clairement l'élan idéaliste qui a animé l'Angleterre des années 1880 à 1920. C'est passionnant car on constate que, toujours et partout, le même scénario se répète : un élan idéaliste, "tout est conscience", contre lequel s'oppose puissamment un courant réductionniste "il n'y a que les pensées et les perceptions, aucune conscience en plus".
Ceci est tout à fait fascinant, car ceci se retrouve en Inde : l'idéalisme brahmanique contre le réductionnisme bouddhiste de Dharmakîrti et ses disciples. Puis la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la philosophie indienne idéaliste la plus aboutie.
En Occident, on a de même l'idéalisme platonicien face au nominalisme, puis l'idéalisme anglais face à logicisme de Russel et de Wittgenstein, ce dernier étant proche d'un certain esprit zen.
Ces parallélismes confirment qu'il existe des réponses universelles face à des questions universelles.
J'entends souvent dire que tel discours est vrai, mais qu'il est seulement "intellectuel". La philosophie, de même, serait seulement "intellectuelle". On parle aussi de compréhension "intellectuelle".
Dans ces exemples, "intellectuel" est synonyme de "superficiel". On dit encore que "ce ne sont que des mots", pour dire (encore des mots !) que ces mots sont impuissants à produire en l'âme quelque changement réel, profond et durable.
Mais
1) Ce genre de cliché est lui-même fait de mots et il est donc lui aussi "juste intellectuel". S'il est vrai, il est donc lui aussi superficiel et stérile - s'il est vrai. Et l'on rencontre plusieurs autres slogans qui souffrent du même défaut (ils sont faux s'ils sont vrais) :"C'est un jugement", "c'est le mental", ainsi que leurs variantes.
2) Que "intellectuel" soit "superficiel", cela est un jugement qui manque de sincérité. On le voit à un fait très simple : si, vraiment, la réflexion philosophique et le débat intellectuel étaient "superficiels", "seulement des mots" et incapables de produire un effet réel, alors ceux qui soutiennent cette opinion devraient se comporter en conséquence. Je veux dire que, si les mots et les idées sont sans importance réelle, alors ils devraient rester calmes en tout échange. Il en va comme ceux qui disent que tout est un rêve et qu'ils sont éveillés à cette vérité. Si vraiment je suis en train de rêver et que je le sais, alors je dois me comporter en conséquence ; en gros, avec équanimité.
Or, je constate que les mêmes gens qui affirment que "ce ne sont que des mots" réagissent fortement aux mots, aux idées. Ils ne restent pas sereins face à certaines idées qui pourtant ne sont "que des concepts"". Ils s'emportent ou se laissent emporter par la feu des mots, comme s'ils y croyaient ou plutôt, comme si les mots étaient loin d'être superficiels, comme s'ils avaient un réel pouvoir sur le réel. Comme si les mots étaient vrais. Et de fait, je suis d'accord avec leurs réactions, je pense qu'il y a des idées graves, puissantes et sérieuses. Des idées qui tuent, qui bouleversent, qui changent des vies...
La réflexion philosophique est donc une PRATIQUE qui engage tout l'être. Débattre, discuter, penser seul ou en groupe, cela n'est pas anodin. C'est une pratique. La philosophie est une pratique de transformation de soi. Penser, c'est se transformer en transformant sa vision du monde.
Pratiquer la philosophie est difficile. Cela demande de prendre du recul par rapport à nos opinions sans pour cela tomber dans le scepticisme. Il faut exercer l'écoute, l'ouverture d'esprit, la curiosité, l'analyse, la maîtrise de soi, la mémoire, la concentration, la patience, l'humilité. La philosophie est une pratique physique qui enseigne, a minima, la maîtrise de soi.
Si vraiment la philosophie était une pratique superficielle, les gens devraient pouvoir débattre sans jamais s'émouvoir. Or, on constate qu'il n'en est rien. Pourquoi ? Parce la pensée est un vrai pouvoir. Bien sûr, on devrait, par la pratique justement, apprendre peu à peu à prendre du recul. Mais cela demande de la pratique. Un exercice quotidien.
La prochaine fois que vous avec le réflexe d'employer l'adjectif "intellectuel" dans le sens péjoratif de "superficiel", observez comme des mots qui ne sont "que des mots" peuvent facilement vous toucher au plus profond. Et réfléchissez. La pensée est-elle vraiment si superficielle ? Et si la pensée est toujours superficielle, alors cette pensée même est superficielle.
Dès lors, n'est-il pas plus judicieux de pratiquer l'art de penser ? Sans le dénigrer, sans l'idolâtrer. Mais en s'exerçant avec patience et jusqu'à la fin de notre vie, humblement, chaque jour un peu ?
La non-dualité est assez populaire. Cependant, la plupart des gens croient que toutes les traditions ou les philosophies non-dualistes disent la même chose.
De fait, elles ont des points communs. Mais elles portent aussi des différences, voire des divergences, qu'il est temps de commencer à discerner. Le moment des découvertes est passé, et avec lui, le temps des approximations.
Par exemple : Quelle est la différence entre le non-dualisme du Tantra et celui du Vedânta ?
Allons à l'essentiel :
Pour le Tantra, la conscience EST activité (kriyâ).
Pour le Vedânta, la conscience est inactive (nishkriyâ).
En outre, il est vrai que ces deux philosophies emploient ces deux termes. Mais elles ne les mettent pas au même rang.
Le Tantra affirme parfois que la conscience est inactive. Mais c'est une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est activité.
Le Vedânta affirme parfois que la conscience est activité, c'est-à-dire qu'elle est toute-puissante (sarvakartâ). Mais c'est là une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est inactive.
Ainsi, si l'on écoutait ces deux enseignements sans prêter attention, on pourrait croire qu'ils disent la même chose, un peu différemment. Mais si on les écoute avec respect, et non pas dans un esprit désinvolte pour qui, la nuit, toutes les vaches sont noires, alors on ne peut qu'admettre qu'ils sont décidément, sciemment et délibérément différents. Voilà pourquoi ces traditions se sont critiquées mutuellement. Ces philosophes ne se sont pas regardés avec des yeux de poisson en débitant des mièvreries dans je ne sais quel prétendu paradis de la "conscientisation" béate.
Et je pourrais, ou devrais, préciser les autres non-dualismes. Chacun est comme une personne. Ces personnes ont en commun les traits de l'espèce humaine. Mais elles se distinguent par leur individualité. Ce qui n'empêche pas d'être poli, mais sans tomber dans cette obséquiosité si veule qui afflige les milieux spirituels mondialisés.
Quoi qu'il en soit, le point spécial du Tantra est de tenir que l'absolu est acte, et non pas un simple fond indifférent à ce qu'il fonde.
Selon les sophistes postmodernes, on ne peut comparer les cultures, car une culture est un point de vue, fait de mots idiosyncratiques. Il n'y a rien de commun entre ces cultures, ces discours. Chaque culture est unique.
Il est donc impossible de les comparer. Un dialogue entre les cultures est impossible, en l'absence d'une langue commune.
Il est finalement impossible de se comprendre individuellement. Tout dialogue est vain, car il n'existe aucune loi universelle, aucune valeur commune, pas de mesure qui transcenderait les points de vue. Donc il n'y a pas de réalité objective, pas de vérité.
Si l'on suit jusqu'à son terme cette ligne de pensée, chacun est une culture, enfermée en elle-même. Le confinement n'est que l'aboutissement logique de ce cancer de l'esprit.
Et même, chaque instant est singulier, incomparable avec les autres. Je ne peux même pas me comprendre moi-même, ni comparer une expérience présente à une expérience passée. D'où ce trait de génie de la spiritualité contemporaine : "Il ne faut pas juger".
Tout est indicible. On ne s'étonnera donc pas que le langage connaisse un effondrement sans précédent.
Cela ne tient pas la route, en plus d'être destructeur.
Car 1) Si l'on ne peut pas se comprendre, on ne peut même pas comprendre que l'on ne se comprend pas. Or, le postmodernisme affirme que l'on ne peut pas se comprendre. Affirmation qui se réfute elle-même, comme "tout est faux", "tout est relatif", etc.
Et 2) il existe de fait des vérités universelles, des questions, des réponses et des arguments analogues dans des cultures éloignées dans le temps et dans l'espace.
Exemple :
Il y a une analogie frappante entre le verset 3 des Stances pour la Pleine Conscience (Sâmkhya-kârikâ, Inde, vers 400), et ce que dit Scot Erigène (vers 850, royaume franc) :
La kârikâ 3 des Sâmkhya-kârikâ affirme qu'il existe quatre entités dans le réel :
1) Ce qui n'est pas créé mais créateur = la Nature
2) Ce qui est à la fois créé et créateur = les parties subtiles de la Nature, l'intellect, etc.
3) Ce qui est seulement créé : les cinq sens, les cinq organes d'action, les dix éléments, subtils et grossiers.
4) Ce qui n'est ni créé, ni créateur = Les pures consciences individuelles
Le livre De la Nature de Scot Erigène affirme de même qu'il existe quatre entités dans le réel :
1) Ce qui n'est pas crée et qui crée : Dieu
2) Ce qui est créé et qui crée : le Monde Intelligible
3) Ce qui est créé et ne crée pas : L'Homme (ou la matière ?)
4) Ce qui n'est pas créé et ne créé pas : Dieu comme fin ultime ou la Déité.
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Il y a donc des analogies frappantes. Le postmodernisme est donc faux.
Connaissance et amour sont apparemment incompatibles : c'est un des problèmes les plus graves de la condition humaine. L'amour, l'affect, le ressenti, la poésie semblent si différents de la connaissance, de la pensée, de la logique ! Cette dernière rend lucide au prix d'un assèchement du cœur ; la première l'assouplit, mais au prix d'un terrible aveuglement.
Toutefois, est-ce si vrai ?
Utpaladeva nous assure qu'il n'en est rien :
Le professeur François Chenet nous a quitté hier, mercredi 28 octobre 2020.
Il me laisse des souvenirs : un homme original, à l'écart des modes et de la bien-pensance. Je l'avais choisi comme directeur de thèse. Et pourtant, il m'était apparu d'abord comme l'un de ces "réacs" que Boboland se fait une religion de conspuer, si possible par le silence. Mais j'ai découvert, au fil des années, des cours magistraux et des lectures, un esprit libre. Nostalgique d'un autre âge, féru de culture germanique, il était avant tout amoureux des sagesses non-dualistes. Professeur de l'Université, il était conscient des limites du milieu. Passeur, il savait les impasses d'une vulgarisation adressée à des "microcéphales analphabètes", selon l'une de ces formules dont il était pourvoyeur. En un sens, il était à l'opposé de mon éducation. Moi qui ne jurais que par l'Orient, il m'a appris à revenir en Occident, à redécouvrir ce platonisme qui est, n'en déplaise aux amnésiques, notre héritage.
Il n'était certes pas d'un abord facile. Il aimait passer du coq à l'âne, de Shankara à Novalis, sans transition, comme si tous étaient membres d'une même nation profonde. Amateur de traductions sanskrites, il était averti des limites du culte logomaniaque et des délires où peut mener une certaine philologie. Sa thèse, sur les puissances créatrices de l'esprit, est son chef-d'œuvre, où il avait rassemblé sa pensée. Certes conservateur, il était pourtant le champion, en France, de la philosophie comparée. Il enseignait, à la Sorbonne, aussi bien Nâgârjuna, que Kant ou Spinoza. D'une famille à l'autre il passait sans le moindre malaise, parlant d'un même ton, sûr et rapide, à propos des origines upanishadiques, et aussi bien des apories métaphysiques du commencement.
Discret, il n'hésitait pas à dire ce qu'il pensait - sa passion de l'Inde, son admiration pour certains de ces gourous, son intérêt pour l'astrologie ou pour un certain occultisme un peu désuet. Sa soif de lecture n'avait d'égale que sa puissance de travail, immense quand elle était nourrie par le pressentiment d'approcher une vérité. Tout le concernait, y-compris les derniers écrits d'Onfray, même si le centre de son existence était la philosophie non-dualiste. Il était ouvert à toutes les problématiques, d'Orient et d'Occident, alors même qu'il était convaincu que l'essentiel gît encore à l'Orient. Cependant, c'était bien un seul et même soleil qui, à ses yeux spirituels, dessinait un seul cercle de son levant à son couchant.
Voici un extrait de la conclusion de son maître-livre, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yoga-vâsistha, "Le monde est dans l'âme", à propos de l'originalité de ce "Mille-et-une-nuits" non-dualiste :
"L'originalité de la doctrine du Yoga-Vâsistha se laisse apprécier à plein. Si cette doctrine pose que la Conscience conditionnée par l'opération de la nescience est l'agent d'innombrables créations, tout se passe néanmoins comme si la vérité n'était plus ici l'opposé de l'erreur : tout se passe désormais comme si la vérité et l'erreur convergeaient toutes deux toutes deux dans le Jeu de l'Illusion où l'Absolu se joue dans ses formes innombrables, c'est-à-dire joue sa propre réalité sous une infinité de degrés : n'est-il pas vrai, selon Novalis, que "Le plus grand magicien serait celui qui pourrait s'enchanter soi-même en même temps, de telle sorte que ses propres enchantements lui apparussent comme des phénomènes étrangers, agissant de leur propre force. Cela ne pourrait-il pas être le cas pour nous ?" En sorte que, selon cette perspective, qui rejoint assurément celles du shâktisme et du Shivaïsme du Cachemire, le jeu de l'illusion, loin de se borner à parasiter le Réel, consacrerait cette fécondité créatrice des formes vivantes, par quoi l'effervescence créatrice (spanda) de l'Absolu s'épanche, en sa générosité même, au travers de tout l'éventail des formes possibles, donnant à la manifestation sa variété chatoyante, son lustre, son relief." (pp. 624-625)

