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dimanche 26 mai 2024

L'amour de la sagesse

 "La philosophie doit modifier quelque chose dans l'homme intérieur. Il ne suffit pas de combiner des concepts, il faut encore changer d'âme."

Gustave Thibon



jeudi 24 novembre 2022

Morts et renaissances de l'idéalisme

 L'idéalisme, c'est la théorie selon laquelle "tout est conscience". Avec des variantes mais, en gros, c'est cela. Attention, il ne s'agit du tout pas de l'idéalisme au sens moral !


Il y a eu plusieurs femmes pour défendre le point de vue idéaliste. L'une d'elles est Anne Conway, anglaise elle aussi, mais au XVIIIè siècle.

Il existe plusieurs théories idéalistes en Inde comme en Europe.

Voici une vidéo qui, en anglais (mais avec des sous-titres à activer), explique très clairement l'élan idéaliste qui a animé l'Angleterre des années 1880 à 1920. C'est passionnant car on constate que, toujours et partout, le même scénario se répète : un élan idéaliste, "tout est conscience", contre lequel s'oppose puissamment un courant réductionniste "il n'y a que les pensées et les perceptions, aucune conscience en plus". 

Ceci est tout à fait fascinant, car ceci se retrouve en Inde : l'idéalisme brahmanique contre le réductionnisme bouddhiste de Dharmakîrti et ses disciples. Puis la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la philosophie indienne idéaliste la plus aboutie.

En Occident, on a de même l'idéalisme platonicien face au nominalisme, puis l'idéalisme anglais face à logicisme de Russel et de Wittgenstein, ce dernier étant proche d'un certain esprit zen.

Ces parallélismes confirment qu'il existe des réponses universelles face à des questions universelles.  

mardi 6 septembre 2022

La philosophie, juste "intellectuel" ?


J'entends souvent dire que tel discours est vrai, mais qu'il est seulement "intellectuel". La philosophie, de même, serait seulement "intellectuelle". On parle aussi de compréhension "intellectuelle".

Dans ces exemples, "intellectuel" est synonyme de "superficiel". On dit encore que "ce ne sont que des mots", pour dire (encore des mots !) que ces mots sont impuissants à produire en l'âme quelque changement réel, profond et durable.

Mais 

1) Ce genre de cliché est lui-même fait de mots et il est donc lui aussi "juste intellectuel". S'il est vrai, il est donc lui aussi superficiel et stérile - s'il est vrai. Et l'on rencontre plusieurs autres slogans qui souffrent du même défaut (ils sont faux s'ils sont vrais) :"C'est un jugement", "c'est le mental", ainsi que leurs variantes.

2) Que "intellectuel" soit "superficiel", cela est un jugement qui manque de sincérité. On le voit à un fait très simple : si, vraiment, la réflexion philosophique et le débat intellectuel étaient "superficiels", "seulement des mots" et incapables de produire un effet réel, alors ceux qui soutiennent cette opinion devraient se comporter en conséquence. Je veux dire que, si les mots et les idées sont sans importance réelle, alors ils devraient rester calmes en tout échange. Il en va comme ceux qui disent que tout est un rêve et qu'ils sont éveillés à cette vérité. Si vraiment je suis en train de rêver et que je le sais, alors je dois me comporter en conséquence ; en gros, avec équanimité.

Or, je constate que les mêmes gens qui affirment que "ce ne sont que des mots" réagissent fortement aux mots, aux idées. Ils ne restent pas sereins face à certaines idées qui pourtant ne sont "que des concepts"". Ils s'emportent ou se laissent emporter par la feu des mots, comme s'ils y croyaient ou plutôt, comme si les mots étaient loin d'être superficiels, comme s'ils avaient un réel pouvoir sur le réel. Comme si les mots étaient vrais. Et de fait, je suis d'accord avec leurs réactions, je pense qu'il y a des idées graves, puissantes et sérieuses. Des idées qui tuent, qui bouleversent, qui changent des vies...

La réflexion philosophique est donc une PRATIQUE qui engage tout l'être. Débattre, discuter, penser seul ou en groupe, cela n'est pas anodin. C'est une pratique. La philosophie est une pratique de transformation de soi. Penser, c'est se transformer en transformant sa vision du monde. 

Pratiquer la philosophie est difficile. Cela demande de prendre du recul par rapport à nos opinions sans pour cela tomber dans le scepticisme. Il faut exercer l'écoute, l'ouverture d'esprit, la curiosité, l'analyse, la maîtrise de soi, la mémoire, la concentration, la patience, l'humilité. La philosophie est une pratique physique qui enseigne, a minima, la maîtrise de soi.

Si vraiment la philosophie était une pratique superficielle, les gens devraient pouvoir débattre sans jamais s'émouvoir. Or, on constate qu'il n'en est rien. Pourquoi ? Parce la pensée est un vrai pouvoir. Bien sûr, on devrait, par la pratique justement, apprendre peu à peu à prendre du recul. Mais cela demande de la pratique. Un exercice quotidien.

La prochaine fois que vous avec le réflexe d'employer l'adjectif "intellectuel" dans le sens péjoratif de "superficiel", observez comme des mots qui ne sont "que des mots" peuvent facilement vous toucher au plus profond. Et réfléchissez. La pensée est-elle vraiment si superficielle ? Et si la pensée est toujours superficielle, alors cette pensée même est superficielle.

Dès lors, n'est-il pas plus judicieux de pratiquer l'art de penser ? Sans le dénigrer, sans l'idolâtrer. Mais en s'exerçant avec patience et jusqu'à la fin de notre vie, humblement, chaque jour un peu ?

jeudi 13 mai 2021

En quoi la non-dualité dans le Tantra est-elle différente des autres non-dualismes ?



 La non-dualité est assez populaire. Cependant, la plupart des gens croient que toutes les traditions ou les philosophies non-dualistes disent la même chose.

De fait, elles ont des points communs. Mais elles portent aussi des différences, voire des divergences, qu'il est temps de commencer à discerner. Le moment des découvertes est passé, et avec lui, le temps des approximations.

Par exemple : Quelle est la différence entre le non-dualisme du Tantra et celui du Vedânta ?

Allons à l'essentiel :

Pour le Tantra, la conscience EST activité (kriyâ).

Pour le Vedânta, la conscience est inactive (nishkriyâ).

En outre, il est vrai que ces deux philosophies emploient ces deux termes. Mais elles ne les mettent pas au même rang.

Le Tantra affirme parfois que la conscience est inactive. Mais c'est une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est activité.

Le Vedânta affirme parfois que la conscience est activité, c'est-à-dire qu'elle est toute-puissante (sarvakartâ). Mais c'est là une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est inactive.

Ainsi, si l'on écoutait ces deux enseignements sans prêter attention, on pourrait croire qu'ils disent la même chose, un peu différemment. Mais si on les écoute avec respect, et non pas dans un esprit désinvolte pour qui, la nuit, toutes les vaches sont noires, alors on ne peut qu'admettre qu'ils sont décidément, sciemment et délibérément différents. Voilà pourquoi ces traditions se sont critiquées mutuellement. Ces philosophes ne se sont pas regardés avec des yeux de poisson en débitant des mièvreries dans je ne sais quel prétendu paradis de la "conscientisation" béate.

Et je pourrais, ou devrais, préciser les autres non-dualismes. Chacun est comme une personne. Ces personnes ont en commun les traits de l'espèce humaine. Mais elles se distinguent par leur individualité. Ce qui n'empêche pas d'être poli, mais sans tomber dans cette obséquiosité si veule qui afflige les milieux spirituels mondialisés.

Quoi qu'il en soit, le point spécial du Tantra est de tenir que l'absolu est acte, et non pas un simple fond indifférent à ce qu'il fonde.

dimanche 28 mars 2021

Peut-on comparer les points de vue ?



Selon les sophistes postmodernes, on ne peut comparer les cultures, car une culture est un point de vue, fait de mots idiosyncratiques. Il n'y a rien de commun entre ces cultures, ces discours. Chaque culture est unique. 

Il est donc impossible de les comparer. Un dialogue entre les cultures est impossible, en l'absence d'une langue commune. 

Il est finalement impossible de se comprendre individuellement. Tout dialogue est vain, car il n'existe aucune loi universelle, aucune valeur commune, pas de mesure qui transcenderait les points de vue. Donc il n'y a pas de réalité objective, pas de vérité. 

Si l'on suit jusqu'à son terme cette ligne de pensée, chacun est une culture, enfermée en elle-même. Le confinement n'est que l'aboutissement logique de ce cancer de l'esprit. 

Et même, chaque instant est singulier, incomparable avec les autres. Je ne peux même pas me comprendre moi-même, ni comparer une expérience présente à une expérience passée. D'où ce trait de génie de la spiritualité contemporaine : "Il ne faut pas juger".

Tout est indicible. On ne s'étonnera donc pas que le langage connaisse un effondrement sans précédent.

Cela ne tient pas la route, en plus d'être destructeur.

Car 1) Si l'on ne peut pas se comprendre, on ne peut même pas comprendre que l'on ne se comprend pas. Or, le postmodernisme affirme que l'on ne peut pas se comprendre. Affirmation qui se réfute elle-même, comme "tout est faux", "tout est relatif", etc.

Et 2) il existe de fait des vérités universelles, des questions, des réponses et des arguments analogues dans des cultures éloignées dans le temps et dans l'espace.

Exemple :

Il y a une analogie frappante entre le verset 3  des Stances pour la Pleine Conscience (Sâmkhya-kârikâ, Inde, vers 400), et ce que dit Scot Erigène (vers 850, royaume franc) :

La kârikâ 3 des Sâmkhya-kârikâ affirme qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas créé mais créateur = la Nature

2) Ce qui est à la fois créé et créateur = les parties subtiles de la Nature, l'intellect, etc.

3) Ce qui est seulement créé : les cinq sens, les cinq organes d'action, les dix éléments, subtils et grossiers.

4) Ce qui n'est ni créé, ni créateur = Les pures consciences individuelles

Le livre De la Nature de Scot Erigène affirme de même qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas crée et qui crée : Dieu

2) Ce qui est créé et qui crée : le Monde Intelligible

3) Ce qui est créé et ne crée pas : L'Homme (ou la matière ?)

4) Ce qui n'est pas créé et ne créé pas : Dieu comme fin ultime ou la Déité.

________________________________

Il y a donc des analogies frappantes. Le postmodernisme est donc faux.

samedi 28 novembre 2020

Connaissance et amour se complètent


 

Connaissance et amour sont apparemment incompatibles : c'est un des problèmes les plus graves de la condition humaine. L'amour, l'affect, le ressenti, la poésie semblent si différents de la connaissance, de la pensée, de la logique ! Cette dernière rend lucide au prix d'un assèchement du cœur ; la première l'assouplit, mais au prix d'un terrible aveuglement.

Toutefois, est-ce si vrai ?

Utpaladeva nous assure qu'il n'en est rien :

yady athāsthitapadārthadarśanaṃ yuṣmadarcanamahotsavaś ca yaḥ /
 yugmam etad itaretarāśrayaṃ bhaktiśāliṣu sadā vijṛmbhate //

"La vision des choses telles qu'elles sont
et l'immense fête de ton adoration
forment un couple 
qui se porte l'un l'autre,
un couple qui grandit 
sans cesse pour tes amoureux." 
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, XIII, 7
(N.B. : suite à une erreur de manipulation que je ne remarque que maintenant, ce verset figure bien dans l'introduction, p. 10 du livre paru aux édition Arfuyen, mais pas dans la traduction elle-même... je prie mes lectrices et lecteurs de bien vouloir m'excuser)

Plus qu'une compatibilité, ce verset évoque bien une complémentarité : connaissance et amour se portent mutuellement. 

Kshema Râja, dans son Explication de ces hymnes, justifie brièvement cette  complémentarité par le fait que connaissance et amour, ou philosophie et mystique sont toutes les deux manifestées par la Conscience universelle.

Or, Ânanda Vardhana, le grand poéticien du Cachemire et sans doute le plus profond de l'Inde, avait déjà composé un verset similaire dans son La Splendeur de la résonance (Dhvanyâloka) qui fut ensuite commenté par Abhinava Gupta. Voici ce verset :

yā vyāpāravatī rasān rasayituṃ kācit kavīnāṃ navā
dṛṣṭir yā pariniṣṭhitārtha-viṣayonmeṣā ca vaipaścitī /
te dve apy avalambya viśvam aniśaṃ nirvarṇayanto vayaṃ
śrāntā naiva ca labdham abdhi-śayana ! tvad-bhakti-tulyaṃ sukham //

"Cette puissance nouvelle des poètes
de savourer les saveurs (rasa)
et cette vision savante 
qui s'éveille à la vérité certaine des choses :
nous nous sommes appuyés sur ces deux (approches)
pour décrire inlassablement toutes choses... 
Ainsi épuisés, nous n'avons (pourtant) pas atteint
un bonheur comparable à l'amour pour toi,
ô toi qui couche sur l'océan !"
Ânanda Vardhana, Dhvanyâloka, II, 43

Ce verset est cependant différent. Ânanda renvoie les poètes et les philosophes dos à dos et distingue les amoureux du divin (bhakta). Tandis qu'Utpaladeva, qui vînt une génération après Ânanda, laisse entrevoir une réconciliation pleine et entière de la philosophie et de l'amour (bhakti), dans lequel il range implicitement la poésie. Ainsi l'art, avec ce qu'il comporte d'artifice, complète la connaissance de l'art divin, la philosophie. Laquelle, au reste, est aussi une expression du même amour, comme son appellation occidentale l'indique assez. Amour de la vérité, amour du beau convergent et se nourrissent mutuellement. Certes, à première vue, la connaissance rend lucide, alors que l'amour aveugle. Mais n'est pas vrai quand l'objet des deux est l'absolu. Car alors, on tend vers le même objet, puisque l'absolu est un. Ici encore, amour et connaissance sont deux phases d'une même respiration et vivent l'un par l'autre, comme un couple parfait.  

jeudi 29 octobre 2020

Mon professeur, François Chenet




 Le professeur François Chenet nous a quitté hier, mercredi 28 octobre 2020.

Il me laisse des souvenirs : un homme original, à l'écart des modes et de la bien-pensance. Je l'avais choisi comme directeur de thèse. Et pourtant, il m'était apparu d'abord comme l'un de ces "réacs" que Boboland se fait une religion de conspuer, si possible par le silence. Mais j'ai découvert, au fil des années, des cours magistraux et des lectures, un esprit libre. Nostalgique d'un autre âge, féru de culture germanique, il était avant tout amoureux des sagesses non-dualistes. Professeur de l'Université, il était conscient des limites du milieu. Passeur, il savait les impasses d'une vulgarisation adressée à des "microcéphales analphabètes", selon l'une de ces formules dont il était pourvoyeur. En un sens, il était à l'opposé de mon éducation. Moi qui ne jurais que par l'Orient, il m'a appris à revenir en Occident, à redécouvrir ce platonisme qui est, n'en déplaise aux amnésiques, notre héritage. 

Il n'était certes pas d'un abord facile. Il aimait passer du coq à l'âne, de Shankara à Novalis, sans transition, comme si tous étaient membres d'une même nation profonde. Amateur de traductions sanskrites, il était averti des limites du culte logomaniaque et des délires où peut mener une certaine philologie. Sa thèse, sur les puissances créatrices de l'esprit, est son chef-d'œuvre, où il avait rassemblé sa pensée. Certes conservateur, il était pourtant le champion, en France, de la philosophie comparée. Il enseignait, à la Sorbonne, aussi bien Nâgârjuna, que Kant ou Spinoza. D'une famille à l'autre il passait sans le moindre malaise, parlant d'un même ton, sûr et rapide, à propos des origines upanishadiques, et aussi bien des apories métaphysiques du commencement. 

Discret, il n'hésitait pas à dire ce qu'il pensait - sa passion de l'Inde, son admiration pour certains de ces gourous, son intérêt pour l'astrologie ou pour un certain occultisme un peu désuet. Sa soif de lecture n'avait d'égale que sa puissance de travail, immense quand elle était nourrie par le pressentiment d'approcher une vérité. Tout le concernait, y-compris les derniers écrits d'Onfray, même si le centre de son existence était la philosophie non-dualiste. Il était ouvert à toutes les problématiques, d'Orient et d'Occident, alors même qu'il était convaincu que l'essentiel gît encore à l'Orient. Cependant, c'était bien un seul et même soleil qui, à ses yeux spirituels, dessinait un seul cercle de son levant à son couchant.

Voici un extrait de la conclusion de son maître-livre, Psychogenèse et cosmogonie selon le Yoga-vâsistha, "Le monde est dans l'âme", à propos de l'originalité de ce "Mille-et-une-nuits" non-dualiste :

"L'originalité de la doctrine du Yoga-Vâsistha se laisse apprécier à plein. Si cette doctrine pose que la Conscience conditionnée par l'opération de la nescience est l'agent d'innombrables créations, tout se passe néanmoins comme si la vérité n'était plus ici l'opposé de l'erreur : tout se passe désormais comme si la vérité et l'erreur convergeaient toutes deux toutes deux dans le Jeu de l'Illusion où l'Absolu se joue dans ses formes innombrables, c'est-à-dire joue sa propre réalité sous une infinité de degrés : n'est-il pas vrai, selon Novalis, que "Le plus grand magicien serait celui qui pourrait s'enchanter soi-même en même temps, de telle sorte que ses propres enchantements lui apparussent comme des phénomènes étrangers, agissant de leur propre force. Cela ne pourrait-il pas être le cas pour nous ?" En sorte que, selon cette perspective, qui rejoint assurément celles du shâktisme et du Shivaïsme du Cachemire, le jeu de l'illusion, loin de se borner à parasiter le Réel, consacrerait cette fécondité créatrice des formes vivantes, par quoi l'effervescence créatrice (spanda) de l'Absolu s'épanche, en sa générosité même, au travers de tout l'éventail des formes possibles, donnant à la manifestation sa variété chatoyante, son lustre, son relief." (pp. 624-625)

dimanche 19 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 130 131 132 : La compréhension du divin en soi

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART

L'expérience de la force du Nom :

bhayā sarvaṃ ravayati sarvado vyāpako 'khile |
iti bhairavaśabdasya santatoccāraṇāc chivaḥ || 130 ||


"Il fait tout 'hurler' (rava) par la peur (bhay),
il est présent en tout (comme condition de possibilité) :
en énonçant sans cesse le mot 'Bhairava',
on (redeviendra) divin."

L'expérience du passage de l'ego au Soi :


ahaṃ mamedam ityādi pratipattiprasaṅgataḥ |
nirādhāre mano yāti taddhyānapreraṇāc chamī || 131 ||


'Je suis', 'c'est à moi' : 
au moment de ces intuitions,
l'attention se tourne vers ce qui ne dépend de rien.
Par la force de cette contemplation,
on guérit."

L'expérience de la reconnaissance :

nityo vibhur nirādhāro vyāpakaś cākhilādhipaḥ |
śabdān pratikṣaṇaṃ dhyāyan kṛtārtho 'rthānurūpataḥ || 132 ||


"Permanent, puissant, sans support,
omniprésent et maître de tout :
en méditant ces mots à chaque instant,
on atteint ce qui doit l'être, selon le sens (de ces mots)."




vendredi 13 mars 2020

La fabrique des imposteurs

Où il est montré que, dans la société du spectacle, ceux qui "réussissent" sont ceux qui parviennent le mieux à dire aux "clients" ce qu'ils veulent entendre. Ces gens sont les imposteurs, les sophistes sur lesquels ironisait Socrate.

jeudi 5 décembre 2019

Connerie et idiotie

Drolatique leçon sur la connerie qui, au passage, saisit quelque chose de l'essence de la philosophie :



Je philosophe depuis des décennies à partir de philosophies non-occidentales, ou non exclusivement occidentales. Or, je constate que peu de philosophes s'y intéressent. Je crois que c'est parce que ce ne sont pas des philosophies "classiques". Et l'étiquette "tantrisme" n'aide pas. Mais le propre du philosophe, comme le rappelle ici Yann Kerninon, c'est de ne pas être dogmatique et de ne pas céder aux modes, à l'image de "l'idiot du village". Je dois donc en conclure qu'il y a bien peu de philosophes. Nous avons, d'un côté, les hordes du "développement personnel", animées par une sainte haine de la raison ; et, de l'autre, les philosophes universitaires, prisonniers de leur plan de carrière. Comme dit Kerninon, "la connerie est un puissant facteur d'intégration". Donc, pas de philosophie, sauf chez quelques idiots comme Onfray, Michéa et autres ex-profs de Lycée. Ce qui me conforte dans les choix que j'ai fait il y a vingt ans. 

jeudi 10 octobre 2019

Séparer la raison et l'expérience ?


Résultat de recherche d'images pour "jusepe de ribera philosophe"

Lisant le manuel du franciscain Simon de Bourg-en-Bresse, je tombe sur ceci : 

"Or Dieu voulant encore plus élever l'âme, lui donne plus de pureté, de simplicité et de perfection et l'unir plus intimement à soi, il touche immédiatement sa volonté, la soulève par la dextre de sa plus intime opération, et l'unit à soi très noblement par un amour sans aucune connaissance.

Et c'est pour lors que l'âme ne regarde plus Dieu comme un autre, un second, et un distinct d'elle. Car l'aimant très purement et lui adhérant très intimement, sans aucune vue et connaissance sur lui, et ne se pouvant plus regarder elle-même, elle ne voit aucune distinction entre lui et elle. Et par ce moyen elle devient, comme parle l'apôtre, un même esprit avec lui. Et, ô merveille très grande ! La condition d'égalité, laquelle Aristote requiert entre amants, se rencontre très admirablement entre Dieu infini et l'homme ce chétif vermisseau. Car l'âme ne pouvant plus voir de distinction entre Dieu et elle, non seulement elle entre dans une certaine égalité avec Dieu, mais encore dans une union, une unité, une transformation, et une perte de toute elle dans Dieu."
Les Saintes élévations, VI, chapitre 4

Cela est du sixième degré, sur huit. 

L'idée est classique dans la mystique catholique : une unité vécue dans l'expérience, mais qui n'implique aucune unité réelle. 

Parfois, je me dis que c'est là un artifice rhétorique destiné à tromper l'Inquisitio. Mais à d'autres moments, je me dis que c'est un moyen astucieux de préserver l'expérience de la houle philosophique. Regardez le Vedânta : des siècles de polémiques, tout ça pour en revenir aujourd'hui à l'idée banale d'un yoga qui viendrait compléter la "connaissance intellectuelle", et donc superficielle, procurée par les scolarques du Vedânta.

Et je me demande si, en effet, il n'y aurait pas comme une certaine indépendance, non de la théorie par rapport à la pratique, mais de la vie mystique (ou intérieure) par rapport à la vie de l'entendement. Un espace pour du jeu entre la méditation (la raison discursive) et la contemplation (l'intelligence intuitive). Cela, non pour s'amputer de l'activité rationnelle, mais au contraire pour la laisser évoluer à sa guise. Un peu comme Kant, lorsqu'il voulu critiquer la raison, pour laisser une place à la foi. Ce faisant, il a libéré la raison.

D'où cette question : 

Le fait de nier à l'expérience de l'unité toute portée ontologique enlève-t-il quelque chose à cette expérience même ? Certitude intime ; doute philosophique : jusqu'où pareil aménagement pourrait-il tenir ?

samedi 28 septembre 2019

Qu'est-ce que la folle sagesse ?

L'affaire Sogyal remet le débat sur la "folle sagesse" sur le devant de la scène.

Selon la vision populaire du tantrisme (transgressif), la folle sagesse serait une forme d'habilité à "casser l'ego" des gens, pouvoir spécial dont seraient dotés les "éveillés". Ce concept présuppose qu'il existe des "éveillés", qu'ils ont atteint un état irréversible, que toute leur personne est parfaite, et que l'on peut et doit abandonner tout esprit critique pour bénéficier de leur bonne influence.

Ça n'est pas tout à fait l'impression que donne la fréquentation des textes tantriques, même les plus transgressifs (car tous ne sont pas transgressifs, loin de là). Ça n'est pas mon impression, depuis trente ans que j'arpente leurs recoins parfois touffus. Il est vrai que l'idée tantrique du gourou exige un abandon de l'esprit critique et que le gourou tend à remplacer tout autre moyen spirituel : il suffit de renoncer à l'esprit critique, et "tout est joué, je suis sauvé, l'énergie du gourou va me sauver". Il est vrai aussi que le gourou doit être vu comme parfait en chacun de ses actes, sans aucune exception.

Mais, même selon la tradition elle-même, ce gourou n'est pas nécessairement parfaitement éveillé. Ce que promet en revanche la tradition (le tantrisme en général), c'est que la foi absolue en un gourou, même s'il n'est pas parfait, donnera des résultats parfaits. De plus, il faut examiner de façon critique le gourou, mais seulement avant l'initiation, c'est-à-dire avant l'engagement formel auprès de ce gourou. Après, il n'y a plus de retour en arrière possible et tout regard critique doit impérativement être banni, sous peine de damnation éternelle et incurable.

Cela  ne signifie pas qu'en Orient, il n'y a pas du tout la naïveté que l'on trouve en Occident à l'égard des gourous potentiels. Bien sûr qu'il y a de la naïveté, une ignorance crasse. Si des gourous peuvent manipuler des gens bien éduqués, que dire de gens qui ne savent même pas quel âge ils ont ? Ce qui est chose encore courante dans les campagnes de l'Inde, quoique cela disparaisse rapidement grâce au progrès. En tous les cas, il me semble évident que ce mythe de l'éveil comme transformation radicale de soi, sans régression possible, est une fable dangereuse.

En revanche, la folle sagesse ne consiste pas à "casser l'ego", mais à remettre en question des stéréotypes. Quand on lit les nombreuses anecdotes sur les "grands accomplis" indiens, on est frappé par le fait qu'ils ne cassent rien ; mais ils questionnent, par leurs actes, des clichés des groupes dans lesquels ils vivaient. Ces sages fous sont des sortes de cyniques, les sages de la Grèce antiques qui n'hésitaient pas à choquer le bourgeois, si j'ose dire, pour provoquer un "éveil", c'est-à-dire une prise de conscience, tout simplement. Il n'y a rien de surnaturel là-dedans. Au contraire, les cyniques revendiquaient un retour à la nature ! Par exemple, un cynique faisait l'amour en public : ça n'était pas pour "casser l'ego", mais manifestement pour questionner la division conventionnelle entre "public" et "privé". De même, quand tel "grand accompli" tantrique s'enfuie avec la princesse Untelle et que le roi furieux les poursuit, ce gourou tantrique montre ainsi que les relations sexuelles peuvent et doivent parfois s'affranchir de la norme du groupe, dont le roi est le garant. 

Au fond, ces gens sont des moralistes, au sens où l'on parle des moralistes du XVIIè siècle, comme La Rochefoucauld. Ils nous apprennent à distinguer entre morale et moeurs et à critiquer les coutumes et autres conventions. Voilà tout. Ils nous provoquent pour éveiller notre bon sens, c'est-à-dire notre raison.  

La folle sagesse, c'est l'amour de la sagesse, c'est la philosophie.

En ce sens, Socrate est LE maître de folle sagesse par excellence. Sa société le lui a d'ailleurs bien fait payer en le condamnant à mort. Jésus en est, peut-être, un autre. Mais Socrate reste l'archétype du sage pris pour un doux dingue. A juste titre, du reste, car il fut un très puissant moraliste, un "accoucheur des âmes" d'une redoutable habileté. Comme beaucoup, j'ai découvert Socrate avec l'Apologie en Terminale. 



Je dois dire que plus les années passent, plus j'éprouve de l'admiration pour cette figure de la sagesse universelle. Il est véritablement le Jésus de la philosophie. "La sagesse est folie aux yeux du monde". Certes. Mais toute folie est-elle sagesse ? Je crois qu'il y a des folies qui ne sont rien de plus que ce qu'elles paraissent : de misérables folies.

Mais l'arrivée du tantrisme et, en particulier, du bouddhisme dit "tibétain", a créé une confusion. 
Voici une discussion intelligente de ce sujet par un adepte du bouddhisme tantrique qui a passé quelques années avec le gourou Sogyal. Il nous propose quelques pistes pour penser la "folle sagesse", qui s'avère parfois nettement plus folle que sage :



Cela fait du bien, je l'avoue, d'entendre un peu de bon sens au sein d'un milieu que l'expérience m'a appris à considérer comme une nef des fous. 

Cependant, je crois qu'en Occident, il y a eu un facteur aggravant. 

Comprenons-nous : je n'affirme pas que les scandales soient la faute des Occidentaux. Je conspue la pseudo explication dite du "vide spirituel" qui fait florès chez les illettrés et autres sycophantes d'un passé et d'un ailleurs qui n'existent que dans des têtes gâtées. 

Quand un individu se revendique d'une religion et commet des crimes au nom de cette religion, comment croire que cela n'a aucun lien avec ladite religion ? Ou idéologie, ou comme vous voudrez l'appeler. Bien sûr, la personnalité de telle personne joue un rôle. Mais quand le crime se répète, il faut aller examiner les idées derrières ces crimes. On reconnaît l'arbre à ses fruits. Nos actes suivent de nos croyances. Sinon, on fait comme dans les films hollywoodiens : on accuse l'individu d'être un "déséquilibré", se dédouanant ainsi du dur devoir d'examiner les idées qui ont rendu possible ses actes. "C'est un fou, donc ça n'a rien à voir avec..." Et alors, nous nous sentons soulagés d'avoir échappé à la polémique ; mais en réalité, nous ne faisons que nous mentir et chercher à fuir notre conscience. Laquelle, tôt ou tard, nous rattrapera. 

Je crois donc que Sogyal n'était pas un "fou". Il a principalement cherché à recréer, sur sa personne, l'idéal du gourou tantrique qui vit au-dessus des normes, parce que c'est ça, la norme tantrique. Mentir, voler, frapper - mais "pour le bien des êtres" : tel est l'idéal prescrit dans les textes sacrés bouddhistes. La fin justifie les moyens, tout simplement, dans un monde qui n'est qu'une illusion dépourvu de tout repère réel, de tout essence fixe.

Et donc, je crois d'une part que les dérives de la folle sagesse sont un effet des idées tantriques dans leur frange transgressive, inspirée en partie par le relativisme bouddhique, même au sein du shivaïsme : dans le tantrisme transgressif, il n'y a pas de morale, parce que la morale y est réduite aux moeurs. Selon le tantrisme, tout est construction culturelle et affaire d'intention. Tout "dépend" de tout. Donc tout est relatif. Donc tout est confus. Donc la morale est impossible. Donc il devient très facile de faire ce que l'on veut dès que l'occasion se présente et pour peu qu'on soit "habile". 

D'autre part, je suis convaincu que ce constructivisme de la connaissance est entré en conjonction avec le relativisme de la pensée postmoderne (Derrida, Deleuze, Foucauld, eux-mêmes inspirés par Nietzsche et les sophistes). C'est l'idéologie dominante aujourd'hui. Je n'ai pas le temps de développer aujourd'hui, mais il y a une "synergie" entre le bouddhisme, le tantrisme transgressif, l'idéologie ultralibérale mercantiliste (les doctrines managériales) et la "pensée" postmoderne. 

A mon sens, ça n'est pas un hasard si le bouddhisme réussi si bien dans un monde si mercantilisé. Le Mahâyâna est un bouddhisme macronisé. Je vais le dire clairement : c'est du commerce (vyavahâra), avec des VRP qui font "carrière" et qui sont coachés en "moyens habiles". L'initiation y est un contrat. De dupes, certes, mais un contrat tout de même. 

Et la pensée postmoderne, de son côté distingué et toute gauchiste qu'elle se considère, est le plus puissant auxiliaire de l'idéologie ultralibérale. Toutes ces mouvances se retrouvent en effet sur un point : la volonté de détruire les repères. Le Marché est comme l'Eveil : ils ne tolèrent pas les identités, les essences, les habitudes. Il exècre la nature. Je me demande si une pensée antiessentialiste peut vraiment lutter contre la destruction de la nature, alors qu'elle oeuvre à la destruction de la notion de cette nature, pour la remplacer par celle de "réalité". 

D'un autre côté, la nature est tournée vers la conservation du passé, d'un ordre hiérarchique et d'habitudes qui sont autant de repères et de valeurs. Bien sûr, tout cela évolue, mais autour de noyaux essentiels. 

Bref, c'est un autre problème, mais important me semble-t-il : le bouddhisme est mercantile dans son ADN, de même que le tantrisme en général, ainsi que le relativisme culturel et la pensée ultralibérale. C'est, à mon sens, la cause profonde des scandales que l'on voit aujourd'hui.
Ce que je veux dire, c'est que l'avènement du "marché du yoga" n'est pas une trahison d'un yoga originel pur et non-mercantil. Non, c'est la suite d'un commerce. Le tantrisme, le bouddhisme, le yoga, le vishnouïsme... ont toujours été des formes de commerce. Ou du moins, ils ont d'emblée épousé des modèles commerciaux. D'où la distinction problématique, au sein du bouddhisme, entre un "discours de vérité commerciale" (vyavahâra-satya) et un "discours de vérité vraie" (paramârtha-satya). Tout ça est mercantile de part en part. Pourquoi les sanskritistes ont-il "du mal" à traduire le mot vyavahâra ? Peut-être parce que, en son sens littéral, il suggère une réalité que l'on ne veut pas voir ? En tous les cas, la chose est à examiner. Et si le vyavahâra, c'était juste le business ? Et si c'était juste ce que cela désigne littéralement : du boniment ? Et si le modèle des "sagesses orientales" était, depuis le début, un modèle capitaliste ? 
Je pose la question.

Mais alors, me direz-vous, la philosophie aussi, puisque la philosophie, en tant qu'elle critique les moeurs, tend à les détruire, contribuant ainsi à l'avènement du Marché total ? 

Je ne le crois pas. C'est toute la distinction entre modernité et postmodernité, entre employer la raison pour tendre au Vrai d'un côté ; et employer la raison pour saper la raison dans une pulsion destructrice, de l'autre. 
La modernité - les Lumières, si vous voulez - détruit en partie l'ordre, pour construire autre chose, autour de valeurs universelles. La postmodernité, quant à elle, veut seulement détruire, y-compris les valeurs universelles, en les accusant de tous les maux, mais sans argumenter vraiment, sans rien construire à la place, et finalement en laissant le champs libre aux "communautarismes", c'est-à-dire aux moeurs prémodernes. C'est ce à quoi l'on assiste chaque jour.

Donc la folle sagesse, aujourd'hui plus que jamais, c'est la philosophie : penser par soi-même, penser avec la raison. 

lundi 16 septembre 2019

De la difficulté d'être intègre



Je regarde cette vidéo de Tim Freke, un philosophe original, en ce qu'il essaie, un peu comme moi (mais avec bien plus de talent) de marier les opposés : l'éveil à la conscience universelle et la valorisation de l'individu, la spiritualité et la science, l'intuition et la raison, la théorie et la pratique, l'esprit et le corps, bref Shiva et Shakti :



Dans cette sorte de petite confession, Freke fait part de ses soucis. Ses premiers livres, sur les origines gnostiques du christianisme, ont connu un grand succès. Mais depuis qu'il s'est engagé sur la voie de "l'éveil élargi", qui transcende l'individu sans l'exclure, il constate que moins de gens semblent intéressés. Au vu de l'énergie et des moyens investis, cela donne a réfléchir. 

Dans d'autres vidéos, il évoque sa "rébellion de l'âme". Il veut partager ses idées, et donc il a créé une organisation, petite mais quand même une organisation, avec ses problèmes de budget et tout. Et il a le sentiment, en plongeant dans ce monde, fatalement commercial, basé sur les stratégies, les stratagèmes, la compétition, la séduction, de vendre son âme. Qui se révolte. Il fait ici part de ses problèmes de conscience. Et je vous avoue que ça me touche en profondeur :



Et manifestement, le fait de partager son trouble ne le rend pas plus populaire. Certains personnes apprécient son honnêteté. Mais les clients fuient.

De plus, il n'est pas le seul à rencontrer ces difficultés. Ken Wilber et sa philosophie intégrale (qui réconcilie science et spiritualité) sont passés de mode, son "université" ne semble pas avoir grand succès, en France ses livres ne se vendent pas. Marc Gafni et sa "voie de l’Éros" (qui réconcilie le meilleur de l'Orient et de l'Occident) se sont heurté à des campagnes de diffamation.

Je partage son trouble, à mon échelle et avec mes moyens, qui n'ont rien à voir avec les siens bien sûr. Mais je vois les difficultés et les multiples pièges qui se dressent dès que l'on entre dans l'arène du partage en public. Tout tend à se simplifier, à s'appauvrir. D'un autre côté, il y a le plaisir irremplaçable du partage avec des personnes en chair et en os. Mais subrepticement, je constate que je tends à passer de la recherche de la vérité à des discours de séduction. Et insensiblement, je me retrouve à me vendre. L'air de rien. Et ça change tout. Et ça peut être si subtil. Et si puissant. Et là, me reviennent à l'esprit les vieux contes qui nous avertisse. Il y a des tentations. Des cadeaux empoisonnés. C'est un combat entre soi et soi. 

Et donc, ces gens sont "dans le circuit" du bizness mondial de la spiritualité d'avant-garde. Des célébrités dans leur domaine.

Alors pourquoi cet échec (relatif) ?

La première raison est que les gens aiment ce qui a l'apparence de la simplicité. Simple comme un bon slogan. A l'opposé, l'idée de synthèse semble complexe, difficile et donc elle rebute. Les messages simplistes du genre "il n'y a que" ceci ou que cela, réductibles à des slogans faciles à mémoriser, du type "il n'y a rien à faire", "tout est parfait", "penser moins, sentir plus", "le pouvoir du présent", etc. 

Et dans cette veine, je crois que nous sommes habités par une profonde tentation de nous amputer : couper, couper le corps, l'esprit, la raison, l'intellect, les émotions, l'ego... La pulsion du sacrifice salvateur est très, très profondément ancrée en l'homme. Je vais arrêter ça, ou ça, et ça, et ça ira mieux. Au plan logique, nous restons dans le binaire, le "ou bien... ou bien...". Malgré la propagande relativiste (en laquelle je vois un poison), la relativité des points de vue et, surtout, leur complémentarité, reste bien étrangère à la culture populaire. Nous restons rigides, paresseux.

Ce qui nous amène à la seconde cause de l'échec des approches intégrales : l'aversion pour l'intellect, pour la pensée, pour la spéculation. Et derrière cette aversion, je vois une peur viscérale de la liberté. De la solitude. Malgré la révolution individualiste, nous restons des créatures sociales, des animaux grégaires, anxieux de nous "intégrer" dans un groupe, n'importe lequel et au prix de notre liberté. 

Et cela s'oppose à l'approche intégrale, qui intègre une dimension intellectuelle et donc, critique. Or la foule et son esprit borné détestent la critique. L'égrégore collectif fait donc tout pour rejeter l'esprit critique.

Comme le fait remarquer Bergson, l'intelligence tend à fragiliser la cohérence du groupe. Toute réflexion introduit le doute et donc la dissension. Et donc tout groupe va, instinctivement, repousser et exclure tout ce qui peut menacer sa cohésion. 

C'est pourquoi les groupes et les idéologies s'arment contre l'intellect. Dans toute idéologie, la pensée autonome est l'ennemi à abattre. Par la rhétorique et des formules faciles à comprendre : "Ne pas juger" ; "C'est intellectuel" ; "Trop dans la tête, descendre dans le cœur" ; "Pas de concept, des percepts" ; "Trancher l'ego" ; "C'est que des mots" ; "Les livres ne servent à rien" ; "Je le sais par expérience" ; "Ça c'est ton avis", "C'est des croyances" ; "Mon maître..." ; "L'enseignement oral..." ; "C'est un concept", etc. Tous ces "concepts" sont employés dans les milieux spirituels pour réduire au silence toute tentative de critique, de discernement. 

Il faut amputer, il faut se suicider pour être heureux : tel est le message que nous assènent les média du bien-être. Nulle part il n'est question de former son jugement, de s'entraîner à réfléchir, à se cultiver, à travailler son intellect. Il y a bien quelques approches pseudo-scientifiques ou "intellectuelles" en surface, mais ce ne sont que des religions avec un verni de jargon scientifique. 

Nous nous heurtons là aux limites de la nature humaine. 

Au-delà des révolutions d'un soir, la liberté n'est pas vendeuse.

Pour ma part, je crois que je continuerai à critiquer, à penser, à conceptualiser. Et à plonger au centre, dans le mystère et l'extase d'être. Et à savourer le silence absolu. Je continuerai à sentir et à penser, à cultiver la logique ternaire du "à la fois... et..." contre vents et marées, la voie de la transcendance qui intègre, bref le chemin de la dialectique, de notre bonne vielle méthode de la dissertation. Et si ça plait pas, grand bien en fasse ! 

Alors que l'enseignement de la philosophie au lycée vient lui aussi d'être amputé, je veux rester intègre, entier dans ce chemin de réconciliation. Je suis philosophe, toujours amoureux de la sagesse. Plus que jamais, je pense que c'est la voie la plus vaste, une voie qui intègre l'intérieur, mais aussi la poésie, la science, la nature, la sensualité, la politique. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Pour moi, être philosophe c'est explorer cette attitude intégrale, qui accueil et évalue, qui hiérarchise et qui évolue, qui construit et et qui remet en question. C'est la liberté la plus vaste. 

Or, quoi de plus précieux que la liberté ?  

lundi 22 juillet 2019

Le plaisir des textes

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"Intellectuel", "texte" sont presque devenus des insultes.
Jamais, aujourd'hui, un pratiquant spirituel n'affirmerait qu'il aime penser ou lire les textes en général. Encore moins un "maître" ! Imaginez un "éveillé" qui oserait confier qu'il ou elle aime passer ses journées à lire et à réfléchir : sa carrière serait ruinée. 

Dans les traditions tantriques on trouve les deux. Il y a un culte des livres : le tantra, comme livre, peut servir de support au culte. Et il y a, parfois, un rejet des livres. Dans la tradition ésotérique du Kâlî Krama, par exemple. L'éveil (bodha) y est décrit comme une libération du "filet des textes" (shâstra-jâla). Cependant, les textes rejetés sont ceux inventés sous le règne de la peur de la dualité, de l'inhibition. Ce ne sont pas tous les textes.

Abhinava Goupta, quant à lui, encourage ses lecteurs à "butiner" de texte en texte. Tantra peut d'ailleurs se traduire par "texte". Il donne une liste de quinze maîtres auprès de qui il a été lire les textes de toutes religions et philosophies, dualistes ou non. Abhinava ne se cache pas, il ne ressent nulle honte de ressentir cet appétit intellectuel. Au contraire, au service de la conscience universelle, il parle de lui-même, de son chemin, de sa naissance même, des circonstances qui ont fait de lui un gourou et de son plaisir de lire. Il a composé le Tantrâloka. Pourquoi ? Il répond, parlant de lui à la troisième personne, comme il est souvent d'usage en sanskrit :

"Des gens ont demandé au maître [d'écrire le Tantrâloka] pour vraiment comprendre à fond les tantras : la réussite de celui dont l'intellect est destiné à recevoir la grâce est une réussite qui ne consiste en rien d'autre qu'à se délecter des livres." (TÂ XXXVII, 70)

Prabandha-eka-rasa eva sampat : la "réussite" (sampat) de l'intellectuel est son destin (daiva) et le signe de la grâce (anugraha). Et cette réalisation spirituelle se manifeste concrètement comme étant précisément (eva) la pure délectation (eka-rasa) que l'on goûte dans les livres (prabandha). L'expression peut désigne aussi bien le plaisir de lire que celui d'écrire.

Notez que sampat est un terme riche : il figure dans le tout premier verset d'Outpala Déva au Poème pour la reconnaissance du Maître, quand il chante la "reconnaissance du [Maître], cause de l'obtention de toutes les réussites" (samasta-sampat-samavâpti-hetum). Ce verset est l'un des plus profonds de tous et, en particulier, cette expression fait l'objet d'une explication incroyable. Quoi qu'il en soit, sampat désigne ici la "réussite", c'est-à-dire la réalisation spirituelle, la liberté en cette vie même (jivan-mukti), l'accomplissement ultime. La réalisation est pure délectation des livres. C'est la grâce d'un intellect béni.

Et comment cette grâce se manifeste t'elle dans l'intellect ?
Par la curiosité (kutûhala), celle qui agitait déjà l'esprit des sages védiques, c'est-à-dire l'émerveillement (camatkâra) de la Déesse devant le "mystère, le Grand Mystère" (mahâ-guhya) qui est aussi Grande Evidence (mahâ-a-guhya).
Abhinava Goupta confesse ainsi son ivresse après avoir bu "le nectar de la connaissance". Mais, au lieu d'étancher à jamais sa soif, il confie que cette découverte ne fit que l'accroître encore (tatraiva trishnâ vavridhe nikâmam, TÂ XXXVII, 80).

Soif, curiosité, émerveillement : voilà ce qu'est la véritable vie de la pensée, car la pensée n'est autre que la vie de l'absolu, de la conscience. 

jeudi 9 mai 2019

S'élever par la pensée

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"C'est quand il s'élève à la plus haute pensée que la vie d'un homme atteint son accomplissement, alors que toutes les vies passées sans réfléchir sont comme autant d'arbres stériles. La vie n'est digne d'être vécue que quand il y a réflexion (vimarshana). Les hommes qui ne réfléchissent pas sont comme des grenouilles au fond d'un puits."

Le Secret de Tripourâ, II, 79-80

"Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue."

Platon, Apologie de Socrate, 38a

Rappelons que, selon le shivaïsme du Cachemire, l'absolu est à la fois prakâsha (lumière manifestante) et vimarsha.
Le dictionnaire Monnier-Williams donne, pour ce mot :

vi-marśa m. consideration, deliberation, trial, critical test, examination, PañcavBr. ; MBh.       
reasoning. discussion, Prab.       
knowledge, intelligence, Sarvad.     
N. of Śiva, MBh.       
(in dram.) critical juncture or crisis (one of the 5 Saṃdhis or junctures of the plot, intervening between the garbha or germ and the nirvahana or catastrophe e.g. in the Śakuntalā the removal of her veil in the 5th act), Bhar. ; Daśar.  &c.

Je n'invente rien. Le shivaïsme du Cachemire est à des années-lumière de l'anti-intellectualisme qui règne actuellement sur la scène spirituelle.

mardi 30 avril 2019

La philosophie n'est-elle pas une pratique ?

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Il y a un cliché selon lequel la philosophie serait purement théorique. Intellectuelle. "Que des mots". Et ainsi de suite.

Derrière ce stéréotype, il y a l'opinion selon laquelle la théorie serait inutile, au mieux superficielle, un préambule à la pratique, au concret, seul réel.

Pourtant, chacun admet que la philosophie est une pratique difficile. Car, oui, c'est une pratique. La théorie est une pratique. Vraiment théoriser, c'est vraiment pratiquer. Penser est une pratique. Quelle pratique ? 

Certains croient que penser est un simple jeu de mots qui n'a pas de conséquence réelles, qui n'est pas ressenti et qui est donc sans réel pouvoir.

Mais la philosophie est une pratique.

D'abord, la base de la philosophie, c'est le dialogue. Intérieur (la méditation) ou bien avec autrui. Bien sûr, la philosophie ne se limite pas au dialogue. Mais, depuis Socrate au moins, nous savons que l'amour de la sagesse s'exprime d'abord dans la pratique du "dialogue" : le logos, la raison, passe par nous, à travers nous. Et cette lumière naturelle, innée, nous transforme. Raisonner, ça n'est pas chercher à "avoir raison", c'est se soumettre au tribunal de la raison. Ça n'est pas une sorte de masturbation solitaire, une fuite. Raison vient de ratio, "mise en rapport", relation. Même si je suis physiquement seul, penser me "met en relation" avec un Autre intérieur. La pensée est un dialogue intérieur.

Or, le dialogue est une pratique difficile. On le voit en observant combien un dialogue serein est chose rare. En général, ce sont des ego, identifiés à des opinions, qui s'affrontent, et non des personnes qui cherchent ensemble la vérité. La pratique de la philosophie exige que je prenne mes distances par rapport à mes opinions, sans toutefois demander, comme on le croit trop souvent aujourd'hui, un scepticisme universel ("à chacun son opinion") qui n'est que paresse.

Prendre du recul par rapport à des opinions est chose difficile. C'est un travail sur soi, qui va toucher jusqu'aux couches les plus profondes de notre être. Discutez avec ceux qui professent que "c'est juste intellectuel" : leur attachement irraisonné à telle ou telle croyance se révélera bien vite ! 

La philosophie n'exige pas que nous soyons sceptiques : elle demande seulement que nous fassions l'effort d'écouter et de répondre en argumentant

Argumenter : voilà une autre pratique difficile. S'exercer à trouver des raisons qui justifient telle ou telle assertion. Voilà qui est une véritable pratique. J'adhère à telle croyance. Soit. Mais pourquoi ? Puis-je le justifier ? Puis-je rendre raison de mon opinion ? Chacun soupçonne la puissance de ce petit "pourquoi ?" que les parents s'empressent de traiter chez leurs enfants...

La philosophie est donc la pratique du dialogue argumenté. Pratique libre, ouverte, c'est-à-dire sans présupposé sceptique (à quoi bon penser alors ?), ni préjugé dogmatique (il n'y a pas de réponse attendue, le dialogue est libre, ouvert). Cette pratique est d'une puissance incroyable. Simple, mais profonde. Elle ne présuppose rien que ce qui est évident et naturelle. Elle est ouverte, égalitaire, elle respecte les droits d'autrui et célèbre sa liberté.

Apprendre à argumenter, c'est aussi apprendre à déjouer les pièges du langage, de la logique, les raisonnements fallacieux, les sophismes, les apparences, les habitudes. Penser, c'est observer les habitudes subtiles, c'est un exercice complet, qui mène au vrai qui est le bien, au plus profond. C'est se rendre service mutuel. Un épouillage intellectuel est l'une des plus belles activités humaines. On y retrouve toutes les vertus, y-compris l'amour, l'amour du vrai, l'amour de l'autre, l'amour du vrai en l'autre. Le dialogue exerce la mémoire, stimule l'imagination (les expériences de pensée), fait travailler la parole, le souffle, engage le corps entier, dévoile et soulage les émotions, révèles les blocages, grossiers et subtils. 

Toutes nos actions sont fondées sur nos opinions (nos croyances). Travailler ses opinions, c'est travailler sur soi. 
Œuvrer sans gourou, sans culte de la personne, mais dans le respect de toutes, à la fois dans l'amour de l'universel en l'autre, et dans la reconnaissance de sa singularité, de son individualité. 

La philosophie est une pratique complète, une pratique de liberté. Une pratique d'amour, d'ouverture, de lucidité, de rigueur, de créativité, une culture de soi, une célébration du mystère, de l'étonnement d'être.

Si l'on me demande ce que je suis, je rechigne à répondre, car je me méfie des étiquettes. Mais, tout bien pesé, je suis philosophe. Amoureux de la sagesse, aspirant au vrai, au bien, au beau. Ça me suffit largement. Aspirer à la vérité, à respirer son air, parfois glacial, mais toujours salutaire, c'est déjà pas mal. Je ne suis ni yogi, ni tantrika, ni universitaire, ni érudit, ni sage, ni gourou, ni éveillé. Juste aspirant à spiraler sous l'inspiration de ce je-ne-sais-quoi, là, ici. Je suis un adepte de la "chasse à la sagesse" à laquelle nous invitait Socrate. Oui, rien d'autre, car cela contient tout, en fait. Et "philosophe", c'est une définition qui ouvre. C'est aimer le mystère de tout son être, de toutes ses forces. Sans exclure aucune faculté. Pendant des siècles, on a nié le corps au nom de l'esprit. Aujourd'hui, on trouve beau de nier l’intellect au nom du corps. 

Alors moi, oui, je suis un intellectuel. Ça me va. Intellectus, noûs, buddhi... pas si mal. Theorein : contempler le divin. Or, nous devenons ce que nous contemplons, ce que nous admirons. Théoriser, c'est donc devenir divin, "dans la mesure de nos forces", comme disaient les Grecs. C'est grave la philo, c'est gourou. Pas laghou, pas light.

La philosophie n'est pas tout, mais elle contient toutes les saines pratiques. Elle est la solide fondation. En philosophe, tout est possible. Je peux versifier, prosaïquer, pique-niquer, yoguiser, canaliser, peindre, méditer, créer, ressentir, intuiter, humer, pister, clouer, lutter, fuir et combattre, aimer, admirer, rêver... Tout est possible. Sainement. Librement. "En conscience", dans le jargon pseudo-spirituel.

La vie intérieure est philosophie. La philosophie est une voie spirituelle complète. Une thérapie gratuite, mais non sans prix. Un yoga sans tapis, mais non dépourvu de sa sueur, une pleine conscience sans posture, mais non sans engagement. 

Bien sûr, la spiritualité contemporaine rejette l'intellect. Car elle rejette la critique. Car la critique (de krinein, "passer au tamis"), c'est mauvais pour le profit. Ça casse la magie du business. C'est pas une "valeur ajoutée". J'entend partout des gens dire "le corps est un outil, faut en prendre soin". Et alors hop, yoga et tout. Et ces mêmes gens disent "le mental est un outil". Mais je ne les ai JAMAIS entendu dire : "Prenez soin de votre intellect, exercez-le, apprenez à penser, à raisonner, étudiez les sophismes, faites des exercices de logique, apprenez à problématiser !" Jamais. Pas une seule fois. Allez comprendre... La devise des Lumières est plus que jamais d'actualité : "Ose penser !" Ne craint pas de sauter par-dessus la barrière. Ce ne sont pas les moutons qui te protégerons, de toutes façons. Rien ne vaut la liberté. Aucune "paix", aucun "bonheur", aucune "pureté" ne valent la liberté intellectuelle. Il y a même des gens qui vendent l'esclavage en le présentant comme la liberté. Et il ne manque pas de clients.

Bref. 
Telle est mon intuition : la raison, c'est bon. La philosophie est vaste et profonde, une exploration sans autres limites que celles que nous choisissons. J'espère que nous regardons dans la même direction pour célébrer, tel un chœur improvisé, ce je-ne-sais-quoi.


dimanche 31 mars 2019

Le débat a-t-il une valeur spirituelle ?



Aujourd'hui, presque tous rejettent la pensée, l'intellect et la raison, reléguant l'intelligence à une place subalterne de "servante de la foi" du jour.

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela ; parmi les principales : facilitation de l'accès à la connaissance, éducation de masse, égalitarisme consumériste, élévation du niveau de vie et de l’espérance de vie, idéologie post-moderne, multiculturalisme, ultralibéralisme, marchandisation sans tabous, dépassement et épuisement des facultés intellectuelles.

A une époque où partout l'on soupçonne la démocratie de n'être que l'apparence d'une oligarchie, le débat est pourtant mal perçu. Partout, le conformisme revient en force, que ce soit au nom du politiquement correct, du statu quo, d'une prétendue volonté de "ne pas heurter" les opinions de telle ou telle minorité, ou tout simplement par scepticisme : à quoi bon discuter, s'il est vrai qu'il n'y a pas de vérité ?

Ici, j'aimerai discuter cette opinion. 
Le débat a-t-il une valeur spirituelle ? Apporte t-il quelque chose à la vie intérieure, ou est-il une perte de temps ?

D'emblée l'Inde, avec sa culture ancienne, est une référence. Nous avons l'idée d'une contrée de sages silencieux qui fuient toute polémique, à l'abri de leur ashram. 



Mais c'est ignorer 99% de la production indienne en la matière ! Presque tous les textes en sanskrit, la langue "sacrée" de l'Inde, sont des commentaires, un peu comme ce fut le cas dans la Méditerranée antique et la scolastique médiévale. Or, ces commentaires sont des débat. ils prennent invariablement la forme d'objections et de ripostes. Philosopher, sur des sujets spirituels, religieux ou littéraires, c'est avant tout débattre. Répondre aux objections, essayer d'élucider un problème (une question récurrente), trouver des arguments. Ceux qui fréquentent cette littérature "technique" (le shâstra) savent bien jusqu'où les commentateurs vont pour présenter chaque parole commentée comme étant la réponse à une objection, réelle ou possible. Toute la littérature sanskrite est de l'ordre du débat. Celui-ci obéit d'ailleurs à des règles. Comme chez un Platon, on distingue la polémique où le but est seulement de gagner à tous prix, du dialogue où l'on chemine ensemble, fut-ce sur des face opposés, pour se rapprocher d'une vérité. Bien évidemment, l'attaque personnelle est mal vue. On doit éviter, en outre, de psychologiser le débat ou de le moraliser, car on sait bien, en Inde comme ailleurs, que l'on peut dire la vérité pour de mauvaises raisons, et soutenir des bêtises avec les meilleures intentions du monde. Au total, il est frappant de voir à quel point les auteurs indiens font effort pour "se mettre à la place de l'autre", pour "sortir de leur trou" et respecter ces autres lois du sens commun mises en lumière par Kant au grand siècle des Lumières de la raison.

- Mais à quoi sert de débattre ? N'est-ce pas une perte de temps ? C'est de la théorie ! C'est abstrait ! Ne vaut-il pas mieux pratiquer ? Rester dans le concret ? Et puis, souvent le débat reste stérile, il ne mène nulle part... à quoi bon ces confrontations ?

Je répondrais que la pratique du débat est loin d'être un simple bavardage :

1) Elle est une pratique totale qui engage toute la personne. Il n'y a qu'à voir les émotions qu'elles déclenche. Elle touche presque toujours à des points sensibles. D'où sa (relative) violence, ou son feu. Car enfin, on peu s'exprimer avec feu, sans pour autant devoir être l'objet d'un rappel à la morale, non ? Je crois que la civilisation ramolli les coeurs. Cela a toujours été le cas. Les gens civilisés deviennent frileux, fuyant, et justifient leur manque de nerf par une prétendue tolérance et tout ce que l'on entend à longueur de journée dans les médias.

2) Le débat est un véritable travail sur soi. Il oblige à prendre du recul par rapport à ses opinions, à se "désidentifier" comme on dit dans le jargon dév-perso. On y découvre et on y cultive toutes les vertus : maîtrise de soi, tempérance, courage, discernement, prudence, créativité, écoute, et ainsi de suite. Pas un des yama-niyama n'y manque. Il est d'autant plus étonnant de voir cette pratique absente de presque toutes les pratiques "spirituelles" contemporaines... Elle a même une dimension tantrique. Le débat est une plongée dans le feu intérieur, c'est embrasser la shakti par les... enfin bref. Vous voyez ce que je veux dire : c'est une alchimie.



3) La pratique du débat est concrète : on pense avec tout son corps, sa chair, ses tripes. Car débattre, c'est parler ou écouter. Dans les deux cas, c'est une action du corps. Il est très difficile de garder son calme face à certaines paroles, de s'enfoncer dans les méandres d'une réflexion sans perdre contact avec le corps. Le débat est une pratique incroyablement profonde. Vous l'aurez compris, le débat est une "thérapie", ou une catharsis, comme on disait dans l'Ancien Monde.

4) Le débat est inévitable. Même seuls, en effet, nous débattons avec des personnages imaginaires, le plus souvent sans formes ni visages. Nous débattons toujours, fut-ce pour des broutilles. Il est étonnant de voir que nous débattons dans notre for intérieur de questions assez superflues ("Bon, mais alors est-ce que je l'achète, ce thé, ou bien est-ce que j'attends la semaine prochaine pour en chercher un autre chez Bidule ?" et autres débats vitaux), mais que nous trouvons soudain plein d'arguments pour ne pas débattre quand l'enjeux est manifestement d'importance ("Ah, mais pourquoi polémiquer ? Qu'ils soient cannibales si ça leur plaît ! C'est leur droit à eux ! Chacun sa vérité !", "L'excision ? Bah, à chacun sa culture ; moi je respecte...", etc.), pour se placer subrepticement au-dessus de la vile mêlée et se donner des airs de transcendance.

5) Le débat est un chemin, une voie spirituelle. Il est une pratique complète. Il me force à m'écouter, à écouter mon corps, à écouter l'autre, à prendre du recul, à sortir de mes limites. Et cela reste vrai même si je ne suis pas sincère ! Même si "je veux avoir raison", ce qui n'est pas nécessairement malhonnête et qui est aussi, inévitable (si on affirme une opinion, c'est qu'on y croit un peu, non ?), le débat reste bienfaisant, car il reste un travail sur soi complet. De plus, je peux pratiquer aussi ma méditation favorite en débattant. J'exerce mon pouvoir de concentration. J'apprend à être poli. Je me cultive. Je découvre mon caractère. Je peux pratiquer toutes les thérapies possibles et imaginables dans ce cadre. Je découvre et exprime mes émotions. Cela devrait plaire aux thérapistes. Mais non. Allez savoir pourquoi...

Sachant que le débat est une pratique aussi puissante, profonde, complète et gratuite, on se demande pourquoi elle n'est pas davantage célébrée dans les milieux spirituels. 

Dans les thérapies, en effet, il y a bien quelques échanges, mais en général, le thérapeute intervient très vite pour couper court. C'est comme dans les dîners de l'Ancien Monde : il faut savoir parler de tout, mais sans jamais rien approfondir. C'est comme le Grand Débat, en (nettement) moins grand, mais tout aussi infantilisant. Or le débat, c'est une chose adulte, ça nous fait grandir. On parle sans arrêt de "vivre ensemble", c'est-à-dire de la politique, mais on ne le pratique pas, justement. Dans les milieux spirituels, on aime se plaindre du manque de démocratie. Mais dès qu'un débat s'enclenche, on fuit. Dans le meilleur des cas.



Dans les pratiques indiennes et tibétaines, le débat est au cœur de la formation spirituelle. Tous les grands maîtres on débattu publiquement. Mais bizarrement, quand on écoute les dévots d'aujourd'hui, on a l'impression qu'en Inde et au Tibet, non, personne ne débat. Ils sont tous sages comme des images. C'est l'image d’Épinal, la carte postale du sage bien gentil qui fait un sourire pour la photo.





Prenons un exemple qui fait consensus : Ramana dit "Maharshi". On s'imagine qu'il était tout le temps comme sur la photo ci-dessus, silencieux et souriant. En réalité, même si Ramana n'était pas un avocat du débat à tout va, il débattait. Quand on lui posait une question, il répondait parfois par le silence, mais le plus souvent il répondait, quitte à susciter la polémique. Comme quand on lui demande ce qu'il pense de certaines idées de Sri Aurovindo :

Q.: Sri Aurobindo croit que le corps spirituel (vijnâna-maya-sharîra) ne souffrira pas de maladie, qu'il ne vieillira pas et qu'il ne mourra que quand on le désirera.

Ramana : Le corps est en lui-même une maladie. Désirer faire durer cette maladie n'est pas le but du jnâni (celui qui connait le Réel). De toutes façons, il faut abandonner l'identification au corps...

Q. : Sri Aurobindo veut amener la puissance de Dieu dans le corps humain.

Ramana : Si, après l'abandon (de soi à Dieu), on a encore ce désir, c'est que l'on ne s'est pas abandonné. Si l'on a cette attitude : 'Si la puissance d'en haut doit descendre, elle doit venir dans mon corps', cela ne fera que renforcer l'identification avec le corps...

Q. : Sri Aurobindo veut faire descendre sur terre une nouvelle race divine.

Ramana : Tout ce qui peut être atteint dans le futur est impermanent. Il faut comprendre cela. Apprenez à comprendre correctement que que vous avez  maintenant, de sorte que vous n'ayez plus à penser au futur.

Q. : Sri Aurobindo dit que Dieu a créé différents types de monde et qu'il va encore en créer de nouveaux.

Ramana : Notre monde actuel n'est pas réel. Chacun voit un monde différent selon son imagination, alors comment savoir si ce nouveau monde sera réel ?

Et ainsi de suite...

Ce qui est intéressant, ici, c'est que Ramana ne se contente pas d'une tarte à la crème du genre "Ah, mais au fond, nous disons tous la même chose, mais de manière différente, c'est juste une histoire de mots...". Il ne cherche pas la fuite, ni la conciliation, ni même le compromis. 
Il ne répond pas non plus qu'Aurobindo dit vrai d'un certain point de vue. Il ne dit pas "Selon moi, Ramana, mon opinion personnelle, c'est que... mais c'est juste mon opinion, hein !" Non. Il réfute les opinions d'Aurobindo, sans s'excuser, sans feu excessif mais sans ménager l'opinion fausse non plus. 
Mais il ne s'en prend pas non plus à la personne d'Aurobindo. Il ne dit pas "Ah oui, c'est sans doute vrai pour Aurobindo, au niveau où il en est, et puis il est limité Aurobindo, il a un gros ego de mégalo, c'est un narcissique ça, c'est l'ego qui parle..." Non, il critique ses opinions, pas sa personne. Et il le fait en argumentant. 
Il ne fuit pas non plus en sortant le joker du "Ah mais la vérité est au-delà des mots, des concepts !", il ne va pas se réfugier dans la nuit où toutes les vaches sont grises. Il répond, clairement et posément, sans sophismes ni gesticulation rhétorique. 
Il ne répond pas non plus que ces questions sont sans importance. Non, car notre expérience intérieure est guidée par nos convictions. Or, ces convictions sont tissées de mots. Chaque détail, dans ce domaine, compte. Voilà encore pourquoi le débat est crucial dans la vie spirituelle.
Il est vrai que parfois on se sent impuissant. Nous sommes alors tentés de nous réfugier dans le scepticisme. mais en vérité, c'est juste parce qu'en ces moments, nous nous sentons fatigués. Prenons alors du repos. Mais pourquoi clamer que "L'intellect, de toutes façons... ne pas pas saisir la vérité" ? Pourquoi faire de notre fatigue passagère une métaphysique définitive ? Soyons pragmatiques et mesurés.



Ce qui nous amène à un dernier point : les débats sur des points d'érudition. Apparemment, ce sont là des chicanes sans enjeux. Parfois, c'est bien le cas. Il y a des débats qui, faute d'enjeux réels, sont sans importance. Mais parfois, des points d'érudition décident de toute notre vie intérieure. 

Par exemple, l'attribution du Viveka-cûdâ-mani à Shankara est importante. Car attribuer ce texte à Shankara, c'est laisser croire que Shankara a enseigné ce que ce texte enseigne. Or ce texte enseigne que la non-dualité est comprise d'abord théoriquement, puis que, dans un second temps, cette compréhension théorique, "intellectuelle" et donc seulement indirecte, doit être ensuite confirmée par une pratique, celle de l'état de méditation sans aucun pensée (nirvikalpa-samâdhi). 

Or, cela va à l'encontre de tout l'enseignement de Shankara. Si ce qui est dit dans le Viveka est vrai, alors tout ce qu'enseigne par ailleurs Shankara est faux. Car ce qu'enseigne Shankara dans ses oeuvres incontestées, c'est que l'éveil spirituel libérateur a une, et une seule, cause directe immédiate : la compréhension de la phrase "tu es cela". Rien d'autre. Et il argumente sur, littéralement, des dizaines et des dizaines de pages contre ceux qui objectent que ça n'est là qu'une compréhension "intellectuelle", donc superficielle, dont on devrait ensuite faire l'expérience directe, etc. C'est un point vital de son enseignement. S'il faut ensuite pratiquer le nirvikalpa-samâdhi, alors l'enseignement védântique est tout simplement ruiné, réduit à l'état de vain bavardage. 

Il vaut donc la peine de débattre sur ce point. 
En gros, selon Shankara, le samâdhi n'est qu'un état passager inutile, car comparable à l'état de sommeil profond. Il fait disparaître le monde, mais pas l'ignorance. Le seul samâdhi qu'il prône, c'est simplement la concentration mentale pour être capable de bien entendre et de comprendre le "tu es cela" libérateur, qui est l'unique moyen de la délivrance de la prison du samsâra. Et si l'on jette un œil au Viveka, on s'aperçoit qu'il est très probablement l'oeuvre d'un certain Shankara Bhârati, ou de son disciple, tous des pontifes du centre védântique de Shringéri, dans le Sud de l'Inde au XVIe siècle. Et cette idée de nirvikalpa-samâdhi vient du Hatha Yoga, lequel a séduit quelques Védântins à cette époque (voir C. Bouy, Les Nathayogins et les Upanishads, éd. De Boccard). Sur la place du samâdhi dans le Vedânta, voir cet article excellent.

Enfin, admettons que tel débat semble stérile en ce qu'il ne débouche sur aucune conclusion définitive. Aura-t-il été vain pour autant ?

Là encore, non, pas du tout. Pensons aux dialogues de Socrate. La plupart du temps, les gens repartaient sans avoir répondu à la question "Qu'est-ce que la sagesse ? Quelle est la meilleure manière de vivre ? Qu'est-ce qui est juste ?" etc. Pour autant, avaient-ils perdu leur temps avec Socrate ? Je ne le crois pas. Au pire, on a travaillé sur soi, d'une façon aussi puissante, voire plus, que dans n'importe quelle thérapie aujourd'hui sur le marché, lesquelles ne sont souvent que des versions édulcorées des philosophies antiques, comme par exemple le Travail de Katie Byron est une version marchandisée de la sagesse stoïcienne. Quoi qu'il en soit, débattre pour ne plus se battre, ça n'est jamais vain. Débattre sur la question du rôle du débat dans l'évolution spirituelle ne l'est pas non plus. 

Le débat est l'une des pratiques les plus profondes de la vie spirituelle.
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