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samedi 31 mai 2014

Seule la connaissance détruit l'ignorance

La cause de notre mal-être est l'ignorance de notre essence, essence inséparable de l'essence de toute chose.
Ce sont des reflets de cette essence que nous désirons quand nous désirons une chose, une personne, une situation, le bonheur ou nous-même dans le cas de l'égoïsme.


Cette ignorance est aveuglement : a-vidyâ
La connaissance est vision : vidyâ

Nulle pratique ne peut contrer cet aveuglement, car toute pratique présuppose au contraire cet aveuglement : "Je suis un être imparfait qui doit faire quelque chose pour atteindre ce qui me manque". La pratique spirituelle (ou n'importe quelle autre activité) ne contredit pas cette confusion fondamentale. Elle ne peut donc y mettre un terme.
En revanche, la vision claire supprime l'aveuglement. Voir la corde, c'est voir qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu de serpent. Dès lors, toutes les peurs fondées sur cette croyance erronée s'effondrent.

Une pratique est utile seulement pour affiner l'intellect et le préparer à voir. Sauf à prendre le mot "pratique" dans un autre sens. En disant par exemple que la connaissance est une pratique. Cela étant, toute pratique est un obstacle potentiel : on risque de s'y attacher. De même que les expériences d'unité. D'un côté, elles nous montrent qu'il y a autre chose, qu'une autre vie est possible. D'un autre côté, elles nous renforcent dans la croyance que cette autre vie dépend de causes extérieures...

Sureshvara le dit clairement :

La pratique spirituelle dérive 
Entièrement de l'ignorance.
Elle est donc incapable
De mettre un terme à la confusion.
(En revanche), la connaissance vraie
Contredit l'ignorance
Comme le soleil "contredit" les ténèbres.

La Réalisation qui ne dépend pas d'une pratique, 1, 35

Voici un film qui retrace la légende de Shankara, le maître le plus célèbre de cette voie de la connaissance de la non-dualité. Bien des éléments n'ont rien à voir avec le Shankara historique, celui des Commentaires aux textes fondateurs de ce non-dualisme (les Upanishads), mais il reflète certaines choses, il est en sanskrit et permet de découvrir le mode de vie des brahmanes, ainsi que l'éthique de la non-dualité (le lâcher-prîse, l'érémitisme, la rencontre avec l'intouchable, la vie dans la nature, mais aussi l'Upanishad qui décrit de manière assez crue l'union de l'homme et de la femme, ainsi que les allusion à la tradition tantrique Shrîvidyâ, descendante du shivaïsme du Cachemire) :

dimanche 20 octobre 2013

Distinguer le sujet et l'objet



Voici la traduction du verset 30 d'un petit texte enseignant la non-dualité, intitulé Distinguer le sujet et l'objet (Drigdrishyaviveka) ou Le Nectar de la doctrine (Vâkyasudhâ). Il comporte de nombreuses citations d'autres textes, notamment du Yogavāsiṣṭha. Il est presque entièrement cité (ou bien cite lui-même) la Sarasvatī Upaniad. L'édition de 1910 des œuvres de Śakara l'attribue... à Śakara.
Le couplet trente, souvent cité au XXe siècle, reprend un couplet célèbre de la spiritualité de l'Inde d'avant le XIIe siècle. Il est par exemple cité par le Vijñāna Bhairava et par un disciple du bouddhiste Advayavajra, ou encore dans ce texte contemporain, semble-t-il. On le trouve même dans l'Uttaragîtâ (III, 9) du Mahâbhârata. Voici le vers qui revient dans toutes les variantes :
Partout où va l'esprit... yatra yatra mano yāti...
J'avais consacré plusieursbillets à ses évolutions.

Quand l'identification au corps a disparue,
Quand le Soi ultime est reconnu,
Alors il y a contemplation,
Où que l'esprit aille. 30

mercredi 7 août 2013

Vedânta en Inde

La non-dualité est à la mode. 
J'aime ces expressions nouvelles. Je crois à l'évolution, voire (péché rédhibitoire je le sais), au progrès.
Mais je regrette que les gens ne s'intéressent pas davantage aux traditions qui ont donné naissance à l'enseignement non-dualiste. Il y a, en (très) gros, trois traditions : le Vedânta, la non dualité tantrique, et le non-dualisme bouddhique.

Le Vedânta se réclame de Shankara, qui aurait vécu vers 800. Mais son enseignement, radical et non-systématique, a d'emblée été trahi. Parfois pour le mieux. D'abord son enseignement a été réinterprété selon les idées de son adversaire Mandana Mishra (avec Vâcaspati). Puis réinterprété selon la doctrine dualiste du Sâmkhya (avec le Vivarana). Puis réinterprété selon le non-dualisme non-ascétique du Yoga Vâsistha (avec Vidyâranya), puis réinterprété (lourdement) selon le non-dualisme tantrique de la Reconnaissance (avec la Shrîvidyâ), d'origine cachemirienne. Puis mélangé au hathayoga (avec des gens comme Vivekânanda, notamment). Enfin, au XXe siècle, on l'a mis a toutes les sauces : platonisé par Guénon, occulté par Blavatsky, il a finalement disparu sous une montagne de discours qui prétendaient parler à sa place. Rien de pire que les disciples !

Voici un documentaire, un peu kitsch certes, sur Shankara et la redécouverte de son lieu de naissance : Kâlâdi au Kérala. On peut ici voir et entendre le Jagadguru de Shringéri, principal centre réputé fondé par Shankara, dans l'état du Karnâtaka. C'est un gros village plein de temples, de brahmanes et d'adeptes du tantrisme de la Shrîdyâ (apparentée au shivaïsme du Cachemire). On peut entendre le Jagardguru actuel (genre de pape) enseigner en sanskrit (sous-titré en anglais) sur un petit trône d'argent. Le commentaire est un peu niais, mais les images sont intéressantes et les musiques sont belles :



Un autre documentaire, sur un autre Jagadguru. Aperçu intéressant de l'éducation traditionnelle et de la culture védântique et sanskrite :



Chant védique, Sâmaveda (les traductions en anglais des hymnes sont médiocres, mais les interprétations sont belles) :

dimanche 16 juin 2013

D'où vient le sens des mots ?

Le Vedânta est la plus connue des traditions non-dualistes. Une idée reçue veut que cette tradition rejette le langage, les mots.
En réalité, le langage est au centre de cette tradition scolastique. Voici un genre d'examen en sanskrit, sur le thème de la compréhension des mots (shabda-bodha) et la définition et le nombre des membres de l'inférence (nyâya-avayatva). Le tout est dirigé par le "maître du monde" (jagad-guru) de Shringeri dans l'état du Karnâtaka, le centre le plus ancien et le plus prestigieux du Vedânta non-dualiste.



Les autres écoles se réclamant du Vedânta ne sont pas en reste. On entend ici l'excellent Chaturvedî Svâmî de la tradition vishnouïte de Râmânuja, laquelle interprète les Upanishads dans un sens non-dualiste et dualiste à la fois. J'avais pu apprécier leur esthétique dans le village de Melkotte. Là aussi la logique et la linguistique ont atteint des sommets de sophistication. Cela se passe à Goa, le Pétarland des uns et la Vodka-sur-plage des autres :

jeudi 15 avril 2010

Rappel de notre vraie nature - Méthode pour l'Eveil VI

16, 17.

Si le disciple demande : "Comment le corps peut-il avoir une éducation, un lignage et une caste particulière ? Ou bien, (je peut aussi me demander) comment je puis être dépourvu (dans ma vraie nature) d'éducation, de lignage et de caste ?

Le maître doit (alors) dire : "Ecoute, ô fils, comment et pourquoi le corps qui a une éducation, un lignage et une caste particulière, est différent de toi, et comment tu es dépourvu d'éducation, de lignage et de caste."

Ayant dit cela, il doit lui rappeler ceci : "Ô fils, tu dois te rappeler que tu as entendu les caractéristiques du Soi suprême qui est le Soi de tout, grâce à des paroles révélées et traditionnelles, telles que :

"Cela[1] n'est que l'être, ô fils...".[2]

Le (maître) doit dire au (disciple) qui s'est remémoré les caractéristiques du Soi suprême : "Ce que l'on appelle

"espace lumineux"[3],

"distinct des noms et des formes",

"sans corps", définit comme non grossier, sans péchés, qui n'est conditionné[4] par aucun phénomène du saṃsāra,

"qui est l'absolu immédiat et intuitif",

"qui est le Soi à l'intérieur de chacun",

"le voyant non vu, l'entendant non entendu, le penseur non pensé, le percipient non aperçu",

son essence est perception permanente,

pure conscience, homogène, sans rien d'extérieur (à elle), ininterrompue,

partout présente comme l'espace,

toute-possibilité,

Soi de tous,

sans faim, etc.,

qui n'apparaît pas, qui ne disparaît pas,

source créatrice de tout ce qui est parce que sa pure présence est une inconcevable puissance,

bien que tout cela soit distinct de lui/ de soi-même, des noms et des formes qui sont le germe des mondes, qui reposent dans notre Soi, qui sont connus directement par soi-même[5] et dont on ne peut dire ni qu'ils sont identiques, ni qu'ils sont différents (du Soi)."


Śaṃkara, Méthode pour éveiller un disciple



[1] Le maître indique ainsi d'un geste de la main tout ce qui se présente d'instant en instant.

[2] Il y a là une phrase qui me paraît redondante et problématique : lakṣaṇaṃ ca tasya śrutibhiḥ smṛtibhiśca.

[3] Ākāśa : même racine que prakāśa, "lumière consciente", "manifestation", "apparaître", "présence". L'espace, comme la conscience, est partout et nullepart.

[4] Litt. : "parfumé".

[5] Tout est connu par le Soi. Le Soi n'est connu par rien d'autre que lui-même, comme une lampe qui s'éclaire elle-même par elle-même, sans dualité.

jeudi 25 mars 2010

Révélation et Tradition - Méthode pour l'éveil II



Suite du début du texte de Śaṃkara :


3 . De fait, la Révélation[1] dit aussi :

"Ayant considéré les mondes (paradisiaques) qui sont les fruits des rituels sacrés, un brahmane doit se détacher d'eux, attendu qu'aucun de ces fruits ne peut être éternel[2]. Alors, pour connaître l'absolu (éternel) il doit, fagot en main[3], approcher un maître qui connaît la Révélation, qui est établi dans l'absolu. Ce maître érudit doit enseigner avec méthode à ce disciple doué de maîtrise de lui-même et de calme, qui l'a approché selon les règles. Il doit lui expliquer la connaissance de l'absolu qui fait connaître l'éternel et l'impérissable."

En effet, seule une connaissance fermement comprise réalise le souverain bien, à la fois pour soi-même et pour la descendance[4]. En outre, cette transmission de la connaissance est salutaire pour les êtres vivants, comme un navire pour celui qui désire traverser une rivière.

Et un traité dit :

"Même si nous donnons entièrement ce monde entouré de (ces) océans, cette (connaissance)-là est encore supérieure à cela".

Car autrement, on ne peut atteindre la connaissance. C'est ce dit la Révélation, par exemple dans ces passages :

"Celui qui a un maître connaît l'Homme".

"La connaissance, c'est seulement par le maître qu'on la connaît".

"Le maître est le guide".

"En ce monde, la connaissance méthodique est le moyen du salut".

Et la Tradition (le) dit aussi :

"Ils t'enseigneront la connaissance"[5].


[1] Le Veda, et plus particulièrement leur partie finale (vedānta), les Upaniṣads.

[2] Si la cause (le rituel) est temporelle, l'effet (le monde paradisiaque) ne peut qu'être temporel lui aussi.

[3] Fagot de bois, combustible pour le feu (sacré) et symbole de richesse.

[4] C'est-à-dire que le disciple devient à son tour capable de transmettre cette connaissance de l'absolu à ses disciples.

[5] La Tradition (smṛti), ce sont les sources du brahmanisme orthodoxe en dehors du Veda, par exemple ici, la Bhagavadgītā IV, 34.

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