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vendredi 6 décembre 2019

Hummmm...

Tenez, je partage un blog de l'ancienne Vache Cosmique, supprimée depuis quelques années. Je réalise que rien n'a changé. Ça date du 27 octobre 2005 :

Hyiiyuuuummmmm !!!
Ce soir, exceptionnellement, j'écris un second billet. Juste pour signaler une trouvaille. Une authentique perle de chez Perles. Jugez plutôt : www.humuh.org

Enfin une tertön à la hauteur des rêves nos plus fous ! J'adore son terma, nettement plus jouissif que ceux de Chögyam et Traktung (aka "le petits fils de Schubert" et "le fils caché d'Henry Kissinger" respectivement...). Ajoutons, pour le public débutant en ces matières, qu'un terma ("trésor" en tibétain) est généralement un cycle d'enseignement et de pratiques réputé caché au VIIIème siècle dans l'esprit de ses disciples par le superman du Vajrayâna, Padmasambhava, . Ils sont censés s'en souvenir durant leurs réincarnations successives. Pour les nouveaux toujours, je tenais à préciser que je suis moi-même un grand tertön. Si on me voit dans un supermarché, j'ai l'air de n'importe quel crétin, mais en fait, je suis Pay-pal Pas-glop Rimpoché, de la lignée Ripou-pa. Je ne rigole pas. Et vous non plus d'ailleurs, sinon vous irez en enfer ! Mais je ne prend pas les chèques, conformément au "Sutra Exposant Directement les Points Essentiels du Vajra-Bizz" (rDor-jes Biz-a gyi Nad ki sg'rel-ba [prononcer "wa"] mDo Shes-bya-ba), texte important de mon propre terma.

Sur ce, bon soir (j'ai du boulot, je dois en effet transcrire rapidement, avant qu'elle ne s'efface de mon esprit béni, une nouvelle pratique, spécialement émanée des Bouddhas des Trois Temps pour enfumer les êtres de l'âge sombre que nous sommes : "La Pratique Essentiel du Don [skt : dâna] de Plaisir, Instruction Secrétissimes et Profondes pour Offrir Son Corps au Maître", inspirée du Kâlacakra).

lundi 30 septembre 2019

Phadampa, le sacré Papa

Phadampa Sangyé, le "Bouddha père sacré" est une figure étrange du bouddhisme tibétain. Il aurait vécu au XIème siècle, aurait rencontré Milarépa. Mais il est Indien, peut-être l'alter tantrique du pieux Kamala Shîla, moyennant un de ces imbroglios dont les Tibétains ont le secret.

Ce qui m'intéresse ici, c'est son enseignement, qui a inspiré le fameux "Tcheude" (:)) "chamanique", mais aussi le dzogchen. C'est du moins mon hypothèse. Comme je ne suis pas très fort en tibétain, je ne peux étayer. 

Mais les sources traduites de l'enseignement de Phadampa font état d'une pratique de méditation dans une hutte cloisonnée, ou bien dans une hutte obscure, dans laquelle le yogi doit fixer le bord des fenêtres, ce qui est un moyen bien connu de développer des visions. 

De plus, il est représenté dans une attitude typique de la méditation dzogchen, elle-même inspirée par, ou imitée de, la méditation de Shiva (shiva-mudrâ, shâmbhavî, etc.) prescrite dans la tradition Kaula.

paramabuddha

Voici un article qui rapproche Phadampa d'Ayyappan et qui fait aussi le lien avec Ârya Déva, un maître important de la tradition de Phadampa, peut-être l'un de ses gourou, à qui est attribué un beau poème sur une sorte de voie non-duelle de la Prajnâ Pâramitâ. Et aussi avec Shabara Pâda, l'un des gourous d'Advaya Vajra. Bref. Une figure complexe, ce Phadampa, dont les enseignements mériteraient une exploration plus fouillée.
Il y a quand même ce livre.

Yogi statue from Varkala
Un Phadampa du Kérala ?


Résultat de recherche d'images pour "ayyappan statue"
Aiyyanar avec ses deux parèdres qui ne sont pas sans évoquer Citta Vishramâ et Mano Bhangâ
Les deux montagnes de Shavara Pâda ne seraient-elles pas ses deux yoginîs ?

samedi 9 janvier 2016

Yoga de l'espace

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L'esprit d'éveil
est vacuité et compassion inséparables,
puissance qui dévore être et non-être,
paix sans origine ni cause.

...

Les choses ne naissent pas :
dès lors, il n'y a ni pratique,
ni état à atteindre.
Tel est l'état que l'on célèbre
et que l'on atteint
par le yoga de l'espace.

...

Les choses sont claire lumière,
elles sont transparentes depuis toujours,
pareilles au ciel :
cet éveil est la profonde et solide
voie de l'éveil.

...

L'esprit d'éveil :
pas d'autre bonheur dans les trois mondes !
Ce bonheur de l'esprit d'éveil
est la porte de tous les bonheurs !

Tantra final de la Quintessence des mystères

Traduit du sanskrit par un ragondin égaré sur les rives de la Marne.

"Les choses ne naissent pas" : quand l'esprit s'arrête.
"L'esprit d'éveil" : jargon bouddhiste, silence intérieur, transparence, conscience nue, toute simple.

dimanche 26 avril 2015

Tout est-il pur pour qui est pur ?


Une idée centrale du tantra non-duel est que les choses sont ce que nous jugeons qu'elles sont. 

Ainsi, '"il n'y a pas de phénomènes moraux, mais seulement des interprétations morales des phénomènes", comme dit Nietzsche. J'avais cité Abhinavagupta allant dans ce sens, qui faisait allusion à la croyance selon laquelle on peut neutraliser un poison en s'imaginant être un aigle, un garouda en sanskrit. 
Cette idée est fort courante. On la retrouve dans de nombreux textes bouddhistes, et elle est la base de tout un ensemble de tantras destiné à neutraliser les venins de serpent, cause de mortalité toujours importante en Inde. 
Voici un autre extrait qui fait allusion à cette croyance à la toute-puissance de l'imagination, un extrait de la Pureté de l'âme (Citta-vishuddhi, 30-31), texte tantrique bouddhiste qui défend l'idée que tout est imaginaire :

Pour le yogi dont les intentions sont pures,
(Même si son esprit) est subjugué
Par ce poison qu’est le feu de la passion,
Le désir qu’il nourrit
Envers les femmes désirables
Est de fait un désir
Qui le conduit à être délivré des désirs.

De même, si on s’imagine être un garouda
Ce garouda peut ingérer le poison
(Sans en souffrir).
On a alors neutralisé le poison.
On ne sera donc pas terrassé par lui.



Seulement, si tout est imagination et construction mentale, qui construit ? Le "grand moi" ou le "petit moi" ?

Ce texte, comme d'ailleurs le New Age (loi d'attraction, pensée positive, transurfing et autres machins quantiques...), laisse planer une ambiguïté : est-ce que c'est l'individu qui imagine, ou une source transpersonnelle, pour ne pas dire Dieu ?

S'il n'y a que l'individu, si c'est lui seulement qui imagine, qui imagine le monde et qui s'imagine lui-même en une sorte de monologue perpétuel, alors "il n'y a que moi qui existe", c'est le solipsisme
Et le résultat n'est pas beau à voir. Chacun se renferme sur soi-même en répétant ces mantras : "à chacun sa vérité", "tout est croyance", "la réalité est ce que je ressens dans l'instant", etc. Il n'y a alors plus de distinction entre l'objectif et le subjectif - tout est subjectif. Il n'y a plus de vrai, ni de beau, ni de bien, ni de juste. Il n'y a plus que ce qui arrive dans l'instant, neutre, impersonnel, malléable. Mais, comme les désirs de la personne demeurent... l'individu qui adhère à ces slogans adopte généralement un comportement égoïste, immature, tel une sorte d'adolescent attardé. Et il souffre. Cette voie-là est une impasse.

Mais comment distinguer rêve et réalité si "tout est imaginaire" ? Comment ne pas croire que "tout est croyance" si il n'existe pas de réalité séparée de moi ?

La réponse est qu'il faut distinguer entre ce qui est imaginé par Dieu, c'est-à-dire le monde, et ce qui est imaginé par Dieu identifié à tel individu, c'est-à-dire "son" monde à lui. 

Ce monde personnel est privé. Il est imaginé sur la base du monde objectif, qui est imaginé par Dieu. 

Mais ces deux sortes d'imagination doivent être soigneusement distinguées !

Dieu et un individu, ce n'est pas pareil. 
Le rêve de Dieu est notre réalité. Mais les réalités que nous imaginons ne deviennent pas LA réalité. Et même, le peu que nous pouvons imaginer est fondé sur la puissance de la Source. A chaque fois que nous imaginons, que nous agissons ou que nous pensons, nous nous identifions inconsciemment à Dieu. Plus nous nous identifions à cette Source, plus nos rêves deviennent réalité. Ou plutôt, la réalité correspond de plus en plus à nos rêves. Non pas que nous devenions résignés, passifs devant les imperfections et les injustices du monde (ce qui est une autre forme d'égoïsme, courante dans la spiritualité), mais nous sommes plus en paix, plus libres et joyeux. Ce qui, paradoxalement, nous rend plus disponibles et efficaces pour agir et changer ce monde.

Donc non, tout n'est pas imaginaire au sens ou tout serait imaginé par l'individu. Mais tout est bel et bien imaginé par cela qui, en moi, m'imagine et imagine tout le reste. Et cela est le Soi, plus moi que moi, le Soi de tout et de tous, la Source universelle. Il suffit de se retourner pour qu'elle se contemple elle-même par elle-même, sans intermédiaire ni croyance.

Or, comme il existe ainsi une différence entre mes rêves et la réalité, entre ce qui est subjectif et ce qui relève de l'objectivité, il s'ensuit que le Bien et le Mal ne sont pas toujours subjectifs. De même pour le Beau, le Vrai et le Juste. Si tel fait me semble injuste ou mauvais, cela ne correspond pas nécessairement à une croyance subjective. Cela peut être l'effet d'un sens inné du Bien et du Mal tel que la Source l'a décidé. Bien entendu, ce rêve de la Source est aussi un rêve, une création imaginaire. De fait, le Bien est relatif au Mal : ce sont des constructions. Mais qui ne dépendent pas de mon "petit moi" ! Le Bien et le Mal s'imposent à moi comme des faits. Du reste, ceux qui écoutent leur conscience savent bien que sa voix ne va pas toujours dans le sens de notre avantage égoïste ! Et c'est pourquoi on choisi bien souvent de ne pas écouter cette voix.

De plus, et même si la Source, substance de tout et de tous, est par-delà Bien et Mal qui sont des constructions relatives, cela n'implique pas que la Source, ou Dieu, ou la Déesse, soit neutre, indifférente. 
Non, car, même s'ils sont relatifs, Bien et Mal ne sont pas égaux, ils ne relèvent pas des même causes : le Bien est la Source elle-même, la Lumière. Le Mal est son absence, son ombre. 
Ou alors, disons que le Mal est la manifestation déformée du Bien, ou la Lumière incomplète. 
Ou bien, disons que le Bien est toute action ou parole dérivés d'une claire conscience de ne faire qu'un avec la Source, tandis que le Mal est le fruit d'une conscience confuse, qui s'identifie à un fragment du tout. 
De sorte que la Source est le Bien absolu qui transcende le Bien relatif.

En tous les cas, Bien et Mal ne sont pas simplement des inventions de l'individu ou d'un groupe.

samedi 14 février 2015

Le ver était dans le fruit

"Ptêt que je suis gentil... ou ptêt pas".


Il est de bon ton, dans certains milieux, de se lamenter de la décadence de l'Occident. Dès lors, les occidentaux en quête de spiritualité seraient eux-mêmes décadents et remplis de vices, alors que les Orientaux seraient des êtres purs et innocents qui ne se posent pas de questions. On dit aussi que les scandales liés aux gourous seraient une conséquence de cette décadence occidentale. "On a les gourous qu'on mérite" : si vous vous faites manipuler, c'est que vous l'avez mérité, que vous l'avez cherché, avec votre-mental-tout-fou-de-vilain-occidental. Avec moult sourires entendus et regard avides de connivence...

Pourtant, en lisant les textes sanskrits anciens, qui décrivent les quêtes spirituelles des Indiens, on a un tout autre tableau. Les gourous y étaient déjà parfois de purs escrocs, des manipulateurs sans scrupules, avides de pouvoirs et de reconnaissance. 

Voici un exemple. Non pas un racontar du web ou une rumeur de routard, mais la parole d'un "maître" indien du VIIIe siècle : on ne pourra pas le soupçonner d'avoir été "corrompu" par l'Occident. Il est bouddhiste, et il décrit comment le chercheur spirituel pourra se procurer une belle jeune femme pour pratiquer le yoga sexuel en vue de devenir un Bouddha lui-même :

"Le pratiquant spirituel devra aller voyager dans des contrées autres (que la sienne), où nul ne le connait (et pourrait le reconnaître). Résolu, il doit aller à la rencontre d'intouchables dévoués à Shiva et à lui seul, inspirés par (la religion shivaïte du) Siddhânta, qui se baignent et adorent Dieu selon les règles, dévoués à ses doctrines et à ses Écritures parce qu'ils sont un minimum lettrés. Après s'être intégré chez eux en se faisant passer pour un dévot intouchable, il doit, tout en restant lucide quant à la sagesse suprême (enseignée par le Bouddha), leur enseigner la religion (shivaïte du) Siddhânta selon ses Écritures comme le Kâlottara Tantra ou le Nishvâsa Tantra. Et il doit les prendre comme disciples afin de gagner leur confiance. Il doit les accepter, selon les règles du tantra, après les avoir initié dans le mandala de Shiva. 
Ensuite, il doit leur rendre toute les offrandes et l'argent qu'il a reçu d'eux en tant que gourou et leur demander (à la place) l'une de leurs jeunes filles dotées d'un visage et d'un regard magnifiques. Après l'avoir entraînée dans les points-clef des mantras (bouddhistes) et lui avoir fait promettre de respecter les règles de l'initiation (dont celle du secret absolu), il doit pratiquer avec elle le yoga sexuel en vue de devenir Bouddha."

Source : Guhyasiddhi, VIII, 8-15

Oui, vous avez bien lu : ce texte tantrique enjoint à l'adepte de se faire passer pour un gourou shivaïte chez des intouchables - la population la plus fragile, la plus facile à manipuler - afin de se procurer une belle jeune femme (de seize ou vingt ans maximum). Ce texte s'inscrit dans la tradition du Guhyasamâja Tantra, l'un des plus anciens tantras bouddhistes à prescrire un yoga sexuel. Ci-contre j'ai traduit Pour la pureté de l'âme (Cittavishuddhi), un traité de morale tantrique apparenté à cette tradition. Dans La Pureté de l'âme, l'auteur affirme que celui qui voit les choses telles qu'elles sont peut vivre par-delà Bien et mal. Ce n'est pas faux. Mais cela peut aussi justifier des comportements discutables, comme celui enjoint dans l'extrait ci-dessus.

Morale : les scandales gourouïques ne sont pas le fait des prétendus vices de la mentalité occidentale. Ils ont existé dès l'origine. Comme toujours, ce sont les croyances fondamentales d'une religion ou d'une philosophie qui, bien souvent, expliquent les actes étranges ou discutables de leurs adeptes, et non certes pas la "décadence occidentale", son supposé impérialisme et autres stéréotypes anti-occidentaux.

Le silence vivant est bien au-delà des conventions. 
Oui. 
Mais il est de nature morale. Je veux dire par là qu'il n'est pas moralement neutre, indifférent. Il est amour, enseigne l'amour, le tact, les scrupules, la lucidité, et son école est des plus dure ! Il est un Bien par-delà bien et mal, nul ne peut l'exprimer en lois universelles. Il enseigne en silence, sans mot. Mais il ne se tait jamais.

dimanche 1 février 2015

Le Soi éternel est le vrai message du Bouddha

La félicité, le Soi, "je suis", aham, la guérison...


Dans les milieux non-dualistes, on entend "la personne n'existe pas", "l'individu est une illusion", "tout est illusion", "il n'y a pas de choix", "pas de libre-arbitre", comme autant de mantras.

Je crois que la doctrine du fatalisme (selon laquelle l'individu n'existe pas et il n'existe donc pas de libre-arbitre) a été introduite dans les milieux non-dualistes par Ramesh Balsekhar, un banquier indien. A ma connaissance, aucun texte sanskrit n'affirme qu'il n'existe absolument aucun libre-arbitre. 

En revanche, il est vrai qu'il existe au moins une doctrine de l'inexistence de l'individu : la doctrine du non-Soi dans le bouddhisme. Cependant, même cette doctrine enseigne plutôt que l'individu n'est pas une substance immutable, mais une entité plastique et donc susceptible d'évoluer. En ce sens, la doctrine bouddhique de "l'absence de Soi" est une invitation à faire un bon usage de son libre-arbitre. "Non-Soi" veut dire : vous pouvez changer ! C'est donc une doctrine morale du libre-arbitre.

Mais, me dira-t-on, le bouddhisme enseigne au final l'absence de tout Soi. D'ailleurs, c'est la vision de cette absence de Soi ou de moi, comme on voudra, qui fait d'un individu un Bouddha, un éveillé.

Ce n'est pas faux, mais même cette doctrine-là n'a pas convaincu tous les bouddhistes. 

Car, pour commencer, il existe des Bouddhas. Chaque Bouddha a une individualité. Ainsi, Amitâbha n'est pas Shâkyamuni. Comment expliquer cette individualité si être Bouddha c'est réaliser qu'il n'y a pas de Soi ?  

Ensuite, personne n'aspire à son propre anéantissement. Même ceux qui veulent se suicider désirent en réalité faire disparaître une souffrance, et non se faire disparaître eux-mêmes. Toute conscience s'aime elle-même. Comme dit Yajnavâlkya, un ancien sage, "tout est aimé pour l'amour du Soi". Il y a donc une vérité même dans l'égoïsme. Mais laquelle ?

Les bouddhistes qui n'ont pas été convaincu par la doctrine du non-Soi ont inventé une nouvelle doctrine, propagée dans des textes à partir du début de notre ère. L'un des plus connus est le Soûtra de la Guérison totale (Mahâparinirvânasûtra). On y fait dire ceci au Bouddha historique à la veille de sa mort :

"Pour le bien des débutants, j'ai dit (dans le passé) qu'il n'y a pas de Soi, pas de personne, pas d'individu, pas d'âme, pas d'homme, pas de roi, personne qui connaît, personne qui voit, personne qui agit, pas d'agent... Le Bouddha [il parle de lui à la troisième personne] a donc dit qu'il n'y a pas de Soi dans la doctrine du Bouddha, afin d'éduquer certains. C'est un enseignement de circonstance. L'affirmation selon laquelle il n'y a pas de Soi est donc un propos de circonstance" 

à replacer dans son contexte. Le Bouddha explique qu'il voulait simplement montrer que le Soi tel qu'il est ressenti d'ordinaire, c'est-à-dire comme limité dans le corps, est cause de souffrance, origine de la peur de la mort. Mais ce faux Soi est différent du vrai Soi, dont le Bouddha proclame l'existence : "Le Soi existe". 

De même, le bouddhisme d'origine affirme qu'il n'y a pas de Soi, que la croyance en un Soi est souffrance, que rien n'est permanent. Mais, dans ce nouvel enseignement et d'autres, le Bouddha affirme explicitement qu'il existe un Soi permanent et bienheureux. Le Bouddha est le Soi, permanent, pur et bienheureux.

Cette doctrine du Soi est reprise dans les tantras bouddhistes :

"Il y a bien un Soi (âtmâ)
Qui imprègne tous les êtres.
Si il n'y avait pas de Soi,
Alors les individus qui se réincarnent seraient
Comme des arbres déracinés !"
Mahâmudrâtilaka Tantra

Le "je" (aham) qui imprègne toutes choses
Est absolument ininterrompu.
Une personne sans "je"
Serait comme un arbre
Sans racines !"
Vajramâlâ Tantra

"Même un Bouddha
Ne peut démontrer que le Soi,
Le soi-même, n'existe pas.
Si le Soi n'existait pas,
Les trois mondes seraient
Comme un homme décapité !"
Jnânatilaka Tantra

La personne originelle (purusha), le seigneur (îshvara),
Le Soi qui est l'âme (jîva),
L'individu (sattva) qui est le temps
Et la personnalité (pudgala)
Est la nature propre de toute chose.
Il est le magicien (à la source de toutes les formes).
Hevajra Tantra

Donc, même les doctrines indiennes les plus impersopnnalistes n'ont jamais affirmé l'inexistence absolue de l'individu. Elles invitent plutôt à vivre et ressentir l'individualité autrement. Ce qui est très différent !

Dharma dit "Wouf !"

Une présentation en anglais du Soi éternel et bienheureux, véritable message du Bouddha :



mardi 27 janvier 2015

Nouvelle traduction : Pour la pureté de l'âme

Pour la pureté de l'âme Cittavishiddhiprakarana

Le tantra c'est quoi ? Peut-on vraiment vivre par-delà Bien et Mal ? Être libre de tout tabou, est-ce être libre ? Qu'est-ce que l'âme ? Faut-il travailler sur soi ou seulement reconnaître ce qui est ?

Voici la traduction inédite d'un texte sanskrit qui répond à ces questions. Ecrit par le maître bouddhiste Âryadeva vers le VIIIe siècle, il évoque sans détour le point essentiel de la voie du tantra : le corps est pur, tout est sacré. Il est possible de guérir de la peur et de l'aveuglement qui empoisonnent la vie. 

Par exemple, ici l'auteur évoque l'attachement aux femmes :

Sachant que tout dans le monde
N’est que magie, mirage,
Fantaisie pareille à un songe,
Qui fait l'expérience de quoi,
Et comment ?

Ceux qui sont immatures
Sont attachés aux belles formes.
Ceux qui sont en chemin visent le détachement.
Mais ceux dont l’intelligence est la plus fine
Sont délivrés parce qu’ils connaissent
La vraie nature des belles formes.



Âryadeva, Pour la pureté de l'âme (Cittaratnavishuddhiprakarana)

samedi 2 février 2013

Dieu et César ?

Juste pour signaler un billet de Joy Vriens sur la question du rapport ambigu entre perfection mondaine et perfection supramondaine.

Voyons voir... ah, par exemple ce site d'un jeune américain (on le dirait tout droit sorti d'un épisode de Flipper le dauphin) qui transmet a "free awareness", laquelle s'avère être tout sauf "free"...



Mais le problème n'est pas nouveau. Il est central dans le tantrisme : pour recevoir l'initiation, il faut donner - royaume, femmes, enfants... -, même si par ailleurs Abhinavagupta montre le peu de valeur qu'il accorde aux perfections de ce monde. Pour lui, la vraie libération (moksha) est vraie jouissance (bhoga). Le dharmakâya est sambhogakâya. Dès lors, ceux qui aspirent à "éveiller" tel ou tel chakra, à réaliser telle ou telle divinité sont des gagne-petits, des mesquins indignes de la révélation intégrale de Bhairava. Les écrits du satiriste Kshemendra confirment que la société cachemirienne de l'An Mille n'était guère différente de la notre.

dimanche 25 novembre 2012

Et une coproduction conditionnée ! Vous aurez besoin d'autre chose ?




bouddhas sans nature de bouddha






J'ai comparé brièvement les deux grands systèmes du bouddhisme du grand véhicule, tout en affirmant qu'ils étaient incompatibles. Je persiste. Juste quelques précisions :

1-Quand je dis que seul le madhyamaka exprime l'Idée du Bouddha - du dharma -, je ne veux pas dire par là que je le juge supérieur au yogācāra.

2-Ces deux systèmes sont différents et incompatibles. Vouloir mélanger ces deux théories les affaiblit toutes deux.

3-On distingue souvent yogācāra et théorie de la nature de bouddha. Pour moi, l'un est le prolongement de l'autre. Pour commencer, Asaṅga est l'auteur-commentateur des traités de Maitreyanātha, auteur des traités qui systématisent le corpus des Ecritures sur la nature de bouddha.

4-J'appelle cette tradition fondée sur les soûtras "de la nature de bouddha" et systématisée par les traités de Maitreya, puis défendue par le yogācāra, du nom de shentong. Pour le shentong, le monde est vide de réalité, et la réalité, la nature de bouddha, est vide du monde.
Petit tableau :

madhyamaka
perfection de sagesse
deuxième roue du dharma
Nāgārjuna
textes récupérés sous terre
"tout est conditionné"

yogācāra
nature de bouddha
troisème roue du dharma
Asaṅga
textes récupérés dans les cieux
"tout est conditionné, sauf la nature de bouddha"

5-Au niveau des tantras, cette tradition shentong trouve sa formulation dans "les trois commentaires des bodhisattvas", trois textes extrêmement sophistiqués, datant des alentours de 1050. Le texte-tradition du shentong est la Roue du temps, tantra souvent présenté comme "explicite", mais en réalité le plus hermétique de tous les tantras et de loin le plus ambitieux sur le plan intellectuel, composé sans doute vers 1025. Dolpopa est, au Tibet, le meilleur formulateur de cette théorie shentong. Beaucoup  de penseurs tibétains sont shentong, même s'ils refuseraient (peut-être) cette catégorisation : la plupart des Karmapas, Kongtrul, y-compris Mipham. Ils précisent en effet la place du madhyamaka dans la graduation des théories, mais reviennent in fine aux positions shentong de Dolpopa.

6-Depuis des siècles, il est de bon ton de cracher sur Dolpopa comme sur un penseur grossier. Mais cela ne tombe pas juste. Son œuvre majeure, Le dharma de la montagne, n'est pas une œuvre de philosophie, mais une œuvre d'interprétation (d'exégèse) du corpus bouddhique. Pour le réfuter, il faudrait donc montrer que ses interprétations sont fausses. Ce qui n'a, à ma connaissance, jamais été entrepris. Et pour cause : ses interprétations des soutras de la nature de bouddha sont souvent justes. Ce qui pose un problème majeur de cohérence aux bouddhistes qui admettent la validité de ce corpus à égalité avec les soutras de la perfection de sagesse.

7-La solution alternative la plus facile, en apparence, consiste à dire que les soutras de la perfection de sagesse, et donc le madhyamaka, sont seuls vrais. Les soutras de la nature de bouddha ne seraient que des métaphores de la vacuité et de la puissance qui s'ouvrent à qui comprent la coproduction conditionnée. C'est l'option Guéloukpa. Le problème est que certains (beaucoup en fait) soutras de la nature de bouddha déclarent explicitement qu'ils sont supérieurs à ceux de la perfection de sagesse, lesquels ne seraient qu'une sorte de purification mentale.

8-En somme - et c'est la position enseignée aujourd'hui par la plupart des lamas kagyu et nyingma - le madhyamaka serait une sorte de théologie négative, un "neti, neti" bouddhiste, un pelage de l'onion mental. La pauvreté de cette vision, son caractère réducteur, apparaîtront aisément à toute personne se donnant la peine de lire un traité de madhyamaka (Mūlamadhyamakakārikā, Madhyamakāvatara ou Bodhicāryāvatāra) sans préjugé.

9-Une autre solution est celle de Longchenpa. Dans son Trésor des doctrines, il affirme que le madhyamaka est la théorie ultime. Puis il présente la nature de bouddha, non parmi les théories, mais comme métaphore de la voie des bodhisattvas. La nature de bouddha n'est pas une théorie : ainsi, le problème de savoir où la situer dans la hiérarchie des théories ne se pose plus.

10-Nāgārjuna a été trahit par ses disciples, comme Śaṃkara et tous les penseurs radicaux dans leur tradition. Même Candrakīrti, en forçant le trait du "je n'affirme rien, donc je suis imprenable", affaiblit la pensée de Nāgārjuna. Le madhyamaka fait partie de ces pensées du "tout ou rien" qui tolèrent mal les mélanges.

11-Maitrigupta et Atīśa sont en Inde, deux penseurs qui ont tenté de ressusciter un madhyamaka considéré pour lui-même et non plus au service d'une autre théorie. D'où le traitement étrange réservé à Maitrigupta dans la légende kagyupa. Dans cette optique, le madhyamaka n'est plus qu'une machine de défense ou d'attaque au service du prestige d'une secte, d'un monastère, ou d'une pratique sans rapport avec la vacuité. Alors que le madhyamaka est une pratique. La seule différence avec mahāmudrā est que mahāmudrā est potentiellement non monastique et non scolastique.

12-D'où, peut-être, la saillie de Maitripa/pâda/gupta contre un madhyamaka "non orné des paroles d'un maître", c'est-à-dire inélégant car scolastique. On pourrait croire que Maitripa dénigre ici la pensée, mais bien plutôt il regrette la momification du madhyamaka dans les grandes universités et il plaide pour un madhyamaka philosophique, vivant, pensé au sens moderne, c'est-à-dire librement médité ; pour cela, il me semble qu'il prône l'intervention des femmes comme autant de muses revivifiantes. Comme je l'ai suggéré plus haut, je suis d'accord avec ses critiques. "Employer" le madhyamaka au service d'une autre pratique présentée d'avance comme supérieure, c'est se fatiguer en vain.

13-La mahāmudrā est fondée sur le madhyamaka et les soutras de la perfection de sagesse, tout comme les traditions de Macig Ladreun et Phadampa. Or, nombre de hiérarques kagyu ultérieurs ont dénigré cette mahāmudrā pour lui préférer les "Six yogas". En effet, pour eux, seule la mahāmudrā tantrique - c'est-à-dire le yoga sexuel - est vraiment efficace. Ils raillent l'idée que la reconnaissance de "notre propre visage" (rang ngo shes pa) soit efficace, exactement comme Dolpopa l'a fait.

14-Cela ne signifie pas que le shentong et le yogācāra soient sans valeur. On peut les introduire, mais avec parcimonie. A mon avis, le moins est le mieux, car le cœur du dharma est véritablement la coproduction conditionnée inséparable de la vacuité. Mais il reste à établir ce qui est "récupérable" dans le corpus de la nature de bouddha et la phénoménologie du yogācāra.

15-Je suis d'avis que la Reconnaissance (pratyabhijñā) tire meilleur parti du yogācāra que le yogācāra ne le fait lui-même. Les autres traditions qui, toujours à mon avis, on bien tiré profit du yogācāra sont la mahāmudrā (mais il faudrait bien sûr détailler), le dzogchen et le Yogavāsiṣṭha, un texte non-bouddhiste (mais pas hindou non plus) composé au Cachemire vers 950.

16-Si j'étais bouddhiste, je préfèrerais m'en tenir au madhyamaka, tout en me tournant vers le shentong, mais avec la parcimonie la plus sévère. Il faudrait faire un travail de tri sur les soutras de la nature de bouddha, sur les textes du yogācāra et sur les tantras. Il existe un courant très important - majoritaire en fait - qui a en effet tenté de combinner madhyamaka et yogācāra en une sorte de propédeutique tantrique. A examiner de plus près. Mais l'oeuvre majeure dans ce domaine, le Tattvasaṃgraha de Śāntarakṣita et Kamalaśīla, est une montagne imposante. Cela en vaut-il la peine ? Qu'est-ce que cela ajoute au madhyamaka ?

17-Un dernier point : j'ai dis par le passé que les raisonnements anti-raisonnements ne marchaient pas au sens où ils laissent toujours un résidu, du genre "le concept-x anti-concept", illustré par l'image du capitaine Haddock aux prises avec un sparadrap. Mais cette critique peut être adressée au madhyamaka tronqué, conçu comme simple machine anti-concept. Pour le madhyamaka authentique, en revanche, cette critique est beaucoup moins facile à tenir. J'ai dit aussi que le madhyamaka me faisait penser à un ordinateur essayant de comprendre la conscience, la vie, le mouvement, l'âme, "ce que ça fait d'être Untel", etc. Un peu comme les paradoxes de Zénon. Amusants, mais idiots du point de vue spirituel. En fait, je dois préciser que cette critique tient seulement pour une partie des œuvres de Nāgārjuna : les chapitres contre le Nyāya dans les Mūlamadhyamakakārikā, la Yuktiśaṣṭikā et le Vaidalyaprakaraṇa. Sans doute parce que le Nyāya est lui-même une théorie d'un abord assez barbant : un genre de réalisme des idées, théiste des plus classiques. Le reste est certes d'apparence aride, mais pas indigeste. J'y reviendrais, afin de comparer les arguments madhyamakas contre la théorie yogācāra de la conscience et de la mémoire, avec les arguments de la pratyabhijñā contre ces mêmes théories.

 
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