dimanche 29 janvier 2012

Un désir insatiable

Pulsation du Coeur

"Qu'est-ce donc que j'aime, lorsque je t'aime, Seigneur ? Non pas la beauté corporelle ni la gloire temporelle, non pas l'éclat de cette lumière amie de nos yeux, ni les douces harmonies des cantiques mélodieux, ni le suave parfum des fleurs, onguents et aromates, ni la manne ou le miel, ni les délices de la chair en ses étreintes... Ce n'est pas cela que j'aime lorsque j'aime mon Dieu, et pourtant j'aime une certaine lumière, une certaine voix, une certaine odeur, une certaine nourriture, une certaine étreinte quand j'aime mon Dieu, lumière, voix, odeur, nourriture, étreinte de l'homme intérieur qui est en moi : là brille sur mon âme ce qu'aucun espace ne peut contenir, résonne ce qu'aucun temps ne peut arrêter, répand son odeur ce qu'aucun vent ne peut disperser, se donne à savourer ce qu'aucune fringale ne peut atténuer, et se fait désirer ce qu'aucune satiété ne peut diminuer. C'est cela que j'aime quand j'aime mon Dieu".

Saint Augustin, Confessions, X, 6

"(Cette) félicité n'est pas comme l'ivresse du vin ou celle des richesses, ni même semblable à l'union avec la bien-aimée. L'apparition de la Lumière consciente n'est pas comme un faisceau de lumière que répand une lampe, le soleil ou la lune. Quand on se libère des différenciations accumulées, l'état de bonheur est une allégresse comparable à la mise à terre d'un fardeau, l'apparition de la Lumière est l'acquisition d'un trésor oublié : le domaine de l'universelle non-dualité."

Attribué à Abhinavagupta, Huit stances sur l'Incomparable, 4, trad. Lilian Silburn


samedi 28 janvier 2012

Seule brille la Conscience



"Seul existe Śiva, lumière de la conscience indifférenciée qui se manifeste sous forme de tout ce qui est. Cette lumière repose en elle-même, d'où sa béatitude ; libre, parce qu'unique, il n'y à rien dont elle dépende. Préexistant à l'espace et au temps qu'elle engendre, elle est omniprésente et éternelle. Elle contient tout, pas un atome n'existe hors d'elle.
Résidant dans notre cœur en tant que Sujet universel, elle illumine notre vie, nos démarches psychiques et nous permet de percevoir le monde externe ; sans elle, nous serions insensibles, aveugles et aucune expérience ne serait possible.
C'est pourquoi Utpaladeva s'écrie : "Pour Te connaître, il n'est nul besoin d'aide ; il n'existe pas d'obstacle non plus. Tout est submergé par le flot surabondant de Ton existence !"
La Réalité infinie, en sa plénitude, mais sans jamais sortir d'elle-même, irradie le monde."

Lilian Silburn, La Bhakti, éd. De Boccard, p. 17

mercredi 25 janvier 2012

Bien souverain

Shimla

"Ô pauvre langue qui ne trouve point de mots ! Ô pauvre entendement tu es vaincu ! Ô volonté, combien es-tu en repos ! tu ne veux plus autre chose, parce que tu es noyée de ton rassasiement."

Catherine de Gênes, Vie, XXI, cité dans Justifications, p. 34

"L'âme est si contente de se voir près de la fontaine, que même sans boire, elle est toute rassasié : il lui semble qu'il n'y a rien d'autre à désirer."

Thérèse d'Avila, Chemin de perfection, XXXI, cité dans Justifications, p. 34       
  
"Tout autre gain est vain pour celui qui a oublié le Souverain Bien, son propre Soi, de même que celui qui a gagné ce Bien Souverain n'a rien d'autre à désirer. C'est ce qui dit l'auteur (Utpaladeva) lui-même :

Que peut désirer d'autre  celui  qui est riche de l'amour divin ?
Que peut désirer d'autre  celui qui est démuni de l'amour divin ?"

Abhinavagupta, Méditation sur les Stances pour la reconnaissance du Seigneur en soi, I, 1

dimanche 22 janvier 2012

En paix dans le silence

Scintillement (sphurana), le frémissement se fond dans l'immobilité. Iles de la Sonde


"Soyez donc en paix dans votre silence, lorsque le Bien-aimé par sa présence vous réduira en cet état, et vous obligera à vous taire pour vous obliger à le voir, à le considérer, à l'entendre et à porter en paix ses opérations. Il n'est jamais présent dans l'âme sans la vivifier, et sans opérer en elle quelque renouvellement imperceptible."

Jean-Jacques Olier, Lettre 123, cité dans Justifications, III, p. 32

"(La Réalité) à partir de laquelle il y a déploiement, maintient et résorption de l'ensemble des organes associé à la Roue intériorisée des énergies - ensemble qui, inconscient, se comporte comme s'il était conscient par soi-même - une (telle) Réalité doit être scrutée avec zèle et respect, elle dont l'autonomie est innée et universellement répandue."

Kallaṭa, Stances sur la Vibration, I, 6-7, trad. L. Silburn

samedi 21 janvier 2012

Carrefour du dharma : le dharma chez Carrefour ?

Moines sur la plage de Gokarna (?!), dont un avec sa petite amie - décembre 2011

Joy Vriens, proche de la lignée Shangpa, m'écrit à propos du témoignage de Kalou Rimpotché :

"Scandale ou koân ? Je mords, ici ou ailleurs...

Scandale, koân, confusion et sincérité. Quelle autre réalité que la confusion dans un monde de paraître sans racines pour ceux qui y cherchent des racines ? Il y a beaucoup de choses dans cette confession/confusion vidéo, il y a beaucoup de choses qu’on pourrait en dire.

Scandale : ce viol monastique n’est malheureusement pas anecdotique mais quasi institutionnel (http://lamashree.org/dalailama_08_childabuse_tibetanbuddhistmonasteries.htm). Quelle est la réaction des autorités bouddhistes tibétaines face à ce scandale ? Ou plus particulièrement face à l’autoconfession de Yangsi Kalou Rinpotché (YKR) ? Silence, déni et/ou même critiques (sur les forums tibéto-tibétains : « on ne parle pas de ce genre de choses » « pensez à vos disciples (bienfaiteurs) au Taiwan »). Un cas de Vaticanite aigue ?


[voir, par exemple, ces remarques assez acerbes par un lama tibétain disciple du précédent Kalou]

L’institution des tulkous, apparue pour des raisons plutôt politiques, n’a pas d’avenir à mon avis, ce qui n’empêchera pas des avatars ou des « lamas spontanés » (rang byung bla ma) d’apparaître. Pour moi cette tradition s'appuie sur la mythologie royale du Tibet, où les rois descendaient des mondes célestes par un cordon céleste, régnaient sur l'empire Tibétain, procréaient et, dès que leurs fils atteignaient l’âge de treize ans, remontaient par le même cordon (T. dmu thag) accompagnés de signes miraculeux célestes (http://hridayartha.blogspot.com/2011/12/la-genese-dun-gps-post-mortem.html). Cet aspect n’est pas bouddhiste, il est tibétain, bien que les rois de droit divin et leur mythologie ne se limitent pas au seul cas tibétain. Les tulkous, au départ souverains à la fois spirituels et temporels, sont censés avoir le même lien divin (et les mêmes signes miraculeux à leur mort). Quand des clans se disputent la succession du trône, l’aspect politique de l’affaire est encore plus évident. Les derniers temps, nous voyons aussi pas mal de tulkous qui ne veulent plus de leur mission, pour diverses raisons. Ce qui est sain et normal d’après moi.

Confusion, carrefours ou les deux ? Tout ce qui est bouddhisme tibétain n’est pas pour autant du bouddhisme, il y a aussi beaucoup de « tibétain ». Comme tout ce qui est bouddhisme n’est pas forcément Dharma (Eric Rommeluère). Comment faire le tri ? Faut-il faire le tri ? Le tri peut-il se faire tout seul ?

Un autre carrefour est celui entre une société ancienne, très hiérarchisée, et le monde postmoderne démocratique multitâche des réseaux sociaux. Ajoutez à cela que les tibétains sont en exil et que leur culture est dorénavant le seul pays qui leur reste. Il se trouve que YKR se sent davantage Bhoutanais. Mais ça fait toujours un sacré clash quand on se trouve au plein milieu de tout cela. Ces deux univers communiquent-ils réellement ? Sitou Rinpoché, qui est vraiment très traditionnel (http://www.youtube.com/watch?v=hD-IgfmeE1M), lui a confié la responsabilité de la lignée Shangpa. Au départ, quand Yangsi Kalou Rinpoché avait l’intention de suivre son exemple, il était visiblement très mal à l’aise. Il a l’air plus à l’aise dans sa nouvelle voie, quelle qu’elle soit.

Il parle lui-même très ouvertement de son enfance gâtée de tulkou mignon admiré par des occidentaux qui le trouvaient si proches d’eux-mêmes. Jusqu’à la mort de son père, il avait grandi en famille, sans éducation particulière pour autant que je sache. Après la mort de son père, il avait reçu une éducation plus traditionnelle et avait été victime (12-13 ans) de viols par des moines plus âgés, ce qui l’a dégoûté de l’institution monastique. "For me, I don't believe in monks... so much", ajoute-t-il finalement. "So much", car il fait un exercice d'équilibrisme. Que faut-il dire, jusqu'où ? Comment ? Entre les espoirs béats des disciples et le cynisme étouffant de la hiérarchie,ou encore son propre sens des responsabilités...

Voici quelqu’un d’assez jeune, partagé entre la responsabilité confiée par son maître, les espoirs de son père décédé, de sa mère vivante, des disciples du précédent Kalou Rinpoché ; qui a reçu une éducation pas très complète et qui est donc assez mal préparée au rôle tel qu’il est traditionnellement conçu ; qui a pris goût au style de vie du monde occidental et de ses rêves ; qui se détourne des institutions monastiques, de l’organisation hiérarchique, qui veut être proche des gens, et qui veut des rapports de cœur plutôt qu’une hiérarchie, ce qui n’empêche pas un certain narcissisme…

Va-t-il pouvoir continuer à faire de l'équilibrisme entre ses propres envies et ses responsabilités, la pression de la tradition ? Il a de la sincérité, du cœur et un certain courage. Il n’est pas le seul tulkou à avoir des goûts de luxe et du narcissisme… S’il crée un débat/des débats, ce serait déjà pas mal et cela aidera peut-être à réduire un peu la confusion, la sienne et la notre."

Belle lucidité.

P.S. : désolé pour le titre. Je ne porte pas Carrefour dans mon cœur. Ce consosystème incarne pour moi l'opposé de tout ce à quoi je crois. Et je crois que le dharma est indispensable, vital - même si je ne suis pas bouddhiste. Battons-nous.
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