jeudi 22 novembre 2012

En quel sens le bouddhisme est-il matérialiste ?



En quel sens le bouddhisme est-il matérialiste ?

Je pense qu'il y a de profondes similitudes entre le dharma du Bouddha et le fonctionnalisme.

Mais l'on peut objecter que le fonctionnalisme est matérialiste, au contraire du dharma. Or, il y a là deux affirmations qu'il faut examiner.

Tout d'abord, entendons-nous sur ce qu'est, ou n'est pas, le matérialisme. En première approche, il désigne toute explication de la conscience selon laquelle celle-ci n'existe pas indépendamment de la matière. Cela couvre un large spectre de théorie sur la relation entre les deux, depuis le matérialisme fort qui identifie la conscience au cerveau, jusqu'à l'émergentisme, qui refuse de réduire la conscience à une somme de neurones. 

Ce qui ne fait pas discussion, en revanche, c'est que le statut de la matière a profondément changé. Qui croit encore à une matière faite d'atomes comparables à des petits systèmes solaires ? Des boules de billard à la Descartes ? Des legos à la Lucrèce ? Personne, évidemment. L'inexistence de l'atome est la découverte qui a donné naissance à la physique contemporaine. Pourtant, beaucoup de physiciens ou de philosophes continuent de se dire matérialistes. En quel sens ? Quel est le trait commun à ces matérialismes ? Est-ce l'atome-système-solaire ? Non : les physiciens n'y croient plus. Quoi d'autre, alors ?

Eh bien, leur point commun est de dire que le sujet n'existe pas indépendamment de l'objet. Pour eux, pour ces "matérialistes", expliquer le sujet (la conscience, etc.) c'est le réduire à des interactions entre objets dépourvus de conscience : atomes, particules, quanta, cordes, etc. Certains de ces objets sont relativement grossiers, mais ceux dont parle la physique contemporaine sont d'une subtilité qui dépasse l'imagination. Ainsi l'atome - forme la plus "grossière" d'objet étudié par la physique - est minuscule. Bien plus petit que ce qu'avaient supputés les Anciens. A titre d'exemple, songez qu'il y a environs cinq billions d'atomes sur une tête d'épingle ! Sans parler des cordes... Ainsi, la matière est faite d'objets non doués de conscience mais d'une subtilité presque inconcevable. Ëtre matérialiste, ce n'est donc pas "croire seulement ce que l'on voit", mais plutôt penser que la conscience, la subjectivité, ne peuvent exister sans des objets extrêmement subtils, objets que l'on désigne collectivement, et sans beaucoup de rigueur, du nom de "matière".

Or, en ce sens, le dharma est matérialiste, tout autant que les fonctionnalistes. Ou alors, il faudra admettre que le fonctionnalisme n'est pas matérialiste. Mais il l'est, au sens précisé plus haut. Donc le bouddhisme est matérialiste.

En effet, pour le bouddhisme ancien, le Soi se réduit à une interaction (une interdépendance, si l'on veut) entre des objets. La seule chose qui différencie les écoles bouddhistes, c'est la nature de cet objet. Pour faire simple, c'est-à-dire en suivant un schéma du bouddhisme tardif, disons qu'il y a d'abord des atomistes (les sautrāntikas), puis des réalistes critiques (les vaibhāṣikas), puis des fonctionnalistes au sens stricte (les yogācāras), puis des sceptiques/empiristes (les mādhyamikas). Mais, que le Soi soit réduit à des particules, à des qualia, à des cognitions ou à une coproduction conditionnée sans plus (un inter-être, comme dit Thich Nhat Hanh), dans tous les cas le Soi, la conscience, le sujet comme on voudra, se trouve réduit à un genre d'objet. La conscience est expliquée par autre chose que la conscience. C'est précisément l'hétérophénoménologie que défend le fonctionnaliste Daniel Dennett et, à sa suite, Susan Blackmore, inspirée en cela par sa pratique de zazen. Donc, si le matérialisme est ce genre de pensée où le sujet ne peut être pensé indépendamment d'un objet et même s'explique par lui, nous pouvons alors affirmer que le bouddhisme est bien un matérialisme.

Mais le tantrisme bouddhique, me direz-vous, sans doute interloqués et en état de choc, prêt à bondir sur votre chapelet pour purifier votre esprit de ces idées insensées ? Et le vajrayāna, en effet ? Ce très-saint-et-incommensurablement-sublime-véhicule-spirituel ne défend-t-il pas l'existence d'une conscience très subtile qui survit au corps grossier, qui est le support des réincarnations et des activités inconcevables des Bouddhas ? Ainsi, le Dalaï Lama n'affirme-t-il pas qu'il existe une conscience immatérielle, irréductible à un support matériel ? 

Il n'en est rien.

En effet, il existe, selon une théorie bouddhiste fondée sur le GuhyasamājaTantra, trois niveaux de conscience : grossier, subtil, très subtil.  

Mais aucune de ces consciences n'existent sans un support objectif

Ainsi, de même que la conscience grossière, celle des cinq sens, "chevauche" les cinq souffles - entités inertes (jaḍa) et objectives (pratyaksa-gocara) circulants dans les canaux du corps - de même la conscience subtile, mentale, chevauche un souffle subtil. Et la conscience très subtile, la "claire lumière", chevauche le souffle très subtil localisé dans la "roue du cœur" située au centre de la poitrine. Cette conscience est consciente uniquement en dépendance de ce souffle inconscient - très subtil certes -, mais qui est tout de même un objet, un "cela" dépourvu en lui-même de toute conscience. C'est ce souffle-là qui sort du corps au moment de la mort et que l'adepte s'exerce à faire sortir de son corps grossier lors de la pratique de "l'éjection (utkrānti) de la conscience", sorte de préparation à un possible suicide volontaire. 

Donc, hors du corps ne signifie pas "indépendamment de tout objet"

Et donc aussi, le très-saint vajrayāna lui-même rejette l'hypothèse d'une conscience absolue, entièrement indépendante de tout support corporel.

Et le dzogchen ? Le dzogchen nyinthig suit, en gros, le schéma du Guhyasamāja Tantra, lequel se situe dans la suite de l'Abhidharma, lequel n'est rien d'autre qu'une hétérophénoménologie bouddhiste.

Donc au final, il y a bien de profondes similitudes entre le dharma et cette variété de matérialisme qu'est le fonctionnalisme.
Pour eux tous, en effet, non seulement la conscience doit s'expliquer par autre chose que la conscience, mais encore la conscience n'a pas de contenu - extérieur ou intérieur - réel ; elle n'est pas une, simple ; elle n'est pas permanente. Ces évidences sont autant d'illusions que le dharma comme le fonctionnalisme s'emploient à démystifier.

Blackmore : Le Soi est une illusion

Blackmore versus Deepak Chopra Limited Corp.Je constate, un peu désolé, que l'intelligence et l'humilité sont une fois de plus du côté du matérialisme, face à une explosion de mégalomanie "non duelle"...

mercredi 21 novembre 2012

No essence

Pas d'essence, pas de nature, pas d'ordre cosmique, pas de "une place pour chacun, chacun à sa place" : tout est possible, tout est légitime dans les limites de la règle d'Or.


Pour les droits des femmes.
Pour le mariage homosexuel.
Contre le mariage, aussi.
Pour la liberté sexuelle.
Pour la liberté de conscience.
Pour les droits des animaux.
Pour le droit à l'avortement.
Pour la recherche en génétique.
Pour la science.
Pour le droit de critiquer (et donc d'insulter, de ridiculiser, etc.) les dogmes religieux ou autres.
Pour le multiculturalisme.

Yoginîs distribuant le sperme de Jésus

Yoginî versus râkshasa

 A la Goutte d'or, en plein quartier musulman


                       
                       
                       
                       

Les Femen s'installent à la Goutte d'or - Libération vidéo
Les militantes ukrainiennes Femen ont inauguré à Paris un camp d'entraînement féministe pour former des «soldats contre le patriarcat».
   
   
        Video de libevideo   
 

mardi 20 novembre 2012

A quoi ressemblaient les textes bouddhistes récités en sanskrit ?

Voilà une question dont tout le monde se fiche, j'imagine, mais qui mérite néanmoins d'être posée. Si, si. Idem pour les mantra et chants divers.

Un extrait de la Marche vers l'éveil par une bonne chanteuse indienne, Vidyâ Rava :



Prononciation gutturale. Impresionnant, mais à des années-lumières du sanskrit :



Prononciation tibétaine, avec un effort vers le sanskrit. Joli, mais c'est encore loin d'être ça :



Je passe sur les tentatives pour le "soûtra du cœur" - une véritable catastrophe.

Quelques chants en langues indiennes avec des mots sanskrits - un document sur la tradition bouddhiste tantrique du Népal :





Enfin, cela n'a rien à voir, mais c'est amusant : une mise en scène de Padmasambhava quittant le Tibet (en tibétain !) entouré de Tsogyel, du roi, etc. et d'un ngakpa :


lundi 19 novembre 2012

La montagne-mystère

Il y a quelques années, j'ai parcouru la vallée tibétaine du Zanskar. 
Vers la fin de cette longue marche épuisante de dix jours, j'avais décidé de partir tôt le matin afin de profiter de la lumière de l'aube. Je m’engageais dans une vallée magnifique, traversais un petit village, puis une vallée magnifique s'ouvrit. En passant à côté d'un stûpa, je croisais un groupe de chevaux en liberté. 



Puis j'aperçus au fond de la vallée une montagne impressionnante, le Gompa (ou dgongs pa ?) Rangjung. 



 Je m'asseyais à son pied pour attendre le reste du groupe, après avoir traversé seul le torrent que l'on devine sur la photo ci-dessus. Je lisais tranquillement, Timeless Rapture dans une main, un Twix dans l'autre, quand un lama-à-chien-et-bouteille-de-whisky surgît de nulle part, sautant d'un rocher à l'autre tel un cabri malgré son âge. 

 Le lama avec sa bouteille

Le lendemain, après avoir passé un col dangereux sous la neige (en short et en sandales !), nous nous retrouvâmes sous un abri-parachute. Alors que nous étions transits de froid et trempés jusqu'à l'os, et que moi et ma compagne dûmes nous déshabiller devant une brochette de tibétains hilares, je lui dit "Tummo ?" Il me répondit "Whisky !" en sortant sa bouteille, mort de rire. Un grand moment.

Cette montagne (c'est bien la même, n'est-ce pas ?) est une montagne de Mahâkâla et l'un des luit Grand Charniers, dit Ngakpa Chögyam, mais sans préciser davantage. Si quelqu'un en sait plus, merci d'avance !


Mantras gravés dans la vallée du Gompa Rangjung. En haut : om vajrapâni hûm, le mantra de Vajrapâni (?). En bas, a'ashasamaha, le mantra des six espaces de Samantabhadra, un mantra essentiel du dzogchen nyingthig. L'ordre des syllabes n'est pas le même que celui transmis par Namkhai Norbu. A ce propos, je n'oublierais jamais quand un jour, au sortir d'une retraite, je vis Norbu tomber face à un chien hâletant. Norbu enchaîna de suite "a ! 'a ! ha ! sha ! sa ! ma !"
 en imitant le chien !


P.S. : une vidéo de la montagne sacrée :


Et une vidéo du col difficile mentionné ci-dessus, le Shingo-la, sous la neige comme nous - que des bons souvenirs !

dimanche 18 novembre 2012

Faut-il croire aux vies antérieures pour être guéri des vies futures ?

Dans un précédent billet, je rapproche la pensée du philosophe Daniel Dennett avec celle du Bouddha.
On pourrait me rétorquer que, mettre ces deux-là dans le même sac, c'est passer un peu vite sur un élément de poids qui les renvoie à des années-lumières l'un de l'autre : la réincarnation.

En effet, le Bouddha croit à une après-vie, à un au-delà, hypothèse nécessaire pour que les fruits des actes de cette vie murissent. C'est le karma. Pourquoi les actes doivent-ils murir ? Pourquoi ne disparaîtraient-ils pas dans la mort, cette dés-agrégation des cinq agrégats ? Pour sauver la morale ! En effet, le Bouddha montre que si l'on croit que la mort interrompt le murissement des conséquences des actes (c'est le "nihilisme", version bouddhique), ou bien si l'on pose que le moi n'est pas affecté par ce murissement parce qu'il est immuable (c'est "l'éternalisme"), alors il n'y a plus de morale. Et sans morale, plus de chemin vers la guérison, vers le bien-être vécut en cette vie.

Donc, sans au-delà, sans une conscience persistante, point de salut. Même si cette conscience n'est qu'une succession de "mois" instantanés, et non pas un moi simple, comme nous le croyons spontanément.

Or, Dennett ne croit pas que la conscience, toute illusoire qu'elle soit, survive au corps pourrissant ou brûlant ; bref, mort. Donc, faut-il admettre qu'il ne peut plus y avoir de dharma du Bouddha après Dennett ? 

Il est clair que non.
Car, même si demain l'on prouvait que la conscience survit à la mort, cela ne changerait rien aux thèses de Dennett. En effet, son grand point n'est point l'interruption de la conscience par la mort, mais plutôt la nature illusoire du moi conscient. Je suis à peu près certain que Dennett conserverait les mêmes positions darwiniennes : le plus peut venir du moins, le conscient de l'inerte, l'ordre du chaos. Cette expérience de pensée (à savoir, si l'on établissait un jour l'existence d'un au-delà) permet d'entrevoir ce qui fait la force du bouddhisme : la thérapie qu'il propose ne repose pas sur des hypothèses métaphysiques - des dogmes, si l'on veut. En tous les cas, le dharma ne dépend pas de ces suppositions-là. Si la réincarnation était confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide. Si la réincarnation n'est pas confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide... En revanche, si la théorie du moi-illusion était réfutée, l'hypothèse de la réincarnation ne perdrait-elle pas tout son intérêt ? "Voir la vacuité est le grand point, qu'importe l'autorité ? Qu'importe le philosophe, pourvu qu'on ait la sagesse ?".

Mais la morale, peut-elle survivre sans les hypothèses du karma et de la réincarnation ? Oui. 
Imaginons que je passe devant un petit lac où un enfant est en train de se noyer. Ai-je besoin de réfléchir à ces spéculations pour passer à l'action ? Non, la seule règle ici est que "quand on peut, on doit".  Si le Bouddha a combattu la thèse selon laquelle la fin du corps est la fin de la conscience, c'est sans doute parce qu'il ne voyait pas d'autres solutions pour sauver la morale, morale sans laquelle une pratique contemplative peut difficilement porter ses fruits. Cela étant, il semble avoir eu conscience que ses hypothèses n'étaient pas absolument indispensables, puisqu'il parle dans ce soûtra des bienfaits de la vie bouddhiste, bienfaits ressentis dès cette vie même.

A un roi qui l'interrogeait ainsi :

" Il y a ces
artisans ordinaires : dompteurs d’éléphants, dompteurs de chevaux, charretiers,
archers, porte-drapeaux, maréchaux de camp, officiers d’intendance,
grands officiers royaux, commandos, héros militaires, guerriers en armure,
guerriers cuirassés, esclaves domestiques, pâtissiers, barbiers, serviteurs
des bains, cuisiniers, tisserands, vanniers, potiers, calculateurs, comptables,
et tous autres artisans du même genre. Ils gagnent leur vie grâce aux fruits
de leurs métiers, visibles dans l’ici-et-maintenant. Ils apportent bonheur et
plaisir à eux-mêmes, à leurs parents, épouses, et enfants, à leurs amis et
collègues. Ils mettent en place une excellente présentation d’offrandes aux
prêtres et contemplatifs, qui mène au ciel, qui résulte en bonheur, qui entraîne
une renaissance céleste. Est-il possible, seigneur, de faire voir un pareil
fruit de la vie contemplative, visible dans l’ici-et-maintenant ?""


Le Bouddha répondait en énonçant les fruits de la vie bouddhiste vécus dès ici-bas. Avec, entre autres, ceux de la méditation, d'une vie simple et libre. Même s'il n'y a pas d'au-delà, le dharma a un sens et une valeur thérapeutique. Pourquoi ? Parce qu'il délivre dès cette vie de l'illusion du moi. Or, Dennett va dans ce sens.

Le Bouddha confirme cette interprétation dans un autre soûtra, encore plus fameux que le précédent (si cela était possible) dans lequel il assure ses disciples - ses patients - que l'efficacité de sa thérapie ne repose pas nécessairement sur la croyance en la réincarnation et en la rétribution des actes, mais bien sur une morale efficace en cette vie même :

 "Kalamas, le disciple des nobles êtres éveillés qui a une pensée ainsi libre de toute haine, et de toute malveillance, qui a une pensée irréprochable et pure, est quelqu'un qui trouve les quatre certitudes, ici et maintenant, en pensant :
« ‘Supposons qu'il y ait, après la mort, des conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). En ce cas, il est possible, après la dissolution du corps, après la mort, que je renaisse dans un monde céleste.’ Telle est la première certitude.
« ‘Supposons qu'il n'y ait pas, après la mort, de conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). Dans ce cas, dans la vie présente, je demeure, en tout état de cause, détendu, libre de toute haine et de toute malveillance.’ Telle est la deuxième certitude.
« ‘Supposons que des conséquences négatives retombent sur l'individu qui a commis des mauvaises actions. Quant à moi, je n’ai souhaité aucun mal à personne. Alors comment se pourrait-il qu'une conséquence négative retombe sur moi qui n’ai commis aucune action mauvaise ?’ Telle est la troisième certitude.
« ‘Supposons qu’aucune conséquence négative ne retombe sur l'individu qui commet des actions mauvaises. Alors dans les deux cas, je peux considérer que je suis pur.’ Telle est la quatrième certitude."

La réincarnation et la rétribution sont ainsi des "moyens habiles" (upâya), non des vérités absolues. Donc Dennett et dharma, même combat !

P.S. : je me demande dans quelle mesure ces "quatre certitudes" sont à rapprocher des "quatre assurances" du dzogchen nyingthig... 




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