mercredi 16 janvier 2013

Pour expérimenter l'être, dois-je renoncer à l'esprit critique ?



Dans un précédent billet, j'ai essayé de me demander ce qu'il y aurait à perdre si l'on renonçait aux croyances infondées qui peuplent les traditions spirituelles, pour ne garder que l'expérience brute et des croyances fondées en raison - bref la science et ce qui se rapproche du vraisemblable. Que resterait t-il d'une tradition comme le bouddhisme ou le non-dualisme si je laissais tomber les vies passées et futures, le karman, Dieu et autres arrières-mondes ?

 Tai ji à Cidambaram, Inde



J'avais répondu que l'expérience de la non-dualité ne s'en trouve en rien affectée. Car cette expérience invite à la suspension du jugement plutôt qu'à la croyance aveugle ; voire à la curiosité, plutôt qu'à un "saut de la foi". De plus, le silence propre à cette expérience procure les mêmes bienfaits qu'une réponse de type religieuse, sans ses inconvénients (obscurantisme, fanatisme, stagnation, souffrance). En effet, tout se passe comme si l'expérience de la non-dualité était la réponse ; ou comme si le besoin de sens et de consolation disparaissaient dans ce silence, par excès de clarté, de transparence pour ainsi dire. Non-dualité et scepticisme - ou, du moins, une attitude de sobriété dans le domaine des croyances et des hypothèses métaphysiques - semblent compatibles.



Soit. Ce n'est pas rien. 
Mais j'avais avant cela distingué deux grands "climats" de l'expérience intérieure : l'expérience du silence, d'abord, qui est une expérience de conscience limpide, sans poids, bienheureuse. Une expérience de connaissance, de lucidité donc, dans laquelle lucidité ne rime pas avec souffrance mais avec bien-être.

Cependant, à côté de cette expérience de conscience, il existe bel et bien un autre registre - même si les deux sont toujours plus ou moins mélangés -, celui d'une expérience de la volonté ou bien du cœur, comme on voudra. Une expérience affective, émouvante plutôt que connaissante. Elle correspond plus typiquement à l'expérience mystique de l'amour de Dieu telle qu'on la décrit dans les traditions théistes - mais pas exclusivement. Cette famille d'atmosphères spirituelles se distingue de celle d'une conscience simple, non-duelle, en ce qu'elle déborde de vie, de félicité, de sens, de valeur et d'un sentiment de communication-communion, en même temps qu'elle ne s'accompagne pas de science, puisqu'elle touche d'abord à la volonté, à l'affect. On peut très bien aimer, ou se sentir aimé, entraîné dans une relation d'amour, sans savoir le moins du monde qui on aime. C'est le "pur amour" des mystiques chrétiens.

Or, cette sorte d'expérience-là semble bien moins compatible avec le scepticisme, l'agnosticisme où le pragmatisme professés plus haut. Car, bien qu'elle soit affective plutôt que cognitive, elle invite presque directement, semble-t-il, à une interprétation, au contraire du silence qui penche vers la sobriété. Et pas n'importe quelle interprétation. Alors que l'expérience du silence invite... au silence, l'expérience de l'amour-félicité, éprouvé comme une sorte de vibration dans la poitrine, semble presque appeler les mots "Dieu", "personne", et tout l’enchaînement du vocabulaire théologique standard. Il ne fait guère de doute que cette expérience est l'origine subjective et consciente des croyances théistes, ainsi que d'une bonne partie des croyances au paranormal. On y éprouve en effet le sentiment, de l'ordre de l'évidence, d'une connexion immédiate avec toute chose - un ressenti d'unité avec l'univers accompagné du sentiment tacite que "tout va bien, quoi qu'il arrive", même si l'on est bien incapable de dire pourquoi, à moins, justement, de reprendre en coeur les réponses "classiques" de la théologie (chrétienne ou hindoue, cela ne fait guère de différence ici).

Autrement dit, alors que le silence simple invite à l'agnosticisme, la prise de conscience de soi, le coeur, lui, invite à la gnose. Le silence semble d'un tempérament économe, alors que l'amour déborde, nous force pour ainsi dire à l'excès de parole. Du reste, ce genre de mystique "nuptiale" et personnelle a engendré les plus beaux textes les plus novateurs dans toutes les langues. Que l'on compare, sur ce point, les soûtras bouddhistes et les poésies des amoureux de Dieu.

Au final donc, tout se passe comme si ce genre d'expérience était inséparable de l'attitude du croyant, théiste singulièrement. Elle semble donc devoir résister au scepticisme agnostique et pragmatique qui semble aller si bien au bouddhisme ou au taoïsme "philosophique" d'un Zhuang Zi.


Mais cela est-il si vrai ? L'expérience du cœur est-elle bien l'apanage des croyants, des religieux, des gens de foi ? Faut-il enfin se résoudre à en faire le trésor des théistes ? Notez que l'on dit, dans la même veine, qu'une morale ne peut exister sans Dieu, que la science est incapable de répondre aux questions existentielles, de me dire pourquoi je dois préférer le bien d 'autrui au prix du mien. Pas de morale, pas de sens, pas de valeur, pas d'accomplissement de soi sans Dieu, donc pas de véritable plénitude de l'expérience intérieure sans la reconnaissance du fait que cette expérience vient d'un Dieu créateur, personnel et tout-puissant, façon Moïse.
  
Mais est-ce bien le cas ?


Je ne le pense pas.

Pourquoi ?


Eh bien, pour commencer, je crois qu'il ne faut pas négliger la distinction entre le fait et son interprétation. Mais ne viens-je point d'admettre que l'expérience "du coeur" comportait pour ainsi dire une interprétation inhérente, celle d'être en présence d'une source transcendante (bien qu'éprouvée au plus intime de soi) douée de tous les attributs de Dieu ? Cette présence étant intime et immédiate au plus haut degré, "plus proche de moi que moi", quels motifs aurais-je d'en douter ? En l'absence d'intermédiaires, comment pourrait-il y avoir erreur ou illusion par une quelconque déformation ? Puisqu'il y a union "sans intermédiaire" (même si l'on y reconnaît une certaine différence des personnes, "pour pouvoir goûter le sucre" et autres raisons du même tonneau), comment pourrait-il se produire la moindre déviation ? Ne s'agit-il pas d'un "toucher", d'un "goût", d'un contact donc, plus immédiat que la vision si sujette à l'erreur ?



Je crois qu'il est facile de réfuter ces arguments. L'immédiateté prouve ma sincérité, sans doute. Elle n'établit en rien que je sois réellement en contact intime avec une entité transcendante. Puisqu'il est question d'amour, prenons-le en considération. Quoi de plus intime que le sentiment amoureux ? Mais quoi de moins fiable, aussi ? Vraiment, quoi de plus faillible que les élans du coeur ? Sur ce point, je suis d'avis qu'il faut rejoindre Spinoza quand il affirme que "la liberté des hommes n'est que l'ignorance des causes qui les déterminent" et qui les déterminent à aimer, à sentir, à accepter et à rejeter, n'en déplaise à ceux qui voient - ou plutôt qui sentent dans le coeur - une source de connaissance fiable. Dès lors, la conscience perd également une bonne partie de son crédit. En effet, je me crois libre parce "que je sais ce que je veux". Mais le plus souvent, je ne sais pas pourquoi je le veux, je ne connais pas - faut de m'en soucier - la raison suffisante pour laquelle, par exemple, j'aime telle personne et je déteste telle autre. Alléguer "l'énergie", une quelconque "vibration", nos horoscopes ou les vies antérieures, c'est expliquer un mystère par un autre, qui a en outre le défaut d'échapper à tout examen rationnel - et donc à toute critique, à toute réfutation possible. Bref, c'est là le royaume - séduisant mais trompeur - des pirouettes dans lesquelles se réfugient la plupart des hommes.

Mais si ce n'est pas Dieu, si ce n'est pas la source transcendante de l'univers, qu'est-ce donc que je sens ici ? Eh bien, il existe mille explications moins déraisonnables, n'en doutons pas. Il suffit de prendre son courage à deux mains et d'ouvrir n'importe quel magazine scientifique pour tomber sur une conjecture vraisemblable : l'expérience du coeur est une expérience du corps. Le corps paraît banal et vulgaire. Mais c'est encore, comme dit encore Spinoza, une illusion de la conscience. la conscience, en manifestant un objet, nous fait croire que nous le connaissons. Mais en réalité, la conscience que nous avons du corps n'est que la partie émergée de l'iceberg. En particulier pour ce qui est du cerveau, lequel est, jusqu'à preuve du contraire, l'objet le plus complexe de l'univers. A contrario, il n'existe pas une seule preuve de l'existence de Dieu, de la Providence, de l'âme, ou d'une quelconque vie personnelle après la mort du cerveau.

En outre, qui dit invitation ne dit pas nécessité. Certes, cette expérience du coeur invite à, oriente vers, une certaine interprétation. Mais, n'en déplaise aux croyants, un peu de réflexion suffit à m'instruire du fait que cette "invitation" n'est qu'une illusion due à mon ignorance des autres interprétations possibles. Celle du bouddhisme ; celles des neurosciences ; celles des philosophies de l'esprit. J'ai le choix. Si donc je choisis, je dois donner mes raisons. Or, j'ai bien peur qu'il n'y ait pas de raisons valables de choisir une interprétation théiste et qu'il ne manque pas de bonnes raisons pour préférer une interprétation athée des expériences mystiques, même les plus imposantes sur le plan affectif.



Vous me direz, pourquoi renoncer au trésor des théologies mystiques ? Pourquoi se priver de ce qui semble si bon, si beau, si vrai, si évident, si consolateur, si salvateur, pour aller vers ce qui est inconnu, incertain, obscure et fade ?

Je répondrais en trois points.

D'abord, l'interprétation théiste, comme toute croyance irrationnelle, se paye. Chaque jour, des gens tuent et se font tuer au nom de ces folies. Il faut et il suffit d'ouvrir les yeux : pouvez-vous donner un seul exemple d'une horreur qui n'ait pas une croyance irrationnelle comme ingrédient ? Moi, je n'en vois guère.

Ensuite, dire que le choix de l'athéisme, du pragmatisme, du nihilisme (pourquoi pas ?), de la raison et de la science, est un choix aride, sec et dépourvu d'attrait, c'est simplement étaler son ignorance en ces matières. Je constate que la science a beaucoup à offrir en matière d'éthique, de politique et même de spiritualité. Quoi de plus merveilleux que le récit du Big Bang ? Quoi de plus vertigineux que l'histoire de la physique quantique ou la découverte des fractales ? A côté, les histoires de famille d'Abraham paraissent aussi intéressantes qu'un article de (pseudo)presse people !

Enfin, je puis parfaitement être incroyant, athée, sceptique, avoir soif de raison et de bon sens, tout en savourant les mythes, les légendes et les fables des traditions spirituelles, ainsi que les états de conscience les plus exotiques. Tout comme je puis apprécier la leçon d'une fable de La Fontaine sans me mettre à croire que les corbeaux parlent ! Comme je l'ai expliqué ailleurs, cela rend même plus savoureuse la dimension fantastique de toute aventure inrieure.



Donc je puis bien abandonner les croyances irrationnelles et dangereuses sans renoncer ni trahir l'expérience spirituelle en toutes ses nuances.

samedi 12 janvier 2013

Que serait l'hindouisme sans le bouddhisme ?



Le bouddhisme a beaucoup emprunté au shivaïsme. Plus le bouddhisme tantrique s'est développé dans des systèmes toujours plus ésotériques, plus sa dette fut importante. Et rarement, voire jamais, reconnue.

Néanmoins, la dette du shivaisme à l'égard du bouddhisme n'est pas moindre.
Utpaladeva et surtout Abhinavagupta reconnaissent ce que la Reconnaissance (pratyabhijnâ) doit à la pensée de maîtres bouddhistes comme Dharmakîrti, Dharmottara ou Shankarânanda. La notion de "non-duel" (advaya) est d'origine bouddhiste. De même les notions de conscience "autolumineuse" (svayamprakâsha) et de "conscience de soi" (svasamvedana) apparaissent d'abord dans des controverses entre bouddhistes. Que seraient les différentes formes de non-dualisme non-bouddhistes sans ces notions ? A quoi donc les pensées brahmanistes ressembleraient-elles sans l'aiguillon bouddhiste ?

La notion de Mâyâ au sens d'illusion est développée d'abord dans des textes bouddhistes, puis dans le Vedânta via Gaudapâda.

Le vocabulaire de la méditation formulé dans les Yogasûtra est manifestement d'origine bouddhiste (vitarka, vicâra, dharmamegha...).

La tradition religieuse la plus secrète aux yeux des shivaïtes non-dualistes est le Kâlîkrama. Or ses tantras sont les premiers tantras non-bouddhistes à employer des expressions non-dualistes explicites comme "non-duel" (advaya) "conscience de soi" (svasamvitti), "vide de nature propre" (nihsvabhâva), "vide d'essence" (nihsvarûpa), "transparence" (vishuddhi), etc. qui sont d'origine bouddhiste.

De même - chose moins connue - des textes aussi prestigieux que le Vijnâna Bhairava ou la Svabodhodayamanjarî - eux aussi rattachés au Kâlîkrama - sont pétris de termes bouddhistes, d'instructions typiquement bouddhistes, voire de versets directement récoltés dans des textes bouddhistes. A contrario, l'absence d'instructions tirées de textes non-dualistes de type védântique est frappante dans ces textes.

Enfin, le tantrisme post-islam (c. 1200) est lui aussi dérivé, même dans son iconographie, ses mantras et sa liturgie, de textes bouddhistes. Par exemple, le système très populaire des Dix Grandes Sciences (dasamahâvidyâ), centré sur Târâ, a sa source dans des tantras bouddhistes lesquels avaient empruntés beaucoup au shivaisme. De même, la tradition baul (dans ses versions hindoues et musulmanes) est l'héritière directe des mahâsiddha bouddhistes de l'Âge d'Or.

L'interdépendance, encore et toujours.

Voici une petite vidéo qui présente le sanctuaire de Târâ :

mercredi 9 janvier 2013

A quoi faut-il croire ?



Quand j'essaie de montrer la problématique récurrente de l'idéalisme ("tout dépend de la conscience") et de l'externalisme ("la conscience dépend de tout"), l'on peut à bon droit se demander ce que j'ai derrière la tête. Mais à quoi donc vise mon propos ?

Premièrement, je prends l'argument de la volonté limitée au sérieux. Notre volonté rencontre une résistance. Ou plutôt, devrais-je dire, nos volontés rencontrent des résistances. Même si l'on croit au libre-arbitre (et il ne manque pas d'arguments pour réfuter cette croyance), il est clair que notre volonté "libre" est contrainte par mille paramètres et circonstances. On peut même se demander si volonté il y aurait sans cette résistance. De même, y aurait-il conscience sans objets pour la colorer, lui donner formes et couleurs ? Y a-t-il figure sans fond ? Non. Y a-t-il fond sans figure ? Non plus. Le fond est fond en dépendance d'une figure. Donc la volonté donne accès à un Autre - ce dont la conscience est incapable parce que, comme Midas, elle ne peut rien toucher sans le transformer en conscience.
Épistémologiquement parlant - du point de vue de la connaissance, donc - il est vrai que tout dépend d'un acte conscient. Perception, souvenir, pensée, jugement, imagination : autant d'actes de conscience identique en essence, mais déclinés en fonction de leur objet. Mais du point de vue de la volonté, tout ne dépend pas de moi, quand bien même on définirait cette volonté comme un pouvoir inconditionné d'accepter ou de refuser, de poursuivre ou d'interrompre, comme l'on fait les stoïciens et Descartes après eux. Pour le dire autrement : Tout est dans l'acte de conscience qui le met en lumière. Oui. Mais ce "tout" n'est pas utilisable pratiquement. Pourquoi ? Parce qu'il est indifférencié : selon le point de vue de la Reconnaissance par exemple, quand je perçois cet écran d'ordinateur, je perçois "tout". Dans cette perception de l'objet fini repose l'infini des objets, immergés dans la conscience. A strictement parler, je vois donc mon avenir personnel et celui de tous les possibles ; je vois aussi les numéros des prochains tirages du Loto. Mais tous ces détails sont confondus, donc pratiquement inutilisables. Selon cette hypothèse, je suis donc conscience qui prend conscience d'elle-même comme "écran d'ordinateur" (pour simplifier), mais cet objet singulier est une "contraction" de tous les objets possibles.
Donc, du point de vue de l'acte conscient, il est vrai, semble-t-il, que je contiens tout.
Mais, pratiquement parlant, la conscience ne peut pas en tirer partie. Pour y parvenir, il faut l'intervention d'une autre faculté : la volonté. Si je veux que mon intuition d'un petit plat délicieux se concrétise, se particularise, je dois passer à l'action. Or, l'action est un déploiement à l'extérieur de la volonté intérieure. Ainsi, moi, conscience infinie, je dois vouloir et entre dans l'action, donc dans le temps, pour jouir de moi-même. Or, cette volonté rencontre des obstacles - extérieurs et intérieurs, au reste. Comme je l'ai proposé, il n'y a que deux façon d'expliquer cette résistance : Soit, la conscience souffre d'une psychose ; Soit, il existe une réalité extérieure. La seconde solution me semble plus solide.

Deuxièmement, l'idéalisme conduit à mille hypothèses toutes plus fantaisistes les unes que les autres. Du genre "L'univers m'apporte ce que je veux"; "la Nature est bonne et juste" ; "Dieu me teste" ; "Dieu/ l'Univers/ la Conscience a un plan pour moi" ; "Si je veux, je peux" ; et toutes sortes de croyances au paranormal, au surnaturel, au parapsychique, à l'occulte. Or, pas un jour ne passe sans que ces croyances ne soient un peu plus réfutées et expliquées par diverses disciplines scientifiques. Dieu - une personne, bienveillante, omnisciente et toute-puissante, un créateur du monde - n'existe pas. Il n'y a pas de dieux, ni d'anges, ni de monde astral, ni paradis ni enfers, ni esprits frappeurs, ni archétypes, ni sens de la vie à découvrir comme des chocolats dans une boîte. Pour le meilleur et pour le pire, la boîte de Pandore de la science empirique a été ouverte. Impossible de revenir en arrière. Quant aux tentatives de "réconciliation" de la science avec les mythes pré-moderne ou les pseudosciences, ce ne sont que des tentatives cousues de fil blanc pour neutraliser la puissance de la pensée critique en rabaissant la science au niveau des pseudosciences, puisqu'il est impossible de montrer que les pseudosciences ont le même niveau de pertinence que les sciences.

Bref, nous sommes seuls.

Mais devons-nous pour autant désespérer ?
Imaginons un instant que nous ayons suivis une "voie spirituelle", que nous vivions une expérience de non-dualité. Et imaginons que la plupart des croyances qui vont avec ces discours sur la non-dualité ne soient que des croyances sans fondement, que se passerait-il ?

Imaginons qu'il n'existe rien de tel qu'une conscience universelle. Pas d'âme de la nature. Pas de Dieu, ni d'anges. Pas de corps subtil ni de chakras. Pas de monde astral, pas de jugement dernier, pas de "sagesse de Gaïa".
Imaginons qu'il n'existe rien de tel que la réincarnation, les vies passées et futures. Pas de vibration mantrique, pas de sorties du corps ni de guérison quantique. Pas de maître parfaits, pas d'éveillés, pas de kundalinî, pas de NDE. Pas de gourou ni de lama ni de roshi parfait. Pas de Bouddha cosmiques. Pas de transfert des mérites. Pas d'élévation du niveau de conscience planétaire. Pas d'intelligence de l'univers. Personne capable de nous sauver.

Cela altère t-il la qualité du silence ? De la paix - si intermittente soit-elle ?
Silence. Arrêt. Fin de concert. Les bruits ressortent, les couleurs se ravivent, les sensations émergent, flottent, s'en vont sans s'en aller. Quel spectacle ! Et pourtant, ici, je ne crois en rien. Je n'ai pas de réponse. Y a-t-il une vie après la mort ? Ce silence ne répond pas. Quel est le sens de la vie ? Silence. Pourquoi tant de souffrance ? Silence. Absurdité limpide. De loin en loin, rien, nada et encore nada.


Mais quel silence ! Pas un silence triste. Ou plutôt, même si un parfum de mélancolie l'habite (et pourquoi pas), il y a là une lumière, une transparence, une légèreté. Je n'ai pas de réponse. Plus l'envie d'en trouver ; pas encore l'appétit d'en inventer. Mais tout se passe comme si je n'avais plus besoin de réponse. Non pas que je sois enseveli dans une espèce de torpeur abrutie. Mais, dans se silence, le réel est la réponse. Tout a changé ; rien n'a changé.

Je crois que toutes les croyances incroyables énumérées plus haut sont, à leur origine, des tentatives pour partager cette découverte époustouflante : tout est changé ; et pourtant, rien, rien n'est changé. En ce sens - parce qu'elle est indicible mais que l'on ne peut s'empêcher d'essayer de la partager - cette expérience, ce silence, est mystique. Un ange passe. Mais il n'y a rien.

Mais il est vrai aussi que nous cherchons des réponses. Nous réfléchissons, parce que nous ne pouvons faire autrement et parce que c'est libérateur. Penser est un plaisir ! Alors, pensons bien. Un Tibétain du XIVè siècle pensait. Mais aujourd'hui, il passerait pour un ignorant au regard des progrès accomplis. Une partie de ses connaissances reste valide. Mais le reste doit être abandonné. Et pas simplement abandonné (c'est impossible, nous ne pouvons pas nous passer de penser, de croire, de spéculer) : re-pensé. A nouveau frais. D'où la science, plutôt que les pseudosciences ou les vieilles lunes.


En disant ceci, je pense à une spiritualité pragmatique, économe en croyances, ouverte à la science. Plus que cela, même : j'aspire à une exploration qui teste ses affirmations, au lieu de toujours prêcher, fut-ce poétiquement, fut-ce brillamment. Car le doute est un outil sans équivalent, une source d'étonnement sans pareil et penser, critiquer, remettre en question, est l'une des plus grandes joies qui nous soit données.

Rien n'a de sens. Je suis un composé, passant. Un robot dans un désert sans vie. Quelle merveille ! Quelle délectation ! Quels parfums !

Attention : koân

samedi 5 janvier 2013

L'emboîtement infini - sujet ou objet ?

J'ai essayé de mettre en lumière la difficulté qu'il y a à trancher entre deux points de vue apparemment incompatibles : l'idéalisme ("tout dépend de la conscience") et le réalisme ("la conscience dépend de tout").

Plusieurs lecteurs ont essayé de réagir en non-dualistes, selon deux stratégies : 
Soit, montrer que le problème est une construction mentale. Or les constructions mentales sont sans rapport avec le réel. Donc le problème est un faux problème. 
Soit, rester droit dans ses bottes et affirmer que l'idée même d'une réalité extérieure à la conscience est... une idée pour, par et dans la conscience. En effet, quelque soient les arguments avancés, ce sont des actes conscients. Leurs tentatives pour prouver qu'il existe autre chose que la conscience est donc vaine. Bien au contraire, ils ne font que renforcer la conviction que "tout dépend de la conscience". 

Effectivement, cette dernière réponse est particulièrement séduisante, n'est-ce pas ? 
C'est d'ailleurs celle de la Reconnaissance, reprise en cœur par tous les auteurs du "shivaïsme du Cachemire". Elle est simple, puissante, et présente l'attrait de ne pas exclure les phénomènes, les êtres et les choses, mais de les embrasser au contraire dans la "sphère unique" d'une conscience libre mais non pas prisonnière d'une unité stérile du genre "si jamais je crée une dualité, je perdrais mon unité" - ce qui serait encore une forme de dualisme fondé sur la peur de l'autre, de l'altération.

Donc, si l'on me parle du cerveau, de son activité dont émerge la conscience, etc., je peux répondre, avec l'innocence d'un enfant, que tout cela apparaît ici et maintenant, c'est-à-dire dans la conscience. 
Admettons un "extérieur" : il apparaît ici et maintenant. 
Imaginons le monde sans conscience : il apparaît ici et maintenant. 
Concédons un "Autre" que la conscience : il apparaît ici et maintenant. 
Quoique je dise, imagine, conjecture, suppose, extrapole, tout cela dépend de la conscience comme manifestation. Comme dit Abhinavagupta, même le "rien" n'est rien que grâce à un acte conscient du type "Oh, il n'y a rien !" Donc la victoire de l'externaliste-réaliste-matérialiste est une défaite, et une vraie victoire pour la théorie idéaliste du "tout dépend de la conscience". Mieux même, si l'on pousse ce raisonnement à sont terme, ce "tout" n'est que la conscience se manifestant à elle-même comme autre qu'elle-même, par jeu, gratuitement. La posture mondaine qui consiste à croire qu'il existe des choses et tout un monde indépendamment de la conscience est donc la plus vertigineuse affirmation de la conscience. Quoi de plus grand, en effet, que de pouvoir manifester son absence de manifestation ? Que de pouvoir disparaître dans l'acte même d'apparaître ?

Cela étant... il y a, tout de même, quelques détails qui clochent. Le diable se cache dans les détails, dit-on. Un détail : si tout dépend de la conscience, si je suis conscience, et si tout à sa racine dans cet Acte que je suis, alors pourquoi la plupart des choses résistent-elles à ma volonté ? 
Tant que je m'identifie à un individu, limité à tous égard, il est certes normal que ma volonté soit limitée. Mais, en tant que pure conscience reconnue comme source de tout et absolument libre, comment se fait-il que je sois incapable de déplacer un brin d'herbe ? Vous avez déjà déplacé un brin d'herbe, vous ?

Vous me direz que c'est l'individu qui veut bouger le brin d'herbe ; pas la Conscience cosmique toute-puissante. En tant qu'elle, vous, nous, je, faisons bouger tout ce qui bouge. Mais si je suis conscience de part en part, je devrais savoir pourquoi je refuse de bouger ce brin d'herbe. Une conscience qui n'est pas consciente des mobiles de ses actes est-elle encore une conscience ?
Ou alors, situation plus banale, imaginons que je veuille rentrer chez moi et que j'ai oublié la clef. Pourquoi ne puis-je pas ouvrir la serrure ? Ou bien même éradiquer cette satanée serrure ? Ou créer la clef ? Pouf !
Vous me direz : " -C'est l'individu, c'est l'ego, etc."
Mais je sais que je suis conscience, conscience de conscience, identifiée à nul objet, source souveraine de toutes choses. Je ne suis pas cet individu qui veut ouvrir cette porte. Mais ce désir n'en disparaît pas moins ! A moins d'imaginer que la conscience est pure passivité, sans aucun désir (comme dans le Sâmkhya puis le Vedânta), mais cela ne tient pas (pour prendre connaissance des détails, je vous invite à vous joindre aux conférences du CIPh du printemps à venir). 
Pourquoi, alors, le monde ne se plie-t-il pas à ce désir ? 
"- Parce que moi, conscience, je ne le veux pas vraiment" répondra-t-on. 
Mais comment la conscience peut-elle vouloir quelque chose sans en avoir conscience ? 
Ou alors, il faut admettre que la conscience n'est plus "pure" conscience mais simplement un esprit immense, doué d'un inconscient immense et victime d'une psychose immense... Elle veut une chose et son contraire. Il semble de fait difficile de rendre l'individu seul responsable de tous les maux. Si ce monde est imparfait et s'il est la conscience prenant conscience d'elle-même, alors il faut admettre que la conscience est imparfaite. Elle n'est pas que conscience, mais aussi d'autres choses. Elle a, comme n'importe quelle personne, son Ombre et ses petit traumas... qui, à l'échelle cosmique, prennent des dimensions tragiques. Si je ne peut entre "chez moi" et que je doive appeler un serrurier pour me faire plumer, c'est désagréable, mais l'on peut en rire. Si je suis enfermée dans un camps de la mort, si je suis femme enfermée et torturée dans une masure au Pakistan, si je suis un enfant atteint d'un cancer, etc. c'est moins drôle. 
Ou alors, si la conscience cosmique s’engage consciemment dans ce jeu, il faut conclure qu'elle est sadique et masochiste, ce qui nous ramène à la thèse d'un esprit cosmique un peu psychotique sur les bords. Le monde est fou parce que Dieu est fou. 
Ou alors, on peu choisir de dire que tout cela n'existe pas vraiment. Mais cela revient à rejeter l'expérience. Si on la rejette, sur quoi pourra-t-on s'appuyer ensuite pour affirmer que "tout est conscience"? Sur notre expérience ? 
Ou alors, on peut opter pour la thèse de l'idéalisme bouddhique (yogâcâra) et prendre son parti que l'esprit est malade - même immense, même "cosmique" - et qu'il n'est même qu'une maladie. Une névrose dans ses bons jours, Docteur Jekyll et Mister Hyde quand ça dérape. Et ça dérape plutôt souvent. 

Ou bien... tout ne dépend pas de la conscience. Il y a autre chose. Du point de vue de la connaissance, oui, tout est dans la conscience, même "l'extérieur", même cet "autre chose". Mais du point de vue de la volonté, c'est nettement moins évident. Nous sommes face à une alternative : 
Soit, l'on admet qu'il y a bien une conscience unique, mais alors cette conscience est gravement malade - ce qui nous ramène à un point de vue compatible avec une forme de bouddhisme. 
Soit, il y a autre chose que la conscience, en dehors d'elle. Difficile de dire ce que c'est (car tout est filtré par l'activité consciente), mais "ça résiste". Voilà le détail : ça coince, ça résiste, "ça ne veut pas". Nous nous heurtons sans cesse à la force des choses, à leur pesanteur. La volonté nous révèle, peut-être, ce que la perception et la pensée ne peuvent mettre en lumière : l'existence d'un autre. 

Je dis "peut-être", car la chose est sans doute plus complexe, plus nuancée aussi. Tout dépend de la conscience : cela reste vrai pratiquement parlant. Je suis une absence transparente, consciente, qui englobe et infuse tout. Dès lors, en travaillant sur le corps et l'esprit, je puis avoir de l'effet sur le monde, car subjectivement ce monde n'est qu'une extension de ma conscience, de mon corps. Mais la conscience, à son tour, est fragile et dépend de tout ou presque. C'est encore plus vrai sur le plan du corps et de l'esprit. Le sujet et l'objet sont donc interdépendants.



La conscience et le monde, le sujet et l'objet, Shiva et Shakti sont ainsi emboités l'un en l'autre, à l'infini. Abhinavagupta ne dit pas autre chose dans son Commentaire sur le tantra de la Triple Souveraine (Parâtrîshikâ-vivaranam). Bien entendu, il ne serait sans doute pas d'accord avec tout ce que j'ai dit ici. Mais l'eau a coulé entre temps, et quelque croyances avec. J'aime, j'admire et j'estime Abhinavagupta. Mais j'aime encore plus la vérité. Pas vous ?

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...