vendredi 13 décembre 2013

Une grammaire de l'absolu ?

 Un silence. Des voix innombrables. Bhaktapur

Dire ce qui ne peut l'être : c'est la mystique. Tension féconde à la source de mille nouvelles langues.
Parmi elles, on repère des parfums différents, comme si une même lumière était diffractée dans les facettes d'un cristal. 

Le sanskrit est la langue "parfaite". Comme toutes les langues indo-européennes, il emploie des cas : nominatif, accusatif, etc.

On peut remarquer que les différentes langues de l'absolu, les discours des mystiques, mettent l'accent sur tel ou tel cas. Par exemple, certains courants soulignent le nominatif, l'agent, l'aspect subjectif de l'expérience de la conscience de soi. D'autres, au contraire, accentuent le côté objectif, impersonnel (accusatif). D'autres encore mettent en avant le lieu, l'espace (locatif). D'autres les origines, la généalogie (ablatif), par un travail sur le passé, par exemple. D'autres ne jurent que par les instruments, les moyens, les techniques et leur application rigoureuse (instrumental)...

On retrouve ces mêmes orientations dans tous les discours, en vérité. Le plus fort contraste étant celui du nominatif (sujet) et de l'accusatif (objet), par exemple entre le Soi hindou et le non-Soi bouddhiste, entre ceux qui affirment qu'il y a quelque chose d'irréductiblement subjectif, et ceux qui analysent tout en termes d'objets.

Le tantra non-duel pointe les voix du discours : première, seconde et troisième personne.

La première personne, en sanskrit, est le "il" objectif et impersonnel. La voie du "Juste Cela". Dans cette approche, notre vraie nature est simplement un fait vers lequel on attire l'attention : "Hé ! Regardez ! Tout est là."

La seconde est la voix intersubjective du "tu". C'est la voie de l'amour, du "Je t'aime", à la fois personnel et impersonnel, de la relation.

La troisième est la voix de la troisième personne - notre première personne -, celle du "Je suis", qui pointe directement la conscience comme espace ultime, absolument simple et infiniment riche.

Toutes les voix découlent de la première personne - "je suis je" - et du cas nominatif, l'agence, la conscience.

Abhinavagupta fait remarquer que cette voix - parole silencieuse que personne ne peut énoncer, que nul ne peut faire taire - infuse toutes les autres. Le "toi" est une façon de reconnaître que l'autre, comme chose, est en soi, en notre conscience, et qu'il n'est qu'une seule conscience avec nous. Même le "cela" objectif, apparemment le plus éloigné de la conscience, baigne dans le "je suis" vivant qui l'anime de sa pulsation ininterrompue. C'est ainsi que le poète s'identifie à des êtres inertes : "Parmi les montagnes, je suis l'Himalaya". Car rien n'est séparé de la conscience.

Ce qui est le cas en cet instant. Sans effort, sans avoir rien fait pour le mériter, sans avoir médité, travaillé, récité ou étudié, tout va et vient dans cette transparence, cette absence grande ouverte, n'est-ce pas ?

En cette simplicité toujours déjà donnée se déploient les grammaires de l'absolu.

mercredi 11 décembre 2013

"J'ai tout dit..."



Orage. Mongolie

"Être une certaine chose précise, c'est n'être que cette chose en particulier. Quand je dis de l'être infini qu'il est l'être simplement, sans rien ajouter, j'ai tout dit. Sa différence, c'est de n'en avoir point. 

Le mot d'infini que j'ai ajouté ne lui donne rien d'effectif ; c'est un terme presque superflu, que je donne à la coutume et l'imagination des hommes. 

Dieu est donc l'être. L'être est son nom essentiel, glorieux, incommunicable, ineffable, inouï à la multitude."

Fénelon, Traité de l'existence de Dieu, livre II, 5, cité dans Dieu existe, p. 148

Être... ni ceci, ni cela.

lundi 9 décembre 2013

L'Inde éternelle...

Souvent, les gens qui aiment l'Inde ne veulent pas entendre parler des castes ou des violences faites aux femmes. Comme si ces "mauvaises vibrations" étaient de mauvais augure. C'est exactement la raison pour laquelle on chasse souvent les veuves de leur maison : elles portent malheur. On emmène mémé à la foire, ou bien en voyage de train, et on oublie de la rappeler quand on repars. Rien de plus banal. 
Voyez ce documentaire. Je sais bien que ce n'est pas très joyeux, mais c'est ainsi. Je ne comprends pas comment les gens qui cherchent l'"Éveil" peuvent chercher à fuir le réel. 
J'ai vécu plus de cinq années en Inde, dans toutes les régions et tous les milieux, et je confirme que ce qui est montré correspond bien à la situation. A la fin du film, il est question des veuves à Vrindâban, le "village" de Krishna. Je me souviens d'avoir visité ces parcs à veuves et d'avoir passé des après-midi à leur côté, dans des temples, tandis que je lisais et qu'elles mendiaient. Un jour, je suis entré dans une ruine. En m'accoutumant à l'obscurité, j'ai aperçu des formes dans les ténèbres. C'était des vieilles. Nues, telles des créatures préhistoriques, avec quelques haillons. Une étable à femmes. 
L'Inde n'est pas le pays de la Tradition Éternelle ou tout le monde est heureux. Contrairement aux fantasmes de Guénon et de ses (parfois sinistres) aficionados, l'Inde réelle offre un visage cru, chaotique, ambigu, fragile, tourmenté, loin de l'équilibre du dicton platonicien "Une place pour chacun et chacun à sa place". Les Indiens n'ont jamais formé une société heureuse. Et c'est bien pourquoi ils n'ont cessé de chercher la sortie !
L'Inde et l'hindouisme sont mysogynes. Il y a bien sûr le tantra, les cultes shâktas et kaula. Mais ce sont des exceptions. Le dharma "éternel" le dit clairement : 

"Jour et nuit, l'homme doit veiller à ce que les femmes (de sa maison) ne soient pas indépendantes, car elles sont attachés aux plaisirs des sens. Les hommes doivent donc les garder sous contrôle. Enfant, elles dépendent de leur père. Jeunes, elles dépendent de leur seigneur (de leur époux). Vieilles, elles dépendent de leurs fils. Une femme n'a pas le droit d'agir de sa propre initiative." (Mânava-dharma-shâstra, 5, 147-149). 


Echapper à la magie

On me demande comment échapper aux charmes magiques... Je ne sais pas. Me reviennent ces paroles de Plotin :

"Seule la contemplation échappe aux influences magiques, parce que celui qui est tourné vers lui-même ne peut subir d'influence magique. Car il reste un, et ce qu'il contemple c'est lui-même."
Traité 28, 44

L'influence magique, c'est d'être hypnotisé par le bavardage intérieur. Le remède est simple : retourner l'attention vers soi, vers ce qui lit ces lignes en ce moment.




Quatre trésors



Smashâna-mandala, Cité des Amoureux, Népal
"Je suis le corps des Bouddhas,
Je suis la tombe des Bouddhas,
Je suis le grand champ de crémation"
Bodhichitta Saubhâshika Tantra



Certitude que tout est l'Immense

Félicité d'être un avec toute chose 

Paix du silence éloquent


Évidence de la transparence, ici
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