samedi 15 décembre 2018

Comment méditer ?


Méditer est simple.
Juste se laisser aller, sans rien forcer.
Un espace se déploie, devient sensible
qui enveloppe le corps.
Le bavardage mental s'apaise.
Les pensées sont ressenties comme
des vagues de clarté dans l'espace.
Le silence se révèle,
vivant, pulsant comme un cœur
qui bat tranquillement,
comme une respiration apaisée.
Les yeux grands ouverts,
tout l'être s'ouvre,
éclot comme une fleur
sous le soleil d'une attention sans tension.
Rien à faire,
larguer les amarres,
se laisser partir au large.
Les formes, les couleurs apparaissent.
Mais aucun jugement à l'intérieur.
Le monde brille dans l'immensité intérieure,
comme un œuf de lumière posé dans le ciel.
Un savoir inné se dévoile,
un savoir sans mots,
dans l'oubli se rappelle.
Réminiscence indescriptible, 
trop simple.

Shiva dit :

Quand nous naissons dans la Présence (vidyâ),
c'est cela être Shiva,
où toutes les énergies dansent dans le vide. 

Shiva-sûtra, II, 5

Les sens ouverts,
offerts à l'espace,
la méditation est notre état naturel.
Un saisissement muet.
Planer dans la confiance.
Se laisser caresser par les formes.
Se laisser éblouir jusqu'à l'étonnement,
nus comme un ciel bleu.
Ne pas chercher à supprimer,
ni à prolonger,
ni a fabriquer.
Un geste tout de douceur, 
se faire discret, effacé
comme le vide qui remplit tout.
Un ravissement invisible,
une fraîcheur offerte, sans but.
Comme un réveil.


jeudi 13 décembre 2018

Prendre soin du corps ?



Un bel extrait d'un Tantra d'alchimie, l'Océan mercuriel (Rasa-arnava) ou Mer savoureuse. Traduit de l'original sanskrit (I, 1-31):




Tout est en lui.
Tout vient de lui.
Il est tout, partout.
Tout est fait de lui,
Toujours.
Hommage au Soi
De tout et de tous ! 

Dans un agréable jardin
A la cime du mont de cristal, 
Orné de myriades de joyaux,
Traversé de lianes et d'arbres variés, 
Vierge de tout défaut caché, 
Le Dieu des dieux trônait à son aise,
La gorge teintée de bleu sombre,
Le visage paré de ses trois yeux.
La Déesse, fille de la montagne,
Se prosterna en touchant de son front
(Les pieds de Dieu). 

La sublime Déesse demanda :

Dieu des dieux !
Dieu qui enveloppe toute divinité !
Toi qui consume le corps
D'Eros et thanatos !
Par ta grâce, j'ai écouté avec attention 
Tout ce qui est enseigné
Dans les traditions du Kula, du Kaula, 
Du Kaula intégral, 
Du Kula des Parfaits et du
(Kula des Yoginis).

Si tu désir me prendre auprès de toi,
Si je te suis chère,
Ô maître !
Alors je suis bien digne 
Que tu me révèle
Quelle est cette liberté en cette vie même
Qui est suggérée dans tous les tantras,
Et qui pourtant n'y est pas
Mise en pleine lumière....

Le sublime Dieu, le Bhairava, répondit :
Bien ! Excellent, ô toi
Qui possède cette fortune qui contient et surpasse toutes les autres !
Excellent, ô joie des montagnes !
Ta question est excellente, ô Déesse !
Tu l'as posée pour le bien des amoureux.

Ô Déesse qui contient toute divinité !
La liberté incarnée est difficile à gagner,
Même pour les dieux.
Elle est la conscience de ne faire qu'un avec Dieu
Pour qui est doté d'un corps sans vieillesse ni mort.
La liberté présentée comme une délivrance
Qui a lieu à la mort du corps
Est une liberté bien vaine !
Déesse, si l'on est libre quand le corps meurt,
Alors les ânes aussi sont libres !
Et si la liberté consiste dans l'excitation sexuelle,
Pourquoi les ânes ne sont ils point libres ?
Et pourquoi pas les boucs et les taureaux,
Et pourquoi pas tout le monde,
Ô Mère (du monde) ?
Par conséquent, il faut veiller sur le corps
Grâce aux élixirs,
Et surtout par l'entremise du mercure 
Et du fluide vital (qui est sa contrepartie dans le corps).
Si la liberté consistait seulement
A vénérer le sperme, l'urine et les excréments,
Alors pourquoi, ô grande Déesse,
Les chiens et les porcs ne sont-ils pas libres ?
De même encore, 
La liberté prônée dans les six doctrines,
Présentée comme faisant suite à la mort,
N'est pas objet d'expérience directe,
A la manière d'un fruit 
Dans la paume de la main.

Souveraine des dieux !
Cette essence réelle, cette substance véritable, 
Est ineffable.
Je vais pourtant te la révéler...

Même l'homme vertueux,
Livré aux rituels mantriques,
Ne parvient pas à conserver son corps.
Les dieux mêmes, ô maîtresse des dieux,
On bien du mal à conserver leur corps !
Alors que dire des hommes 
Qui habitent la surface de cette terre...

Si le corps périt,
Comment pratiquer une spiritualité ?
En l'absence de spiritualité,
Que deviendrait la pratique spirituelle ?
En l'absence de pratique,
Que deviendrait le yoga ?
En l'absence de yoga, à quoi bon 
Rêver de salut ?
Et en l'absence de salut, 
A quoi bon parler de liberté ?
Et s'il n'y a pas de liberté,
Il n'y a plus rien !

La sublime Déesse demanda : 

Dieu des dieux !
J'ai entendu cette définition
De la liberté incarnée.
Si tu a de la compassion pour moi,
Révèle-moi le moyen de l'atteindre !

Dieu répondit :

Maîtresse des dieux !
C'est par l'Œuvre que l'on 
Parvient à conserver le corps.
On considère que l'Œuvre est double :
A la fois mercure et souffle vital.
Cristallisés, le mercure et le souffle vital 
Guérissent les maladies.
Morts, ils ressuscitent.
Maîtrisés, ils procurent le pouvoir 
De voler dans l'espace,
Ô Bhairavî !

Souveraine des dieux !
La liberté naît de la connaissance,
La connaissance naît de la conservation du souffle.
Alors, ô Déesse, le corps se conserve.
Et quand il se conserve, ô Déesse,
Le mercure puissant
Engendre sans délai 
Un corps sans vieillesse ni mort,
Et aussi une vision mentale lucide,
Grâce à l'application du mercure.
Ô Déesse, vraiment, 
On obtient la connaissance théorique
Puis la connaissance (qui libère).
Les mantras de celui qui
Goûte le mercure neutralisé
Deviennent efficace.

Mais tant que l'on n'a pas reçu la grâce,
On ne se libérera point des liens.
Comment, (sans la grâce),
Comprendrait-on ?
Quand le mercure est neutralisé,
On devient le maître.
Pour ceux qui sont avides d'alcool et de viande,
Plongé dans l'adoration du vagin et du phallus,
Et dont l'intellect est, par conséquent, réduit à néant,
La connaissance du mercure est
(Certes) bien difficile à atteindre !

(D'un autre côté),
Ceux qui s'attachent aux six doctrines,
Privés de l'enseignement du Kula,
Ne réalisent pas non plus le mercure,
Ô Déesse :
Ils s'abreuvent à un mirage !
Mais celui qui mange de la viande de vache
Et l'immortelle liqueur,
Celui-là est un membre de la divine Famille, le Kula,
Que je respecte.
Les autres (prétendus) experts en mercure
Sont inférieurs.

Dans la transmission traditionnelle,
Il n'y a qu'une vérité :
Celle du travail du mercure.
C'est par lui qu'on atteint la réalisation.
Pas de réalisation sans mercure.
Tant que l'on n'ingère point
La semence de Dieu,
Le fluide vital qui procure la transcendance,
D'où viendrait la liberté ?
D'où viendrait la conservation du corps ?
Les "sages" qui affirment que la sagesse
Consiste à s'adonner
A l'alcool et à la viande
Sont égarés par le pouvoir magique
De Dieu.
Ils divaguent quand ils disent :
"Nous sommes délivrés,
Nous nous en allons vers 
Le sanctuaire de Dieu".
Ils ne se préoccupent pas
De la conservation de leur corps,
Ces imbéciles !
Parce que leur connaissance
Est chaotique, ô Maîtresse des dieux,
Ils sont conditionnés par les êtres et les choses.

Atteindre en ce corps même
Le pouvoir de voler dans l'espace,
C'est être Dieu.
C'est à cette connaissance mercurielle
Que tu dois chaque jour t'exercer,
Ma bien-aimée !

Effort ou pas effort ?



Notre essence de Présence nue 
est toujours déjà présente.
Si elle était absente,
rien ne pourrait se présenter.

Pourtant, s'accorder à cette Lumière
qui est "plus moi que moi"
semble impossible.
Comment ne pas être distrait ?
Comment ne pas se laisser emporter
par le flot incessant des distractions ?
Une tâche surhumaine...

Shiva, dans ses Aphorismes, offre un indice :

L'effort est réalisation.

(Shiva-sûtra II, 2)

Faire effort, serait-ce la clé de la réalisation ?
Le mot "effort" est bien vague, cependant.
Tendre de tout notre être à cette Présence, oui.
Mais est-ce suffisant ?
Et pourquoi cette force des distractions, 
si tout est cette Présence, en cette Présence ?
Comment les reflets peuvent-ils cacher le miroir ?

La Présence est vivante.
Douée de conscience et d'élan,
elle a surtout le pouvoir de se tromper elle-même.
Conscience, pouvoir de "se prendre pour",
de "s'identifier à" ses propres créations,
de se perdre dans les jeux des personnages
que le Mystère que nous sommes
assume librement.
Illusion, mental, imagination, langage...
mais aussi liberté, extase :
nombreux sont les noms de se pouvoir.

C'est à cause de cette Déesse,
ou grâce à elle, que l'Être peut s'écarter de lui-même,
se méprendre et se reprendre.

Ce pouvoir du "je suis" est la source de tout malheur,
mais aussi la clé de la réalisation.
Selon l'Essence de la Triade (Trika-sâra),

"le Mantra est la propre essence
de la Puissance consciente...
C'est grâce à cette force que
les yogis qui s'adonnent au yoga
connaissent la réalité absolue."

Le Mantra est "je suis", la Force du Soi, l'énergie qui est la conscience elle-même.
Fermer les yeux, laisser les yeux de la Force s'ouvrir.
S'abandonner dans le courant de cette vie
présente avant toute vie.
Sentir tout l'être, corps et âme, lâcher,
comme une fleur qui éclot lentement
sous les rayons de l'astre du jour.

Répéter. Encore et encore.
Plonger, suivre la piste, le parfum
du Mystère, insaisissable mais inévitable.
Sans attendre, encore et encore,
au long des jours et des nuits,
au milieu des soucis quotidiens,
dans les inconforts et les peines.
Accueillir cette Force capable
de nous emporter au-delà de toute distraction,
dans l'ineffable.
Juste s'ouvrir, un sourire intérieur s'esquisse,
le visage se détend.
Faire un instant ce geste de se laisser faire,
laisser la Force défaire ce qui doit l'être.
Un instant suffit.
Un acte bref.
Encore et encore.

Un effort qui n'est pas de nous,
mais qui surgit du tréfonds,
l'effort d'une Force qui nous prend en charge,
qui s'occupe de tout,
à laquelle nous cédons comme
le flocons s'évapore sur la pierre chaude.

mardi 11 décembre 2018

"Ni bon ni mauvais"

Retour à l'état adamique, liberté en cette vie, jîvan-mukti


Autre témoignage sur le Libre-esprit, ce mouvement tantrique de l'Europe médiévale. Après la Loi du Père et l'Eglise du Fils, voici venir l'Âge de l'Amour qui est le Souffle sacré, autrement appelé Saint Esprit. La Loi d'Abraham est périmée, de même que les sacrements de l'Eglise. Reste l'Intelligence de la Parole, l'ouverture au Souffle. 

Toujours sous la plume de Ruysbroeck, qui les condamne en reprenant toutefois leur enseignement et jusqu'à leur vocabulaire très particulier.

"Dieu n'est rien,
et nous ne sommes rien.
Rien n'est bienheureux ni malheureux,
ni actif ni inactif,
ni Dieu ni créature,
ni bon ni mauvais."

Bien sûr, "ni bon ni mauvais" signifie que le Bien absolu est au-delà du bien et du mal relatifs. Il est le Bien, la Lumière absolue dont "bon" et "mauvais" ne sont que des ombres. Après cette citation (de Bloemardinne ?), Ruysbroeck poursuit :

"Voilà qu'ils ont perdu leur être de créature 
et sont devenus rien,
comme Dieu n'est rien...
L'essence de l'âme n'est rien,
l'essence de Dieu n'est rien
pour l'âme délivrée des pratiques."

R. prétend les corriger, mais il ne fait qu'expliquer leur pensée :

"Dieu est un ouvrage qui ne s'arrête jamais. 
Nous lui ressemblons par nos œuvres bonnes et éternelles,
et nous ne cesserons de toujours croître avec lui
et d'augmenter en grâces toujours plus grandes."

Comment ? Parce que Dieu n'est rien ! 
Parce que nous ne sommes rien !
Si nous avions une essence fixe, 
ce progrès infini serait impossible.
La liberté serait impossible.
En tant que créature,
nous avons une essence.
Mais nous sommes l'infini.
Et de plus, nous communiquons cette énergie infinie
à la créature, au monde,
les faisant évoluer sans fin.

L'être libéré par le Souffle, par l'amour, est libre, il s'éveille. L'Intelligence s'éveille en elle, en lui.

"Dieu vit avec soi-même 
dans le nu-être de notre âme,
au-delà de la grâce 
et au-delà de nos œuvres bonnes."

(Les Douze béguines, pp. 76-79, trad. A. Louf modifiée)

lundi 10 décembre 2018

"Dieu et homme" : chacun est le Christ



Autre témoignage du Libre-esprit, à travers Ruysbroeck. Ce passage concerne plus spécialement le rapport à Jésus. Libéré par le souffle sacré, l'adepte se reconnait comme Fille ou Fils de Dieu :

"C'est ce que moi je suis et cela de toutes les façons, 
rien excepté.
Car je suis avec lui, vie éternelle et sagesse éternelle,
né du Père dans la nature divine,
et tout ce qu'il est lui-même.
Je suis né avec lui dans le temps,
dans la nature humaine,
étant tout ce qu'il est.
Ainsi, je suis un avec lui, Dieu et homme,
de toutes les façons.
Je n'en excepte aucune.
Car tout ce que Dieu lui a donné,
il l'a donné à moi en même temps qu'à lui,
rien de moins.
Qu'il soit né d'une vierge m'importe peu,
car ce n'est là qu'un accident
dont ne dépendent ni la sainteté, ni la béatitude.
Il m'aurait été aussi agréable
qu'il fut né d'une femme comme les autres.
Il fut envoyé dans une vie active
pour être à mon service,
vivre et mourir pour moi,
tandis que moi, je suis envoyé dans une vie contemplative
qui est encore plus élevée,
dans le but de me recueillir, désœuvré et libéré
de toute forme et de toute différence,
et pour sentir que je suis la sagesse de Dieu
qu'il est lui-même dans sa Personne. 
S'il avait pu vivre plus longtemps,
son [=celle de Jésus] âme aurait atteint la vie de contemplation que moi j'ai atteinte.
Voici que tout l'honneur qui lui est rendu m'est rendu à moi
et à tous ceux qui ont atteint cette vie supérieure.
Car nous sommes un avec lui
dans la nature divine et dans la nature humaine.
C'est pourquoi, tout l'honneur qui lui est rendu, 
l'est à moi.
Dans le sacrement, 
lorsque l'on élève son corps à l'autel,
c'est moi que l'on élève.
Et lorsque l'on transporte son corps,
c'est encore moi que l'on transporte.
Car je suis avec lui la même chair
et le même sang."

(Les Douze béguines, p. 69, trad. A. Louf)
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