samedi 12 juin 2021

La mystique de l'enfance - 01



 Madame Guyon et son parèdre Fénelon ont développé une mystique de l'enfance dont j'avais déjà touché un mot. Ce que j'en dit est basé sur La sainte et la fée, une étude d'Yvan Loskoutov parue en 1987.

L'enfance est-elle symbole de liberté ou de dépendance ?

D'abord, il sera peut-être surprenant pour certains d'entendre que, dans la plupart des traditions, l'enfance est d'abord dépendance. Ainsi dans le bouddhisme, et dans le Yoga-vâsishta, l'enfance est décrit comme une suite de calamités. Bérulle dit de même que l'enfance est "l'état le plus vil et le plus abjecte de la nature humaine après celui de la mort". L'idée que Dieu se soit abaissé à cet état bestial est donc frappant pour les croyants. Il faut rappeler que, jusqu'à une époque récente, la plupart des enfants mourraient avant "l'âge de raison". Comme le remarque un spécialiste de la question, "on ne pouvait s'attacher trop à ce que l'on considérait comme un éventuel déchet." L'enfant Jésus incarne donc l'abjection. Naître dans une bergerie, entre des bêtes, dans "l'état le plus humiliant de l'homme", c'est... humiliant. Surtout que Dieu a ainsi passé neuf mois enfermé dans la prison des "très saintes entrailles" de Marie. Le bouddhisme insiste également sur l'horreur de passer neuf mois dans l'obscurité, à baigner des les excréments - c'est ainsi que les sages bouddhistes se représentaient la grossesse. Le ventre de la mère est un cachot, Jésus y "porte toutes les débilités de l'enfance" : dépendance, indigence, impuissance. L'enfance de Jésus est décrite comme le pendant de son calvaire, comme un premier calvaire. L'enfance est un voile ignoble qui recèle le trésor divin. L'enfance de Jésus est une illusion, destinée à manifester la grandeur dans la petitesse, et donc l'amour de Dieu, non l'amour de l'enfance. Il se manifeste ainsi "sous la ressemblance de la chair du péché".

En plus d'être faible, l'enfance est souffrance. L'enfant étouffe dans la matrice, puis il grelotte de froid une fois expulsé. Jésus dans la crèche est "exposé tout nu à la rigueur du froid, sans autre moyen pour s'en garantir que l'haleine des bêtes !" "Dès son enfance, nous raconte une visionnaire aixoise, "il a autant souffert que lorsqu'il est mort sur la croix". Avant de verser son sang sur le bois de la croix, il l'a fait couler sur le bois de son berceau, lors de sa circoncision. 

Je suis éveil

pallavi/refrain :

ānandapūrṇabodho’ham

Je suis éveil, plein de félicité


satatamānandapūrṇabodho'ham

je suis éveil plein de félicité déployée

pratyagadvaitasāro'ham

je suis l'essence de la non-dualité intérieure

sakalaśrutyantatantravidito'ham

je suis connu par toutes les Upanishads et les tantras

amṛto'ham...

je suis immortel...


 

mercredi 9 juin 2021

Le corps est-il une maladie ?


 

Ramana Maharshi écrit :

"Ceux qui ne réalisent pas que le corps est la maladie fondamentale qui engendre les autres maladies, désirent cette maladie au lieu de la craindre et ils s'efforcent de perpétuer cette forme..." (Guruvacakakovai, 232)

"Comme il est dit dans les Ecritures, notre plus grave maladie est le corps, la 'maladie de naître', et prendre des remèdes pour le renforcer et prolonger sa vie, c'est comme un homme qui prend des médicaments pour renforcer et prolonger sa maladie." (Day by day, 18 janvier 1944)

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Ces propos me choquent. Ils expriment un dualisme extrême du corps et de l'esprit : Le corps n'a rien à voir avec l'esprit. Il n'est ni sauvé, ni transmuté. Il est un fardeau qu'il faut se presser de jeter ("anxiously looking forward...when he can throw off his burden" id.). Et Ramana rejette toute médecine, tout effort ou pratique pour nourrir le corps. Sauf la cuisine, art qu'il semblait apprécier, allez savoir pourquoi.

C'est ce rejet qui me semble maladif. Voire dans le corps une maladie ? C'est un extrême. Certes, le corps, comme tout, se transforme. Mais il y a d'autres corps. En perpétuelle transformation. Cette poésie de la nature semble totalement faire défaut à Ramana, et à l'Advaita Vedânta en général. On y trouve peu d'intérêt pour la vie, la nature, les insectes (y-compris les vilaines tiques, un fléau récent par chez moi, mais proliférant), les vivants.

Pourtant, Ramana aimait les vivants, il a construit des tombes pour une vache (passe encore), pour un chien (!!) et pour un corbeau (!!!). 

Je crois qu'il y a deux Ramanas. Ou plutôt, c'est ce que j'observe depuis que j'ai rencontré son enseignement en 1988. L'un est ascète, il rejette tout, il suit la pente du Vedânta ascétique et voit tout en noir (illusion, tromperie, folie, etc.). L'autre aime nourrir les singes, cuisiner et papoter, il s'émerveille de tout comme d'une magie et ne passe pas un jour sans se promener dans la nature. 

Cette dualité se retrouve dans ses enseignements : d'un côté, l'expérience de l'énergie de la conscience "comme une dynamo électrique", tout est manifestation de la conscience ; de l'autre, tout est illusion, il n'y a "que la conscience", immobile et abstraite, il n'y a plus rien, plus de mouvement. Il n'y a jamais eu de synthèse chez Ramana.

Il est difficile de ne pas tomber dans les extrêmes du dualisme.

Et du coup, au bout du compte je préfère résolument le Tantra, même s'il a ses travers avec ses superstitions et ses quêtes ridicules. Car il est plus inclusif, englobant, généreux, il honore davantage de vérités.

Plus concrètement, la question est celle du mouvement. 

mardi 8 juin 2021

Pas de Shiva sans Shakti


 La Nishvâsatattvasamhitâ est un tantra fondamental, et l'un des plus anciens, d'un point de vue historique. Il comprend quatre parties. la dernière est faite des Kârikâ (les stances).

Dans le passage suivant, transcription d'un manuscrit de l'Institut Français de Pondichéry, Shiva révèle le Tattva, le Mantra essentiel, et célèbre sa puissance. Le yogî qui vit sans cesse dans ce Mantra... 

niścalaṃ dṛśyate devi māno hlādakaraṃ nṛṇām |

lakṣayeta mahālakṣaṃ sarvasiddhipradāyakam || I-95 ||

"On le voit immobile, ô Déesse.

Honoré, il est source de joie pour les hommes.

Il fait reconnaître le Souverain Bien,

il procure toutes les perfections."


trailokye yatpravarteta pratyakṣaṃ tasya jāyate |

agnivajjvalate yogī jarāmṛtyuvivarjitaḥ || I-96 ||

"Il perçoit directement

tout ce qui arrive dans le triple monde.

Ce yogî resplendit comme le feu,

sans vieillesse ni mort."


yaṃ yaṃ spṛśati hastena yaṃ yaṃ paśyati cakṣuṣā |

agnivat jvalate sarvaṃ dusparśaṃ tridaśairapi || I-97 ||

"Tout ce qu'il touche,

tout ce qu'il regarde,

tout cela se met à briller comme le feu,

quand bien même cela serait laid aux dieux."

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Telle est donc la puissance du Mantra, au cœur de la Voie du Mantra, c'est-à-dire au cœur du Tantra.

Cette puissance est la Shakti, la résonance consciente, source du Tantra, du Mantra et de tous les mots. L'alphabet est la Matrice des Mantras et des langues, elle est le Mantra suprême. 

Dans un autre tantra, le Parâtantra, la Déesse demande quel est le secret de la puissance divine. Shiva répond qu'elle est elle-même ce secret, car elle est la Shakti, la Puissance :

tava snehātpravakṣyāmi rahasyaṃ kaulikānvayaṃ |

oṃ iti namaskṛtya pravakṣyāmi viṣṇumāyāṃ jaganmayīṃ || I-24 ||

"Par amour pour toi, 

je vais dire le secret, la lignée de la Famille (Kula) divine.

Après avoir énoncé le 'om',

je dis la Magie de l'Omniprésent, substance du monde."

nārāyaṇīṃ mahāmāyāṃ prakṛtiṃ viśvarūpiṇīm |

ekā parāparā śaktiḥ prakṛtirviśvamohinī || 25 ||

"Celle qui habite en tout homme,

l'infini magie, la nature, en forme de toutes choses.

Une, à la fois transcendante et immanente,

la Puissance Nature est l'enchanteresse universelle."

viśvasaṃmohanātsā ca vaiṣṇavīti prakīrtitā |

dhāraṇāddhātrimityāhaḥ pālanātparameśvarī || 26 ||

"Parce qu'elle enchante l'univers, 

on la célèbre comme Omniprésente.

Parce qu'elle fonde, elle est la Fondatrice.

Parce qu'elle protège, elle est la Maîtresse suprême."

trailokyamohanātmāyā bhāvanātprakṛti smṛtā |

viśvasaṃdhāraṇātsā tu viśveśvarīti prakīrtitā || 27 ||

"Parce qu'elle ensorcelle les trois mondes,

elle est la Magie.

Parce qu'elle engendre, elle est la Nature.

Parce qu'elle porte tout, elle est la Souveraine universelle."

kaivalyamokṣadā bhūtā māyā nārāyaṇī smṛtā |

īśvaropi vaśe yasyā sūtre bāhuśakuntavat || 28 ||

"Elle est la source de la jouissance et de la délivrance,

elle est la Magie, l'Immanente.

Même le Seigneur est en son pouvoir,

comme comme un grand oiseau tenu par un fil à la patte."

yāṃ vinā parameśopi śava ityabhidhīyate |

jīvituṃ naiva śaknoti vinā tāṃ parameśvaraḥ || 29 ||

"Sans elle, même le Seigneur suprême

n'est qu'un cadavre.

Le Seigneur suprême

ne peut même pas vivre

sans elle."

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Shiva sans Shakti est un shava, un cadavre. Shakti est le "i" dans le Mantra. 

lundi 7 juin 2021

Le roulement de tonnerre de l'Intelligence parfaite


Dans la Gnose, le féminin est constamment présent. Ici, c'est l'Intelligence primordiale qui parle directement, autrement dit la Conscience universelle, conscience que le Mystère inconnu prend de soi. 

Le divin devient alors à la fois masculin (l'abyme de silence) et féminin (la conscience). Leur union engendre tout, à commencer par le Tout, appelé l'Enfant ou l'Homme primordial. 

Le plus souvent, ce sont des entités masculines qui s'expriment dans les livres gnostiques. Mais ici, c'est le féminin qui parle. Le divin est à la fois mâle et femelle, mais ils ont été séparés : c'est la Chute. L'un des buts de ce drame universel est le retour à l'unité. Certains mouvements gnostiques rejettent le féminin (les encratistes ou aquariens), ils aspirent à "défaire les œuvres du féminin". Cependant, la plupart des Gnostiques rejettent le mariage et la procréation à la faveur, semble-t-il, d'une sexualité spirituelle, tournée vers l'élévation de ce qu'il y a de plus lumineux dans le corps, peut-être à travers une sorte de rapport charnel sans procréation, et donc "spirituel".

Quoi qu'il en soit, voici ce que proclama la Conscience universelle, sans doute quelque part en Egypte, vers 150.

"C'est moi celle qui est honorée

et celle qui est méprisée.

C'est moi la prostituée

et la vénérable.

C'est moi la femme

et la vierge.

C'est moi la mère et la fille.

Je suis les membres de ma mère.

C'est moi la stérile

dont les enfants sont nombreux.

Mes mariages sont multiples,

mais je suis sans mari.

C'est moi la sage-femme

qui n'enfante pas.

C'est moi la consolation de mes douleurs.

C'est moi la fiancée et le fiancé,

et c'est mon mari qui m'a engendrée.

C'est moi la mère de mon père et la sœur de mon mari,

et c'est lui mon enfant.

...

C'est moi le silence qu'on ne peut saisir

et la conscience dont la mémoire est riche.

C'est moi la voix dont les sons sont nombreux

et la parole dont les aspects sont multiples.

C'est moi l'énoncé de mon nom.

...

Vous qui me connaissez,

ignorez-moi

et ceux qui ne m'ont pas connue,

qu'ils me connaissent,

car c'est moi la connaissance 

et l'ignorance.

C'est moi la honte et l'assurance.

Je suis effrontée.

Je suis réservée.

Je suis hardiesse et je suis frayeux.

C'est moi la guerre et la paix.

Soyez-moi attentif, moi l'ignoble noble !

Soyez attentifs à ma pauvreté et à ma richesse !

...

Si vous me voyez sur le fumier,

ne passez pas non plus

et ne me laissez pas gisante,

et vous me trouverez dans les royaumes.

...

Je suis sotte et je suis sage.

...

Elancez-vous vers l'enfance

et ne la haïssez pas

parce qu'elle est chétive et petite."

____________________________

On pourrait donner une interprétation précise, conforme au Tantra, de ces expressions paradoxales. En, il serait possible de trouver des équivalents de ces déclarations dans les tantras. Quant au sens, je laisse à chacun le loisir de le méditer. Il est clair, dès lors que l'on se souvient que c'est la conscience qui parle.

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