samedi 20 juillet 2019

D'où vient la connaissance ?

Résultat de recherche d'images pour "vedic seer"

A première vue, il y a trois sources de connaissance :
la perception directe ; l'inférence ; le témoignage.

La perception est le premier moyen et, semble-t-il, le plus fort, en ce sens que les deux autres dérivent de la perception. Sans perception, il n'y a ni idées ni aucune autre sorte de connaissance. Il est alors tentant d'identifier la perception à la conscience, à l'intérieure de laquelle évoluent les autres sortes de cognitions - inférence et témoignage. Opinion séduisante.

Mais la tradition du shivaïsme du Cachemire et d'autres font remarquer que, même si la perception est première, elle est limitée. Quand je vois la fumée sur la colline, là-bas, je ne vois pas tout. Je dois alors faire appelle à mes souvenirs et à mes habitudes pour inférer que le feu, que je ne perçois pas, est la cause de la fumée que je vois. L'inférence permet donc de dépasser les limites de la perception. Mais l'inférence elle-même est limitée pusiqu'elle est basée sur des perceptions limitées. Parfois, il faut se fier à des experts ou à des gens qui en savent plus que nous : c'est le témoignage "digne de foi" (âpta). On peut vérifier la validité de ce moyen de connaissance en mettant en pratique ce témoignage, par exemple si je cherche des mangues et que l'on m'assure qu'il y a des mangues sur le bord de la rivière au Nord du village. La connaissance révélée, religieuse, semble être de ce genre. Elle dépasse à la fois les limites de la perception et celles de l'inférence, laquelle est aussi limitée, dans la mesure où elle se base sur des perceptions limitées.

En ce sens, le moyen de connaissance le plus fort semble être le témoignage. Mais d'un autre côté, il ne fait que compléter la perception et l'inférence. C'est pourquoi le Véda, le Savoir révélé, n'enjoint à personne de respirer, par exemple. Car c'est la nature (perception et inférence) qui nous enseigne qu'il faut respirer pour vivre. De plus, les textes religieux se contredisent et souvent ne peuvent, même si on y adhère, être vérifiés qu'après la mort. Cela peut poser problème.

Pour ma part, je trouve fascinante la définition du témoignage et de la "révélation" dans le shivaïsme du Cachemire. Au lieu de réduire le témoignage à une forme de connaissance extérieure, fut-elle une connaissance sacrée et révélée par un être supposé divin, Outpala Déva, le grand philosophe de la Reconnaissance, nous invite à reconnaître dans la Révélation (âgama, synonyme de tantra) une sorte d'intuition divine, vimarsha, d'intelligence innée, pratibhâ. La Révélation serait alors le savoir instinctif que nous portons tous au fond de nous sans vraiment le reconnaître. Les religions n'en seraient que des expressions extérieures, fragmentaires et plus ou moins déformées par la peur de la vie, puisque la conscience s'effraie elle-même.

Le shivaïsme emprunte cette idée de la Révélation comme intelligence innée, universelle et instinctive, à un philosophe peu connu, Bhartri Hari, une sorte de grammairien (!) non-dualiste, un penseur qui a cherché à bâtir une interprétation des Oupanishads en s'appuyant sur la notion de parole. Son commentateur, peut être un cachemirien, dit :

"Les sages visionnaires (rishis) qui ont l'intuition directe du cosmos voient les versets sacrés [du Véda]. Ils contemplent la Parole subtile, éternelle, au-delà des sens. Comme ils désirent la faire connaître aux autres, qui n'ont pas l'intuition directe du cosmos, il [en] transmettent une image." (Vâkya-padîya-vritti I, 5)

Les religions seraient ainsi des reflets, des images, des représentations de la Parole, laquelle n'est autre que l'intuition indicible qui ne fait qu'un avec la conscience, avec l'existence.

Quand cette connaissance brille à travers les cinq sens, on l'appelle "perception" ; quand elle se manifeste à travers une succession de perceptions et de non-perceptions, on la nomme "inférence". Il n'y a donc qu'une seule source de toutes les connaissances, car il n'y a qu'une connaissance qui se manifeste en différentes circonstances, comme un cristal assume différentes couleurs quand on le pose sur des étoffes aux teintes multiples.

Le Véda est une image de l'unique connaissance. Le Tantra en est une autre. De même pour tous les autres savoirs, même très limités. De même, enfin, pour chacune de nos expériences. C'est le grand Tantra, la grande continuité, le large torrent des reflets qu'exhibe librement la conscience pour se réaliser encore et encore. 

Un seul Tantra ?



La forme reflète le fond.
La réalité apparaît dans son apparence.

Si l'enseignement est réconciliation de l'Un et du Multiple,
alors cette réconciliation doit apparaître dans sa forme.

De fait, l'enseignement est à la fois un et multiple.
Il existe une infinité de tantras (livres), de dharmas (religions), de mârgas (voies), de dévatâs (dvinités).
Et pourtant, il n'y a qu'un seul Tantra, une seule Révélation.

Le premier tantra est la Collection sur l'Essence du Souffle (Nishvâsa-tattva-samhitâ). Quatre livres introduits par un texte remarquable, car il fait le lien entre les religions exotériques et la Voie du Mantra. 

Tous les enseignements viennent de Shiva. Non pas le Shiva avec un serpent au cou, mais Shiva le mystère sans forme au corps de conscience et de connaissance, pure vibration immobile. 
Il se manifeste comme linga, le Signe, axe de lumière infini. Cette colonne vertébrale devient une sorte d'oeuf vertical en lequel s'ouvrent cinq face, d'où s'écoulent cinq fleuves, les cinq grandes sources de gnose salvatrice. 
La Déesse, émue par les souffrances des vivants, demande en effet au Mystère des remèdes. Ces cinq flots sont donc des remèdes, des moyens de réaliser les quatre but de la vie : plaisir, développement, altruisme et liberté. 
D'où vient ce récit ? Selon ce tantra ancien, il est rapporté par Nandi, un fils de Shiva. Les sages védiques, poussés par la curiosité, le rencontrent dans la Forêt des Déodars, arbres parfumés et très sacrés de l'Himâlaya, lieu de révélation du shivaïsme. C'est la contrepartie tantrique de la forêt védique de Naïmisha. 

Et donc il y les cinq rivières de gnose salvatrice, de plus en plus puissante : 
- la religion du monde, qui comprend le shivaïsme universel et toutes les religions et les savoirs, spirituels ou non
- la religion védique, l'enseignement des âges de la vie
- la religion spirituelle, yoga et Sâmkhya
- la religion transcendante, le shivaïsme ascétique
- la religion des tantras et de l'initiation, la Voie du Mantra

La Voie du Mantra jaillit de la face supérieure du linga.

La "religion du monde" est résumée dans plusieurs chapitres. Elle comprend le shivaïsme accessible à tous sans initiation tantrique. Sa pratique est l'adoration du linga avec le Mantra om namah shivâya, avec des hymnes et des offrandes au linga. On peut aussi offrir des jardins, des arbres, de la musique, de la danse. Dans ce texte, Shiva affirme qu'on peut offrir des rires, du théâtre, mais aussi le plaisir sexuel. Ascèse et plaisir sont opposés, mais on peut les offrir, car tout est possible. On voit que, même à son niveau le plus basique, le shivaïsme se distingue par sa générosité et son optimisme.

De même, Shiva enseigne ici et dans les textes du shivaïsme universel, que l'on peut adorer n'importe quel dieu ou déesse selon nos préférences et nos affinités. Shiva ne se contente pas de cette affirmation générale, puisqu'il présente ensuite le culte d'une bonne vingtaine de divinités, dont le Soleil, Ganésha ou encore Vishnou. Le Mystère prend la forme que nous désirons. Voilà une philosophie simple qui permet d'inclure, d'accueillir, sans pour autant tomber dans l'égalitarisme du "tout se vaut". Unité sans confusion, hiérarchie ouverte.

Le shivaïsme du Cachemire, avec la grande synthèse d'Abhinava Goupta, ne fait qu'approfondir cet inclusivisme qui est vraiment l'essence de l'Hindouisme. Ici, point de monolâtrie, d'appels au génocide à la manière biblique, ni de jalousie furieuse. Ce qui n'empêche pas chacun de choisir sa divinité d'élection (ishta-devatâ) selon son intuition. Chacun sait que cet unique est un des visages de l'Unique. Il n'y a là rien de difficile à entendre. 

Plus tard donc, Abhinava Gupta approfondit cette idée de l'unité dans la diversité. Sans nier la supériorité de la religion du Koula (kula-dharma), il explique que cette religion ésotérique est simplement la quintessence de toute religion, et même de toute culture :

"Il n'y a qu'une seule Révélation, car tous les enseignements, à commencer par ceux du monde, ceux de Vishnou, du Bouddha, de Shiva, tous sont fondés sur cette [Révélation]. Le but ultime à atteindre au moyen de cette [Révélation] s'appelle 'la Triade', que l'on appelle aussi 'le Corps' (kula) dans la mesure où cette [réalité] reste une à travers ses différenciations. De même qu'il n'y a qu'une vie à travers les organes du corps, de même la Triade est l'âme de tous les enseignements. Le Tantra du Koula de Kâlî le dit : 
'Comme le parfum dans la fleur,
comme l'huile dans le grain,
comme la vie dans le corps,
comme le nectar dans l'eau,
le Koula est le fondement intérieur
de tous les enseignements'.
Il n'y a donc qu'une seule Révélation qui se diversifie en fonction des dispositions diverses [de ceux à qui elle s'adresse]." (Tantrâloka XXXV, 30-35) 

Il a donc une seule conscience qui joue à être une infinité de personnages qui parcourent une infinité de voies. Voilà pourquoi il existe un seul Tantra manifesté en une infinité de tantras. La forme de l'enseignement répond à son contenu. 

vendredi 19 juillet 2019

Sur les origines du Tantra



Le shivaïsme vient de Shiva, par l'intermédiaire de Shakti et des sages védiques.

Mais... ceci est vrai pour le shivaïsme des Pourânas, ces immenses livres, plus de dix-huit, qui totalisent plus de 100 000 versets. Sans oublier le Mahâ-bhârata, 100 000 versets lui aussi. Et le Shiva-dharma. Et le Shiva-dharma-uttara. Et les shivaïsme plus locaux, comme la religion vîra-shaiva, plusieurs dizaines de millions d'adeptes quand même...

Tout cela, c'est le shivaïsme publique, exotérique. Il comprend des "initiations" et des Mantras. Mais ça n'est pas le shivaïsme tantrique, ésotérique, dont la grande et unique porte d'entrée est l'initiation, la Grande Initiation.

Là, il y a d'abord les tantras dualistes. Révélés par Shiva, ils passent aussi par des sages védiques comme Rourou, Brahmâ (à la fois dieu et sage), Nandi et d'autres. Parfois, ces gens ne sont pas des brahmanes mais, dans l'ensemble, ce shivaïsme respecte le brahmanisme, même si cette Voie des Mantras se présente comme supérieure au Véda, alors que les Pourâna se présentent seulement comme l'essence du Véda ou comme un "cinquième Véda". Il y a une liste traditionnelle de vingt-huit tantras dans cette catégorie, mais en réalité il y en a une poignée, la plupart ayant été conservés. Ils ont été commentés et interprétés d'abord par des Cachemiriens à partir du VIIIè siècle, mais on considère qu'ils ne font pas partie du "shivaïsme du Cachemire" (je vous rappelle que cette appellation est inadéquate). 
Leur doctrine est "dualiste" : la matière est séparée de Dieu et des créatures. Ces dernières peuvent, grâce à l'initiation, à une pratique rituelle quotidienne et après la mort, devenir "comme Shiva". C'est une sorte de divinisation où l'on devient un super-ange. Il y a du yoga, mais surtout des rituels. Après une initiation, on peut et on doit rendre un culte quotidien à Sadâshiva, blanc, lumineux, avec dix-huit bras. Il est installé sur un trône de Mantras, seule présence de Shakti dans cette tradtion. Ce shivaïsme initiatique dualiste est très important, car il donne le langage rituel de base. Tout y est secret, accessible uniquement par l'initiation. Les Mantras sont, comme je disais dans un billet précédent, la base de tout. Le culte est privé (autrement, il ne serait pas secret).

Ce shivaïsme se présente comme supérieur à tous les autres chemins. Ou plutôt, tous les chemins mènent à cette Voie du Mantra. Là encore, malgré une hiérarchie explicite, règne un inclusivisme généreux. Car tout vient de Shiva et tout retourne à Shiva. Le Tantra unique, éternel, est une pure vibration atemporelle (nâda-mâtra), "traduite" en partie pour les humains par Sadâshiva, qui le révèle en premier à Shrî Kantha au sommet du Mont Kailash. Ce dernier abrège encore les tantras pour les humains de notre époque "faibles, débiles et à la vie courte". Seul les points les plus importants sont conservés, alors que les tantras affirment clairement que le Tantra primordial est infini. Puis, les sages védiques de la grande forêt magique de toutes les révélations, la forêt de Naïmisha, entendent dire que Brahmâ et Vishnou eux-mêmes y reçoivent l'initiation de Shiva. Pris par la curiosité, ils demandent eux-même cette initiation supérieure aux Védas. La curiosité (kutûhala) est le motif le plus fréquent dans les révélations tantriques. Les sages védiques sont curieux de connaître ce qu'ils ne savent pas, ce qui n'est pas dit dans le Savoir, dans le Véda.

Entre les Pourânas et les premiers tantras dualistes, il y a la Collection du Souffle divin (Nishvâsa-tattva-samhitâ), sorte de proto-tantra primordial dans lequel on trouve des fragments de tout ce qui va être développé ensuite dans les différentes strates de la révélation tantrique. On la date du Vè siècle.


Mais la rivière de la Gnose ne s'assèche pas encore car la Shakti, la Déesse, n'est jamais assouvie par les réponses de Shiva. Au-delà des vingt-huit tantras dualistes, commence la révélation des soixante-quatre tantras de Bhairava. Peu à peu, les sages védiques vont s'effacer, au profit de Râma, Krishna et autres personnages non-brahmaniques. Le shivaïsme est clairement divergent du brahmanisme. Au mieux, il offre un brahmanisme parallèle, capable de se substituer au brahmanisme. Mais en réalité, il offre autre chose, comme il apparaît de plus en plus clairement au fil des révélations tantriques.

En réalité, il existe un seul tantra important dans cette catégorie de Bhairava, un tantra-source, le Tantra de Bhairava Libre, indépendant, svacchanda en sanskrit. L'adepte y adore Bhairava avec de l'alcool et du sang. En quantité symbolique bien sûr. Mais le modèle change complètement. Ici on cherche à se laisser posséder par le divin. Ce n'est plus un culte bien sage avec du lait et du miel, mais une invasion. De plus, les pratiques magiques abondent. On ne cherche plus seulement à devenir un Shiva, mais encore à participer à l'activité divine. On aspire à la délivrance, mais aussi à la jouissance ; on veut l'immortalité spirituelle, mais aussi sensuelle.

Mais ce n'est pas finit. Le fleuve du Tantra continue à couler, large et puissant, entre les deux rives de Shiva et Shakti. Car oui, j'avais oublié de vous le dire : dans les Pourâna, l'enseignement est un dialogue entre des dieux et des sages ; mais dans les tantras, ce sont toujours des dialogues entre Shiva et Shakti, même dans les tantras dualistes.

Ensuite jaillit un nouveau tantrisme, extraordinaire et aux origines précises. Ce sont les tantras du Couple Shiva et Shakti, les Yâmala Tantras. Les déesses y sont pleinement présentes, à égalité avec les dieux. Mantras et Vidyâs y forment de vastes cercles de puissances. La mythologie s'estompe, le symbolisme prédomine. Les yogis et yoginîs offrent du vin, des viandes et leurs sécrétions sexuelles. Des mandalas sont tracés sur le sol, la nuit, dans des lieux reculés ou terrifiants, comme les champs de crémation. Tout est toujours axé sur les Mantras, de plus en plus puissants et éloignés des rites appolliniens des Pourânas et de la "culture védique" telle qu'on en fait la propagande aujourd'hui (car en réalité la religion védique était pleine de magie et ancrée dans la terre). 

Le principal tantra "du couple" est le Brahmâ Yâmala Tantra, révélé vers le VIIIè siècle. Étrangement, il nous raconte en détail son origine. Un jour la Déesse, dans un élan d'enthousiasme, révèle à ses proches, dans son palais du Mont Kailash, le Tantra. Elle brise ainsi le sceau du secret, transgressant l'une des règles initiatiques, l'un des samayas. Pour la punir, Shiva l'envoie sur Terre. Elle naît Sattikâ, fille de brahmane dans un village près de Prayâga (la moderne Ilâhabâd, le site de la Koumbhamélâ). A l'âge de treize ans, elle atteint l'éveil : elle retrouve la mémoire et toutes ses connaissances.  Bhairava-Shiva l'initie à nouveau, mais lui donne cette fois des instructions précises, sous forme de prophéties. Il lui donne le nom, le lieu et la caste de ses futurs disciples. Tout cela ne ressemble pas à une légende, mais bien à des faits. Parmi ces disciples, il y a aussi bien des brahmanes que des gens de la plèbe. Ils viennent de toutes les régions de l'Inde, on a même leur nom "civil". 
Le disciple principal est un certain Svacchanda Bhairava, Amantrî avant son initiation, car sa mère, originaire d'Oudjjaïn, n'arrivait pas à avoir d'enfant. Les déesses qu'elle pria acceptèrent de placer un enfant dans son ventre, un grand yogi, mais "sans Mantra", car dans sa vie précédente, ce dernier avait, comme la Déesse, transgressé une règle initiatique. Il pratique, atteint divers pouvoirs (siddhi) et rencontre enfin la Déesse incarnée en Sattikâ, la révélatrice du Brahmâ Yâmala Tantra, par l'intermédiaire de son premier disciple, Krodha Bhairava. Avec Vishnou Bhairava, il a pour mission de diffuser le tantra dans le village de Kalâpa. Ce détail est intéressant, car nous avions déjà rencontré Kalâpa (ou Kalâpi) dans la légende de la lignée de la Reconnaissance relatée dans un précédent billet. C'est là que vécurent quinze génération de Siddhas (en gros, ici, des êtres réalisés, éveillés), avant d'aller s'installer dans la vallée du Cachemire. De plus, Kalâpa est la capitale du royaume de Shambhalla selon le Kâlacakra Tantra bouddhiste. Le Brahmâ Yâmala Tantra parle de ce "petit village" comme d'un village peuplé de sages. Le Kâlacakra aussi en parle comme d'un "petit" village, tout en affirmant qu'il fait trente lieues de large ! Je note au passage que Shambhalla était 1) un district du royaume d'Oddyâna et 2) un village de l'Orissa. Il ne s'agit donc peut être pas d'un royaume caché dans une autre dimension comme l'on affirmé certains lamas tibétains, même si la dimension symbolique de Shambhalla est évidente dans le Kâlacakra Tantra, où Kalâpa est présentée comme la cité parfaite, entièrement édifiée selon les enseignements astronomiques du Kâlacakra Tantra.

Le Brahmâ Yâmala, ce tantra de douze mille verset est sans doute le premier à raconter ainsi ses origines. Ici, les sages et les lieux védiques s'estompent encore plus, au profit de personnages sans doute historiques. Notons aussi que c'est avec ce tantra que le yoga sexuel apparaît vraiment. Il y est aussi question de "rétention", mais cela n'est pas certain, n'étant qu'une interprétation du terme sanskrit avagraha.

Nous avons donc quatre niveaux de révélation shivaïte jusque-là :

1) Les Pourânas, le shivaïsme publique
2) Les tantras dualistes de Sadâshiva
3) Le Svacchanda Bhairava Tantra de Râma
4) Le Brahmâ Yâmala Tantra de la Déesse incarnée en Sattikâ

Historiquement, tout cela émerge entre le Vè et le VIIIè siècle. 
Quoi qu'il en soit, la rivière des tantras ne cesse de s'élargir et nous n'en sommes ici qu'à l'aube de la révélation de la non-dualité.
Vous remarquerez que tout cela, qui se passe dans l'Inde d'avant le XIIè siècle, n'a rien à voir avec les tantras tardifs du Bengal, etc., connus aujourd'hui sous le nom de "système des dix Vidyâs" transmis par de nombreux gourous en Inde et ailleurs. Ici, je ne parle donc pas de ces traditions récentes, mais bien du shivaïsme et du shâktisme originels, selon ses sources les plus anciennes. C'est le Tantra des tantras.

   


jeudi 18 juillet 2019

Pourquoi les Mantras ?

exemple de Mantra en action


En Inde médiévale, comment le tantrisme se désigne-t-il lui-même ?

L'adjectif tântrika "tantrique" est plutôt tardif.
Dans les tantras, l'expression qui revient le plus souvent est
mantra-mârga "la voie des Mantras".
Qu'il soit shaiva, vaishnava ou bauddha, le chemin des Mantras est celui des Mantras. 

J'insiste. Il le faut, car la plupart d'entre nous n'a sans doute pas pris la mesure de l'importance et de l'essence des Mantras, coeur des hindouismes, comme des bouddhismes tibétains, mongols et japonais.

A force de parler de tantras, de mandalas, de chakras, de yogas et de visualisations, on a tendance à perdre de vue le Mantra, essence de tout ce vaste mouvement spirituel, peut-être le plus riche de toute l'Histoire, que l'on désigne comme "tantra".

Le Mantra est la conscience de l'absolu. La conscience divine. La conscience. Ici et maintenant. Cette vibration, ce frémissement, ce désir, cet élan qui va, ce flot qui s'épanche, cette sève qui pousse. Si je n'entends pas cela, je n'entendrai rien à la Voie du Mantra. 

En essence, le Mantra est simplement synonyme d'expérience. Tout expérience est "conscience de". Et toute "conscience de" est "prise de conscience de". Et toute "prise de conscience de" est "expression de". 
Ce que je veux dire, c'est que la conscience est un "dire". Soyez patient, s'il vous plaît, essayez de prendre le temps d'entendre ce point capital :

Être conscient, c'est "dire", exprimer, signifier, pointer. "Je vois cette tasse (de thé bergamotte)", c'est-à-dire "Moi, mystère absolu, je me réalise comme cette tasse (de thé bergamotte)" ; ou encore "Moi, l'Être total, je 'dis' cette tasse-là, ici, en cet instant, en la percevant ; ma conscience de cette tasse, cet instant unique, est mon Verbe créateur ; 'voir' cette tasse, c'est l'énoncer, l'invoquer, la créer en la percevant". 

Autrement dit, la conscience (l'acte miraculeux, inimitable, incroyable, à jamais ineffable, impensable) est Mantra, efficience créatrice. Tout acte de conscience - perception, olfaction, sensation, gustation, volition, mémoration, action, etc. - est Mantra, invocation féconde, énoncé qui appelle à être. Car, même si je me prends pour Duduche, je suis l'Absolu, le Centre de tous les rayons, qui replonge en soi à chaque instant, à chaque nouvel Acte de perception, etc. D'ordinaire, cela passe inaperçu, mais c'est bien perçu, car sans cela, rien - absolument rien - ne serait possible.

Je suis Mantra. Je suis le Mantra. Je suis conscience. Ebullition, frémissement immobile qui est émerveillement, vertige, docte ignorance, obscure intelligence.

Voilà pourquoi Mantra, plutôt que "visualisation" (dhyâna). Dieu est le Sens du Mantra, de la Déesse. Ils sont unis "comme les mots et leur sens", comme dit le poète Kâlî Dâsa. Shiva est l'absolu. Shakti est conscience de l'absolu. Shiva est le contenu de toute expérience. Shakti est toute expérience. En sanskrit, on dit que Shiva est le "signifié", "ce qui est exprimé" (vâcya) : Shakti est le "signifiant", "cela qui exprime" (vâcaka). Un Mantra est une Shakti, un signifiant, un Acte de réalisation de son signifié, à savoir l'absolu, le mystère, l'être, Shiva.

Voilà pourquoi, sur cette voie des Mantras, les Mantras sont infiniment plus importants que les "visualisations des divinités". Que l'on me permette de citer ici un soûtra (une déclaration essentielle, un point crucial) de Shiva :

"Toutes les divinités
sont des Mantras.
Tous les Mantras sont Shiva.
Sachant cela,
que l'on ne médite que Shiva."

"Ne méditer que Shiva", c'est-à-dire énoncer le seul et unique Mantra, Shakti. Comment ? Partez de "om" ou n'importe quel son, n'importe quel mouvement en fait et, comme on tire une flèche ou comme on surf une vague, laissez-vous porter. Peu à peu, la résonance s'affine. La Shakti devient de plus en plus subtile, jusqu'à la pure et simple conscience de conscience, toujours déjà présente, simplement reconnue.

Les Mantras sont des incarnations de la Shakti qui ont pour mission de ramener les Shaktis égarées que nous sommes, vers la Shakti en sa plénitude, les fragments de conscience vers la Conscience. On pourrait aussi dire que nous sommes des "Shiva" fragmentaires, etc. Peu importe. L'important, c'est de comprendre cette voie, la Voie du Mantra. 

Cette approche n'est pas sectaire, ni religieuse. Elle est inclusive, accueillante, généreuse ; elle ne juge ni ne condamne personne. Elle est féconde car elle se situe à la racine encore indifférenciée. Vous pouvez ensuite traduire cela dans votre langue, jouer au dogmatique si cela vous chante, mais cette approche, sans aucune mollesse pourtant, vous ramènera toujours à l'universelle, à la tolérance et au soucis des nuances. La lumière incolore enveloppe toutes les couleurs. C'est elle, l'arc-en-ciel. Pas de haine des doctrines et des concepts, mais une liberté. Ne pas croire que tel état de conscience, telle doctrine (car toute doctrine est l'expression d'un état de conscience), tel Mantra est le seul. Le seul Mantra, nous le possédons tous toujours déjà, car nous le sommes. Nous sommes la vérité. Inutile donc de prétendre la posséder. En revanche, nous pouvons jouer à la traduire en paroles et en actes. C'est l'aventure de la vie, de l'évolution créatrice. Bref.

Voilà pourquoi "Mantra".

mercredi 17 juillet 2019

Le ciment des choses - miracle de l'ordinaire



Je vois cette tasse. Puis ces mots que j'écris.
Vous les voyez aussi.
Cela semble banal, n'est-ce pas ?
Et pourtant, c'est un miracle incroyable.
Cette petite chose banale engage les mystères les plus profonds.

Pourquoi ? Parce que certaines personnes n'y arrivent pas, ou plus. Quand elles voient, elles n'arrivent plus à voir que des fragments, mais plus de chose unifiée. Par exemple, la couleur de la tasse, tel motif sur elle. Mais pas de tasse. Ou des lettres, mais pas de mot. Cela s'appelle la simultanognosie, l'incapacité d'unifier les éléments de la perception. 

Ce trouble se manifeste parfois chez les gens "normaux" quand ils sentent qu'ils se perdent dans les détails. La faculté de synthèse perd soudain sa force et on ne voit plus que des lettres ou des mots, par exemple, sans plus se sentir capable de percevoir le sens global. Il n'y a plus de fil directeur, le ciment des choses semble s'être dissout.

On s'en rend également compte quand on essaie de créer des logiciels qui doivent reconnaître les formes. Pour nous, l'unité de la tasse, sa séparation d'avec le reste, semble aller de soi. Mais c'est très complexe. Où commence la tasse dans mon champ perceptif ? Où finit-elle ? Ce motif, là, en fait-il partie, ou bien est-il sur la nappe ? Comment savoir ? 

Cela ne nous demande pas d'effort parce que notre cerveau est en bon état. Il "filtre" correctement la masse gigantesque de données que les sens lui transmettent à chaque instant. Ce filtre est, selon la philosophie de la Reconnaissance, constitué de trois pouvoirs indispensables pour vivre normalement : la perception, la mémoire et l'oubli. Et il y a aussi la synthèse, le pouvoir d'unifier des des détails perçus pour en faire "une chose". Sans cela, c'est le chaos. Nous ne pouvons plus "lire" le livre du monde.

Ce pouvoir d'unifier prouve que la conscience est plus que ce qui est perçu ou pensé. Elle unifie et sépare les détails, parce qu'elle est libre.

Ainsi, même l'expérience la plus banale est l'occasion de réaliser le miracle de la conscience, ce pouvoir unique de relier les choses, ce pouvoir en lequel baigne toute chose, mais qui transcende toutes les choses. C'est un ressenti viscéral, en même temps qu'un silence vivant. C'est le miracle de l'ordinaire. Reconnaître ce miracle dans l'ordinaire, c'est la reconnaissance, "source de toutes les richesses". 

Joie de sentir ce pouvoir, ce frémissement silencieux et assourdissant à la fois.

Un article bien fait sur la simultanognosie, avec illustration : cliquer ici.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...