jeudi 24 novembre 2022

Morts et renaissances de l'idéalisme

 L'idéalisme, c'est la théorie selon laquelle "tout est conscience". Avec des variantes mais, en gros, c'est cela. Attention, il ne s'agit du tout pas de l'idéalisme au sens moral !


Il y a eu plusieurs femmes pour défendre le point de vue idéaliste. L'une d'elles est Anne Conway, anglaise elle aussi, mais au XVIIIè siècle.

Il existe plusieurs théories idéalistes en Inde comme en Europe.

Voici une vidéo qui, en anglais (mais avec des sous-titres à activer), explique très clairement l'élan idéaliste qui a animé l'Angleterre des années 1880 à 1920. C'est passionnant car on constate que, toujours et partout, le même scénario se répète : un élan idéaliste, "tout est conscience", contre lequel s'oppose puissamment un courant réductionniste "il n'y a que les pensées et les perceptions, aucune conscience en plus". 

Ceci est tout à fait fascinant, car ceci se retrouve en Inde : l'idéalisme brahmanique contre le réductionnisme bouddhiste de Dharmakîrti et ses disciples. Puis la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la philosophie indienne idéaliste la plus aboutie.

En Occident, on a de même l'idéalisme platonicien face au nominalisme, puis l'idéalisme anglais face à logicisme de Russel et de Wittgenstein, ce dernier étant proche d'un certain esprit zen.

Ces parallélismes confirment qu'il existe des réponses universelles face à des questions universelles.  

jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

mercredi 16 novembre 2022

Tantra et démocratie ?

Selon l'index publié par The Economist, la démocratie ne cesse de reculer dans le monde depuis 2014.

le vocabulaire sanskrit autour de la démocratie

Le philosophe Alexandre Douguine, inspiré par des traditionnalistes comme Heidegger, René Guénon et Julius Evola, appelle à détruire l'humanité par l'arme nucléaire afin de l'"exorciser" de son libéralisme satanique.

Après Platon et tant d'autres, Tolkien lui-même, récemment "purifié" par un wokisme outrancier dans la série Les Anneaux de pouvoir, ne disait-il pas : « Je ne suis pas "un démocrate", simplement parce que "l'humilité" et l'égalité sont des principes spirituels corrompus par la tentative de les mécaniser et de les formaliser, en conséquence de quoi nous n'obtenons pas la petitesse et l'humilité universelle, mais la grandeur universelle et la fierté, avant qu'un certain orque ne se procure un anneau de pouvoir - et alors nous obtenons l'esclavage" (Lettres)?

Que dit le Tantra sur le démocratie ?

A première vue, le Tantra a émergé dans un contexte monarchique. Et de fait, le Tantra (bouddhiste, shaiva ou autre) s'adresse à des rois, jamais au peuple. Il y a maints rituels d'intronisation et de protection des "rois" du féodalisme indien médiéval, mais guère d'allusion à une société civile, à des libertés ou à des principes d'égale dignité.

Cependant, il en va autrement dans le Tantra non-dualiste, ésotérique, shâkta, centré sur le féminin. Je pense plus précisément à la tradition Kaula, avec ses branches incroyablement fécondes.

Il y a dans la tradition Kaula quelques graines de démocratie :

- la valorisation du féminin. Une femme peut atteindre l'éveil plus facilement et rapidement qu'un homme.

- l'existence de maîtres et d'adeptes dans toutes les catégories sociales.

- l'accent mis sur la fluidité du genre. La déesse est appelée Dieu (prabhu au masculin, parfois), elle est "transgenre" (napumsakâ).

- chaque individu contient tous les pouvoirs car "tout est dans tout", sarvamsarvâtmakam.

- la liberté, l'indépendance, base de la souveraineté individuelle et nationale.

- l'idée de "non-hiérarchie", anuttara. Il y a des hiérarchies, mais chaque niveau est directement relié à la source. Voilà d'ailleurs pourquoi la voie spirituelle peut-être graduelle et directe à la fois.

- en sanskrit contemporain, "démocratie" se dit loka-tantra "qui dépend du peuple", ou jana-tantra, le Tantra du peuple.

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Pour chacun de ces points, il existe des références précises.

L'étude du Tantra peut donc participer à une réflexion sur la démocratie et sur les règles d'une société libérale. Contrairement à ce que disent certains, le Tantra, du moins shâkta-kaula, est loin d'être incompatible avec le libéralisme.

mardi 15 novembre 2022

Comment traduire sans trahir ?



La spiritualité d'aujourd'hui n'existerait pas sans l'Inde.

Que serait le yoga sans yoga, sans âsana, sans prânâyâma ni samâdhi ?

Que serait le tantra sans mantra, le mystérieux chakra ou le célèbre mandala ?


Or, tous ces mots sont en sanskrit, langue sacrée de l'hindouisme, du bouddhisme et du jaïnisme.

Ses textes sont les plus anciens à avoir été transmis sans interruption jusqu'à nos jours.

Bien sûr, il existe des langues aussi anciennes, comme l'égyptien et le sumérien. 

Mais ces civilisations se sont éteintes, tandis que l'hindouisme et le bouddhisme sont bien vivants.


Mais comment traduire sans trahir ?

Prenons un exemple :

conscience : nous entendons parler de conscience "non-duelle", sans séparation entre le sujet et l'objet, ou encore, on dit "conscience pure", conscience qui n'est pas "conscience de" ceci ou cela, mais conscience dépourvue de tout contenu, comme un ciel sans nuages. 

Mais quels sont les mots sanskrits traduits par "conscience" ?

Les principaux sont cit (prononcer "tchitte") et prakâsha.

Ces deux termes désignent la lumière. 

Ce sont des métaphores.

Cit vient d'une racine -kit, "briller", dont dérive ketu, clarté, lumière, mais aussi "étoile filante", comète, signe évident, bannière, apparition, manifestation.

Mais cit est aussi apparenté à la racine -cint, "penser à", "méditer", considérer", "se soucier de".


Prakâsha désigne la lumière, le fait de briller, l'illuminer. Formé du préfixe pra- "vers l'avant" et de la racine kâsh, "briller", "éclairer", "illuminer". On retrouve cette racine dans Kâshî "La Lumineuse", l'un des noms de la cité de Bénarès.


Dans les deux cas, nous avons donc l'image d'une lumière qui éclaire les choses. Et la conscience est en partie cela : elle est comme une lumière qui éclaire les choses, mêmes les plus intérieures, comme les pensées et les sensations. 

Dans ces racines verbales, il y a également l'idée d'une lumière belle, plaisante, agréable.


A partir de cette métaphore de la lumière, 

ce qu'est la conscience... s'éclaire :

la lumière rend visible, mais elle-même

n'est pas visible.

Une lumière dans le vide,

qui n'a rien à éclairer,

reste invisible.

La lumière ne devient visible

que quand elle se réfléchit

sur un objet.

Sans cela, même si elle éclaire,

même si elle est présente,

elle reste invisible.

La lumière elle-même

n'est jamais directement visible.

Elle n'est vue que par l'intermédiaire

des choses qu'elle éclaire.

Quand on dit qu'on "voit" 

un rayon de lumière,

on voit en fait les grains de poussière

qui renvoient un peu de cette lumière.

Mais la lumière, grâce à laquelle tout est visible,

reste elle-même invisible.


De même, la conscience n'est pas et ne peut

jamais devenir objet de conscience. 

C'est bien grâce à la conscience que tout objet 

devient "visible", apparent, manifeste et qu'il acquiert

son existence. Mais la conscience elle-même

n'est jamais objet de conscience.

Sa clarté se reflète en partie sur les objets,

plus ou moins selon leurs qualités,

comme un objet renvoie plus ou moins

la lumière qu'il reçoit. 

Mais la conscience n'est jamais 

objet de conscience.


Voilà pourquoi, quand il n'y a pas d'objet, de contenu

dont on puisse prendre conscience,

on croit qu'il n'y a pas de conscience.

Comme dans le sommeil profond, 

l'évanouissement ou le coma.

Comme il n'y a pas conscience d'objet,

nous commettons l'erreur de juger

qu'il n'y a pas de conscience du tout.

Alors qu'en réalité, la conscience est présente.

Et c'est grâce à sa présence lumineuse

que nous pouvons dire que nous n'avions

"conscience de rien",

de même que, quand la lumière

n'a rien à éclairer,

nous pouvons dire qu'il

"n'y a rien".

Il n'y a rien, sauf la lumière qui éclaire ce rien.

Il n'y a rien, sauf la conscience qui éclaire ce rien.

Telle est la "pure conscience"

ou "conscience sans objet".

C'est elle dont nous faisons l'expérience chaque nuit,

et aussi entre chaque pensée.

Mais en réalité, nous faisons toujours, 

à chaque instant,

l'expérience de la conscience.

Car aucune expérience n'est possible sans elle.

En fait la conscience est synonyme d'expérience,

tout simplement.

Il n'y a pas d'expérience de la conscience.

Toute expérience est conscience,

de même que la lumière ne peut éclairer la lumière

(qui n'a d’ailleurs pas besoin de lumière,

car elle est lumière),

et que tout objet éclairé est lumière,

sans quoi il ne serait pas visible.

Mais comme la lumière ne peut s'éclairer elle-même

à la manière dont elle éclaire les choses,

on peut dire qu'elle est "ténèbres".

De même, en ce sens précis, 

on peut dire que la conscience est inconscience, inconnaissance absolue.


Voilà pourquoi la conscience n'est jamais absente

(car quelle lumière éclairerait cette absence de lumière ?).

Voilà en quel sens elle est "permanente",

et voilà pourquoi elle est le Soi,

et voilà pourquoi le Soi (âtman)

est l'Absolu (brahman).

mercredi 9 novembre 2022

Weekend méditation près de Paris en décembre 2022

Weekend de méditation et d'exploration :

La voie du souffle et du mantra selon la tradition du Tantra

Près de Paris les 17 et 18 décembre 2022.





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