jeudi 17 octobre 2019

Un silence saisissant



J'arrête.

...

Ça s'arrête.
Comme ça, soudain, d'un coup, sans préavis.
Comme quand on s'assoit et qu'on jette un caillou dans l'eau. Pour rien. Juste comme ça. Pleinement vacant.

...

Il y a comme un saisissement.
La sensation que tout s'allège. S’éclaircit.
Instantanément. 

C'est comme l'immobilité.
S'arrêter de bouger.
Tout bouge. Le cœur, la respiration, tout cela continue. 
Mais j'arrête de bouger.
Pareil pour le silence :
J'arrête de parler.
Les bruits, les paroles extérieures continuent.
Les bruits intérieurs continuent.
Mais c'est comme quand un moteur s'arrête :
même si c'est dans un lieu bruyant,
c'est saisissant.
Cet arrêt est le Mantra à la fin de om, de phat, de hrîm, de l'avion qui passe dans le ciel,
de n'importe quelle pensée. Mais c'est inutile : ce qui suffit, c'est de s'arrêter.
Plus que cela n'est pas nécessaire.
Juste arrêter.
Directement, comme l'hirondelle plonge dans son nid.
Instinctivement. Parfaitement. Naïvement.

Une musique est ce silence.
Ce silence devient plus fort que n'importe quel bruit.
C'est qu'il est liberté, indépendance.
Sensation de réveil.
De se réveiller.
Pas de théories sur "y a quelqu'un", "y a pas quelqu'un", etc.
C'est complet.
Suffisant pour une vie.
C'est l'initiation directe. Intime. Sur mesure.
Ça s'arrête.
Regain. Renaissance. Réveil.
Net, propre, limpide, transparent, absolu, parfait, rien ne manque,
rien n'est supprimé. Juste un arrêt. Une sorte d'arrêt.
"Quelque chose" continue, indicible.

Là, peut-être, le coeur s'éveille.
Comme une braise sous un courant d'air frais.
Je m'arrête. Si simple. Rien. Presque rien. Infime. Un détail.

Comme un étonnement fou. Un émerveillement de rien.
Encore et encore.
Cela englobe toutes les pratiques, mondaines ou spirituelles.
C'est la panacée.
Juste je m'arrête. 
Sans analyser, sans douter, sans hésiter.
Silence absolu. Comme un vol plané. Une apesanteur.

...

mercredi 16 octobre 2019

Élucubrations pseudo tantriques

Illustration de l'adage "Celui qui parle ne sait pas".

Une bougie pour éclairer le soleil ?

Abhinava Goupta, Cachemire, 5000 000 000 avant J.C.


Abhinava Goupta Pâda, cette belle réincarnation du sage Patanjali, lui-même avatar du Grand Serpent Primordial, mémoire des éons et gardien des savoirs immémoriaux, ne commence par son Essence des tantras (Tantra-sâra) en nous appelant à nous purifier, à faire, à pratiquer, à nous amender ainsi ou autrement, mais simplement ainsi, par un rappel à soi qui est un éveil :

yadā khalu dṛḍhaśaktipātāviddhaḥ svayam eva itthaṃ vivecayati sakṛd eva guruvacanam avadhārya tadā punar upāyavirahito nityoditaḥ asya samāveśaḥ //
atra ca tarka eva yogāṅgam iti kathaṃ vivecayati iti cet ucyate yo 'yaṃ parameśvaraḥ svaprakāśarūpaḥ svātmā tatra kim upāyena kriyate na svarūpalābho nityatvāt na jñaptiḥ svayaṃprakāśamānatvāt nāvaraṇavigamaḥ āvaraṇasya kasyacid api asaṃbhavāt na tadanupraveśaḥ anupraveṣṭuḥ vyatiriktasya abhāvāt //
kaś cātra upāyaḥ tasyāpi vyatiriktasya anupapatteḥ tasmāt samastam idam ekaṃ cinmātratattvaṃ kālena akalitaṃ deśena aparicchinnam upādhibhir amlānam ākṛtibhir aniyantritaṃ śabdair asaṃdiṣṭaṃ pramāṇair aprapañcitaṃ kālādeḥ pramāṇaparyantasya svecchayaiva svarūpalābhanimittaṃ ca svatantram ānandaghanaṃ tattvaṃ tad eva ca aham tatraiva antar mayi viśvaṃ pratibimbitam evaṃ dṛḍhaṃ viviñcānasya śaśvad eva pārameśvaraḥ samāveśo nirupāyaka eva tasya ca na mantrapūjādhyānacaryādiniyantraṇā kācit // Tantra-sâra, II


"Quand - et c'est vrai ! - on comprend ainsi par soi-même, simplement par soi, transpercé d'un choc de conscience (shakti-pâta), n'écoutant qu'une seule fois l'enseignement du maître, alors, sans aucune méthode, on est possédé, envahi à jamais.
Et si l'on questionne à ce sujet, demandant comment peut-il y a voir compréhension sans la raison et autres auxiliaires du yoga, on répond que le Seigneur des seigneurs est Lumière évidente, auto-lumière - il est notre propre Soi, il est moi ! Alors à quoi bon une méthode, que pourrait donc un moyen. On ne peut gagner notre essence, car [par définition] nous la possédons toujours. Il n'y a pas non plus de connaissance [de notre Soi évident] car il est toujours déjà manifeste en cet instant même, il est ce qui ce manifeste par soi en cet instant ! Il n'y a pas non plus "disparition des voiles", car il est impossible qu'il y ait aucun voile [car tout "voile" se manifeste, se manifeste par cette Lumière, est cette Lumière !].  Il n'y a pas non plus "absorption dans le Soi" car celui qui s'absorbe ne peut jamais rien être de plus que [cette Lumière], il n'est jamais rien d'autre !
Et quelle serait la pratique ici ? Car enfin, rien d'autre, rien de plus ne peut exister ! Par conséquent, tout ceci [ici et maintenant] est un seul état de pure et simple conscience/présence/illumination, qui ne se mesure par à l'aune du temps, qui ne se délimite pars en terme de lieu, qui ne souffre aucune circonstance, qui n'est pas façonné par les formes, qui n'est pas exprimé par les mots, qui n'est par expliqué par les preuves, qui est le fondement même de l'essence de tout cela ! Et qui se manifeste ainsi parce qu'il le désire, et pour aucune autre raison ! Et qui est liberté, joie sans faille, qui est l'être [de tout] : c'est cela même que je suis ici et maintenant. Tout apparaît en moi, reflété [comme dans un miroir]. Qui comprend cela sans l'ombre d'un doute est à jamais possédé et envahi par le Seigneur des seigneurs, sans aucune méthode, et il ne dépend d'aucune règle, d'aucune définition, d'aucun dogme tels que les Mantras, les rituels, les visualisations, les pratiques, etc."

Comme disait mon gourou "spashtam", "c'est clair".
Mais si vous insistez, il y a tout plein de règles, de dogmes et de pratiques : vin, danse, musique, saucisses, brochettes, rituels, Mantras, encens, et logique, aussi.

mardi 15 octobre 2019

La méditation de l’émerveillement

illustration du geste de Shiva par Gopinâth Kavirâj


Je découvre le silence vivant entre deux pensées, entre deux respirations, en retournant mon attention vers moi, ou en laissant l'attention s'élargir à l'infini.

Puis, les yeux grands ouverts, la bouche détendue, le corps lâché comme des nuages autour d'une montagne, je plonge en moi, dans la vibration, dans l'émerveillement, dans la présence instantanée :

tam adhiṣṭhātṛbhāvena svabhāvam avalokayan /
smayamāna iva āste yas, tasya iyaṃ kusṛtiḥ kutaḥ ? // SpandaKâ I, 11 //

ukta-upapatty-upalabdhy-anuśīlana-pratyabhijñātaṃ taṃ spanda-tattva-ātmakaṃ svabhāvam ātmīyam adhiṣṭhātṛbhāvena vyutthāna-daśāyām api vyāpnuvantam avalokayaṃś cinvānaḥ /
na vrajen na viśec chaktir marudrūpā vikāsite /
nirvikalpatayā madhye tayā bhairava-rūpa-dhṛk ||
iti tathā /
sarvāḥ śaktīś cetasā darśanādyāḥ sve sve vedye yaugapadyena viṣvak /
kṣiptvā, madhye hāṭaka-stambha-bhūtas tiṣṭhan, viśva-ākāra eko 'vabhāsi ||
iti śrī-vijñāna-bhairava-kakṣyā-stotra-nirdiṣṭa-sampradāya-yuktyā nimīlana-unmīlana-samādhinā, yugapad-vyāpaka-madhya-bhūmy-avaṣṭambhād adhyāsita-etad-ubhaya-visarga-araṇi-vigalita-sakala-vikalpo 'krama-sphārita-karaṇa-cakraḥ ||
antar-lakṣyo bahir dṛṣṭir, nimeṣa-unmeṣa-varjitaḥ /
iyaṃ sā bhairavī mudrā sarva-tantreṣu gopitā ||

ity āmnāta-bhagavad-bhairava-mudrā-anupraviṣṭo, mukura-antar-nimajjad-unmajjan-nānā-pratibimba-kadamba-kalpam an-alpaṃ bhāva-rāśiṃ cid-ākāśe eva uditam api, tatra eva vilīyamānaṃ paśyan, janma-sahasra-apūrva-paramānanda-ghana-lokottara-sva-svarūpa-pratyabhijñānāt jhaṭiti truṭita-sakala-vṛttiḥ, smayamāno vismaya-mudrā-praviṣṭa iva, mahā-vikāsa-āsādanāc ca, sahasâ eva samudita-samucita-tāttvika-svabhāvo yo, yogīndra āste tiṣṭhati, na tv avaṣṭambhāc chithilībhavati.

"Contemplant cela, sa véritable nature,
en tant qu'on fait l'expérience d'être cela qui porte [les phénomènes],
se tenant là comme émerveillé,
d'où viendrait ce mauvais samsâra ?"

Kshéma Râdja explique :

"Contemplant, atteignant clairement, méditant, cela, sa propre véritable nature qui est l'être de la vibration reconnu, devenu intime grâce aux raisons et aux expériences que l'on est en train d'expliquer, en tant qu'on fait l'expérience d'être cela qui porte [les phénomènes], c'est-à-dire même dans l'état où les sens et le mental sont actif (vyutthâna).

'Quand l'énergie du souffle
n'ira ni vers l'intérieur,
ni vers l'extérieur,
elle entrera en expansion.
Grâce à cette énergie sans dualité
qui [se dilate] dans l'intervalle [entre inspir et expir],
il y a vision de l'essence absolue.'

De même,

'Toutes les énergies d'attention, comme la vision, etc.,
sont laissées libres de s'élancer toutes
vers leurs objets respectifs.
Alors tu es présent au centre,
tel un pilier d'or.
Un, tu te manifeste sous toutes les formes [qui apparaissent].'

Ainsi, selon l'enseignement traditionnel du Vijnâna Bhairava Tantra comme de l'Hymne à la Déesse, qui est la pratique d'une concentration à la fois 'les yeux fermés' et 'les yeux ouverts', on se fixe dans l'état qui est présent dans ces deux sortes de concentration, [comme si] on consumait toute dualité [dans le feu allumé] par le "frottement" des deux bouts de bois [que sont la concentration les-yeux-fermés et celle les-yeux-ouverts], et alors la "roue" de nos énergies [physiques et mentales] entre en expansion sans tarder.

'L'attention vers l'intérieur,
le regard vers le dehors,
sans dualité vers le dedans ou le dehors :
telle est le geste de Shiva,
caché dans les tantras.'

Ainsi pénétré et envahi dans ce geste traditionnel et sacré de Shiva, le meilleur des yogis demeure là, soudain uni à et en harmonie avec, la réalité, parce qu'il est entré en expansion infinie, et il se tient ainsi comme émerveillé, saisi, comme absorbé dans un geste d'étonnement. Il se tient fixe, dans déchoir.Tous ses préoccupations s'effondrent d'un seul coup car il a reconnu son essence intime qui transcende le monde, félicité et conscience ininterrompues. Or, cela il ne l'avait jamais fait durant les milliers d'expériences d'avant [cette reconnaissance]. Et bien que toutes les choses variées apparaissent dans l'espace de la conscience, comme dans l'orbe d'un miroir, elles s'y résorbent toutes, ce que l'on voit [directement]."

Ce verset décrit l'incroyable expérience du geste de Shiva, où les sens sont pleinement éveillés, mais où l'attention est complètement ouverte. Libre activité des sens, mais sans aucun commentaire intérieur. Lumières et silence. Simple transparence. 
Cette pratique, très simple et accessible à tous, ne dépend d'aucune grâce, ni d'un gourou, ni d'une initiation, ni d'une technique, ni d'une croyance, ni de la foi, ni de l'acuité intellectuelle, ni de la forme physique, ni d'un mode de vie spécial. 
Elle est la pratique centrale du shivaïsme du Cachemire, sans laquelle on ne peut parler d'un enseignement "traditionnel", comme nous le rappelle ici Kshéma Râdja. 
Avec le geste de Shakti, qui la complète, c'est le coeur du coeur de la vie intérieure.
C'est le yoga royal, l'état non-mental, le samâdhi, l'expérience directe du Soi, la liberté en cette vie, l'éveil immédiat, l'initiation véritable (akritrimâ), le Mantra authentique, le salut sans y croire, etc. 

C'est LA pratique du tantra, la clé oubliée de cette tradition. 
N'oublions jamais : tout ce qui est décrit dans le shivaïsme du Cachemire, c'est ce qui est donné à chaque instant, mais qui n'est pas reconnu, faute d'attention, de dévotion et d'audace. Le shivaïsme du Cachemire, derrière les symboles et les clichés sur "LE TANTRA", parle juste de ce qui jaillit, ici et maintenant, qui est simplement recouvert d'un voile de préjugés et d'indifférence. Ni plus, ni moins.

illustration du geste de Shiva par un yogi tibétain

lundi 14 octobre 2019

Documentaire sur Abhinavagupta et le shivaïsme du Cachemire

etau bandhavimokṣau ca parameśasvarūpataḥ |
na bhidyete, na bhedo hi tattvataḥ parameśvare || 14

Abhinava-gupta, Bodha-pancadasikâ

"Lien et délivrance ne sont pas autre chose
que l'essence du Maître véritable,
car en réalité, il n'y a pas de différence [absolue]
dans le Maître véritable."

Abhinava Goupta, Poème pour l'éveil, 14

Voici un documentaire sur Abhinava, en anglais, fait en Inde, qui fait le bilan. Malheureusement, tout n'a pu être tourné au Cachemire "à cause des troubles".



Outre les maîtres les plus connus de la tradition, comme Swâmî Râm et Lakshman Joo, on peut y découvrir quelques chercheurs contemporains, dont Mark Dyczkowski, que nous visiterons lors de notre voyage à Bénarès en février 2020.
On y apprend aussi que les karanas ne sont peut-être pas des postures fixes, mais plutôt des mouvements. 
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