mardi 21 mai 2019

La pratique du A

La lettre A en écriture "citadine"

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) enseigne à travers des concepts. Le rituel de la Triade (trika) enseigne à travers des symboles.
L'un de ces symboles est le son A.

Dans le Tantra de la reconnaissance de soi (Vijnâna Bhairava Tantra), la pratique du A est ainsi décrite :

Déesse !
On doit réciter le [son] "a"
sans nasalisation ni expiration sourde.
Alors jaillit soudain le flot de connaissance sacrée,
le Maître des maîtres. 90

Le commentaire explique que le son A, récité sans "nasalisation" (sans "point", bindu) ni "expiration sourde" (sans "éjaculation d'air", visarga) symbolise l'absolu "qui consiste à ne penser à rien" et qui est indiqué par la Grande Oupanishad sylvestre (Brihad-âranyaka):

Ainsi est l'Immense, sans second.
En vérité, tout cela est l'Immense.

Mais c'est aussi un "ressenti". Il suffit d'énoncer A, physiquement ou non, pour entrer dans le "torrent de la connaissance sacrée", la simple présence qui est le fond vivant de toute chose. Ce "torrent immortel" (amara-ogha) est le flot de la conscience, l'extase qui est l'absolu qui crée toute chose en se créant lui-même. C'est une présence qui illumine les pensées (qui ne se laisse pas prendre en elles) et qui se manifeste comme ces penses (qui n'est pas enfermée en elle-même). Comme un miroir, elle est à la fois indestructible par ses reflets, et ouverte, réfléchissante, fluide, infiniment plastique. 

Ce A est l'absolu silencieux par excès d'éloquence dont parle ce vers :

Il le proclama par l'absence de paroles.
Ecoutez ! Il devint silencieux.

Vâmana a expliqué la pratique du A dans sa Réalisation non-duelle (Advaya-sampatti) :

Au centre du Cœur, il y a un lotus.
Sur sa corolle trône le Soi
[sous la forme de A].
A la fin de A, il y a ce que l'on peut décrire 
comme un frémissement :
la simple conscience, subtile, transcendante.

Mais l'absolu n'est pas un eunuque. Il est "accompagné de sa Puissance", symbolisée par HA, la conscience de soi, la prise de conscience, aussi appelée "vague", "désir", "élan", "pensée" :

Cette Puissance du souffle 
résonne pour ainsi dire
dans le corps comme HA.
Le yogî la reconnaît clairement
lovée au creux de l'oreille.

 Le A symbolise l'absolu comme silence, car A est présent en toutes les autres syllabes. Comme aucun corps ne peut exister si l'espace ne lui donne pas lieu, aucun son ne peut être proféré sans A.
De plus, A est le son le moins différencié, jaillissant, guttural, du fond de la gorge. Il accompagne et inspire la méditation de Shiva. Blanc, sa lumière brille dans le cœur et est ressentie comme une clarté qui jaillit par les yeux et l'ensemble du corps.
HA est la Déesse, inséparable de A. HA est réalisation de A. 
Or, quand A et HA s'unissent, ils engendrent l'individu, M,
noté par un point.
Et tout cela ensemble, AHAM,
signifie "je", car tout est réalisation de "je", 
toute expérience, instant après instant,
est réalisation de soi.

La pratique de A est donc la pratique du silence intérieur, absolument simple, paisible, limpide, transparent, nu, "sans penser à rien", sans soucis.

lundi 20 mai 2019

La connaissance intellectuelle est plus importante

Résultat de recherche d'images pour "philosopher thinking"

C'est un cliché de la spiritualité contemporaine mondialisée : la connaissance intellectuelle est, au mieux, secondaire ; au pire, elle est un poison.

Or, cette opinion est parfois propagée au nom du shivaïsme du Cachemire, comme si c'était la doctrine du shivaïsme du Cachemire.

Mais il n'en est rien. Bien sûr, l'expérience spirituelle est en partie immédiate, et donc non-intellectuelle, car l'expérience spirituelle, selon le shivaïsme du Cachemire, est l'expérience immédiate de la conscience. Mais pas seulement : cette expérience est toujours déjà présente, car tout est conscience. Pourtant, elle passe inaperçue. Pour que la conscience se réalise pleinement, il faut donc autre chose. Et cette autre chose, selon le shivaïsme du Cachemire, c'est une connaissance intellectuelle, discursive, verbale, qui seule a le pouvoir de contrecarrer l'ignorance intellectuelle, car elle opère au même niveau qu'elle.

Abhinava Goupta affirme explicitement la supériorité de la connaissance intellectuelle dans le premier chapitre de sa Lumière des Tantra (Tantrâloka, I, 43-45) :

"L'initiation rituelle et autres [moyens non-intellectuels] détruisent l'ignorance spirituelle (paurusham). Mais cette connaissance spirituelle ne se manifeste clairement qu'après la disparition du corps.
En revanche, quand l'ignorance intellectuelle disparaît parce que se manifeste la connaissance intellectuelle, alors la liberté en cette vie même [se manifeste clairement], présente comme [un fruit] dans la paume de la main !
L'initiation elle-même ne libère vraiment que quand elle est précédée par la connaissance intellectuelle. Même dans ce cas, la connaissance intellectuelle est le plus important."

Je n'invente rien. Ce point est suffisamment important pour qu'Abhinava Goupta le souligne dès le premier chapitre de son œuvre principale, consacré justement aux "bases", c'est-à-dire aux principes qui servent dans tout l'enseignement du shivaïsme du Cachemire.
N'en déplaise aux radicalisés du ressenti et autres ayatollahs du "percept pur", l'intellect joue un rôle central dans le shivaïsme du Cachemire.

Transcender et inclure.

jeudi 16 mai 2019

"Tout ça c'est des concepts !"

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La notion de "concept" est familière de ceux qui s'intéressent à l'éveil et à la non-dualité.
On entend de plus en plus dire "Mais c'est un concept !" Le plus souvent, c'est un usage rhétorique, une manière de dire que telle chose est "imaginaire", sans importance, pas réelle.

Le terme vient du sanskrit vikalpa, qui désigne "ce qui est construit". Mais construit comment ? 
Comme ce concept de "concept" est un concept bouddhiste, il faut aller du côté des grands philosophes bouddhistes pour le comprendre. La figure d'importance ici est Dharmakîrti.

Un concept donc, c'est une représentation construite en distinguant une chose, "x", de ce qu'elle n'est pas "non-x". C'est donc un objet élaboré par un acte d'exclusion, apohana. Par exemple, "vase" est un concept, car c'est un objet construit par exclusion de tout ce qui n'est pas le vase. Un concept est toujours accompagné de mots, exprimé par un ou plusieurs mots, mais un concept peut être une perception. Premièrement, parce qu'un concept peut lui-même être perçu de la manière la plus immédiate (j'ai conscience que je suis en train de penser à un vase), mais aussi parce que la plupart de nos perceptions, au quotidien, résultent d'une opération d'exclusion. Quand j'écoute une discussion dans le brouhaha, il faut bien que ce brouhaha soit exclu, "néantisé" comme dit Sartre, pour que les paroles qu'on m'adresse se découpent nettement et que la communication (vyavahâra, communication et vie quotidienne en général) puissent avoir lieu. Mais aussi pour percevoir ce vase, tout simplement. Le cerveau reçoit, à chaque instant, une masse incroyable de données (data). Ce chaos doit être filtré pour devenir praticable. Sinon, comme quand je suis ivre ou autiste ou paniqué, etc., je ne perçois plus le vase. Cela nous paraît évident quand nous sommes en bonne santé. En réalité, c'est un processus complexe et fragile, exploré par les philosophes bouddhistes et confirmé par les neurosciences. 
Donc tous les objets sont des concepts. Des constructions. Ce vase que je vois n'est, même au premier instant de la perception et avant tout jugement explicite, plus une totalité donnée, mais le résultat d'une opération d'exclusion. D'ordinaire, cela passe si vite que cela passe inaperçu.

Mais tout ce qui a un nom est-il un concept ?

Selon la philosophie de la Reconnaissance, il y a une exception : la conscience, ainsi que ses synonymes "désir", "liberté", "je", "élan", "émerveillement", "action" et ainsi de suite.

Et pourquoi la conscience n'est-elle pas un concept ?
En effet, à première vue, "conscience" n'existe qu'en relation d'exclusion à "inconscience". De plus, la conscience porte un nom. Elle a donc les caractéristiques d'un concept.

Mais selon les philosophes de la Reconnaissance (Outpala Déva et Abhinava Goupta), il n'en est rien. En effet, la conscience n'est pas et ne peut pas être un concept, pour une raison simple : il est impossible d'exclure la conscience de quoi que ce soit. Perception, imagination, souvenir, hallucination, méditation... tous ces actes de représentation sont des actes de conscience. Tout est conscience. Même l'acte qui exclut, apparemment, la conscience, comme "Ah, j'étais inconscient et je viens de me réveiller", n'est qu'un acte de conscience. Je prends conscience que j'étais inconscient, ce qui veut simplement dire que le flot habituel des objets s'est interrompu brusquement, avant de reprendre, tout aussi brusquement. Mais cette "inconscience", j'en ai bien conscience ! Impossible de nier la conscience, puisque même l'acte qui la nie ne fait encore que l'affirmer. Cet étrange pouvoir de se manifester jusque dans l'absence est la "liberté" qui est l'essence même de la conscience. Donc la conscience n'est pas un concept.

En outre, toujours selon la Reconnaissance, le premier instant de toute expérience est un élan dans lequel le sujet et l'objet sont indifférenciés : en portant attention à ce premier instant, qui reste présent ensuite mais qui paraît recouvert par les concepts, je fais l'expérience de l'absolu, de la véritable "pleine conscience", avant tout concept, source de tous les concepts.

Mais le plus important est peut-être de réaliser que moi, conscience, je suis la source des concepts. Soit, en effet, je crée ces concepts (=ces objets) directement en tant que conscience universelle (c'est le cas dans la perception ordinaire et dans les songes qui échappent au contrôle individuel), soit secondairement, en tant que conscience universelle identifiée à telle personnalité (sachant qu'un même individu peut héberger des personnalités multiples). Un concept n'est pas une pure erreur (car alors, comment expliquer son efficacité ?) ni une illusion irrationnelle, mais une manifestation de la conscience : conceptualiser, c'est être l'absolu qui se réalise ainsi, de cette manière, par jeu et non par manque.

mardi 14 mai 2019

Rencontres mai-juin 2019




                               


Du 18/05/2019 au 19/05/2019 - Domaine de Chardenoux (Saône et Loire)



Rencontres multitraditions
« Le désir,
ami ou ennemi ? »

Quand on entre sur la voie spirituelle, on se rend vite compte que la question du désir est centrale. Que faire ? Comment le considérer ? L'accueillir et le vivre comme le sel de la terre ? Ou le bannir comme le poison qui nous coupe de l'essentiel ? Le chérir, et s'écrier « sans désirs, je meurs » ou le rejeter complètement par les trois grands vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, comme le font les moines de beaucoup de traditions.
Mais qu'est-ce que le désir ? D'où vient-il ? Quelle est sa raison d'être ? On ne peut apprendre à le gérer sans d'abord répondre à ces questions. Ensuite, on se rendra compte qu'il y a plusieurs voies, plusieurs façons de faire pour le gérer, et il faudra choisir. Chaque voie spirituelle a sa propre stratégie - et elles peuvent être contradictoires.
C'est de cela qu'il va être question pendant ce weekend pour lequel nous avons invité 5 intervenants de traditions différentes.

Une large place sera consacrée aux échanges, entre intervenants et avec les participants.


>>> David Dubois
Philosophe, spécialiste du Shivaïsme du Cachemire

>>> Marguerite Kardos
Orthodoxe, disciple d’un maître égyptien, spécialiste des
Dialogues avec l’Ange.

>>> Philippe Dautais
Directeur du Centre Sainte-Croix en Dordogne, prêtre de l'Eglise orthodoxe, délégué de l'Eglise orthodoxe à l’œcuménisme et à l'inter-religieux et auteur de plusieurs ouvrages.

>>> Yacine Demaison
Initié à la voie spirituelle soufie, transmet les enseignements de la Tradition reliée à l’Unité du Vivant. 

>>> Lama Lhündrup
Lama du bouddhisme tibétain, relié à Karma Ling

>>> Paul Grant
Grand spécialiste du santoor et sitar, il donnera un concert le samedi soir.





Du 29/05/2019 au 02/06/2019 - Domaine de Chardenoux (Saône et Loire)

20eme Festival Lumières de l’Inde
L’héritage spirituel et artistique de l’Inde
Ce programme de quatre jours est une célébration de la Vie et des Valeurs éternelles à travers les formes spirituelles et artistiques de l’Inde. Il est composé d’une alternance d’enseignements, d’ateliers, de concerts de musique et danse, et d’un rituel. Avec la participation de 14 intervenants.

Philosophie et sagesse
• Swamini Umananda
« Comment réussir sa sadhana tout en ayant une vie professionnelle et familiale »
• David Dubois
« Le Shivaïsme du Cachemire et ses spécificités »

Musique instrumentale et chant

• Barun Kumar Pal - Hansa veena
• Prabahat Rao - Chant indoustan
• Radhika Samson - Sitar
• Sougata Chowdhury - Sarod
• Nabankur Battacharya - Tablas
• Pulkit Sharma - Tablas
• Massoud Raonaq - Chant dhrupad et ghazals
• Alain Chevillat - Kirtan

Danse et yoga

• Maitreyee - Danse kathak
• Radhika Samson - Danse Odissi
• Dominique Lemaitre - Yoga
Saptah dansant
 
Installation par deux prêtres indiens
d’un temple à Hanuman dans les bois de Chardenoux.
Cérémonie d’insufflation du Prana consacrant la murti.








Du 07/06/2019 au 10/06/2019 - Pierre Chatel

L’Art du désir : comment jouer la vie selon le Tantra du Cachemire 
les 8, 9 et 10 juin 2019 infos et inscriptions : cliquer ici 


Ce weekend d’initiation et de méditation aura lieu dans le magnifique monastère de Pierre-Châtel


Le désir... lui présent, nous souffrons. Mais lui absent... nous souffrons aussi ! Le désir se fait désirer. Mais il semble aussi nous rendre esclaves de toutes sortes de choses et d'être, à commencer par notre ego. Faut-il se résigner à le satisfaire ? Ou travailler à s'en détacher ? Ou bien l'orienter vers des buts meilleurs ? Que faire du désir et des émotions dans un quotidien éclairé par une recherche spirituelle ?
Face à ce problème de chaque jour, la tradition du Tantra du Cachemire nous propose une approche par l'expérience directe, par le ressenti viscéral. Quand on plonge en sa source, le désir n'est plus séparation, mais nectar d'unité.

Durant ces trois jours, nous méditerons les enseignements précis de la tradition et nous explorerons ce ressenti dans la méditation, afin de le reconnaître en son jaillissement jusqu'au cœur du quotidien, pour toute la vie. Le désir et les émotions seraient-ils l'énergie de l'éveil ?

David Dubois est philosophe, étudie le sanskrit et le Sivaïsme du Cachemire depuis 1990 et a séjourné plusieurs années en Inde au cours de nombreux voyages.  
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