mardi 4 octobre 2022

L'éléphant dans le noir


Voici une fable racontée dans un tantra de la Déesse, la Collection de six mille versets (Shatsâhasra-samhitâ) :

"Ayant entendu parlé de la venue d'un éléphant, une foule s'en approcha, une foule d'aveugles. Chacun le décrit selon l'endroit qu'il touchait : queue, oreilles, patte, défenses ou ventre. Ceux qui touchaient sa queue disait que cet éléphant est une corde. Ceux qui touchaient ses oreilles, que l'éléphant était un éventail. Ceux qui touchaient ses pattes, qu'il était une colonne. Ceux qui palpaient son ventre, qu'il était un mur. Ceux qui mirent la main sur ses défenses, qu'il était une sorte de lance.

Ainsi dans l'erreur, ils se mirent à se disputer. Ceux qui les observaient commencèrent à rire. Les aveugles ne comprenaient pas. Pourquoi se moquait-on d'eux ? Ceux qui voyaient leur dire : 'Ne vous disputez pas ! L'éléphant est différent de ce que vous touchez. Mais vous avez tous touché l'éléphant ! Allez voire un docteur, qu'il vous ôte votre cataracte !"

Ainsi, le savoir ordinaire est vrai et faux.

Vrai parce qu'il connaît une partie de la vérité.

Mais faux parce qu'il prend cette partie pour le tout.

Cette fable est extraite d'un tantra d'une tradition tantrique extraordinaire et quasi inconnue, la tradition de Kubjikâ, étudiée par Mark Dyczkowski. Il a notamment publié une incroyable traduction d'une partie de l'un de ces tantras, en quatorze volumes !

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Quant à cette fable, d'origine jaina, elle est passée dans le bouddhisme et est aujourd'hui bien connue. Elle illustre comment nos idées sont des vérités partielles que nous prenons à tord pour des vérités complètes. Toutefois, toutes ces idées ne se valent pas, car elles sont plus ou moins complètes.


vendredi 30 septembre 2022

Désir et imitation


Le désir est inséparable de la vie. Au fond, il n'y a pas de vie sans désir, ni de désir sans vie, si bien que les deux sont inséparables. De même, le désir est inséparable de la conscience. Ceci revient à dire que le désir n'est pas étranger à la conscience, ni même une qualité de la conscience, mais un autre nom pour la conscience même.

Comprendre le désir en toute sa portée est donc ouvrir la porte à une réalisation de la vie, de la conscience. 

Or, l'un des visages du désir est l'imitation. 

Du moindre degré de conscience jusqu'à la contemplation la plus simple, l'élan vers l'Un est désir d'union, d'assimilation, d'intégration, de fusion, voire de digestion. 

Les humains s'imitent. La participation, la bhakti, sont au cœur des relations humaines. L'admiration, la dévotion, l'identification sont au cœur de l'expérience. Le Tantra appelle ce pouvoir vimarsha, terme le plus difficile à traduire. Être conscient, c'est se manifester et s'identifier à certaines manifestations en opposition à d'autres.

Les héros, les gourous, les dieux que l'on prie : autant d'images, de présences auxquelles on s'identifie. Tout le monde imite. Des symboles, des modèles, des stars, des archétypes. L'éducation est imitation, depuis l'apprentissage de la langue jusqu'à la fin.

L'une des pratiques du Tantra consiste à imiter une incarnation du divin. L'osmose joue à tous les niveaux et dans tous les sens.

Mais aussi, désir à cause d'un manque, d'une contraction. D'où le consumérisme, l'hédonisme, l'épicurisme. D'où la croissance, le progrès, l'exploration, inévitables.

Le yoga, en tant que désir d'union, est une des formes de l'imitation.  

La bhakti, l'amour divin ou dévotion est, bien sûr, imitation de l'Objet aimé.

lundi 26 septembre 2022

Stage méditation d'éveil selon le Tantra

 Stage weekend de pratique intensive de la méditation selon la tradition du Tantra.

A Nogent-sur-Marne, près de Vincennes en région parisienne. 

Les 22 et 23 octobre 2022.
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dimanche 25 septembre 2022

Yoga de l'émerveillement


Description du yoga de l'espace, de la Méditation de Shiva (śiva/bhairavamudrā) :

hānādānatiraskāravṛttau rūḍhimupāgataḥ /

abhedavṛttitaḥ paśyedviśvaṃ citicamatkṛteḥ // 

Abhinavagupta, Tantrāloka, V, 74

"En se familiarisant avec 

le Mouvement qui ne prend ni ne rejette,

grâce à ce mouvement unifié,

on voit toutes choses dans l'émerveillement :

la conscience vivante."

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La méditation n'est pas un effort mécanique, mais une familiarisation qui enracine tout l'être (corps, énergie, esprit, inconscient) dans un regard simple.

Ce regard est décrit comme "mouvement" (vṛtti). Le choix de ce terme est très significatif. Dans les autres traditions, vṛtti est en effet connoté de manière péjorative. Selon la célèbre définition du yoga donnée par Patanjali, le yoga consiste à bloquer les mouvements du corps, de la parole et de l'esprit.

Ici, nous sommes dans une approche radicalement différente. La conscience est immobile, mais d'une immobilité en mouvement, une vibration, spanda. Elle est un élan d'extase créatrice, non une chute subie dans une dualité accidentelle. La conscience est vibration, mouvement, élan, vague, onde, désir, éveil, éclosion, expansion. Autant d'images traditionnelles qui pointent vers le paradoxe qu'est notre essence. Le monde, le corps, le mental, ne sont pas des étrangers venus troubler la paix du Soi, mais les manifestations du Soi, leur prolongement inséparable, comme les vagues sont la manifestation de la mer.

Et donc, on habite ce mouvement de manifestation du vide dans le vide, comme des nuages dans le ciel :

les cinq sens totalement ouverts, le mental absolument silencieux. Pure perception sans mot dire. Bouche bée, pure ouverture, transparence sans aucun filtre, l'attention se fond dans l'émerveillement. 

Rien ne disparaît, tout se révèle dans la lumière, lumière sur lumière, ciel dans le ciel, sans aucun conflit ni inconfort, comme des reflets sur une eau calme. 

Tout s'unifie, le corps, l'attention, la volonté, le monde, ne forment plus qu'une seule sphère, comme une fleur éclose en plein jour.

La dualité de disparaît pas, l'unité ne s'impose pas. "Sans prendre ni rejeter". Comme l'enfant béat, un regard simple plonge jusqu'aux racines de l'être et ouvre les nœuds, défait ce qui est factice, comme une eau fraîche dans une terre desséchée. 

dimanche 18 septembre 2022

"Tu es le corps" et non pas tuer le corps


 

On me dit souvent que le Tantra, 

c'est "la Nature mobile, Prakriti, face à la Conscience immobile, Shiva".

C'est tout simplement faux.

Cette idée-là, c'est le Tantra tardif, le pseudo-Tantra où la philosophie du Tantra est remplacée par la philosophie dualiste du Sâmkhya.

Le Tantra authentique enseigne justement l'inverse : Shiva est la matière, l'objet ; Shakti est la conscience, le sujet. Shiva est le contenu de l'expérience ; Shakti est le contenant, l'expérience elle-même, ce pur élan qu'est la conscience.

Cela se retrouve même dans les tantras tardifs, comme par exemple ici, dans le Brihan-nîla-tantra "le Grand Tantra de la Déesse bleue", quand Shiva dit à la Déesse :

ahaṃ deho maheśāni dehī tvaṃ sarvarūpadṛk || 7-86 ||

"Ô Maîtresse des dieux !

Je suis le corps.

Toi, tu es cela qui possède le corps,

tu es cela qui perçois toutes les formes".

"Moi, Shiva, je suis le corps, je suis la matière, je suis le contenu, cela qui est perçu".

"Toi, Shakti, tu es conscience, mouvement, vision, perception, tu es cela qui, en chaque être conscient, voit."

Cette inversion est la base du Tantra shâkta, centré sur la Shakti.

Inversion totale donc par rapport à la répartition classique des rôles. En général, le masculin est l'esprit et le féminin est la matière qui reçoit les formes de l'esprit, tout comme la femme reçoit la semence de l'homme.

Mais dans le Tantra, c'est l'inverse. Shakti est la pure conscience, le mouvement infini. Shiva est la matière première de ce mouvement. Shakti est le potier, Shiva est l'argile.

iti tantrâgatakramam.

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