Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
L'Ornementde la lumière de la connaissance qui introduit l'objet de tous les Bouddhas
Essais de traduction d'extraits du Jñānālokālaṃkārasūtra
"Le Bouddha, l'Arhat, le parfaitement éveillé ne travaille pas à se purifier. Il ne pense à rien. Il ne développe pas, il ne forge pas, il ne tergiverse pas. Il est sans comparaisons, sans constructions mentales, sans soucis, sans méditation (amanasikāra). Il est serein, frais, sans production ni cessation, invisible, inaudible, inodore, insipide, intangible, sans caractéristiques, sans sujet ni objet. Car le Bouddhaa pris refuge dans le sans naissance. On le voit en ce monde comme on voit un reflet.
(...)
Les rayons du soleil éclairent la Terre dans toutes les directions, sans en privilégier aucune. "Les rayons solaires sont sans esprit ni entendement ni conscience. Ils ne construisent rien, il ne déconstruisent pas. Ils ne font attention à rien, ils ne sont pas distraits (non plus). Ils ne sont pas produits. Ils ne cessent pas. Ils n'ont pas de but car tout but a cessé (en eux), il ne méditent rien (amanaskāra) car toute cogitation a cessé (en eux), ils ne développent rien, car tout développement a cessé en eux, il ne se tourment pas, car tout tourment a cessé en eux..."
De même, l'espace est, comme le Bouddha "sans naissance ni cessation (...), sans point d'appui (apratiṣṭha), sans croyance (agrāhya) (...), sans méditation (amanasikāra)".
De même, il "ne médite rien, car toute cogitation a cessé (en lui)".
La connaissance du Bouddha est pareille à un écho. Elle est pourtant immobile et au-delà de tout les opposés que forge l'entendement. "Elle vision de l'absence de nature propre, sans vigilance, sans méditation (amanasikāra), sans raisonnement, sans réflexion, sans esprit, ni entendement, ni conscience, toujours égale, sans pensée..."
"En résumé, toute méditation mentale est mauvaise et cause d'accroissement des passions. Toute non méditation est bonne et cause de purification".
"Dans le sans naissance ni cessation, l'esprit-entendement-conscience n'est pas présent. Là, il n'y a aucune activité de construction mentale. Grâce à cela, il y se produit un oubli radical des constructions mentales (yoniśaḥ amanasikuryāt). (Au contraire) toute activité mentale délibérée (yoniśaḥ) est incapable de déraciner l'ignorance".
L'expression yoniśaḥ manasikaroti "il prend à coeur", "il médite du fond du cœur" est une expression fondamentale (yoni !) du discours bouddhiste depuis les origines. D'où la force de ce soûtra et de quelques autres, qui prennent le contrepied du culte de la vigilance, de la présence d'esprit, de l'entraînement de l'esprit. Sur cette expression dans le Theravada, voir ce billet.
Dans le billet précédent, il était question de "délaisser entièrement toute fabrication mentale". Mais, comme le suggère cet autre billet de Joy Vriens, si l'on exclu les pensées, on est encore dans l'exclusion, et donc dans la fabrication mentale. Car je rappelle que le terme sanskrit traduit par "pensée", "différenciation", "dichotomie" ou "fabrication mentale" est vikalpa. Or dans le bouddhisme et dans la Reconnaissance (pratyabhijnâ), vikalpa est défini précisément (par Dharmakîrti principalement) comme cet acte mental qui pose un objet par exclusion de tout ce qu'il n'est pas. Par exemple, "vache" est un vikalpa constitué par l'exclusion de tout ce qui est "non vache". Autrement dit, un vikalpa est un acte d'exclusion. Donc, si l'on exclue le vikalpa, il semblerait qu'il s'agisse d'un vikalpa de plus. Ce problème, formulé de façon amusante dans l'anecdote des moines zen qui méditent en silence, je l'appellerais "problème du sparadrap du capitaine Haddock".
Le texte cité dans le billet précédent ne propose pas de solution explicite. Néanmoins, il parle de "délaisser toute construction mentale", ce qui ne revient pas à les supprimer. De même, la Reconnaissance suggère de s'accoutumer à l'absence de fabrication dans les intervalles de cette activité, durant les instants de silence naturel qui jalonnent notre vie quotidienne.
Ensuite, vikalpa désigne l'activité de fabrication mentale, mais aussi le doute, l'hésitation, le manque de foi. Quand le sûtra précité ou la Reconnaissance, ou bien encore les adeptes bouddhistes de la mahâmudrâ parlent d'a-vikalpa, ils évoquent également la foi, dont on sait qu'elle joue un rôle essentiel dans l'école tibétaine qui a repris cette mahâmudrâ-là.
Enfin, il y a la question du retour des pensées, des fabrications. Car s'il est relativement aisé de goûter les silence en restant dans une perception pure (sans jugements), il est difficile de rester "sans pensées" au milieu des pensées ! Le sûtra admet cette distinction lorsqu'il évoque, dans les extraits que j'ai traduit, d'un côté la pure absence de construction durant la méditation (samâdhi), et de l'autre, "l'obtention subséquente" (prishthalabdha ou vyutthâna), c'est-à-dire le retour de l'activité mentale, mais imprégnée de l'absence de pensée, c'est-à-dire imbibée par l'idée que tout est pareil à un songe, à un tour de magie, etc. En d'autre termes, il y a l'absence de pensées durant le temps de l'absorption méditative, puis un retour à une pensée purifiée (plus en accord avec la non pensée). Le yogin vit une vie faite d'allée-retours, mais la pensée reste un obstacle. Dans le billet précédent intitulé "Le monde - avec et sans pensée", Abhinavagupta disait la même chose. Par la force de la Reconnaissance, les pensées deviennent le sans pensée (avikalpîbhavanti), au sens où elles deviennent de plus en plus inclusives ("Je suis tout cela").
Mais la mahâmudrâ enseigne à reconnaître les pensées elles-mêmes comme étant identiques au sans pensée. Comment cela est-il possible ? Le Clair de lune de la mahâmudrâ en offre un exposé très détaillé. En gros, il s'agit de ne plus faire attention au contenu ou au sens conventionnel de la pensée, mais uniquement ou principalement à son aspect de luminosité.
Ainsi, le silence entre deux pensées est comme un étang, et la pensée qui surgit est comme un rond provoqué par le plongeon d'une grenouille : ce rond s'élargit.
Quel intérêt, me direz-vous ? Cette grenouille avec son mini tsunami ne trouble-telle pas la quiétude de ce bel étang ?
Eh bien non. Faites l'expérience. Il est fascinant de jeter les petits caillous dans une eau calme. Pourquoi ? Parce que la vague concentrique qui va se dilatant permet de savourer l'étendue de l'étang, sa limpidité. Cette étendue morte et quelque peu abstraite devient alors une expansion vivante, un éveil, justement.
Il en va de même pour les pensées : elles ne troublent pas le silence ; elles l'éclairent. L'intervalle entre deux pensées est le "calme mental" (shamatha) des bouddhistes, et la pensée qui se propage, telle une vague de lumière dans cet espace, est la "vision profonde" (vipashyanâ) libératrice.
En bref, il s'agit de goûter les pensées comme des ondes onctueuses et transparentes dans l'espace de la pure conscience. C'est fascinant. La pensée, au lieu de distraire, vous conduit alors par la main vers la vacuité. On peut même dire que la pensée contribue à approfondir cet espace, à s'en délecter, à en faire une expérience de joie, d'émerveillement toujours nouveau, joie sans limites dans laquelle on se perd comme on se jette à l'eau durant une canicule.
Du point de vue de la Reconnaissance, l'étendue de l'eau est la Lumière (prakâsha), la manifestation infinie, l'être-illimité. Chaque pensée est l'Acte délectable de prise de conscience de soi (vimarsha).
Évidemment, tout cela suppose une bonne dose de détachement. Il faut être capable de vivre la pensée sans se préoccuper de son contenu, de son sens conventionnel, pratique, utilitaire. Par exemple, si une pensée-émotion s'élève du genre "mince, j'ai oublié de poster telle lettre, je dois ressortir dans la canicule", il faut avoir le recul qui permet de goûter le mouvement comme énergie, sans préoccupation utilitaire, sans soucis du résultat pratique. L'art devient alors un modèle. De même que les pommes peintes sur la toile ne sont pas là pour satisfaire un besoin pratique (se nourrir, les vendre, les jeter, etc.), de même les pensées-émotions-démangeaisons-sparadraps-qui-collent-aux-doigts doivent être entendues comme une musique.
Lac Khwösgöl (non, ce n'est pas une blague...), Mongolie, photo de l'auteur (comme la quasi-totalité des photos de ce blogue)
Une Formule magique à ne pas oublier : Entrer dans l'absence de fabrication mentale
Le Bienheureux (Bouddha) dit aux (bodhisattvas) :
"Le Fils de famille, le bodhisattva magnanime doit entendre l'enseignement qui s'appuie sur l'absence de construction mentale[1]. Puis il doit s'absorber en cette absence et délaisser entièrement tout ce qui suscite des fabrications mentales.
Tout d'abord, il abandonne entièrement tout ce qui suscite ces fabrications qui sont le lot (de l'esprit ordinaire), tout ce qui concerne le sujet ou bien l'objet. Ce qui suscite les fabrications mentales ordinaires est (aussi) la cause de la réalité conditionnée par le karman et créatrice de karman[2]. Et cette réalité conditionnée, c'est l'agrégat fait de cinq matériaux, c'est-à-dire l'agrégat constitué du matériau des formes, l'agrégat des perceptions, l'agrégat des idées, l'agrégat des tendances inconscientes et l'agrégat des consciences.
Et comment délaisse-t-il entièrement tout ce qui suscite ces fabrications mentales ?
En ne prêtant aucune attention[3] aux choses qui se présentent à l'occasion du va-et-vient des apparences.
(...)
A quoi ressemble cette absence de constructions mentales ? Elle est sans forme, sans exemples, sans point d'appui, sans apparence, sans conscience, sans demeure. Car le bodhisattva magnanime installé dans l'essence[4] - l'absence de constructions mentales -, voit tous les phénomènes et les êtres comme la surface égale d'un miroir[5], grâce à la connaissance sans constructions mentales qui n'est pas différenciée par les objets (sur lesquels elle porte)[6]. Grâce à la connaissance obtenue par cette posture, il voit tous les phénomènes et les êtres comme un tour de magie, comme un mirage, comme un rêve, comme une illusion, comme un écho,comme le reflet de la lune dans l'eau.
Alors il obtient pour lui-même la plénitude de la gloire : se délecter dans le parfait bien-être.
(...)
(extraits traduits du sanskrit, l'Avikalpapraveśadhāraṇī)
Sur la mahâmudrâ et son histoire, voir le blogue très intéressant de Joy Vriens.
[1] a-vikalpa. Désigne l'absence de pensée, et plus généralement l'absence d'activité mentale qui construit des objets en niant le reste. C'est la célèbre (mais mal connue, car difficile à comprendre) théorie de l'exclusion sémantique, ou apoha. Elle sert à expliquer comment le langage (c'est-à-dire l'esprit comme activité de fabrication mentale) peut construire un monde relativement cohérent, sans pourtant jamais entrer en contact avec la réalité, laquelle reste au-delà des mots. On peut rapprocher - pour mieux l'apprécier - cette théorie de celles du linguiste Ferdinand de Saussure et de Roland Barthes. Enfin, cette théorie a été reprise par les philosophes śivaïtes de la Reconnaissance (pratyabhijñā), pour montrer comment l'Être fait apparaître les choses en se niant lui-même, à la manière dont un bloc de pierre est évidé pour laisser apparaître la forme voulue par le sculpteur.
[2] Je glose ainsi sāsrava "ce qui a des écoulements", c'est-à-dire l'existence mondaine. Les métaphores liquides du karman (āsrava, kleśa, etc.) sont antérieures au bouddhisme, et ont sans doute leur source dans le jainisme.
[3] a-manasī-kara. Cette expression est le cœur de cet enseignement du Bouddha. Elle signifie, littéralement, "ne pas mentaliser", laisser la conscience mentale au repos. Simultanément, les cinq consciences sensorielles sont actives. Il y a des formes, des sons, des odeurs, des saveurs et des sensations, mais aucun jugement. Cette posture de silence intérieur - mais sans introversion - est le principe de la mahāmudrā qui fut développée par Advayavajra, puis diffusée au Tibet par Gampopa. Elle se rapproche de la "posture de Śiva" dont parlent les śivaïtes, attitude dans laquelle le corps est laissé au repos, les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte, sans aucune pensée délibérée. Les cinq sens sont pleinement actifs, sans intervention mentale. Au Tibet, cette pratique fut combattue, mais connu néanmoins une fortune immense, notamment sous la forme que lui a donné la tradition de la Grande Perfection (rdzogchen).
[4] Je traduis ainsi dhātu, habituellement rendu par "élément". D'après le Ratnagotravibhāga, traité important sur la "nature de Bouddha", ce terme est synonyme de Bouddha, justement, et de réalité.
Abhinavagupta a composé, vers la fin de sa vie (1015), un long commentaire (en sanskrit : brihatîvimarshinî) aux Stances pour reconnaître le Seigneur en soi-même (svâtmani îshvarasya pratyabhijnâ). Concrètement, il s'agit de reconnaître qui nous sommes, notre vraie nature, à la fois sereine et libre. Dans le dernier chapitre, il part d'une distinction entre deux sortes de créations - deux sortes de mondes - pour éclairer le chemin de cette connaissance de soi : la création divine du Seigneur, Shiva, et celle, privée, individuelle, que lui surajoutent les individus. Ces derniers fabriquent des jugements sur les choses (vikalpa), lesquels les font souffrir en leur faisant croire qu'ils sont un corps limité dans l'espace et le temps, voué à la vieillesse et à la mort. Pour reconnaître notre vraie nature, il suffit d'anéantir la "création individuelle", c'est-à-dire toute pensée, sauf celles qui nous viennent spontanément, car elles font alors partie de la "création du Seigneur". Cette création, c'est tout simplement le monde tel qu'il s'offre à un regard absolument impartial. Abhinavagupta nous assure que si l'on se contente de contempler cette création divine sans juger, comme un enfant regardant une fresque en toute innocence, alors cette création, au lieu de nous tourmenter, nous révélera notre vraie nature souverainement libre. Abhinava nous invite a rester les yeux grands ouvert - mais immobiles - dans "l'attitude du Seigneur", faite d'émerveillement devant la manifestation infinie, toujours nouvelle, qui est celle de notre libre conscience. La vue d'un simple vase est alors une apparence lumineuse et pleine de la joie de se dire - sans l'articuler - "je suis tout cela". Mais comment arrêter de juger, de commenter, de fabriquer notre monde privé ? Abhinava ne prône pas la force. Il conseil plutôt de se familiariser peu à peu avec les moments où les pensées se calment naturellement. Ces moments sont les intervalles entre les pensées. Le creux de la vague, silence absolu, est l'instant de la reconnaissance. Plus profondément, les vagues des pensées sont elles mêmes des manifestations de notre liberté divine, de notre vraie nature de conscience absolument libre :
"Je n'ai rien d'un individu. Bien au contraire, je suis ce Seigneur suprême sans failles en qui se manifestent le sujet et l'objet. C'est lui que je suis, et c'est moi qu'il est, et personne d'autre. La création faite de constructions mentales est donc aussi mon majestueux déploiement de souveraine liberté. Quand cette prise de conscience s'affermit, les constructions mentales elles-mêmes se prosternent devant cette prise de conscience intégrale et deviennent l'état sans pensées. C'est ce que dit La Vision ultime :
Si l'on a pas peur de la peur, Alors tout ceci (apparaît) clairement, Sans nulle peur."
Ici "peur" (shankâ) signifie aussi crainte, doute, hésitation et, finalement, pensée (vikalpa).
(extrait traduit de Îshvarapratyabhijnâvivritivimarshinî, vol. 3, p. 393, com. à IV, 12)
Plus ancien que le tabla, le pakhawaj est l'instrument de percussion du genre dhrupad et autres reliques de l'Inde d'avant le XIIe siècle. De même que le chant dhrupad survit au Pakistan, Ustad Talib Hussain fût un des derniers pakhawaji pakistanais. Comme d'autres musiciens, il fut victime de la piété de ses coreligionnaires, assassiné par eux dans une mosquée de Lahore en 1993 :