Affichage des articles dont le libellé est Advayavajra. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Advayavajra. Afficher tous les articles

mardi 25 novembre 2025

L'union de Shiva et Shakti dans un café


Dans mon introduction à ma traduction du Vijnâna-bhairava-tantra (Le tantra de la reconnaissance de soi, paru chez Almora), j'avais déjà noté que le maître bouddhiste Advaya-vajra (XIè siècle), que les Tibétains identifient à Maitripâda, citait des versets du tantrisme non dualiste dans ses écrits.

En voici un autre exemple.

Dans sa Méditation sur l'initiation (Seka-nirṇaya), il cite un verset de l'Ucchuṣma-tantra :

 śiva-śakti-samāyogāt sat-sukhaṃ parama-advayam |

na śivo nāpi śaktiś ca ratna-antargata-saṃsthitam ||

Magnifique verset que l'on peut traduire ainsi :


"De l'union de Shiva et Shakti 

naît le vrai bonheur, la vraie non-dualité.

[Sans cette union], il n'y a ni Shiva, ni Shakti,

[et alors le vrai bonheur] reste [caché comme l'éclat d'un joyau reste]

à l'intérieur du joyau [tant qu'un rayon de lumière ne vient pas le frapper]"


________

L'idée que tout devient possible seulement par l'union de Shiva et Shakti est au cœur des traditions Kaula, le tantrisme non dualiste, par exemple dans le Secret de la tradition kaula (Kaula-rahasya) :

śivaśaktisamāyogāt kiṃ na siddhyati bhūtale |

"En ce monde, qu'est-ce qui ne peut-être être réalisé par l'union de Shiva et Shakti ?"

Shiva et Shakti ne sont pas deux divinités lointaines. Ainsi, quand je goûte ce café, ce qui est goûté est Shiva. La saveur, la conscience, l'expérience du café est Shakti. Même cette expérience banale est, en réalité, une union de Shiva "contracté" avec Shakti "contracté". 

Mais, même dans ce moment ordinaire, Shiva reste Shiva - lumière sans limites - et Shakti reste Shakti - conscience de soi sans limites. Et le plaisir que je goûte, la délectation que j'éprouve est en réalité l'union de Shiva et de Shakti. Tel est le Soi selon la tradition des Yoginîs. La pratique consiste à reconnaître cette union, cet émerveillement, à chaque mouvement du cycle du jour et de la nuit.

Le "vrai bonheur" est caché en nous, dans notre chair, comme l'éclat d'un joyau reste "caché" en lui, tant qu'un rayon de lumière ne vient pas le toucher.

dimanche 5 juin 2011

L'esprit, pierre philosophale


Danse de Nairâtmyâ, Népal

L'une des stances apparentées à un groupe de stances du Vijñānabhairava mentionné dans un billet précédent a une source : la Démonstration du Réel (Tattvasiddhi, 47) par Śāntarakṣita. Il s'agit de ce verset :

Quel que soit le phénomène

Auquel l'esprit des hommes s'attache,

Ils s'identifient à lui,

Comme un joyau qui (revêt) toutes les formes.

Il était cité par Vīryaśrīmitra, commentateur d'une œuvre de l'un des disciples de Maitripa. Je suis tombé sur cette stance par le plus grand des hasards. Reste à le comprendre dans son contexte, avec son commentaire. Mais je soupçonne que ce Śāntarakṣita est source de bien d'autres surprises.

vendredi 4 mars 2011

Où que l'esprit aille...

Où que l'esprit aille...

Les idées évoluent, prospèrent ou bien meurent, comme les espèces. Observer les transformations d'un morceau de texte, d'une bonne locution, est une bonne manière d'en prendre conscience. Le vers mentionné dans un précédent billet a toute une histoire. Voici d'abord ce vers tel qu'il est mentionné dans Les principes (de chaque système philosophique) : une guirlande de joyaux (Tattvaratnāvalī) attribuée au grand érudit et "renonçant" (avadhûta) Advayavajra :


Où que l'esprit aille,

On doit le fixer à cet objet.

(Même) agité, où pourrait-il aller ?

Car tout, absolument tout, est cela !


Advayavajra attribue cette méthode de méditation à la branche Sākāravādin du Yogācāra. C'est "une méditation qui consiste à percevoir directement la non dualité de la multiplicité réelle (des phénomènes, sac-citra), une fois débarrassé de tous les concepts".

Le même vers est cité par Vīryaśrīmitra dans son commentaire au poème d'un des principaux disciples d'Advayavajra (Śūnyasamādhi : "Contemplation vide"), La Parfaite réalisation de la connaissance du réel (Tattvajñānasaṃsiddhi). Après avoir cité le même vers qu'Advayavajra, Vīryaśrīmitra ajoute cette autre stance :


Quel que soit le phénomène

Auquel l'esprit des hommes s'attache,

Ils s'identifient à lui,

Comme un joyau qui (revêt) toutes les formes.


Le premier de ces deux versets se retrouve dans le célèbre recueil śivaïte de méthodes d'éveil, le Vijñāna-bhairava-tantra, "instructions secrètes de Śiva" (śivopaniṣat) selon Abhinavagupta. Et dans le Vijñāna-bhairava (116) également :


Où que l'esprit aille,

A l'extérieur ou bien à l'intérieur, ma belle,

C'est là que s'actualise l'état ultime,

Car (il) imbibe tout.


Dans le Tantrāloka d'Abhinavagupta, on lit ceci :


Où que l'esprit aille,

C'est là qu'on doit le fixer.

(Même) agité, où cela te mènera-t-il,

Puisque tout est Śiva ?


Et dans la Tejobindu Upaniṣad (vers 35), un extrait d'un tantra perdu, ceci :


Où que l'esprit aille,

On y contemplera l'absolu.


Et dans la Prāṇatoṣiṇī, une compilation tantrique tardive (bengalie ?), ceci :


Quand l'identification au corps a disparue,

Quand on a l'expérience du Soi suprême,

Où que l'esprit aille,

C'est là que se trouvent les samādhis.


Et dans le Rudrayāmala Tantra (II, 45, 41a), ceci :


Où que l'esprit aille,

On deviendra identique à cela au même instant.


Et dans le Lakṣmī Tantra (43, 30b-31a), ceci :


Où que l'esprit aille,

C'est là qu'on doit méditer Lakṣmī.

(Même) agité, comment pourrait-il aller (ailleurs),

Puisque tout est cela ?


Pour en revenir au vers cité par Advayavajra et Vīryaśrīmitra, il se trouve aussi dans le Svacchanda Tantra, l'un des tantras les plus importants historiquement (IV, 313), avec Śiva eu lieu de "cela" (tat) :


Où que l'esprit aille,

C'est cet objet que l'on doit méditer.

(Même) agité, où pourrait-il aller,

Puisque tout est Śiva ?


Et je vous épargne les citations dans les commentaires...

Ah, et puis tant que j'y suis, le second vers cité par Vīryaśrīmitra a aussi des petits cousins. Par exemple, dans le commentaire de Kṣemarāja au Netra Tantra (III, 25) :


Quelle que soit la forme que l'adepte

Médite sans interruption,

Il s'identifiera à elle :

Le Seigneur est comme un joyau qui exauce les souhaits.


Mais il a aussi de purs jumeaux, comme dans le Parameśvarī Tantra (p. 40a)...

Bref, un bon vers est comme un gène avantageux : on finit par le retrouver dans différentes espèces.

mercredi 2 mars 2011

Perplexité

Un kâpâlî balinais


Y a-t-il un lien entre Milarépa et Abhinavagupta ?

A première vue, non. On peut imaginer de belles histoires, mais cela reste au niveau des conjectures. Néanmoins, j'ai toujours été frappé par les convergences entre les yogas décrits dans le Vijnāna Bhairava Tantra et l'enseignement de la Mahāmudrā.

C'est ainsi que je me suis lancé hier soir dans la lecture d'un texte en sanskrit sur ce système de méditation d'une profondeur peut-être inégalée et qui rencontre - à juste titre - un succès immense en Occident. Qui n'a pas été ému en lisant les poèmes de Milarépa, dont la jeunesse agitée a été récemment montrée au cinéma ?

Je lisais ce texte donc, difficile mais bref et assez clair, sur les points essentiels des différentes doctrines bouddhistes, étagées selon leur degré de profondeur, avec un exposé succinct de leurs instructions de méditation respectives.

Je parcours donc le texte d'un air distrait, la feuille d'une main, les croquettes de l'autre, quand soudain, mon œil revient en arrière, tel Pippin dans les bras de Sylverbarbe. Je tombe (littéralement) sur ceci, qui donne à peu près cela en français (je m'appuie sur la traduction de Lilian Siburn) :

Lorsque le sommeil n'est pas encore venu

Et que pourtant le monde extérieur s'est effacé,

Au moment où cet état devient accessible à la pensée,

On doit le contempler avec attention.

Cela ne vous dit rien ? Moi, si. C'est un vers du Vijñāna Bhairava Tantra (75), avec une variante. Mais dans ce texte bouddhiste, il est attribué au "système de Bhāskara", un śivaïte auteur d'un important commentaire aux Brahmasūtra, le texte de base du Vedānta non dualiste.

Je continue. Et là, ce second vers :

Quelque soit l'objet vers lequel le mental se dirige,

Qu'on le laisse s'y poser.

Car (même si l'esprit) bouge, où peut-il aller ?

En effet, tout, sans exception, est fait de cela !

Cela évoque le vers 74 du Vijñāna Bhairava, et le 116. Le commentaire sanskrit (datant du XVIIIe) au verset 74 cite d'ailleurs le second hémistiche avec "tout est fait de Śiva" au lieu de "tout est fait de cela", sans toutefois mentionner la source. Dans notre texte bouddhiste, cette source ce sont "les partisans de la (conscience) dotée d'aspects" ou "non dualité extraordinaire" (citra-advaita), une branche de l'idéalisme bouddhique (yogācāra)... S'ensuivent d'autres vers du même acabit, mais qui ne se trouvent pas tels quels dans le Vijñāna Bhairava. Vous me permettrez donc de les passer sous silence pour le moment.

Intéressé, interloqué, je poursuis ma lecture avec un autre traité bouddhiste du même auteur, à propose de l'initiation cette fois. Et là, je tombe sur deux extraits de tantras śivaïtes - mais cités comme tels -, puis un extrait censé exposer la thèse des "partisans du Vedānta". Et dans cette citation, je tombe sur ceci :

La jouissance de la réalité absolue

(Qu'on éprouve) au moment où prend fin l'absorption

Dans l'énergie fortement agitée par l'union avec une śakti

C'est elle que l'on nomme "jouissance intime".

C'est le verset 69 du Vijñāna Bhairava himself !

Quel rapport, me demanderez-vous, avec Milarépa ? Eh bien figurez-vous que l'auteur de ces deux textes bouddhistes n'est autre que l'un des maîtres du maître de Milarépa. Il se prénomme ici Advayavajra. Les Tibétains l'appellent Maitripa.

Ce qui ne veut pas dire que Maitripa était un adepte du śivaïsme du Cachemire. Bien au contraire, la lecture de ses œuvres disponibles en sanskrit (environ vingt-cinq) m'a convaincu que Maitripa est un prāsaṅgika acharné - d'où ses déboires à une époque (vers 1050, soit une génération ou deux après Abhinavagupta) où l'Inde et le Tibet étaient encore svatantrika-yogācāra. Un pur bouddhiste, donc.

Mais quand même, il y a de quoi être perplexe, non ?

Stay tuned...

Le premier texte en sanskrit (la Tattva-ratna-āvalī), et le second (le Seka-nirṇayaḥ).

mardi 29 juin 2010

La voie du sans-soucis

Lac Khwösgöl (non, ce n'est pas une blague...), Mongolie, photo de l'auteur (comme la quasi-totalité des photos de ce blogue)


Une Formule magique à ne pas oublier : Entrer dans l'absence de fabrication mentale

Le Bienheureux (Bouddha) dit aux (bodhisattvas) :

"Le Fils de famille, le bodhisattva magnanime doit entendre l'enseignement qui s'appuie sur l'absence de construction mentale[1]. Puis il doit s'absorber en cette absence et délaisser entièrement tout ce qui suscite des fabrications mentales.

Tout d'abord, il abandonne entièrement tout ce qui suscite ces fabrications qui sont le lot (de l'esprit ordinaire), tout ce qui concerne le sujet ou bien l'objet. Ce qui suscite les fabrications mentales ordinaires est (aussi) la cause de la réalité conditionnée par le karman et créatrice de karman[2]. Et cette réalité conditionnée, c'est l'agrégat fait de cinq matériaux, c'est-à-dire l'agrégat constitué du matériau des formes, l'agrégat des perceptions, l'agrégat des idées, l'agrégat des tendances inconscientes et l'agrégat des consciences.

Et comment délaisse-t-il entièrement tout ce qui suscite ces fabrications mentales ?

En ne prêtant aucune attention[3] aux choses qui se présentent à l'occasion du va-et-vient des apparences.

(...)

A quoi ressemble cette absence de constructions mentales ? Elle est sans forme, sans exemples, sans point d'appui, sans apparence, sans conscience, sans demeure. Car le bodhisattva magnanime installé dans l'essence[4] - l'absence de constructions mentales -, voit tous les phénomènes et les êtres comme la surface égale d'un miroir[5], grâce à la connaissance sans constructions mentales qui n'est pas différenciée par les objets (sur lesquels elle porte)[6]. Grâce à la connaissance obtenue par cette posture, il voit tous les phénomènes et les êtres comme un tour de magie, comme un mirage, comme un rêve, comme une illusion, comme un écho, comme le reflet de la lune dans l'eau.

Alors il obtient pour lui-même la plénitude de la gloire : se délecter dans le parfait bien-être.

(...)

(extraits traduits du sanskrit, l'Avikalpapraveśadhāraṇī)

Sur la mahâmudrâ et son histoire, voir le blogue très intéressant de Joy Vriens.


[1] a-vikalpa. Désigne l'absence de pensée, et plus généralement l'absence d'activité mentale qui construit des objets en niant le reste. C'est la célèbre (mais mal connue, car difficile à comprendre) théorie de l'exclusion sémantique, ou apoha. Elle sert à expliquer comment le langage (c'est-à-dire l'esprit comme activité de fabrication mentale) peut construire un monde relativement cohérent, sans pourtant jamais entrer en contact avec la réalité, laquelle reste au-delà des mots. On peut rapprocher - pour mieux l'apprécier - cette théorie de celles du linguiste Ferdinand de Saussure et de Roland Barthes. Enfin, cette théorie a été reprise par les philosophes śivaïtes de la Reconnaissance (pratyabhijñā), pour montrer comment l'Être fait apparaître les choses en se niant lui-même, à la manière dont un bloc de pierre est évidé pour laisser apparaître la forme voulue par le sculpteur.

[2] Je glose ainsi sāsrava "ce qui a des écoulements", c'est-à-dire l'existence mondaine. Les métaphores liquides du karman (āsrava, kleśa, etc.) sont antérieures au bouddhisme, et ont sans doute leur source dans le jainisme.

[3] a-manasī-kara. Cette expression est le cœur de cet enseignement du Bouddha. Elle signifie, littéralement, "ne pas mentaliser", laisser la conscience mentale au repos. Simultanément, les cinq consciences sensorielles sont actives. Il y a des formes, des sons, des odeurs, des saveurs et des sensations, mais aucun jugement. Cette posture de silence intérieur - mais sans introversion - est le principe de la mahāmudrā qui fut développée par Advayavajra, puis diffusée au Tibet par Gampopa. Elle se rapproche de la "posture de Śiva" dont parlent les śivaïtes, attitude dans laquelle le corps est laissé au repos, les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte, sans aucune pensée délibérée. Les cinq sens sont pleinement actifs, sans intervention mentale. Au Tibet, cette pratique fut combattue, mais connu néanmoins une fortune immense, notamment sous la forme que lui a donné la tradition de la Grande Perfection (rdzogchen).

[4] Je traduis ainsi dhātu, habituellement rendu par "élément". D'après le Ratnagotravibhāga, traité important sur la "nature de Bouddha", ce terme est synonyme de Bouddha, justement, et de réalité.

[5] Si je lis ādarśa à la place d'ākāśa.

[6] Autrement dit, on voit les choses, mais sans les juger, un peu comme un miroir bien lisse qui reflète sans déformer.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...