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jeudi 12 décembre 2019

Grandeur de la nature, misère de la culture

Un article du 11 mars 2007 sur un séjour en Mongolie :

Silence et lumière, promenades à cheval (petits mais nerveux), grandes rigolades, abîmes de silence : tels furent les ingrédients de ce séjour de deux semaines dans le nord de la Mongolie.



Mais malgré l'immensité, impossible d'échapper à la misère humaine et aux conséquences de ce mélange dangereux : chômage plus télé plus vodka. J'ai donc participé à une intense séance de lutte mongole en yourte, avec lancer d'objets divers, d'enfants même, et tentatives d'étranglement. C'est là que l'on réalise l'utilité des arts martiaux exotiques.
Et puis il y a la mondialisation. Ce n'est pas un vain mot quand on est dans ce pays grand comme cinq fois la France et peuplé de seulement deux millions d'habitants, dont la moitié dans la capitale déjà polluée par des légions de 4x4 japonais. L'architecture y est indifférente de celle des villes indiennes. Les centres commerciaux y portent le même nom (genre "City Plaza"), vendent les mêmes choses. Les gens jouent au poker, vont dans les bars de karaoké. La télé passe du rap mongol ("fuck suck", plus paroles en Mongol) ainsi qu'une version de Loft Story et autres joyaux de la culture du vingt-et-unième siècle. Les jeunes sont habillés comme dans le 93 et font de l'informatique, scotchés à leur portable. Bref, bienvenue dans ma cité !



La nature, en revanche, reste sublime. Nous nous sommes promenés sur un immense lac gelé.


Le bruit impressionnant des brisements de glace faisait songer aux sons des tambours chamanes. On croyait entendre des esprits bataillant ou tentants de se libérer.


Nous avons aussi vu des "nuages arcs-en-ciel", souvent mentionnés dans les hagiographies tibétaines comme étant les signes de la mort d'un grand maître.

Notre famille d'accueil, détendue et chaleureuse, avait des moutons, des yaks et 80 chevaux en liberté. Pour les monter, il faut donc d'abord les capturer... Mais en général, une heure y suffit. Et puis quel plaisir immense de galoper avec ces animaux sauvages ! 


Ils les ramènent au campement une fois par semaine afin de leur donner du sel.

Le ciel est immense. Tingri, le Ciel bleu immuable, est le dieu des Mongols. D'ailleurs, les khatag (écharpes de soie utilisées comme offrandes dans le bouddhisme tibétain) sont bleues en Mongolie. Elles couvrent les oovo (sortes de caïrns) qui jalonnent la steppe.
Il faisait froid (de -15 le jour à -30 la nuit) certes, mais les yourtes sont chaufées au bois. Ce n'est guère écologique, mais cela permet de vivre un peu. Nous avons mangé beaucoup de raviolis au mouton, plat du Nouvel An (mongolo-tibétano-chinois). Bon, mais indigeste. 
Le plus extraordinaire était le silence et la lumière de ces immensités vides, traversées par des vautours et autres chiens de prairie.


Ceci étant, faire 15 000 km permet aussi de constater qu'Ici ne change pas. C'est une expérience littéralement incroyable de voir les paysages défiler "devant" soi, tout en voyant ici l'Espace demeurer immuable. Immuable et infini.



(Excusez la qualité des clichés : il fallait retirer les moufles sans les laisser tomber, se geler les mains en restant naturel, éviter les branches, tout en gesticulant pour sortir l'appareil de sa sacoche, le tout avec 20 kg de vêtements sur le dos...).

P.S. : à l'époque, j'avais omis de raconter comment, sous prétexte que l'aéroport d'Irkoutsk n'était pas classé "international", j'avais été refoulé par les Russes sur le tarmac. Une traductrice m'avait indiqué que j'avais le choix entre la prison "là-bas" (elle pointait des bungalow couverts de neige glacée) et l'avion "ici". J'ai été escorté par trois types à mitraillette, au cas où. J'ai ensuite passé trois jours à Oulan Bator pour faire un "visa de transit" hors de prix, racheter un billet, etc. Tout cela fut possible grâce à un ami mongol qui parlait russe. A cette occasion, j'avais pu faire l'expérience de la bureaucratie russe, une véritable merveille. J'avais presque pleuré de joie en arrivant à Paris. Mais c'est beau la Mongolie. Pas comme les Alpes, mais c'est beau. Ces photos ont été prises autour du lac Khösgöl (bien nommé, surtout en hiver), célèbre à cause de la présence des Tsaatans et de Sombrun.

dimanche 8 décembre 2019

On n'a pas toujours les vaches qu'on veut

Re-blogue du 27 octobre 2005


numerique, montmeyan, nans les pins, plan de la tour, puget sur argens, ramatuelle


"Voici la recette des 'cinq produits de la vache', qui détruit les plus grands péchés : Un demi-pouce de bouse de vache, 100gr d'urine [de vache, évidemment], 200gr de beurre clarifié, 300gr de lait caillé, 500gr de lait et 100gr d'eau [trempée dans de l'herbe] kusha.
On doit prendre la bouse d'une vache noire, l'urine d'une vache grise, le beurre d'une vache brune, le lait caillé d'une vache blanche, et le lait d'une vache cuivrée.
Mais, si on ne dispose pas [de vaches] de toutes ces couleurs, on recommande de choisir une vache brune..." (Somashambhupaddhati II 110-113, trad. H. Brunner)
 
On secoue, et on boit (je simplifie). Pourquoi ? Pour se purifier. De quoi ? Des manquements aux observances (samaya, vrata), des fautes (bhanga, pâpa, pâtana).
Exemples : "Si le linga de [l'adepte] est détruit, perdu, brûlé ou emporté, ou bien emmené par des souris, des corbeaux, des chiens ou des singes, il faut [...] installer un autre linga. [...] Si le linga est touché par des personnes qui suivent le vâmamârga ou le dakshinamârga [=les rituels des tantras de Bhairava], on récitera 10 000 [mantras] 'Aghora'. [...] Lorsqu'un [adepte de la classe] brahmane est touché par un marchand ou un serviteur (shûdra), il doit jeûner deux jours dans le premier cas, trois dans le second..."
Ces exemples sont extraits d'un manuel composé par un shivaïte libéral du Cachemire, un peu avant Abhinavagupta. A la lecture de ces sympathiques préceptes, on comprendra qu'il n'était pas exactement du même bord qu'Abhinavagupta. Contrairement à ce qu'ont écrit Daniélou et d'autres, le Shivaïsme n'est pas une religion 'égalitaire'. Les shivaïtes furent intolérants. Dans le sud de l'Inde, les pieux shivaïtes commémorent chaque année l'empalement de 10 000 jains (adeptes de la non-viloence qui ont inspiré Gandhi) par un roi shivaïte, sur les conseils du grand saint que fut Sambandhar (on en a une jolie statue à Guimet). Il y a même des bas-reliefs de l'époque, témoignages d'une étonnante virtuosité dans l'art de l'empalement : par en bas, par en haut, en travers, etc.
 
La religion de ce Somashambhu fut la principale religion shivaïte de l'Inde (et de l'Indonésie et de la péninsule indo-chinoise, car les shivaïstes aussi sont des "civilisateurs/colonisateurs") : le Shaiva-siddhânta ou "Dogme de Shiva". Aujourd'hui encore trés vivant dans le sud de l'Inde, ce courant prétend être une révélation supérieure aux Védas. Mais, comme on le voit, le système des castes, le système brahmanique, s'y trouve transposé et bien conservé.
C'est, en fait, une gnose ritualiste: Shiva a révélé la connaissance des rituels à accomplir pour être délivré du samsâra ou renaître dans un paradis, etc.
 
Ceci dit, cette religion est essentielle pour comprendre Abhinavagupta. Car ce dernier appartient à une forme de Shivaïsme "ésotérique" qui dépasse le Shaivasiddhânta, tout en l'intégrant. Ainsi, il faut connaître cette "grammaire du rituel" pour comprendre La Lumière des Tantras (Tantrâloka) d'Abhinavagupta. Car cette lumière veut être celle de tous les tantras, ceux de Bhairava, mais aussi ceux du Shaivasiddhânta. C'est, dit Abh, le "tronc commun" du shivaïsme. Dans la synthèse d'A, dans une optique "non-dualiste", donc, on retrouve le rituel, le sectarisme et la mysoginie. Tout y est rituel. Sauf qu'au lieu d'apserger le linga avec du lait etc (comme dans le shivaïsme "commun"), on lui fait oblation d'alcools, par exemple. Du côté sectarisme, on a une division en d'innombrables sous-sectes, chacune plagiant les autres tout en trétendant détenir LE mantra "plus blanc que blanc". Et pour éviter les mélanges accidentels (grande peur des Indiens), chaque "loge" à un code gestuel secret. Du côté de la mysoginie, on est pas en reste. La femme y est toujours considérée comme naturellement impure, et c'est cette impureté qui la rend intéressente et, éventuellement, adorable. Car qui dit impureté dit puissance (shakti). La femme est donc un instrument. Il s'agit, par les rites sexuels notamment, d'attirer des démonesses, des "femmes-vampires" pour, grâce à des "moyens habiles", les vampiriser à leur tour. C'est le thème de la "conversion des démons", qui deviendra central dans le Bouddhisme tibétain.
 
A ce propos, on dit souvent que les histoires de démons sont, dans le Bouddhisme tibétain, des restes du shamanisme tibétain, comme si rien de tel n'existait en Inde. On cite souvent le "chöd" en exemple. Mais rien n'est plus faux. Les tantrismes de l'Inde sont perclus de shamanisme. Et faut-il rappeller que l'Inde abrite des centaines de tribus animistes, parfois "cannibales", qui ont toujours fait fantasmer les indiens "urbanisés". Le tantrisme est, en grande partie, le résultat de l'interaction entre la mentalité brahmanique et des fantasmes sur les "sauvages" aborigènes (âdivâsî). Car, bien évidemment, tous les rituels, les tantras etc, y-compris bouddhistes, furent composés par des brahmanes se faisant des idées sur les "femmes sauvages" (dâkinî).
 
Bref, tout cela est un peu embrouillé, certes. Mais on ne peut pas se contenter de dire shivaïsme égal "luxe, calme et volupté". Tout est compliqué, rien n'est simple, surtout si l'on en veut rien savoir. Personne n'est tout blanc. Il n'y a pas de "lignée" idéale.
 
Ceci étant, je ne crois pas que ce constat doive nous rendre comfortablement cynique. La compléxité - humaine - du tantrisme, bien comprise, me le rend plus précieux encore et plus estimable.
 
Et puis les vaches sont certes des animaux sympathiques. Mais reservons cela à une prochaine fois.


Un article intéressant (parmi tant d'autres) lié à ces sujets :
Révélations mode d'emploi

vendredi 6 décembre 2019

Hummmm...

Tenez, je partage un blog de l'ancienne Vache Cosmique, supprimée depuis quelques années. Je réalise que rien n'a changé. Ça date du 27 octobre 2005 :

Hyiiyuuuummmmm !!!
Ce soir, exceptionnellement, j'écris un second billet. Juste pour signaler une trouvaille. Une authentique perle de chez Perles. Jugez plutôt : www.humuh.org

Enfin une tertön à la hauteur des rêves nos plus fous ! J'adore son terma, nettement plus jouissif que ceux de Chögyam et Traktung (aka "le petits fils de Schubert" et "le fils caché d'Henry Kissinger" respectivement...). Ajoutons, pour le public débutant en ces matières, qu'un terma ("trésor" en tibétain) est généralement un cycle d'enseignement et de pratiques réputé caché au VIIIème siècle dans l'esprit de ses disciples par le superman du Vajrayâna, Padmasambhava, . Ils sont censés s'en souvenir durant leurs réincarnations successives. Pour les nouveaux toujours, je tenais à préciser que je suis moi-même un grand tertön. Si on me voit dans un supermarché, j'ai l'air de n'importe quel crétin, mais en fait, je suis Pay-pal Pas-glop Rimpoché, de la lignée Ripou-pa. Je ne rigole pas. Et vous non plus d'ailleurs, sinon vous irez en enfer ! Mais je ne prend pas les chèques, conformément au "Sutra Exposant Directement les Points Essentiels du Vajra-Bizz" (rDor-jes Biz-a gyi Nad ki sg'rel-ba [prononcer "wa"] mDo Shes-bya-ba), texte important de mon propre terma.

Sur ce, bon soir (j'ai du boulot, je dois en effet transcrire rapidement, avant qu'elle ne s'efface de mon esprit béni, une nouvelle pratique, spécialement émanée des Bouddhas des Trois Temps pour enfumer les êtres de l'âge sombre que nous sommes : "La Pratique Essentiel du Don [skt : dâna] de Plaisir, Instruction Secrétissimes et Profondes pour Offrir Son Corps au Maître", inspirée du Kâlacakra).
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