Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
Conclusion et fin du Vijnâna Bhairava Tantra, sur les conditions de la transmission de l'enseignement : ity etat kathitaṃ devi paramāmṛtam uttamam | etac ca naiva kasyāpi prakāśyaṃ tu kadācana || 157 || "Ainsi a été exposée l'ambroisie ultime, suprême, ô Déesse ! Et cela ne doit jamais être révélé à quiconque..." paraśiṣye khale krūre abhakte gurupādayoḥ | nirvikalpamatīnāṃ tu vīrāṇām unnatātmanām || 158 || "... est disciple d'une autre (lignée), est mauvais, cruel et sans dévotion aux pieds du maître. En revanche, (il faut toujours le révéler) aux héros dont la pensée est sans hésitation, qui se sont élevés au-dessus (de l'illusion du pur et de l'impur)..." bhaktānāṃ guruvargasya dātavyaṃ nirviśaṅkayā | grāmo rājyam puraṃ deśaḥ putradārakuṭumbakam || 159 || "...à ceux qui sont dévoués à la lignée des maîtres, qu'on le donne sans crainte. Village, royaume, cité, pays, fils, femme et famille :" sarvam etat parityajya grāhyam etan mṛgekṣaṇe | kim ebhir asthirair devi sthiram param idaṃ dhanam | prāṇā api pradātavyā na deyaṃ paramāmṛtam || 160 || "... tout cela qu'on l'abandonne et que l'on s'empare de cet (enseignement), ô toi qui a des yeux de gazelle ! A quoi bon ces (biens) éphémères, ô Déesse ? Cet (enseignement) est la richesse véritable, (car il est) durable. On devra donner même (nos) souffles vitaux (au moment de la mort), (mais) que l'on ne donne pas (=que l'on ne renonce pas) à l'ambroisie ultime !" śrī devī uvāca | devadeva māhadeva paritṛptāsmi śaṅkara | rudrayāmalatantrasya sāram adyāvadhāritam || 161 || La Déesse dit : "Dieu des dieux, grand Dieu, ô source de paix, je suis totalement comblée. Je reconnais à présent l'essence du Livre de l'union de Shiva et Shakti..." sarvaśaktiprabhedānāṃ hṛdayaṃ jñātam adya ca | ity uktvānanditā devi kaṅthe lagnā śivasya tu || 162 || "... et je perçois à présent le coeur de toutes les Shaktis/ de toutes les traditions tantriques. - Ayant dit cela, pleine de joie, la Déesse embrassa le cou de Shiva." iti shivam
On me demande régulièrement qui sont mes maître(sses), mes initiateurs, ma lignée, ma tradition, etc. Suis-je "initié" ? Par qui ? Dans quelles traditions ? J'ai déjà répondu à ces questions, qui ne portent pas sur l'essentiel. Mais je rencontre encore souvent des gens qui me prennent pour un "élève d'Untel", etc. La plupart des gens adhèrent à la croyance populaire selon laquelle il faut absolument "être initié par un gourou et recevoir un mantra", etc., enfin bref, tout le folklore des routards aujourd'hui relayé par le buziness du bien-être. De plus, même si ces questions sont, en apparence, anecdotiques, elles renvoient à des problèmes universels : la transmission, l'éveil, la culture. Comment se transmet l'essentiel ? D'où vient que certains entendent et d'autres, pas ? L'essentiel de la transmission est la vie intérieure. Et la vie intérieure, c'est les petites perceptions et les lectures, au hasard d'un rayon de bibliothèque, au détour d'une idée qui vient ou qui revient, par pure coïncidence. Il n'y a pas de grands événements occultes, pas d'arc-en-ciel, pas de trompettes. Juste ce je-ne-sais-quoi qui insiste. Un rayon de soleil sur une table. Un ciel bas et gris. Le bruit des pneus sur la route mouillée. Un chien qui grogne. L'odeur de l'herbe coupé ou de l'essence sur le macadam. Et ce qui transparaît à travers tout cela. Au départ, il y a des personnes que j'aime et que j'estime dans toutes les traditions. Même dans l'islam. Non par bien-pensance, mais parce que c'est comme ça. J'aime plus telle tradition que telle autre et je sais être fidèle. Mais, comme disait Aristote, j'aime encore plus la vérité et la justice. Non par esprit de syncrétisme, mais par soif. Soif de je-ne-sais-quoi. Et donc, avec le temps, spontanément, une structure s'est dégagée de cet océan de sagesses. Comme une figure, un mandala. Un visage à cinq faces qui expriment mes cinq familles spirituelles (kula). C'est comme dans la vie : il y a les connaissances, puis les amis et la famille.
Il y a ainsi cinq familles, organisées comme sur ce mandala.
Ces cinq familles sont les suivantes :
- Shivaïsme du Cachemire
- Mystique catholique
- Vision de Douglas Harding
- Dzogchen
- Mahâmudrâ
On ne choisit pas sa famille. De même, je n'ai pas choisi ces familles spirituelles. Mais, de même que l'on choisi de garder ou non le contact avec sa famille, j'ai persévéré avec elles.
Ma 'famille" spirituelle principale est le shivaïsme du Cachemire. Je vais donc me pencher sur elle pour tenter de répondre aux questions que l'on me pose souvent à propos de l'initiation, du maître, etc.
Quelles initiations ai-je reçues ?
Je vais essayer de répondre de la manière la plus claire, sans chercher à séduire en ornant la chose.
D'abord, il faut se demander ce qu'est une initiation selon la tradition du shivaïsme du Cachemire.
Je vais énumérer les principales formes d'initions traditionnelles pour ensuite me demander lesquelles j'ai reçues, où, quand et par qui.
1) L'initiation principale est l'initiation tantrique ou par le Mantra, autour d'un rituel du feu (hautrî-dîkshâ, samaya-dîkshâ).
Dans ce domaine, j'ai d'abord été initié dans l'hindouisme commun, ou brahmanisme, avec la "cérémonie du cordon" (upanayana). La cérémonie a été accomplie à Lucknow en juillet 1997, par des brahmanes de l'Ârya Samâj. L'upanayana est faite par le père du jeune "deux-fois né". N'ayant pas de père brahmane, c'est un brahmane qui m'a pour ainsi dire adopté et qui a fait la cérémonie pour moi comme il 'aurait faite pour son fils. Et comme il n'avait pas de fils, mais seulement des filles, cela l'arrangeait bien. Il était brahmane et fils du râdja de Gonda dans l'Uttar Pradesh, non loin de Gorakhpur. Il était aussi astrologue, et proche des milieux hindous au pouvoir, ce qui a été d'une grande aide car, comme vous savez, il n'y a pas, normalement, de conversion à l'hindouisme, et encore moins d'accession au statut de "brahmane". Le chemin a donc été long, j'ai visité maints chefs religieux et politiques (la frontière étant souvent confuse), certains avec gardes du corps, d'autres chez qui j'étais guidé les yeux bandés : le Nord de l'Inde est un monde violent et souvent ténébreux.
Mais finalement, je suis arrivé devant des brahmanes de l'Ârya Samâj et j'ai subi une sorte de test, principalement sur mes connaissances. Comme mon père était décédé à l'époque, ils étaient d'accord sur le principe pour que je sois "adopté" par le râdja-brahmane de Gonda. Il y avait deux témoins, un Français (Régis, qui nous a quitté depuis) et un Belge (Michel Dautricourt). Nous étions tous dans le pavillon autour du feu védique, en accoutrement traditionnel. Le râdja de Gonda m'a revêtu du cordon sacré, m'a transmis la Gâyatrî, nous avons fait les rituels védiques, j'ai eu droit à un certificat de conversion en bonne et due forme, et voilà tout.
Pour donner une idée de la chose, voici la cérémonie de l'upanayana selon l'Ârya Samâj, organisation qui s'attache spécialement à exécuter les rituels dans leur forme védique (shrauta). Cela étant, les différences d'une sous-tradition à une autre sont mineures :
Pour le shivaïsme, il existe des équivalents des rites védiques (samskâra). L'upanayana autorise (adhikâra) a étudier le Savoir (veda) et ses branches auxiliaires (vedânga). La pratique principale est, aujourd'hui, le rituel de la louange faite aux jonctions (sandhyâvandana). Le Mantra principal est la Gâyatrî et il en existe bien entendu des variantes avec les Mantras de chaque tradition. Voici un exemple du rituel exécuté à l'aube, à midi, au crépuscule et, parfois, à minuit :
Par la suite, j'ai reçu l'initiation de l'Ishtalinga dans la tradition Vîrashaiva, en août 2002, dans le sous-sol d'un temple de Shiva, non loin du célèbre temple de Yellâmma, au Karnâtaka, par un maître de cette tradition (jangamâchârya). Voici un exemple de pûjâ à l'Ishtalinga. En général toutefois, c'est plus simple, moins "fleuri" :
Cette initiation autorise à pratiquer la pûjâ et le yoga de l'Ishtalinga dans la tradition shaiva de Bâsava, fortement imprégnée des enseignements du shivaïsme du Cachemire. J'ai donc reçu un Ishtalinga dans son petit reliquaire d'argent et j'ai été initié à la pratique de ce yoga de Shiva. Voici une autre présentation, sur une tv locale. Notez la concentration sur le reflet lumineux à la surface du linga :
Ensuite, en juin-juillet-août 2008, j'ai reçu l'initiation à la Shrividyâ, et spécialement à la pratique de Parâ Devî, telle que transmise dans la Liturgie de Parashurâma (Parashurâmakalpasûtra), à Devîpuram en Andhra Pradesh, sous l'égide d'Amritânanda Nâtha Sarasvati. Voici une vidéo d'un enseignement de ce dernier :
Cette tradition est la tradition directement venue d'Abhinavagupta. Pour moi, ce fut la plus importante des initiations formelles, car à cette occasion j'ai reçu non seulement le Mantra de Parâ en droite ligne d'Abhinavagupta, mais en plus, tous les Mantras des principales traditions tantriques non-duelles, et surtout les Mantras de Kâlî Kâlasamkarshinî, contrepartie ésotérique de Parâ, au coeur de la plus haute de toutes les traditions tantriques : le Kâlîkrama ou Devînaya, Mahârtha, etc. En effet, ces Mantras sont transmis dans le Rashmi-mâlâ-mantra de la Liturgie de Parashurâma. J'étais donc très heureux de recevoir cette initiation formelle, qui me reliait de façon formelle aux maîtres du shivaïsme du Cachemire, lequel se diffusa dans le Sud de l'Inde du vivant même d'Abhinavagupta au début du XIe siècle, à travers des maîtres comme Madhurâjayogî. Amritânanda Nâtha était très généreux et ouvert. A l'époque, j'étais le seul Occidental séjournant chez eux. J'étudiais le Khadgamâlâstotra avec le prêtre du temple de la Déesse, des rituels de Ganesh et de Shiva avec des disciples de passage. J'assistais à la consécration comme maître successeur (abhisheka) de Karunâmaya et j'accompagnais le maître et sa femme dans leurs tournées. Amritânanda Nâtha traduisit pour moi le Manuel de la Déesse Parâ (Parâpaddhati) qui forme le sommet et la conclusion de la Liturgie. J'ai donc reçu la pratique avec tous ses détails, ainsi que la pûjâ de la Shrîvidyâ (navâvaranapûjâ), mais j'étais moins intéressé par cette pratique prestigieuse et, comme mon séjour était limité, je choisis de me concentrer sur la Déesse Parâ, la tradition d'Abhinavagupta lui-même. Amritânanada Nâtha me transmis tout cela sans rien m'imposer, en répondant à toutes mes questions. Ces initiations autorisent à pratiquer, dans leur forme tantrqiues, les pûjâ de Shiva, de Ganesh, de Lalitâ et de Parâ dans sa forme "absolue" (anuttara-ekavîrâ), ainsi que le culte du Kâlî-krama. Notons que, pour cette dernière tradition, il n'y a que des Mantras et des Vidyâs. Il n'y a pas de Mudrâs ni de Mandalas. Sauf si on le souhaite. Voilà pour les principales initiations formelles, tantriques e extérieures (même si elles peuvent s'accompagner d'expériences intérieures). 2) Mais il existe, selon le shivaïsme du Cachemire, d'autres initiations : Ainsi, selon Abhinavagupta (Tantrâloka, IV, 65a, dīkṣayejjapayogena raktādevī kramādyataḥ...), il n'est certes pas permis de s'initier soi-même en prenant des Mantras "dans un livre". SAUF, si un maître pour ce Mantra n'est pas disponible. Il suffit alors de réciter le Mantra avec foi, et l'on sera initié alors par la Déesse-conscience elle-même (samvid-devî, raktâ-devî). Il n'y a transgression (samayollangha) que s'il y a un vrai maître accessible pour tel Mantra et qu'on refuse d'être initié par elle/lui, préférant "voler" le Mantra dans un livre. Si un tel maître n'est pas accessible, il n'y a pas transgression. Selon le Trika, il est parfaitement possible d'être initié directement par "les divinités de notre conscience" (samvid-devatâ-cakra), c'est-à-dire à travers notre corps et par notre intellect illuminé par "la pure science" (shuddha-vidyâ). C'est aussi l'enseignement de la philosophie de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ), laquelle se présente comme accessible à toutes et à tous, sans initiation formelle. C'est une voie "nouvelle" et "facile" nous dit Utpaladeva, bien qu'elle soit reliée à une lignée venant de Shrîkantha. Abhinavagupta nous explique que la conscience est absolument libre et qu'elle agit selon ses désirs. Dans le chapitre XII du Tantrâloka, il explique que la conscience s'éveille par elle-même ou par une initiation apparemment extérieure. Tout est possible. Mais, comme la réalité extérieure n'est qu'une manifestation de la conscience à l'intérieur d'elle-même, c'est toujours la conscience qui s'initie elle-même, par elle-même. Les qualifications, le mérite (punya), le karma, les initiations, l'ardeur à la pratique, la dévotion elle-même, ne sont que des manifestations du jeu de la conscience (cid-vilâsa). Donc tout est possible. La lignée, selon la lignée du Cachemire, c'est réaliser que, moi et les autres membres de la lignée, sommes un seul flot de conscience souveraine. Sur ce point, parfaitement traditionnel, on lira la fin du chapitre IV du Tantrâloka, qui paraphrase le Kaulasûtra. De même, pour ce qui est de la pratique de Parâ Devî, c'est-à-dire de son Mantra, il est accessible par la simple foi. Le Parâtrîshikâ Tantra, 18, le dit noir sur blanc : "Qui connaît (le Mantra) en sa réalité est initié, est un yogî, jouit de la réalisation, même sans avoir vu le mandala" (adṛṣṭamaṇḍalo'pyevaṃ yaḥ kaścidvetti tattvataḥ/ sa siddhibhāgbhavennityaṃ sa yogī sa ca dīkṣitaḥ), même sans rituel d'initiation. Et Abhinava commente ce point essentiel dans son Vivarana. Si vous n'êtes pas convaincu, je vous renvoie à ce texte, traduit par Jaideva Singh. Autrement dit, l'initiation est la réalisation spirituelle, l'éveil, la compréhension (bodha). Toutes les autres initiations ne sont que des symboles ou des représentations de cet acte de conscience de soi. Le Mantra véritable -mantravîrya) est la conscience de soi "je suis je" (aham aham). C'est le coeur de tous les Tantras, l'instruction quintessentielle de la bouche de la Yoginî (yoginîvaktrâgama), le Coeur de la Yoginî (yoginîhridaya), c'est la moelle de tout, le coeur du coeur, l'essence même de la conscience, la vie de la vie, la vérité de la vérité, etc. 3) Mais alors, demandera-t-on, suffit-il de prendre n'importe quel Mantra, de faire une jolie vidéo Youtube et de se proclamer initié ? Oui. Et non. Abhinava, l'autorité suprême en la matière (et qui, de toutes manières, ne dit jamais rien sans donner une référence traditionnelle), affirme que n'importe quel être peut s'éveiller, et donc être initié, sans aucun moyen extérieur ou intérieur. La conscience, libre, s'éveille librement. Fin de la discussion. Toutes les lignées, toutes les transmissions, toutes les initiations se ramènent à cette intuition. Il n'y a pas matière à débats sur ce point. Soit vous comprenez, soit la conscience, en vous, continue à jouer à l'ignorante. Et c'est très bien. Et donc, n'importe qui peut s'éveiller spontanément (samsiddhika). Et s'affranchir ainsi de l'ignorance (avidyâ) qui est la seule et unique cause de la condition mondaine (samsâraikakâranam). Cependant, Abhinava pose un cadre à cet "éveil sauvage". En effet, il existe deux formes d'ignorance : l'ignorance discursive et "intellectuelle" qui s'exprime sous forme de discours, dans le langage. Et une autre sorte d'ignorance, dont on parle seulement dans le shivaïsme : l'ignorance intuitive, celle qui est de l'ordre du sentiment, qui vient "d'avant les mots", d'avant l'intellect. Or, l'éveil spontané supprime cette ignorance intuitive, mais laisse intacte l'ignorance intellectuelle. Seule la connaissance intellectuelle peut supprimer cette ignorance intellectuelle, même si elle ne mets pas nécessairement un terme à l'ignorance intuitive. Or, la connaissance intellectuelle, c'est la connaissance de l'enseignement, des textes (shâstra, shâsana). Mais, dans tous les cas, conclut Abhinava dans le premier chapitre du Tantrâloka, la connaissance intellectuelle est la plus importante. C'est elle qui permet de transmettre, c'est elle qui constitue la pédagogie qui fonde la tradition. Au fond, tout le monde a la connaissance intuitive, en ce sens que chacun porte en soi un pressentiment de la vérité, dans la mesure où la vérité est la conscience, et où la conscience ne peut, par essence, jamais disparaître ni cesser complètement. En revanche, c'est la connaissance intellectuelle, discursive, qui fait défaut.
Abhinava ajoute qu'il vaut mieux avoir un maître qui a la connaissance intellectuelle, sans la connaissance intuitive, que l'inverse. La pédagogie d'abord ! Dès lors, les livres sont importants. Plus importants que l'expérience, en un sens, car l'expérience brute, en elle-même, sans discours, ne s'oppose pas à l'ignorance : la conscience enveloppe l'ignorance et l'aveuglement, comme le ciel clair accueille les nuages sombres. Seule la connaissance intellectuelle peut détruire l'ignorance intellectuelle. Ce point est développé dans la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, dont on trouvera de nombreux extraits dans mon Anthologie du shivaïsme du Cachemire parue chez Almora. Et donc, un "éveillé spontané" doit montrer son respect envers les livres et envers les maîtres qui les expliquent, dit Abhinavagupta, et ce, même si ces "éveillés" n'en ont plus vraiment besoin. Cependant, même eux n'atteindront la plénitude en cette vie (jîvanmukti) que s'ils acquièrent aussi la connaissance intellectuelle, par les livres. Car la fonction du maître, en dehors des rituels, est principalement d'expliquer les enseignements. Le maître est d'abord un lecteur (upâdhyâya) qui fait la leçon (adhyâya), c'est-à-dire la lecture des textes (shâstra, tantra). Cette importance de l'écrit est complètement passée sous silence aujourd'hui, dans un monde mercantile du "tout, tout de suite" où les facultés intellectuelles ne cessent de régresser. La discipline de l'école - cette mise entre parenthèse à l'abri des vautours du Marché - n'est plus qu'un songe, insipide à nos neurones débiles. Mais il est clair que, sans concentration, sans faculté d'analyse et d'argumentation, sans mémoire, nous sommes handicapés, au sens le plus littéral du terme. Bien sûr, nous avons nos prothèses, mais à quel prix ? On ne sait plus si le handicap appelle la prothèse, ou si c'est cette dernière qui alimente, voire crée, le handicap... Quoi qu'il en soit, le maître est important, essentiel pour expliquer les livres, et la lecture des livres, même seul (svâdhyâya) ne peut être remplacée par aucune autre pratique. Elle est le parent pauvre de la spiritualité mercantile de notre monde en "expérimentation" permanente. Mais elle est l'âme de toute transmission, passée, présente et à venir. Dans ce domaine, j'ai eu la chance de beaucoup lire, depuis 1985 environ. J'ai découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, à travers les traductions de Lilian Silburn. Puis j'ai été initié au sanskrit en 1991. J'ai commencé, peu à peu, à lire toutes les traductions, puis les originaux, puis à apprendre assez de hindî pour lire les paraphrases des textes sanskrits. J'ai appris l'anglais, bien sûr. En 1995, j'ai commencé à étudier à Lucknow avec Navjîvan Rastogî, un élève de KC Pandey, d'abord le Pratyabhijnâhridayam. Puis j'ai étudié à Kolkatta en août, septembre et octobre 2002 avec Devavrata Senasharma, un élève de Gopinâth Kavirâj. Avons lu la Siddhitrayî d'Utpaladeva. Puis, de 2003 à 2006, j'ai étudié à Bénarès avec Radheshyâm Chaturvedî, un érudit qui pratiquait une forme tantrique axée sur la Gâyatrî et qui connaissait très bien le shivaïsme du Cachemire dont il a traduit et commenté bien des oeuvres en hindî ; j'ai aussi étudié avec Mark Dyczkowski qui reste, à mes yeux, le plus grand savant du shivaïsme du Cachemire ; enfin, j'ai eu la chance d'étudier très régulièrement pendant deux ans auprès de Hemendranâtha Chakravarty, un autre élève de Gopinâtha Kavirâja. Nous avons lu de nombreux textes. Auprès d'eux, j'ai pu lire directement ces textes, principalement le Tantrâloka et son commentaire Viveka, en particulier auprès de Hemenji, très accessible et qui m'a enseigné les points essentiels du yoga et de la méditation. Ces gens ne m'ont conféré aucune initiation formelle, mais ils m'ont transmis l'essentiel, c'est-à-dire de quoi poursuivre mes études seul. Telle est, à mes yeux, la transmission essentielle, qui n'est ni une soumission à des dogmes inertes, ni tyrannie d'une expérience réputée transcendante. Des individus esclaves d'une tradition, j'en ai rencontré quelques uns. Mais des drogués de "l'éveil" d'un matin qui voulaient se suicider le soir même, j'en ai rencontré des centaines. Et quelques uns sont passés à l'acte. Beaucoup de sont détruits. La plupart se sont égarés. J'étais avec les Moojis et autres "éveillés" de Papaji, de 1995 à 1997, quand les joints tournaient de main en main sur les toits des villas d'Indira Nagar. J'y étais. J'ai assisté à la naissance du "mouvement satsang" et à cette nouvelle spiritualité qui s'est épanouie grâce à Internet. Et je dis : on peut certes rester esclave d'une tradition mais, sans aucune tradition, sous une forme ou sous une autre, on tourne en rond. Les intoxiqués du ressenti et autres événements surnaturels s'embourbent. Ceux qui mentent finissent toujours par le payer. Mais, me répondra-t-on peut-être, la lignée du Cachemire a été interrompue. Il n'y a donc plus de transmission complète. Dès lors, même si l'on a reçu la transmission essentielle, comment être sûr que les rituels et les méditations sont bien telles qu'elles étaient pratiquées à l'époque des grands maîtres ? - Il est vrai que la tradition a été gravement endommagée par les persécutions islamiques. La vallée du Cachemire a été envahie, pillée à maintes reprises. Les Musulmans ont fini par prendre le pouvoir et ils ont "convertis" les habitants sous peine de mort. Une petite communauté a cependant survécu. L'essentiel de la gnose (jnâna) a été transmise jusqu'à nos jours, notamment par svâmî Lakshman Joo (maître de Lilian Silburn, de Mark Dycskowski, de Bettina Baümer, et de Prabhâ Devî), mais pas seulement. Pour les rituels, l'essentiel a été conservé. Mais surtout, il ne faut pas oublier qu'il existe une règle traditionnelle : quand on ne connaît pas un élément dans une séquence rituelle, on va chercher l'élément le plus semblable dans la tradition la plus proche. Sans cette règle précieuse, aucune lignée n'aurait été préservée ! Pour ce qui est du yoga et de la méditation enfin, tout est dans les textes, et ce qui n'y est pas e fait pas partie de la tradition. Tel est l'enseignement unanime de toutes celles et ceux qui m'ont enseigné. Selon Abhinavagupta, les enseignements secrets sont divulgués dans les textes, mais jamais en un seul endroit ni en une seule fois. Là encore, l'étude quotidienne de la totalité des textes sur la longue durée est donc indispensable. Une prétendue "tradition orale" qui voudrait en faire l'économie ou qui, par ce truchement soi-disant "oral", ajouterait des éléments étrangers, ne serait très probablement qu'une tromperie. Et la tradition n'est pas toujours celle que l'on croit : parmi les lignées revendiquées, presque aucune, à ma connaissance, n'est parfaitement "ininterrompue". Cela n'existe nulle part, jamais. Il y a toujours des zones d'ombres, des ruptures, des compromis, des arrangements. D'un autre côté, une tradition peut se poursuivre par des visions, par des lectures, par des textes qui sont comme des fils qui relient des individus au-delà des lieux et des siècles. Il existe d'innombrables exemples de cela. Ma conclusion : l'important, ce ne sont pas les initiations extérieures, ni les seules intuitions intérieures. L'important, c'est le continuum qui se crée, bon an, mal an, à travers tous les moyens, tous les canaux. "Être initié" à une tradition, c'est se reconnaître dans cette tradition. Être initié, c'est tomber amoureux. Les mariages arrangés ne débouchent pas toujours sur l'amour. Parfois seulement. Pas toujours. Puis, il y a des amours légitimes, d'autres illégitimes. Il y a des rois, des héritiers. Et il y a des bâtards. Il y a tant d'individus initiés "selon les formes" qui se sont révélés vides comme des zombies ! Il y a tant d'exemples d'individus bâtards qui se sont révélés sauveurs de tradition ! Ma tradition, c'est ma culture, ce sont mes ancêtres spirituels, peut importe que tout cela soit "livresque" ou "oral". J'ai assisté à tant de "cours" et initiations inertes (notamment de la part des Tibétains, d'une nullité effarante pour la plupart), j'ai fait tant de lectures magiques ! Je deviens ce que je mange, ce que je lis, ce que j'étudie. Quand je rêve en "shivaïsme-cachemirien", c'est que je suis initié : voilà mon critère. Il ne faut pas non plus oublier les critères de la tradition que j'ai mentionné plus haut : initiation formelle, éveil, enseignement oral et, par-dessus tout (je souligne car c'est le point négligé aujourd'hui), la lecture. Lire, lire, lire. C'est physique, c'est mental, c'est spirituel. Tout ce que l'on voudra. Mais c'est cela, la transmission. C'est la lecture patiente, au fil des jours, sans brillant, sans fables, avec ses hauts et ses bas. Cela peut sembler terne. Il ne s'agit pas de "devenir un initié", mais d'écouter, de réfléchir, de méditer. P.S. : 1) Qu'en est-il se mes autres "familles" ? Pour la Vision de D. Harding et la mystique, pas d'initiation au sens ésotérique du terme, donc je n'en parle pas ici. Pour Dzogchen et Mahâmudrâ, j'ai reçu de nombreux enseignements et initiations. Mais je pourrais reprendre à peu près ce que j'ai dit sur le shivaïsme du Cachemire. Sauf que je ne pratique pas le tibétain chaque jour, contrairement au sanskrit. Mais bon, ce sont aussi mes "familles". J'ai, au sein de ces familles, eu d'autres enseignants, mais j'en ai parlé ailleurs. 2) Qu'en est-il de Lilian Silburn ? -J'ai lu et relu ses oeuvres, encore et encore. Mais je ne l'ai jamais rencontrée de son vivant. J'ai "fréquenté le Vésinet", comme on dit, après sa mort. Cependant, je ne me considère pas comme son disciple, ni comme un disciple de la lignée santo-soufie dont elle se réclamait. Juste deux points que je développerai peut-être un jour : a) Silburn et ses disciples n'enseignaient pas le shivaïsme du Cachemire et b) Je suis convaincu, par de bonnes raisons, que le coeur de la spiritualité de Lilian Silburn n'était pas le shivaïsme du Cachemire, et encore moins la tradition Naqshbadi-Mujaddidîya.
Je réponds ici à une question que l'on m'a posée plusieurs fois : Est-il possible de pratiquer le shivaïsme du Cachemire sans y avoir été initié ? A première vue, cela semble impossible, car selon un tantra du Trika : "on est délivré grâce à l'initiation de Shiva". Cette initiation est un rituel plus ou moins élaboré, accompli par une personne à travers qui Shiva agit, et qui autorise à pratiquer. Il n'est pas permis d'utiliser un Mantra lu dans un tantra. Mais ici, il sera question de la tradition du shivaïsme du Cachemire ésotérique, le Koula. Selon cette tradition secrète, l'initiation est certes nécessaire, mais il faut s'entendre sur ce qu'elle est. L'initiation ne dépend que d'une chose : la grâce, c'est-à-dire la liberté, c'est-à-dire le pouvoir absolu de la conscience de s'aliéner ou de s'éveiller à sa guise. Certes, l'individu peut se purifier, se préparer, se travailler. Mais tout ceci dépend de la liberté souveraine, car en vérité, c'est la conscience universelle, la Déesse, qui joue selon son désir à se prendre pour tel individu doué d'une conscience limitée, douloureuse ou imparfaite. En ce sens, tout est grâce, tout est liberté, tout est embrassé dans cette vision intégrale. Tout est donc possible. Une personne peut s'éveiller spontanément, directement, sans aucune pratique préalable, en cette vie où dans ses vies passées. Quand la grâce "tombe" soudainement, elle n'obéit pas à la loi de cause à effet. C'est bien plutôt la loi de cause à effet qui obéit à la grâce. Tout est conscience. Si progression il y a en apparence, c'est par jeu, sans aucun égard pour une quelconque règle. Il n'y a pas de facteurs. Selon Abhinava, "un coup de grâce (shakti-pâta) de force moyenne engendre un éveil de gnose intuitive, qui ne dépend ni d'un enseignement, ni d'un maître. C'est une certitude intime, une expérience personnelle, à elle-même sa propre preuve (sva-pratyaya). Quand cette gnose surgit sans aucune préparation extérieure, sans nul travail visible (bâhya-samskâram vinâ eva), on est alors un 'maître intuitif', source de pouvoir et de liberté. Pour lui, pas question de ces artifices que sont les règles initiatiques, etc.." (Tantra-sâra, XI, 7) Tout ceci dépend entièrement du désir qu'est le libre jeu de la conscience universelle : "C'est en déployant l'activité de son libre désir que le Seigneur suprême recourt à une variété infinie de procédés, la dévotion, l'action, la science, l'enseignement de l'ordre du monde et les règles de la connaissance, ou encore les mantras, l'initiation. par eux, le maître de l'univers accorde sa grâce à ceux qui transmigrent." (Tantrâloka IV, 55-57, trad. Silburn).
La conscience est libre de tout règle ; elle est aussi bien libre de jouer à se soumettre à des règles. Tout est possible. Ce que nous somme vraiment est libre de toute identité, mais aussi bien libre d'assumer tous les masques. La conscience n'est pas prisonnière d'un personnage ; elle n'est pas non plus prisonnière de l'idée de "n'être personne". Outpala Déva y voit le genre de faux dilemme qui est la racine même du samsara : "être quelqu'un ou n'être personne". La liberté consiste à pouvoir faire l'un et l'autre, c'est-à-dire à jouer. Ce qui est libre est toujours libre. L'esclavage mental et chimique (si l'on veut dire les choses ainsi) est une forme de liberté. Et l’apparente délivrance est aussi liberté. Aliénation et délivrance sont des masques de la liberté. En vérité, comme le rappel Abhinava, "lien et délivrance ne sont pas autre chose que l'essence même du Maître des maîtres, car en réalité, il n'y a pas en lui de différence", car il est Maître de jouer au maître ou à l'esclave. Bien sûr, la différence est réelle et claire entre esclavage et libération : l'esclavage, c'est se sentir submerger par le mental, faute d'y avoir reconnu les énergies divines ; la délivrance, c'est le bien-être que je ressens quand je reconnais en ces énergies les vagues de l'océan infini de la Lumière. Mais c'est une seule et même liberté, une seule extase, comme un seul et même songe qui tourne au cauchemar si on le prend pour réel, et qui devient délectable s'y l'on s'éveille en lui. Donc, en allant voir plus profond, faut-il un maître et un enseignement et donc une initiation pour s'éveiller ? Non. Tout est possible. Si un maître se présente, alors c'est bien. Sinon, c'est bien aussi. Là n'est pas l'essentiel. Sauf à entendre le maître comme celle ou celui qui nous éveille. Ce peut être un humain, un animal, un objet, une pierre, un arbre, un parfum, un événement, un je-ne-sais-quoi. Ce peut être dans l'état de veille, mais aussi en rêve, ou ailleurs. Tout est possible. Un maître, ou toute entité douée de conscience, peuvent transmettre aussi l'éveil, le réveil de la conscience, même à distance. Selon le Tantra-Océan des Vagues du Tout (Ûrmi-kaula-ârnava, II, 240), "le maître capable de donner la délivrance peut transmettre la vraie perfection par méditation mentale, même à des centaines de lieues [de distance]". Bref, si tout est une même conscience toute-puissante, alors tout est possible. C'est logique. Quant aux lignées, elles sont toutes plus ou moins factices. Je veux dire par là qu'elles comportent toutes des "trous", des petits arrangements avec l'Histoire. Au mieux. Quand elles ne sont pas carrément entièrement inventées. Mais, même alors, elles peuvent avoir une force symbolique. Mieux vaut une lignée fictive, mais qui pointe le vrai, qu'une mafia de margoulins historiquement avérée. Tout est possible. Si nous savons rester fidèles à notre soif de vérité, alors tout ira pour le mieux. Mais a-t-on le droit de prendre un Mantra dans un livre ? Oui, répond Abhinava, mais seulement si un maître compétent n'est pas présent. Si je n'ai pas de maître authentique à proximité, alors je peux prendre un Mantra dans un livre et je serai initié "par les déesses de ma conscience" ; c'est ce que l'on appelle "être initié par soi-même" (Tantrâloka, IV, 60-66). Tout est possible dans la liberté, dans le vertige de la liberté, dans l'ivresse de cette liberté imprenable. Mieux vaut s'adresser au bon Dieu. L'Esprit souffle où il veut.
Vous comprenez le principe ? La liberté. Rien d'autre. Puissions-nous - puissé-je - ne jamais l'oublier. La conscience se piège elle-même. La conscience se libère elle-même. Après, tous les moyens sont bons, il n'y a pas d'absolus en ce domaine. S'éveiller à cette possibilité, c'est déjà une puissante grâce. La véritable initiation est l'éveil de la conscience à elle-même, comme un volcan qui se réveille, car "immensifier le Moi, briser ses limites et non l'abolir, tel est l'apport du tantrisme" (L. Silburn, Les Hymnes aux Kâlî, p. 14). Dans la synthèse du shivaïsme du Cachemire que je propose et que j'appelle Smara Yoga, mais que je pourrais aussi bien nommer Yoga de la Présence érotique ou Yoga de l'espace et du cœur ou Yoga de l’Éros de Lumière, etc., tout cela se condense en les Quatre Yogas : conscience, souffle, espace et désir. Depuis plus de trente ans j'étudie et j'expérimente dans toutes les traditions, à travers toutes les philosophies. Depuis le Hatha Yoga jusqu'à l'Oraison chrétienne, en passant par le soufisme, le dzogchen, le Védânta et j'en passe, j'en suis toujours revenu à ces deux principes : Shiva et Shakti, le silence et le ressenti, l'espace et le cœur. Libre, mais clair et précis. Légitime sensibilité à la beauté des discours : sans doute ; mais inséparable d'une l'efficacité profonde. Sans cela, à quoi bon ? Un petit manuel sortira bientôt à ce propos chez Almora, ainsi qu'une anthologie de textes traditionnels, mais qui sera offerte séparément.