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mercredi 20 février 2013

Corps de lumière ou corps d'ignorance ?

Beaucoup de gens affirment que la transformation du corps physique en un corps de lumière immortel est le propre de leur tradition. Ainsi Jean-Luc Achard répète depuis vingt ans que l'obtention de ce corps de lumière est l’apanage du dzogchen. Les adeptes du tantra de la Roue du temps (kâlacakra) affirment de même pour leur "yoga en six étapes". A côté de ces traditions bouddhistes vénérables, on retrouve ces mêmes prétentions dans toutes les traditions tantriques, toutes fondées sur l'aspiration à une immortalité corporelle. On la rencontre aussi dans les autres religions, comme le taoïsme ou le christianisme. 

En Inde du Sud, Chidambara Ramalinga s'est enfermé dans une pièce en 1874, avant de se transformer en un corps de lumière immortel, visible aux seuls élus et aux purs. Aujourd'hui encore, le mouvement qu'il a fondé - antitradition, antisuperstition, non hiérarchique, anticaste, végétarien -, est très vivant et compte des millions d'adeptes à travers le monde. Leur but est de transformer leur corps de chair en un corps de lumière. Ils se situent dans la mouvance des "parfaits" (siddha) de langue tamoule, à qui on attribue un vaste corpus d'enseignements sur le yoga, la méditation, la médecine et l'alchimie. 
Sur la médecine des siddhas :

 

Évidemment, des gens se réclament aujourd'hui encore de son exemple moral pour transmettre "l'énergie divine" et "l'immense lumière de compassion" (arul-perum-jyoti en tamoul). Voici un extrait d'un de leurs textes, qui n'hésite pas à invoquer une mystérieuse "connaissance scientifique" que la science est censée ignorer :

"Les participants à la retraite Level One recevront également la puissante et unique Dikshâ de l'hélium, donnée à Pranashakty par le seigneur Ganesha. Cette activation va changer l'ADN de votre organisme et activer le système inhérent intelligent. Les parties de la chaîne d'ADN que la science a actuellement identifié comme la «double hélice» ne représentent que les portions superficielles de la substance chimique, élémentaire et les composants électriques des brins actifs. La science n'a pas encore identifié les spectres MULTIDIMENSIONNELLE de la manifestation de l'ADN et n'a pas encore réalisé que dans les structures du détectable, il y a des niveaux de structure et de fonction qui dirigent les opérations de l'ensemble du plan génétique, qui ne sont actuellement pas détectable par la science contemporaine."

"Participants of the Level One retreat will also receive the powerful and unique Helium Diksha, given to Pranashakty by Lord Ganesha.  This activation will change your body’s DNA and activate the inherent intelligent system.  The portions of the DNA chain that science has presently identified as the ‘double helix’ represent only the surface portions of the chemical, elemental and electrical components of the active strands.  Science has yet to identify the MULTIDIMENSIONAL spectra of DNA manifestation and has yet to realize that within the structures of the detectable, there are levels of structure and function that direct the operations of the entire genetic blueprint, which are not currently detectably by the contemporary scientific method."


Oui, vous avez bien lu : une initiation à l'hélium ! Plus fort que le dzogchen et la contemplation du soleil !
Ce ne sont là que quelques exemples. Il y en a encore bien d'autres que je vous laisse la joie de découvrir. Aurobindo et la Mère recherchaient aussi l'immortalité physique. Comme ils eurent moins de succès que leurs voisins tamouls, aujourd'hui encore c'est là un sujet de discorde entre les tamouls et les bengalis de Pondichérry...

Un "parfait immortel" peu avant sa mort à Madras (alias Chennai) :


Quoi qu'il en soit, tout cela n'est que billevesées. N'en déplaise aux gens bien éduqués qui professent ces fables, il n'existe à ce jour aucune preuve de ces miracles. Comme dit Hume, la crédulité humaine et le mensonge sont des explications bien plus crédibles qu'une violation des lois de la physique. Sagan ajoute qu'une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires. Et Hitchens conclut : ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve.

Vouloir transformer le corps en lumière témoigne de la souffrance du corps. Chercher à guérir de cette souffrance n'est certes pas vain. Mais dans ce domaine, la science dépasse de loin les acquis des traditions yogiques ou autres. 

Le véritable corps est le corps de silence. Le véritable corps est la conscience qui contient tous les corps.

A mon sens, ces histoires de "corps de lumière" sont une manière de décrire une expérience subjective. A ce titre, les techniques du dzogchen ou de divers yogas pour transformer l'expérience subjective du corps restent dignes d'intérêt. Mais croire qu'objectivement, publiquement, le corps peut échapper à la mort, c'est une illusion. Et ceux qui perpétuent ce fantasme sont des égarés ou des menteurs. Seule la science est aujourd'hui capable de nous faire envisager une immortalité personnelle, par exemple sous la forme d'un "téléchargement" de la personne sur un support plus durable. Voyez à ce sujet les nouvelles et les romans de Greg Egan.

La conscience est émerveillement. La science est émerveillement. Les "lumières" du surnaturel sont une fausse lumière.

P.S. : Quelques précisions à propos du dzogchen et des autres traditions qui cultivent l'idéal d'un corps de lumière :
Je ne dis pas que le dzogchen et les autres traditions sont identiques. Je ne nie pas leur singularité, les détails de leur langue propre, etc. Mais je dis que ce sont différents individus appartenant à la même espèce. De même, il me semble que, même si le corpus dzogchen contient de fait des instructions plus détaillées que n'importe quelle autre tradition sur le sujet, il n'en reste pas moins que sa généalogie ne peut être expliquée sans faire référence aux corpus Guhyasamâja, Kâlacakra, et surtout aux textes shivaïtes en la matière (dont, je le répète, le tantra "racine" du Trika, le Mâlinîvijaya). Je ne comprend pas pourquoi les spécialistes du dzogchen qui prétendent être des scientifiques refusent de tenir compte des faits. La tradition kaula - shivaïte ou shâkta comme on voudra - est LE terreau et la source de l'esthétique du vajrayâna comme de nombre de ses techniques. J'en ai proposé quelques exemples. A. Sanderson en a produit bien davantage. Malgré cet ensemble d’éléments, les "tibétologues" continuent de nier l'influence du shivaïsme kâpâlika-kaula sur le vajrayâna et sur le dzogchen en particulier. Comme si l'organisation des études universitaires devait refléter les divisions religieuses et sectaires... C'est pour le moins regrettable. On attend encore l'individu qui serait à la fois indianiste et tibétologue, affranchi de cette sorte de racisme (?) tacite - dans un sens ou dans l'autre - qui paralyse les études sur le tantrisme.

jeudi 29 novembre 2012

Et la politique, l'éthique, le social ?

Je pars bientôt en Inde.
Le bon moment pour revoir ces excellent documentaires sur Kabir et ses avatars multiples : travailleurs sociaux, intellectuels progressistes, marxistes, gourous, intégristes, hindous, musulmans, chanteurs, paysans, vieillards, féministes... à chacun son Kabir !

Quatre documents passionnants.

Le premier va à la découverte de deux Kabirs : celui de gauche et celui de droite. L'activiste interrogé au début dit cette chose intéressante : "Si un gourou voit un enfant se faire battre par un sâdhu (un religieux), il va organiser un satsang pour les sermonner pendant deux heures. Mais ça, c'est le jeu de l'intellect (buddhi-vilâsa), ce n'est pas ce qu'aurait fait Kabir...". C'est une remarque intéressante. En général, les gens disent "tout est concept", "tout est construit", mais sans jamais aller du côté des conséquence éthiques, politiques et sociales de cette idée. Ils l'emploient seulement comme un joker pour se dédouaner de toute responsabilité morale, se dégager de toute prise de position embarrassante, de toute remise en question de leurs opinions politiques. C'est moins le cas du côté des bouddhistes (décidément !), avec un "bouddhisme engagé" bien vivant, surtout dans les pays anglo-saxons. Si la spiritualité n'est que l'affaire de "mon bonheur", à quoi bon ? Peut-on être heureux seul ?


Deuxième documentaire, avec un voyage au Pakistan chez les chanteurs soufis :



Troisième film, sur les intégristes qui veulent récupérer Kabir :



Quatrième film, sur la musique inspirée par Kabir et surtout Kumar Gandharva, père de Mukul Shivputra :



Ce sont les meilleurs films que je connaisse sur la "spiritualité indienne". Ils valent leur pesant de chappatis, je vous le dis ! Sans comparaison avec les prêchi-prêcha sirupeux qu'on nous sert régulièrement sur l'Inde "éternelle" et ses yogis volants.


samedi 30 octobre 2010

Le seigneur de la connaissance

Jnaneshvar est un mahâsiddha du XIIIe siècle, à la charnière entre l'âge d'or du tantrisme et le mouvement des sants illustré par Kabir.
Un mignon film, sous-titré en anglais (simplifié), une vision assez juste de la société indienne :


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