mercredi 18 février 2015

Voie négative et voie affirmative

om ah hung mahâ guru siddhi hung


Dans de nombreuses voies spirituelles, on trouve une pédagogie pour guider vers l'éveil au Réel, une pédagogie qui passe par des affirmations et des négations. 

En général, on commence par la voie affirmative : des métaphores du Réel comme la Vie, la Sagesse, l'Amour, l’Éternel, la Puissance... Puis on nie tout cela : c'est la voie négative, à laquelle j'avais consacré plusieurs billets ces dernières années : , et .

Le Vedânta de Shankara, le Platonisme (et toutes les mystiques fondées sur lui), le bouddhisme guéloukpa/madhyamaka prâsangika ainsi que des traditionalistes comme Guénon adoptent cette démarche. D'abord on affirme, par métaphore, puis on nie, afin de laisser à nu le Réel. Shankara cite une maxime "Les experts en la tradition disent que l'on peut parler de l'indicible en surimposant (des qualités à l'absolu), puis en les retranchant".

Mais il existe des voies où l'on suit un ordre inverse : d'abord des négations, puis des affirmations. La voie négative comme purification, puis la voie affirmative comme indication directe du réel. Le tantrisme (et toutes les voies basées sur lui), ainsi que, semble-t-il, bon nombre de voies théosophiques (soufies, hermétique, alchimiques, ésotériques) adoptent cette pédagogie.

La voie qui s'achève dans la voie négative est le non-dualisme par exclusion. La dualité est rejetée. A la fin, ne reste que l'unité, tenue pour seule réalité.

La voie qui s'achève dans l'affirmation est le non-dualisme par inclusion. La dualité est reconnue comme manifestation de l'unité, et intégrée en elle.

J'aime à parler de cette dernière approche, car elle est moins connue. D'ordinaire, on croit que le "non", "non" des Upanishads ou encore la doctrine de la vacuité par-delà être, non-être, ni "et", ni "ni, ni" du bouddhisme prâsangika est le nec plus ultra, la seule voie de la non-dualité, la voie dite "apophatique". Mais il n'en est rien.

Dans le Vedânta lui-même, ou plutôt LES vedântas, les upanishads, les approches sont variées et nuancées, plus que ne le laisse penser Shankara. On y trouve quelques affirmations de la transcendance du Réel, le fameux "non" "non", mais aussi et surtout beaucoup de métaphores ou d'évocations poétiques d'icelui. Dans les tantras, la chose est évidente.

Dans le bouddhisme, les choses sont moins claires, car une propagande guéloukpa/théravâda a propagé l'idée (fausse) que la doctrine de Nâgârjuna - le madhyamaka prâsangika - était la seule doctrine ultime du Bouddha. En réalité, le bouddhisme est beaucoup plus riche et propose bien d'autres approches, comme celle du Bouddha éternel, celle des tantras du Corps indestructible, celles du dzogchen et de la mahâmudrâ. 
En Inde et au Tibet, ces doctrines ont été admises (avec quelques controverses), puis étouffées jusqu'à nos jours, sous l'impulsion d'un moine (ce sont toujours des moines qui préfèrent la voie négative) nommé Tzongkhapa. Il créa une école - l'école guélouk - qui affirme que la voie négative est le fin mot du bouddhisme, et que les dizaines de textes (soûtras et tantras, plus leurs commentaires) décrivant une voie affirmative, positive, n'étaient que des métaphores destinées à encourager les débutants que les négations auraient pu effrayer. Son école, l'école guélouk donc, a pris le pouvoir au Tibet et en Mongolie grâce aux hordes mongoles. Elle a détruit ou envahi les monastères des écoles qui proposaient une autre approche, et a fait détruire ou a empêché la propagation des livres de la voie positive. Récemment encore, des fanatiques de cette secte on poignardé à mort des gens qui, selon eux, avaient l'esprit trop large et qui corrompaient donc l'enseignement de la pure voie négative du madhyamaka prâsangika, tel qu’interprétée par Tzongkhapa. La terreur suscitée par les guélouks  est si grande qu'aujourd'hui encore personne n'ose parler librement. Les textes prônant une autre approche, comme ceux de Dolpopa ou Gorampa, recommencent néanmoins à être diffusés et sont lus avidement. En Occident, la plupart des bouddhistes et des bouddhologues ont subit l'influence des guélouks et des théravâdas, école bouddhiste de l'Asie du Sud (Sri Lanka, Birmanie...) qui essaie de se faire passer pour la plus ancienne et la plus fidèle aux enseignements du Bouddha.

Pourtant, le bouddhisme ne se réduit pas à cela. En effet, les autres courants du bouddhisme enseignent que la voie négative est une préparation à la révélation du Réel - notre nature véritable - qui surgit de l'intérieur comme la reconnaissance d'une richesse présente depuis toujours mais qui était voilée par l'ignorance et les passions. Selon cette approche, la voie négative est plus rationnelle, mais elle reste toujours conceptuelle : elle abouti à une idée de tout ce que le réel n'est pas. Elle est une préparation. Ensuite, la voie affirmative pointe le Réel même, notre vraie nature, mais plutôt de manière poétique, que de manière rationnelle.

Mipham, un maître bouddhiste du début du XXe siècle, décrit cette nature non pas seulement en termes négatifs, mais aussi en termes positifs : elle est "identique à l'espace indestructible qui embrasse tout". Elle n'est pas une perception impermanente. En cette "clarté lumineuse qui est l'auto-luminosité de l'inconditionné, tous les phénomènes du samsara et du nirvana sont inclus". Notre vraie nature est la toute-possibilité. Et "elle n'est pas simplement une non-entité", le résultat d'une simple négation. Car les choses et les non-choses résultent de causes et de conditions. Mais cette conscience éternelle ne résulte pas de causes et de conditions. Elle est au contraire la cause et la condition de possibilité de toutes choses. Elle n'est pas vide de substance. Au contraire, elle est la substance de tout, vide de tout défaut, de toute dépendance comme de toute condition. Voilà pourquoi le Soûtra du Nirvâna affirme qu'elle est le "Soi souverain" (aishvaryâtman). Elle transcende toute idée, alors que la vacuité négative, l'absence de substance dans les choses, est une idée, comme l'indique du reste sa construction en sanskrit : shûnya-tâ. Vacui-té. 
Notre vraie nature, ajoute Mipham, est "la nature intrinsèque de la condition immuable". Elle ne change pas. Comme dit Maitreya, elle "est avant comme après, une réalité immuable". Le Soûtra du Nirvâna ajoute qu'elle est "le Soi qui ne se transforme pas (aviparinâmâtman)", le "Soi réel" (satyâtman), immuable (dhruva) et éternel (shâshvata).
Elle est tout simplement notre conscience, "lumineuse et claire par elle-même". Elle est la "conscience qui existe par elle-même" (syavambhûjnâna) et qui ne résulte pas de causes ni de conditions. Elle n'est pas vide d'essence ou d'existence propre. Elle n'est pas une illusion. Au contraire, elle est l'existence propre, l'essence, la nature, la réalité de toute chose. Alors que les choses changent, dit Mipham, ce Bouddha présent en chaque être depuis toujours ne change pas, "comme l'espace". Il est "la clarté lumineuse de l'immensité inconditionnée", sans illusion ni ignorance. Elle est "l'essence inconditionnée du Corps Absolu", "elle ne peut pas être une phénomène conditionné produit par des causes et des conditions". 

La voie négative ne concerne donc que l'irréel, les choses du monde, l'ego. Cette voie est aisée à parcourir : chacun peut comprendre que l'absolu ne peut pas changer, et que, les choses étant changeantes et relatives, elles ne sont pas l'absolu.
Alors que la voie positive suggère le Réel, les phénomènes purs, le Soi. Ce Réel est difficile à comprendre au moyen de raisonnements. Mais facile à ressentir par le cœur, par la foi, l'intuition et à travers une relation vivante avec un enseignement. Comme dit encore Mipham, "ce qu'il faut comprendre, c'est la lumière inconditionnée ; mais cet inconditionné qui n'est qu'un vide (de nature propre) n'est d'aucune aide !"

Tout a une cause.
Le Bouddha n'a pas de cause.

Tout est relatif.
Le Bouddha est l'absolu.

Et l'absolu enveloppe en lui les relatifs, sans les exclure, mais en les optimisant quand on le reconnaît.

Et ainsi de suite. 
Ainsi, tout est inclut dans la reconnaissance de l'absolu ici et maintenant.
Il est au-delà des extrêmes de l'être et du non-être :
Nul ne peut voir la conscience : elle n'est pas quelque chose.
Nul ne peut tomber dans le néant : le néant lui-même n'est rien sans conscience !

Voilà ce qu'explique Mipham, notamment dans sa Trilogie de l'esprit en sa nudité, à la suite de tant d'autres sages, bouddhistes ou autres, qui nous invitent sans relâche au festin de l'éternel émerveillement.

A

Pointer le Coeur

Bonjour ! Je suis Abhinavagupta



Souvent, on lit des textes sur la pure conscience, ou bien on écoute des discours à son propos, sans savoir où regarder pour faire l'expérience de cette pure conscience. Elle reste une abstraction. 
Ou bien, on l'a reconnue mais on est découragé par l'expérience de  la distraction répétée. 
Ou bien, on nous a dit que "votre vraie nature n'est rien, il ne faut méditer sur rien, on ne peut rien en dire, vous n'existez pas, tout est vide, il n'y a que l'inconnaissance !" Et vous vous sentez un peu déprimé.
Pourtant, la conscience est facile à reconnaître. Elle n'est pas une expérience parmi d'autres ou un truc particulier à comprendre, ni un néant abstrait, mais le cœur, l'âme et la vie de toute expérience. Elle est donc le remède à tout découragement. Comme dit Abhinavagupta :


Cette intuition qui existe
Entre la fin d'une expérience
Et le début de la suivante
Illumine tout ce que l'on 
Perçoit à travers les cinq sens.
Elle est le Soi de tout.
Le genre de dépression engendrée
Par la (méditation) factice du non-être
Est impossible  pour celui
Dont le corps est résorbé 
Dans cette illumination
Qui est la Puissance suprême ! 

Quand notre cœur
Est obnubilé par
Le corps, les sensations internes
Et (les pensées ou le néant),
Il néglige de se délecter
Du bonheur du trésor suprême
Et il ressent alors
Une dépression sans pareille.
Mais si la Déesse suprême 
Qui crée le monde entier
Comme son débordement spontané
Vient y demeurer,
Alors nous pouvons espérer
Que notre coeur
Se déploiera en grand,
Comme un beurre limpide
Jeté dans le feu sacrificiel
(Engendre une immense flamme) !

Abhinavagupta, Méditation sur la Déesse suprême, pp. 111-112 de l'édition KSS, traduit du sanskrit par Dharma


La religion védique, base commune des religions de l'Inde, est une religion du feu. Le rituel du feu version japonaise. Notez la hauteur de la flamme quand le prêtre y verse les planchette votives :


Version balinaise :

La version védique, avec l'Agnicayana, le rituel du feu annuel, culmination de l'année liturgique - un document exceptionnel :

lundi 16 février 2015

L'individu est-il une invention occidentale ?

Portrait d'un individu gréco-indien, retrouvé en Afghanistan, début de notre ère


Selon une opinion encore bien reçue, l'individu serait une invention de l'Occident chrétien puis moderne. 
Dans les autres civilisations, il n'y aurait pas eu de conscience individuelle avant la rencontre avec l'Occident. Cet individualisme serait la cause ou le symptôme de la décadence occidentale, face à  un Orient impersonnel et atemporel. Pour plus de détails sur ce débat, voir ici.

Or, c'est faux. Pour l'Inde du moins. La société brahmanique n'est pas une société solidaire, une société du collectif ou l'individualité n'aurait jamais émergé. Il est vrai que c'est un système hiérarchisé, ou chacun a sa place. Mais cela n'implique pas a priori que l'individualité n'y existe pas. Et a posteriori, il suffit de parcourir la littérature sanskrite pour s’apercevoir que l'individualisme régnait durant l'âge d'or indien, c'est-à-dire durant le premier millénaire, tout comme dans nos sociétés de consommation. La société hindoue traditionnelle est une société d'individus éclatée, où chacun agit avant tout pour soi.

C'est ce qu'affirme Alexis Sanderson dans cette monographie sur le brahmanisme ou l’hindouisme. Il va même jusqu'à dire que "la société n'existait pas ici" (p. 24), dans cette vision du monde brahmanique où il n'y a que des agents qui changent de rôle, qui endossent puis délaissent telle ou telle fonction. L'absence d'existence vraiment collective est d'ailleurs une conséquence de la croyance en la réincarnation : c'est l'individu qui transmigre ! Donc il existe bel et bien une individualité, alors que la notion de société est restée relativement peu développée. De plus on ne peut transférer les conséquences karmiques d'un individu à un autre, a fortiori à un groupe. Tout ce que l'on fait pour les autres, on l'abandonne en mourant. D'où un individualisme particulièrement accentué. Mon salut n'a rien à voir avec celui des autres. Loin d'être un monde sans individus, l'Inde serait donc un monde sans société, un système de monades sans véritable ciment. Chacun pour soi. Bien sûr, il existe des pratiques collectives, mais elles ne sont pas valorisées dans le brahmanisme théorique.

Voilà qui explique en partie pourquoi le civisme est si peu développé en Inde, qui est d'ailleurs une fédération d'états, et voilà pourquoi j'ai entendu si souvent des Indiens se plaindre du manque d'esprit collectif de leurs compatriotes. L'indifférence des Indiens au sort de leur prochain en a frappé plus d'un. Dans les milieux traditionnels, brahmaniques conservateurs, on peut même dire que l'altruisme n'existe pas. Il n'y a pas de vertu au sens chrétien : juste une mécanique qui vise à accumuler des mérites pour soi. A l'époque, je ne comprenais pas trop ce que je voyais en Inde, car on m'avais inculqué le mythe de l'Orient collectif et dépourvu d'individualisme. Mais les expériences quotidiennes sur plusieurs années m'amenèrent à remettre en question ce dogme.

Le mythe selon lequel l'individualisme serait une invention occidentale doit donc être reconnu comme tel : un mythe inventé par des Occidentaux mal informés, comme Louis Dumont, Marcel Gauchet ou René Guénon. C'est une fable construite par ceux qui veulent parler de l'Occident, en bien ou (plus souvent) en mal, mais sans savoir au juste de quoi ils parlent.

L'individu est une réalité commune à tous les humains, un aspect essentiel de la nature humaine, et non pas une construction sociale ou linguistique, ni un accident de l'Histoire.

Bien sûr, les religions de l'Inde ne se réduisent pas au brahmanisme individualiste. Dans les religions des indiens (qui n'étaient pas tous brahmanes !), un soucis de l'autre se manifeste. On accumule du mérite pour soi, mais aussi pour ses ancêtres, ses descendants, ses proches, voire dans l'intérêt de tous les êtres. C'est le cas dans le bouddhisme qui parle d'une Nature de Bouddha ou d'une conscience universelle, fondement de l'espoir d'un salut universel; C'est aussi manifeste dans les religions de Shiva et Vishnou, dans leur fêtes collectives, dans le tantra généralement.

Cependant, le lien entre le salut individuel et le salut collectif n'est jamais très clair. Pourquoi ? A mon sens, c'est parce que dans ces religions, le lien entre la conscience individuelle et la conscience cosmique n'est jamais élucidée. D'où les réflexions des Hindous à l'ère contemporaine, comme par exemple Vivekânanda ou Gopinâth Kavirâj, qui essaient de concevoir un salut collectif, un "saut de conscience". Mais, chez eux et d'autres comme Aurobindo, l'influence occidentale est déterminante. Je crois qu'il y a dans les textes indiens de quoi alimenter des réflexions passionnantes, mais que sans la rencontre avec l'Occident, l'Inde ne serait pas "rentrée dans l'Histoire". 

Au reste, si l'hindouisme et le bouddhisme n'étaient pas individualistes, comment auraient-ils pu séduire les Occidentaux individualistes ? C'est au moment ou l'individualisme s'est développé en Occident que l'appel de l'Orient s'est fait entendre. A contrario, si l'hindouisme et le brahmanisme n'étaient que les expressions d'une culture ignorant tout de l'individu et n'offrant donc que des pratiques religieuses collectives, comment ces spiritualités auraient-elles pu si bien inspirer les Occidentaux ? Que je sache, nul en Occident ne s'enthousiasme pour les rituels hindous, en dehors d'une curiosité tout à fait passagère pour la fête de Ganesh et de genre de choses.

La doctrine du karma est peut-être l'idée qui a le plus frappé la conscience occidentale. Et c'est la doctrine la plus individualiste et impersonnelle (les deux vont ensemble). A cela s'oppose la doctrine de l'amour divin qui, comme chacun sait, a imprimé une image différente dans la conscience occidentale : les "Haré Krishna" ont connu un certain succès, puis ils ont reflué.

L'individu est un aspect essentiel de l'humain. Mais le collectif aussi. Le paradoxe de l'hindouisme (et du bouddhisme) illsutre le paradoxe de la vie intérieure : dans l'hindouisme théorique, il faut se détacher, réaliser son impersonnalité. Mais alors on devient de plus en plus important socialement ! Voyez les Shankarâchârya en inde, ces sortes de "papes" de l'hindouisme qui prônent en théorie la réalisation de l'absence d'individualité la plus radicale : en pratique, ils passent leur temps à agir dans le social ! De même, dans la vie intérieure, plus on réalise l'absence de "moi" séparé, plus on est un "moi" important pour les autres "moi", capable de leur venir en aide. Étrange paradoxe !

Quoi qu'il en soit, l'individu n'est pas une invention de l'Occident, mais une donnée universelle.

dimanche 15 février 2015

Le désir est-il illusion, ou est-il notre vraie nature ?

Le désir n'est-il qu'un singe qui saute de branche en branche ?

En générale, la vision du désir qui prévaut dans le non-dualisme exclusif (celui qui aspire à réaliser l'unité par exclusion de la dualité) est toujours pessimiste : le désir est vain, absurde. Comme le tonneau des Danaïdes, on ne peut jamais atteindre une satisfaction durable, le bonheur, la plénitude. Le désir renaît sans cesse de ses cendres, tels les super-héros. Et nous remet à la peine, comme Sisyphe. 
Schopenhauer, un philosophe allemand du XIXe inspiré par le bouddhisme, fait cette remarque sur le désir, qu'il appelle ici "volonté en soi", sorte de désir aveugle à la base de tous les désirs particuliers :

"L'absence de tout but est ce qui définit la volonté en soi, laquelle est un effort sans fin".

Comme la carotte de l'âne. 
Mais, dira-t-on, "je sais ce que je veux, là, tout de suite. Des croissants chauds avec un bon café, par exemple". Schopenhauer répond :

"La volonté sait toujours, quand la conscience l'éclaire, ce qu'elle veut à tel moment et à tel endroit ; ce qu'elle veut en général, elle ne le sait jamais. Tout acte particulier a un but ; la volonté même n'en a pas".

Voilà pourquoi le désir est vain, pourquoi aucune satisfaction ne dure : l'énergie qui pousse tel ou tel désir de ceci ou de cela est un désir aveugle, qui ne désir rien. Telle est l'illusion du désir : on croit qu'on sait ce qu'on veut, alors qu'au fond on n'en sait rien. Aristote supposait qu'il doit bien exister un machin désirable ultime, un bidule désiré pour lui-même et qui comblerait tout le désir, sans quoi le désir serait vain. Mais Schopenhauer, et une bonne partie des sagesses non-duelles répondent : non, le désir est bel et bien vain, absurde. Il est une illusion inventée par Mâyâ ou Dame Nature pour nous manipuler comme des pantins, en particulier pour que nous transmettions nos gènes, que nous perpétuions l'espèce, comme on dit. Mais il n'y a pas de Souverain Bien. Le désir est donc souffrance. Le seul bonheur consiste à percer à jour cette illusion du désir, pour enfin se libérer de sa tyrannie. Satisfaire le désir, c'est réaliser que ce que le désir désire n'existe pas. Ce ne sera certes pas une plénitude, mais ce sera du moins l'absence de toute frustration.

L'argument principal de Schopenhauer est que "la volonté ne sait pas ce qu'elle veut". Il en tire la conclusion qu'elle est une sorte de piège horrible dont la sagesse devrait nous sauver.

Mais - et voici où je veux en venir - on peut retourner cette observation comme une grosse crêpe : il n'est pas faux de dire que nous n'avons qu'une conscience indistincte de ce que nous voulons, de ce que veut la volonté. Mais une conscience indistincte, c'est quand même bien une conscience ! Et "indistincte" ne veut pas dire "obscure". 

En fait, ce que veut la volonté, je ne peux certes pas le dire complètement, mais je peux le ressentir. Et pour cause, cette "volonté" n'est autre que l'élan premier de la Source en son extase créatrice, grosse de la toute-possibilité, débordante d'infinies virtualités, de mystères toujours nouveaux malgré son évidence plus évidente que le ressenti des doigts sur les touches de ce clavier. 

Et je suis cette Source. Mais comme elle joue à s'incarner, elle se contracte, s'oublie partiellement, se désire, s'imagine, se ressent, s'aime et se déteste tour à tour, se déchire et se réconcilie au sein de son unité pareille à l'espace indestructible. Je sais ce que je veux : tout ! Tout et son opposé, les plus extrêmes paradoxes, l'amour, la béatitude, un vertige sans terme ni buttoir, un désir sans fin. Aveugle, oui. Mais dont le but est clair comme le jour. Les oiseaux le chantent. Les anges aussi. Mais personne ne peut en livrer toute la partition, même si chacun la porte entière en son cœur. 

La vanité du désir, sa folie, son aveuglement est donc le signe de l'unité, et non de la dualité !
Voilà un point qui distingue les non-dualismes par exclusion, des non-dualismes par inclusion de la dualité. 
Les premiers ne jurent que par la connaissance, et rejettent d'une façon ou d'une autre l'affect, le désir, la volonté. Pourtant


La conscience EST désir
Conscience = désir


Ça, c'est un point essentiel ! Vital. Ça change tout le parfum du truc. De l'"éveil" et de ses suites, des manières de partager. Mais aujourd'hui, le hic est que la plupart des gens qui partagent cet éveil n'ont à leur disposition que les concepts, les outils, les rhétoriques, du non-dualisme exclusif, celui qui rejette le désir. La plupart sentent que quelque chose clochent, la plupart cherchent leurs propres mots et réinventent une poésie inclusive, ouverte, englobante, éveillée au fait que la conscience est désir, et que toute ce que l'on peut dire de la "conscience infinie", etc, on peut le dire aussi bien du désir infini, etc. Le désir infini, c'est l'amour, c'est la Déesse qui se révèle en sa nudité au premier instant de tout acte.  

Le désir n'est pas dualité ni séparation, mais unité, de même que la conscience n'est pas dualité ni séparation, mais unité.

La conscience s'identifie à ses objets. Elle se confond avec les pensées. On se prend pour ceci cela.

Pareil pour le désir :
Le désir s'identifie naïvement à ses objets. Ils se fragmente. Il se confond avec telle ou telle velléité. On se prend alors pour celui-ci ou celle-là.

Pourquoi pareil ? Parce que conscience et désir, c'est pareil !

Parler de "volonté aveugle" revient à parler de "conscience sans objet", ou de "docte ignorance" ! C'est exactement de la même (non)chose dont on parle. 

A quoi ressemblerait un partage non-duel abordé à partir du désir, au lieu du sempiternel schéma qui oppose la conscience-témoin aux objets, le désir étant alors ravalé au rang d'objet ? Je ne dis pas que cette pédagogie est inutile, mais souvent les enseignants ne prennent pas garde à ce qu'ils disent (vus qu'ils n'ont pas une longue expérience dans ce domaine et à cause de leur enthousiasme), et quand ceux qui les écoutent parlent de désir, paf ! ils tombent dans le panneau du désir-objet-illusion, au lieu de se fier à leur expérience. Du coup les gens ne comprennent plus et sont perdus. Dommage, quand même.

Bon dimanche !



samedi 14 février 2015

Mystère



A propos de ce billet, un lecteur m'écrit :



"Bonjour David,


Il est tout à votre honneur de faire vôtres les paroles de Jaurès. Cependant, votre réponse ne me semble pas cohérente avec l'idée de la Source unique. Cette idée de Source unique, qui serait tout, est, selon moi, à la base de bien des dérives possibles. Ramana Maharshi aurait d'ailleurs dit en parlant de l'homme réalisé face au problème du meurtre que "même s'il est amené à les détruire toutes, aucun péché ne pourra atteindre cette âme pure" (Eleonore Braitenberg, Ramana Maharshi, L'Enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, 2005, p.53). Certains ne se sont d'ailleurs pas gênés pour faire du bien et du mal des notions illusoires et justifier ainsi toutes les atrocités.



Et si comme vous le pensez, la Source est parfaite, mais incomplète, alors cela ouvre la porte à des tas de contresens. 



Les questions éthiques ne sont pas les seules à empêcher les "penseurs de la Source unique" de ronronner. La question de la volonté, que vous avez déjà évoquée je crois, semble également insoluble dans ce cadre. En effet, si je suis moi aussi la source de tout, comment se fait-il que je ne puisse pas faire apparaître, là, devant moi, un bon gâteau au chocolat ;-), ou faire disparaître la maladie qui accable une personne que j'aime ? Parce qu'en réalité, je ne le voudrais pas vraiment ? Cela semble un peu facile...



Idem pour le problème de la connaissance. Si je suis la source de tout, comment se fait-il que j'ignore comment l'univers a été créé ? Comment se fait-il que je ne peux savoir ce qui se passe dans la maison de mon voisin sans me déplacer de chez moi, ou savoir si une vie existe sur une planète lointaine ? Comme se fait-il que je ne puisse pas voir ce que vous voyez là, à cet instant ? Comment ne puis-je pas lire dans vos pensées ? 



Peut-être est-ce moi qui comprends mal, mais je trouve cette idée de la Source unique assez bancale. Qu'en pensez-vous ? Votre avis m'intéresse."



Merci pour ces questions. Tout le monde se les pose.



Oui, vous avez raison, ma réponse n'est pas cohérente. 

Je ne comprends pas la Source. 

Elle est un mystère. 

Je fais cette expérience d'unité en quelque sorte, mais je ne

la comprends pas. Comme être témoin d'un miracle sans

pouvoir l'expliquer.

Ma raison essaie de l'exprimer avec des mots, de façon 

cohérente et en accord avec toutes les expériences. 

Mais sans jamais atteindre la perfection. C'est cela le moteur

de l'évolution : aspirer à comprendre ce qui ne peut l'être. 

J'essaie de pointer vers ce ressenti, je ne peux m'empêcher 

de vous inviter à ressentir cette Source en vous, votre unité 

et l'unité de toute chose avec elle. 

Ainsi, vous pourrez chercher vos propres mots.

La Source cherchera alors à s'incarner à travers votre

individualité. 

C'est paradoxal. Impossible. 

Mais c'est ainsi. 

Dans l'intuition du Cœur, l'unité est

 émerveillement, un vertige, un ébahissement, une 

communication sans mots, instantanée, un concentré de

 tout, un chœur de tous les chants possibles. 

Ensuite on essaie de traduire. 

Mais traduire l'infini dans le fini ne peut déboucher que sur 

des paradoxes.

Je n'invente pas une théorie à partir de rien. J'essaie de mettre en paroles un ressenti.



Vous dites ensuite qu'il y a un risque à affirmer que la Source est parfaite.

Oui, c'est vrai, des dérives sont possibles. J'essaie d'en parler aussi ici et là. Mais la vie est un risque. La liberté est un risque. La toute-possibilité est un risque. L'infini est un risque. L'au-delà du mental est un risque... 
Mais aussi la sécurité absolue ! Un havre de paix, le salut, l'indestructible foi qui palpite au cœur de toutes les âmes. 
Il n'y a que le néant qui soit sans risques. 



Vous demandez pourquoi je ne peux même pas plier un brin d'herbe si je suis la Source. 

La réponse est que si je me reconnais comme inséparable de la Source, je ressentirais la réponse. Mais là encore, c'est une chose de ressentir, une autre de la traduire en mots. En tant qu'individu, je ne puis rien. Pas même bouger le petit doigt. Tout ce que je fais, je le fais en m'identifiant à la Source. Mais, en général, ce plongeon dans la Source passe comme l'éclair. Cette reconnaissance est fugace et ne permet qu'une efficience limitée. Mais si je me donne en reconnaissant que je suis cette Source - sans pour autant en comprendre tout le détail ! - alors j'ai la réponse, je suis la réponse. 
Je ne saurais sans doute pas l'expliquer sans incohérences. C'est vrai. Mais c'est mon expérience. Et je suis sûr qu'il en va ainsi pour tous les êtres, depuis les asticots jusqu'aux dieux hypercosmiques.

Quand je me baigne dans le ressenti du Cœur, je suis le Cœur de tout et de tous, je connais tout, je fais tout. Mais sans pouvoir le mettre en mots. Ça arrive à tout le monde d'avoir une intuition, un "eurêka", et de ne pas arriver à le traduire, à l'incarner, à le manifester. Eh bien là c'est pareil. Je sais tout. Mais d'une façon qui fait que je ne puis en extraire les détails. Pas tous du moins. Mais il en sort quand même quelque chose. Des pensées plus claires, des actes plus justes ou une conscience plus aiguës de mes imperfections, mais sans culpabilité, mon individualité étant comme enveloppée et guidée dans l'immensité de la claire conscience. A l'aveugle car aveuglée. Dans une vision qui ne voit pas distinctement, mais qui ne fait qu'une avec la Vision de la Source.

Et puis les formulations etc. ne sont jamais parfaites, c'est vrai, mais quand on regarde les expressions des sages du passé à propos des processus de création par exemple, on ne peut être que frappé par leur justesse. Ainsi le bouddhisme et l'hindouisme ont admis depuis longtemps qu'il existe un nombre infini d'univers en évolution cyclique, de même que l'évolution des espèces. Alors que la science à découvert les autres galaxies seulement au XXe siècle et l'évolution au XIXe. Il y a beaucoup d'exemples de ce genre. Bien sûr, la science progresse, elle va plus loin dans les détails. Mais à mon sens, elle ne fait que prolonger les intuitions d'avant la science, et les grands scientifiques sont connectés à la Source. Même s'ils l'expriment avec d'autres mots, d'autres outils.

Je ne sais pas pourquoi je ne sais pas tout ce que je voudrais savoir, pourquoi je ne peux faire tout ce que je voudrais. Ou si, je le sais mais je ne trouve pas les mots ! Mais ce qui est certain, c'est que plus je me plonge dans l'océan du Cœur, plus je vis consciemment en cette immensité de vie silencieuse, mieux c'est. Voilà tout.

D.

Voir aussi les réponses de José
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