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jeudi 21 août 2025

Architecture spirituelle


 

En Occident :

Base éthique - connaissance - maîtrise de soi - masculin - stoïcisme

Voie philosophique - penser transcendant - masculin et féminin - platonisme

Fruition mystique - amour - abandon de soi - féminin - christianisme

En Orient :

Base éthique - s'ajuster à l'ordre divin - dharma

Voie philosophique - reconnaître le divin en soi - pratyabhijnâ

Fruit mystique - aimer l'Amour - bhakti

vendredi 30 septembre 2022

Désir et imitation


Le désir est inséparable de la vie. Au fond, il n'y a pas de vie sans désir, ni de désir sans vie, si bien que les deux sont inséparables. De même, le désir est inséparable de la conscience. Ceci revient à dire que le désir n'est pas étranger à la conscience, ni même une qualité de la conscience, mais un autre nom pour la conscience même.

Comprendre le désir en toute sa portée est donc ouvrir la porte à une réalisation de la vie, de la conscience. 

Or, l'un des visages du désir est l'imitation. 

Du moindre degré de conscience jusqu'à la contemplation la plus simple, l'élan vers l'Un est désir d'union, d'assimilation, d'intégration, de fusion, voire de digestion. 

Les humains s'imitent. La participation, la bhakti, sont au cœur des relations humaines. L'admiration, la dévotion, l'identification sont au cœur de l'expérience. Le Tantra appelle ce pouvoir vimarsha, terme le plus difficile à traduire. Être conscient, c'est se manifester et s'identifier à certaines manifestations en opposition à d'autres.

Les héros, les gourous, les dieux que l'on prie : autant d'images, de présences auxquelles on s'identifie. Tout le monde imite. Des symboles, des modèles, des stars, des archétypes. L'éducation est imitation, depuis l'apprentissage de la langue jusqu'à la fin.

L'une des pratiques du Tantra consiste à imiter une incarnation du divin. L'osmose joue à tous les niveaux et dans tous les sens.

Mais aussi, désir à cause d'un manque, d'une contraction. D'où le consumérisme, l'hédonisme, l'épicurisme. D'où la croissance, le progrès, l'exploration, inévitables.

Le yoga, en tant que désir d'union, est une des formes de l'imitation.  

La bhakti, l'amour divin ou dévotion est, bien sûr, imitation de l'Objet aimé.

lundi 30 août 2021

Les perroquets de la gnose


Un jour, une princesse éveilla son époux le prince et, par le truchement de ce dernier, toute la cité en vint à s'éveiller, si bien que même les perroquets chantaient dans leur cage ce chant qui valut à cette cité d'être renommée comme "Cité de la Science" : 

चितिरूपं स्वमात्मानं भजध्वं चेत्यवर्जितम् /

नास्ति चेत्यं चितेरन्यद् दर्पणप्रतिबिम्बवत् // ९९

चितिश्चेत्यं चितिरहं चितिः सर्वं चराचरम् /

यतः सर्वं चितिमनु भाति सा तु स्वतन्त्रतः // १००

तश्चितिं जनः सर्वे भासिनीं सर्वसंश्रयं /

भजध्वं भ्रान्तिमुत्सृज्य चितिमात्रसुदृष्टयः // १०१

citirūpaṃ svamātmānaṃ bhajadhvaṃ cetyavarjitam /

nāsti cetyaṃ citeranyad darpaṇapratibimbavat // 99

citiścetyaṃ citirahaṃ citiḥ sarvaṃ carācaram /

yataḥ sarvaṃ citimanu bhāti sā tu svatantrataḥ // 100

ataścitiṃ janāḥ sarve bhāsinīṃ sarvasaṃśrayaṃ /

bhajadhvaṃ bhrāntimutsṛjya citimātrasudṛṣṭayaḥ // 101 (Tripurārahasya, jñānakhaṇḍa, 4)

"Célébrez votre Soi

qui est la conscience vivante, 

sans contenu.

Tout ce dont on est conscient

n'est que conscience,

comme un reflet dans un miroir.

Ce dont on a conscience est conscience,

le Moi est conscience,

tout ce qui est vivant ou inerte 

est conscience,

car tout brille selon la conscience,

alors qu'elle brille selon elle-même.

Ô gens !

Célébrez donc la conscience

qui illumine tout et tous,

fondement de tout et de tous, 

après avoir abandonné l'égarement

et en voyant clairement que (tout)

n'est que conscience."

__________________________________

"Célébrez", bhajadhvaṃ, "participez", "jouissez", "prenez part à", "aimez". De la racine BHAJ- qui donne aussi bhakti, l'amour divin, la dévotion, la participation d'amour. 

"Votre Soi", svamātmānaṃ, "soi soi-même", "le propre soi-même". La répétition des deux pronoms réflexifs possibles exprime fortement que la conscience, le divin, le Bien Souverain, est le plus proche, plus immédiat, plus proche qu'un fruit dans la paume de la main. 

"Qui est la conscience vivante", citirūpaṃ. Citi comporte un suffixe "i" qui exprime le dynamisme, le mouvement. Ce dynamisme est la "liberté" (svātantrya), l'indépendance, le pouvoir d'agir selon soi, sans avoir besoin d'un matériaux extérieur à soi ou d'un quelconque instrument. La conscience est liberté car elle se manifeste elle-même par elle-même, donc "vivante". Et même si cette manifestation comporte un aspect d'ignorance ou d'aveuglement, cet égarement fait partie intégrante de la conscience. Elle n'est pas soumise à l'ignorance. Au contraire, l'ignorance fait partie de la libre manifestation qu'est la conscience. En outre, la conscience n'est pas une lumière statique qui viendrait éclairer les choses et les êtres de l'extérieur, comme le soleil, mais c'est elle-même qui se manifeste ainsi. Les choses sont manifestées, et en même temps elles SONT cette manifestation, cette lumière que l'on appelle ici "conscience". La conscience EST manifestation, EST lumière manifestée et manifestante (prakāśa eva saṃvidyataḥ, "car la conscience EST manifestation/ EST lumière" dit Abhinavagupta dans la Vivṛiti, vol. 1, p.5). NB : ne pas confondre avec citi au sens de "amas", tas", "agrégat", etc.

cetyavarjitam, "sans contenu". Non que la conscience exclut nécessairement tout contenu, bien au contraire. Mais au sens où elle ne dépend pas de ce contenu. La conscience n'est ni ceci, ni cela, mais se qui se manifeste comme ceci et comme cela ; et aussi, ce qui se manifeste en l'absence de ceci et de cela. La conscience est ce qui se manifeste comme état de veille (ceci), de rêve (cela) et de sommeil profond (ni ceci, ni cela). Elle est le "fondement", la condition de possibilité de tout contenu, de tout objet, comme de l'absence de tout contenu. Elle est le "quatrième", l'expérience pure en dehors de laquelle il est impossible de rien expérimenter, percevoir ou concevoir. "Pure conscience" ne signifie pas "vide", mais "libre". La conscience n'est pas sans contenu, mais elle est libre de tout contenu, elle n'en dépend pas, mais au contraire, tout ce qui est contenu dans l'expérience dépend de l'expérience, synonyme de "conscience".

"comme un reflet dans un miroir", darpaṇapratibimbavat, car aucun reflet n'existe en dehors du miroir en lequel il apparaît. De même, rien, aucun contenu, aucun objet de conscience (cetya), aucune chose, concrète ou abstraire, absolument rien, même l'illusion, ne sont possibles indépendamment de la conscience, c'est-à-dire en dehors de l'expérience que l'on en a. Mais pour autant, le miroir ne détruit pas les reflets : c'est d'ailleurs la nature du miroir que de refléter, comme dit Abhinavagupta. Les reflets ne cachent pas le miroir ; le miroir ne dissout pas les reflets. Ainsi la conscience de l'unité (du miroir) est parfaitement compatible avec la conscience de la dualité (les reflets). Telle est la "suprême non-dualité" (parama-advaita) qui réconcilie ces ennemis que sont l'unité et la dualité.

Le troisième vers conclut : l'objet, le sujet et le monde entier sont conscience, citiścetyaṃ citirahaṃ citiḥ sarvaṃ carācaram. Réel ou irréel, tout est conscience, tout est expérience, anubhāvamātra, "purement et simplement expérience", rien d'autre. Même l'"autre" est conscience, car manifesté dans la conscience et par elle. Elle est la condition de possibilité de l'illusion elle-même, elle est nécessaire aux "fleurs dans le ciel" (khapuṣpādi), car la conscience d'une illusion, c'est encore la conscience. L'illusion ne saurait donc occulter la Lumière des lumières qu'est la conscience. "Conscience", vous l'aurez compris, ne désigne pas ici la pensée discursive ou les actes et les processus dont le sujet est conscient, c'est-à-dire sur lesquels il est capable de mettre des mots.

"après avoir abandonné l'égarement", bhrāntimutsṛjya, non pas l'illusion, non pas la dualité, mais l'égarement, l'erreur. Cette erreur est double : d'une part, n'avoir conscience QUE de la dualité, des choses, dans aucune conscience de l'unité : mais aussi, d'autre part, n'avoir conscience QUE de l'unité, en niant la dualité, la multiplicité, nier l'expérience de l'illusion. Encore une fois, réaliser la non-dualité ne consiste pas à rejeter la dualité, même si l'on reconnaît son caractère illusoire dans la mesure où, en vérité, la dualité n'a aucune existence indépendamment de la conscience, mais plutôt à reconnaître que la dualité (le sujet, l'objet, le monde) est la manifestation de la conscience.

Cela, il faut "le voir clairement", voir que tout est conscience. Il faut le voir avec certitude (niścaya), sans laisser place au doute, à l'alternative "peut-être que tout est conscience, ou peut-être pas". 




lundi 26 avril 2021

Au-delà de la délivrance



nānāprakārasaṃsāraprakāśanaviśāradaḥ /
krīḍanvicitrairākārairjayatyeko maheśvaraḥ //
eko'pyanekarūpaiva vācyavācakabhaṅgibhiḥ /
sarvajñasya parā śaktirbhāsatāṃ pratibhāsatām //
śrīmatkalyāṇavapuṣaḥ śaṃbhorbhaktimupāsmahe /
yadekabhājanaṃ kāyo mokṣādapyatiricyate //

"Génial dans la manifestation
du samsâra aux modes variés,
jouant à travers les formes étonnantes,
le Maître des maîtres possède une gloire unique !

Bien qu'il soit un,
ses formes sont multiples,
à travers les vagues du sujet et de l'objet.
Puisse la Puissance suprême de l'Omniscient
briller et briller pour moi !

Nous adorons l'amour divin
dévoué au sublime corps de Shiva,
incarnation de la beauté,
corps seul digne d'adoration,
au-delà même de la délivrance !"

Jayadratha, Shiva, Pierre philosophale, Haracintâmani

________________________________

Ces trois versets inaugurent un vaste poème d'amour à Shiva, composé en sanskrit et au Cachemire au XIIe siècle.

La Conscience, l'Être universel, se manifeste spontanément et gratuitement à travers tout et en forme de tout et de tous. En cet être libre et sans clôture, unité et multiplicité ne sont pas incompatible. Il se manifeste librement, ainsi et autrement, dans les opposés et dans leur synthèse. Et cette liberté est la Déesse, la Puissance. 

Le poète suggère ici que le monde est théâtre et que le Maître des maîtres est à la fois metteur en scène et acteur, tous les acteurs. Il est tout, par libre manifestation de soi pour soi, sans séparation mais sans inertie non plus. La conscience n'est pas confinée en elle-même, contrairement aux choses.

"Puisse la Puissance suprême briller et briller pour moi" : jeu de mots sur pratibhâ "briller pour, en face de", et "génie, intelligence, intuition, inspiration" créatrice. La conscience est manifestation (bhâsâ) et intelligence créatrice (pratibhâ), deux mots qui font échos à prakâsha, Lumière et vimarsha, Conscience, et qui désignent Shiva et Shakti.

L'amour divin, bhakti, dépasse le soucis de la délivrance, car l'amour divin est l'intelligence divine elle-même, qui se réalise en tout et en tous, et qui réalise ainsi qu'elle est libre de tout créer, par-delà toute opposition entre aliénation et délivrance. Ce thème de l'amour au-delà de l'aspiration é se délivrer du samsâra est un thème central du Tantra. 

jeudi 8 avril 2021

L'adoration spontanée


deśo na kaś cid api yadvyatiriktarūpo, vāṇī na kācid api yatstutiriktabhāvā / śaṣpīkṛtendravibhavaḥ khalu tatpadasthaḥ, so 'haṃ śivārcanaparo viharāmi nityam // 12

"Il n'y a pas de lieu en dehors de lui,

il n'y a pas de parole qui ne le célèbre :

il se tient debout en cet état qui fait s'évanouir la gloire d'Indra !

Telle est l'adoration divine à laquelle j'aspire

et en laquelle je me délecte chaque jour."

Sâhib Kaul, Soixante versets sur l'adoration spontanée


gītaṃ ca nṛttam amitaṃ ca karomi tuṣṭaḥ pūrṇaṃ rasaṃ ca rasayāmi kam apy avācyam / sarvaṃ samaṃ ca nanu rodimi vā hasāmi samyak taveśa sahajārcanavaibhavena // 50

"Je chante et je danse à l'infini, 

car je suis comblé,

car je me délecte du nectar ineffable 

de la plénitude qui ne se peut dire.

Tout m'est égal,

que je pleure ou que je rie, 

grâce à la puissance de ton adoration spontanée,

ô Seigneur !"

Sâhib Kaul, Soixante versets sur l'adoration spontanée


mardi 6 avril 2021

Plus beau que la non-dualité

 


J'avais déjà évoqué la figure de Madhusûdana Sarasvatî, (XV-XVIè siècles). Ce maître de l'Advaita Vedânta, considéré comme un "libéré vivant" (jîvan-mukta) pleinement établi dans l'absolu sans formes (nirgunabrahmânishtha), était aussi un dévot de Krishna qui voyait dans l'amour divin (bhakti) une voie spirituelle à part entière, peut-être supérieure même à la voie de la connaissance, comme le suggère plusieurs versets qu'il composa :

"Certains yogis, leur esprit maîtrisé grâce à l'exercice de la méditation, contemplent la Lumière suprême, vierge d'attributs et d'action.

Je leur souhaite de la contempler !

Mais moi, je souhaite que cette splendeur merveilleuse qui joue sur les rives de la Yamunâ me régale encore longtemps mes yeux !"

"Certains sont purs de corps et d'esprit et aspirent à la libération en contrôlant leurs sens, se détachant des plaisirs de ce monde et grâce au yoga. Mais moi, j'ai été délivré en savourant le nectar ambrosiaque - la gloire sans limites de Nârâyana !"

Il a ainsi composé une Alchimie de l'amour divin (Bhagavadbhaktirasâyana) et on lui attribue ce verset :

"Avant l'éveil, la dualité est une prison. 
Mais après l'éveil, elle est sagesse.
Imaginée en vue de l'amour divin,
la dualité est plus belle 
que la non-dualité elle-même."

Ainsi ce maître, originaire du Bengal et passé maître en logique et en Advaita Vedânta, fut-il finalement séduit par la Forme du Sans-forme.

Enfin, voici un article pour aller plus loin.


vendredi 2 avril 2021

Le Corps divin



city-ānanda-icchā-vit-karaṇa-akhyāḥ śaktayo jayanti vibho |
sūkṣma-sthūla-bhid-āptā vaktratvaṃ brahma-muṇḍa-bhidhā || 9
sarvajñatā-ādi-viṣayaṃ hṛdaya-ādikam aṅga-ṣaṭkaṃ te |
sakalaṃ sadāśiva-antaṃ preta-ātmatayā tava-āsanaṃ svāmin || 10
parama-prakāśa-vapuṣo vimarśa-śaktiḥ prabho parā devī |
asyā eva prasaraḥ sarvā brāhmy-ādikā devyaḥ || 11

Ô Seigneur !
Gloire à tes énergies nommées
Conscience, Félicité, Désir, 
Connaissance et Activité !
D'abord subtiles, elles deviennent grossières,
elles deviennent tes Six Faces 
après avoir tranché la tête de Brahmâ.
Ces six Faces sont l'omniscience 
et les autres attributs.
Elles  forment tes six membres, 
à commencer par le Cœur.
Toutes ces parties divines,
jusqu'à l'Eternel Shiva,
sont autant de corps inertes
qui forment ton trône,
ô Maître !
La Déesse suprême, ô Seigneur,
est le pouvoir de réalisation
de ta chair, Lumière absolue.
Les sept déesses-matrices, 
telle que l'épouse de Brahmâ,
sont sa manifestation, sans exception.

Kshemarâja, Bhairava-anukarana-stotra
_______________________

Ces versets proclament que tout est manifestation de la Conscience en son double aspect de Shiva et Shakti, c'est-à-dire l'Être, l'objet, d'un côté et la Conscience, le sujet, de l'autre.

La manifestation, ce sont les cinq Energies ou Shaktis, les cinq attributs, les six Faces, les six membres du Corps divin, les six Chakras sur lesquels règnent les six dieux, transcendés par la Conscience universelle. 

Les sept déesses-matrices sont les cinq sens, l'ego et l'intellect. 
Autrement dit, ces versets décrivent l'expérience éveillée, l'expérience d'une conscience réveillée car tout, dans le Tantra, est description de l'expérience.

mardi 16 mars 2021

Je célèbre la divine conscience


Extrait d'un hymne inédit de Kshemarâja, disciple d'Abhinavagupta :

 cidbhairavam eva paraṃ paramāmṛtarūpam ekam atidīptam |

ullasitakaraṇacakragrastasamastaṃ śivaṃ vande || 2

"Je célèbre Shiva, la divine conscience seule,

transcendante, suprême ambroisie, 

une, plus que lumineuse,

elle qui avale le cercle des facultés actives."


stutyaḥ stotā stutir iti yad api vibhinnaṃ na kiṃcid astīha |

mṛṣati yathā yad rūpaṃ cidrūpatayā tathā bhavaty etat || 3

"Ici, point de séparation

entre ce que l'on loue, celui qui loue, et la louange même.

Si l'on réalise l'Essence en tant que conscience,

alors cela advient réellement."

Kṣemarāja, Bhairavānukaraṇastotra 

vendredi 12 mars 2021

Se laisser, se laisser prendre par l'insaisissable




Sur les épaules des géants, dans les bras de la Déesse Parole :

Désir de définir l'indéfinissable,

désir de réaliser ce qui est déjà accompli,

désir de prouver ce qui est évident :

je les laisse là

et me retrouve toujours à mon aise !

Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience, Arfuyen


Et bien sûr, ce désir utilitaire disparaît, non pour laisser la place à un désert stérile, mais pour se donner au désir abondant d'exprimer ce qui ne peut l'être.

lundi 1 février 2021

Le mental transmuté




citraṃ nisargato nātha duḥkhabījamidaṃ manaḥ |
tvadbhaktirasasaṃsiktaṃ niḥśreyasamahāphalam || 24 ||

"Quel miracle, Seigneur !
Ce mental, qui est
le germe naturel du mal-être,
engendre le fruit sans égal
du Bien souverain
quand il est arrosé
du nectar de ton amour."
Outpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 24

Seigneur, Maître ! explique Kshéma Râdja : Miracle ! Merveille ! Prodige ! Ce mental qui est la cause de la souffrance et qui doit être abandonné par chacun car on s'identifie à lui, procure le fruit de la délivrance, l'ultime félicité, quand cet "arbre" est arrosé par l'élixir de ton amour. En effet, nul ne peut se délecter d'un poison, nulle part, en quelque monde ou plan de conscience que ce soit. Le seul remède est donc de participer à toi, de t'aimer. Ce verset suggère ainsi que tu es l'unique salut. 

Le Tantra n'enseigne pas le renoncement, mais la transmutation. La vie intérieure n'est pas une guerre, mais une culture, une participation à la vie cosmique, un amour (bhakti) de la Source qui invite à épouser son mouvement créateur. Le mental est la plus puissante de nos énergies. En fait, le mental est l'énergie divine, mais en sa forme immature, comme une plante toxique, mais médicinale si elle est bien cultivée et dosée. De même, si le mental est tourné vers sa source, s'il se met à aimer et à s'ouvrir à l'influence de sa propre origine, la conscience universelle, alors il entre dans un processus d'alchimie. Le toxique redevient philosophique, puis mystique : le bavardage devient pensée, puis intuition. Les mots se font plus rares, mais plus puissants et précis. Le silence n'est plus un néant inutile, mais une éloquence qui nourrit, élève et console. L'intuition retrouve sa place de guide. La pensée sert alors à révéler les détails et, surtout, à partager, voire à incarner, dans la mesure de nos forces. Au lieu de penser avant d'agir ou parler, je consulte ce silence vivant, limpide, bienveillant. Peu à peu, j'apprends à faire confiance. Je demeure en repos dans la contemplation savoureuse du cœur intime. 

Le mental devient l'or des heurs belles et bonnes, ma manne inépuisable, l'eau de vie.

dimanche 31 janvier 2021

Le seul bien



tā eva paramarthyante sampadaḥ sadbhirīśa yāḥ |
tvadbhaktirasasambhogavisrambhaparipoṣikāḥ || 23 ||

"Maître !
Les êtres vrais ne visent vraiment
que les biens capables
de faire grandir l'intimité
en la jouissance bienheureuse
du nectar de ton amour."

Utpala déva, Hymnes à Shiva, I, 23

Les "êtres vrais", tes amoureux, ne cherchent finalement que le Bien souverain : être envahi par toi, Bien souverain et sans pareil. Ils ne cherchent donc pas les pouvoirs surnaturels, comme celui de se rendre subtil comme un atome. Ils savourent l'émerveillement miraculeux de s'immerger en toi, dans la totale jouissance de ton amour.  

Ce verset suggère aussi que la Déesse, la conscience universelle, est la seule et unique source de plénitude. Elle est la "jouissance bienheureuse". Elle est ton amour, la Pierre Philosophale.

Tel est le Tantra intime, qui ne dépend que de notre libre-vouloir intime. 

Les pouvoirs surnaturels (siddhi) et autres "réalisations" sont des biens inférieurs, voire des diversions, des tentations, des infidélités. On pourrait croire que nous pouvons d'abord atteindre ces pouvoirs, puis leur source divine. Mais l'expérience nous enseigne que cette quête de pouvoir nous fait oublier la Source. En fait, cet oubli est déjà la condition profane. Pourquoi poursuivre ? Pour ne pas plonger directement ?

samedi 30 janvier 2021

La panacée



mādṛśaiḥ kiṃ na carvyeta bhavadbhaktimahauṣadhiḥ |
tādṛśī bhagavanyasyā mokṣākhyo'nantarorasaḥ || 22 ||

"Bienheureux !
Qu'est-ce qui pourrait bien empêcher 
les gens de mon espèce
de déguster longuement
le remède suprême
- ton amour -
dont le fruit immédiat
est appelé "délivrance" ?"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 22

"Les gens de mon espèce" sont ceux qui connaissent l'être de l'amour, ce remède qui surpasse tous les autres, le seul à pouvoir me procurer ce que je désire. Qu'est-ce qui m'empêcherait de le déguster longuement, de m'y plonger, de le contempler avec zèle ? Le fruit qui résulte immédiatement, sans aucun délai, de cette dégustation, de cette réalisation, est la liberté en cette vie même, la félicité de se délecter de ton nectar, de l'ambroisie que tu es.

Ainsi, l'amour est à la fois le moyen et le résultat, la sève et le fruit. Il n'y a pas de délai entre l'amour et le fruit de l'amour. Ce fruit est la liberté en cette vie même. Non pas une délivrance transcendante, au-delà du corps, au-delà de la vie, après la mort, mais une liberté en la vie même, en cette vie, en cette vie commune, ordinaire, profane. Le mercure d'amour ne donne la mort que pour offrir la vie véritable. La Pierre Philosophale transmute sans tarder le plomb qu'elle affecte. Son efficience est sans égal. Elle est l'unique solution à tous les problème, la guérison sans guère de trouble, hors les tourments de l'amour, douces amertumes qui nous emportent vite en la mer du nectar de la félicité faite chair : te savourer.

vendredi 29 janvier 2021

Que leur reste-t-il à faire ?



śāntakallolaśītācchasvādubhaktisudhāmbudhau |
alaukikarasāsvāde susthaiḥ ko nāma gaṇyate || 21 ||

"A leur aise en la délectation
d'une saveur qui n'est pas de ce monde,
en l'océan du nectar de l'amour,
délicieux, limpide, frais,
toutes tempêtes apaisées,
en vérité, que leur reste-t-il à faire ?"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 21

Tes amoureux, explique Kshéma Râdja, sont "apaisés", guéris des tempêtes de l'attentions qui exclut, qui divise. Pour eux, l'attention joue encore, sans quoi la vie en ce monde serait impossible. Mais l'énergie d'exclusion, de concentration, sculpte pour eux sans oublier son propre fond d'universelle conscience. Le détail captive, mais non plus au point d'engendrer l'illusion de la séparation. 

Comment-sont ils guéris de la fièvre du doute ? En s'immergeant dans la mer de ton amour. Ils y goûtent une joie qui n'est pas de ce monde. Pourtant, il n'y a qu'une seule réalité, l'existence infinie (mahâ-sattâ) qui infuse tout, jusqu'aux illusions de tous les mondes. Mais quand je vois cela, remué jusqu'au tréfond, alors ce monde n'est plus ce monde. Il devient, comme dit Kshéma dans le commentaire au verset précédent, une joie qui est "le miracle de la félicité qu'est ce monde" (jagad-ānanda-camatkāra). Il n'y a plus dualité entre ce monde et la joie, entre l'objet et le sujet, entre le fini et l'infini, entre les vagues et la mer. Tout est là pourtant, clair et net ; mais englouti dans l'ambroisie de l'émerveillement, du miracle d'être.

Cet océan est "frais" car il est délivré de la fièvre du samsâra avec ses machinations absurdes. Il est "limpide", car il est le fond dans lequel se reflètent toutes choses, l'univers. Il est "délicieux" car il est l'épanouissement de la félicité. Ainsi, la félicité ne se déploie pas malgré le monde : bien plutôt, le monde est expansion, explosion de félicité, le monde est le bâillement divin. Telle est la pratique de la non-dualité, qui ne sépare pas la théorie de la pratique. 

Cette "joie qui n'est pas de ce monde" est le miracle, l'émerveillement savoureux d'être envahi par l'être divin. Tes amoureux sont donc "à l'aise", nulle séparation ne les angoisse, ils ne s'en soucient nullement. Il ne leur reste rien à faire. N'avoir cure de rien, tout laisser au Tout : telle est la sécurité. 

mercredi 27 janvier 2021

Quand la racine divine se dévoile



śiva ityekaśabdasya jihvāgre vasataḥ sadā |
samastaviṣayāsvādo bhakteṣvevāsti kopyaho || 20 ||

"Quand seul le nom 'Dieu'
vit au bout de la langue,
alors - merveille ! -
les amoureux goûtent
en tous les objets des sens
un plaisir ineffable."
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 20


Quand nous avons le divin "sur le bout de la langue", cela signifie que nous sommes animés par la réalisation, par la conscience de cet élan indifférencié qui vit en amont de toutes nos pensées, de toutes nos paroles. Le désir pur. 

Qui vit sciemment en cette aube de tout apprécie toute chose comme étant le jeu divin, l'œuvre divine. Nous goûtons alors une joie (āsvāda) ineffable, indéfinissable, en tous les objets des sens. Au lieu de nous égarer, ils sont alors l'expansion de la conscience, l'explosion de la présence. Dilatation silencieuse, goûtée dans un pur silence intérieur, plein de cet émerveillement qu'est "la méditation de Shiva" dont il était question dans le verset précédent.

mardi 26 janvier 2021

Les sens grands ouverts !




sarvato vilasadbhaktitejodhvastāvṛtermama |
pratyakṣasarvabhāvasya cintānāmāpi naśyatu || 19 ||

"Quand tous mes voiles 
ont été consumés par le feu
du jeu de ton amour
qui m'enveloppe de toutes parts,
les sens grands ouverts,
que soient anéanties tous les soucis !"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 19


Ce verset est extraordinaire. Il évoque en effet la pratique de méditation qui se trouve au cœur du Tantra et de bien des traditions de sagesse. J'y ai consacré une partie de mon dernier livre (Les Quatre yogas) et je la partage durant tous mes ateliers, car elle est puissante, authentique et accessible à toutes et à tous.

Elle est nommée "Expression divine", "Geste céleste", "Posture secrète", "Attitude de l'étonnement", mais aussi et le plus souvent "Attitude de Bhairava". Bhairava est une incarnation du divin assez terrifiante et fascinante à la foi. Il est noir, couvert de cendres et son visage a les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte. C'est justement l'attitude que l'on adopte dans cette pratique : le regard ouvert, les cinq sens ouverts, jusqu'aux pores de la peaux. C'est une posture de transparence absolue. Au lieu de se concentrer sur un point et de bloquer ou de manipuler, on ouvre tout en grand, on laisse venir, on laisse partir, comme de la fumée d'encens.

On se retrouve comme saisi par une douce stupeur, dans une expression d'émerveillement, comme saisi par le silence. Ce silence est la conscience pure, le "feu" qui consume le "voile" des pensées, du bavardage intérieur. 

Le point extraordinaire et propre à cette approche est celui-ci : les sensations, les formes, les couleurs, les sons, au lieu de perturber le silence, semblent l'alimenter, de même qu'un vent qui souffle sur un feu assez fort, va le renforcer au lieu de l'éteindre. D'où un étonnement décupler : tout est senti, tout apparaît, rien n'est bloqué ; et pourtant, un silence absolu, frais et vif, s'impose. L'expérience au-delà du mental devient alors une expérience directe, pleinement savourée. Le monde n'est plus agitation et absurdité, mais "le jeu de ton amour". Lumières, son, bulles qui éclatent, comme si l'on était une flute de champagne.

Je me réalise alors silence sacré, mais "les sens grands ouverts". C'est l'expérience du Tantra : tout est là, tout se manifeste ; mais dans un absolu silence. par la suite, la pensée elle-même, comme les formes et les sons, apparaît comme baignée de silence vivant. Peu à peu, l'âme se détend et apprend à s'abandonner à ce silence. Il n'y a rien à faire, rien à penser : le divin pense, fait. C'est l'inaction divine, l'action intérieure, directement par le centre de l'âme. C'est la divinisation du corps, de l'âme et de l'esprit, comme un feu transforme le bois en feu. 

Cette pratique est, bien sûr chamanique. Elle est innée, instinctive. Elle ouvre toutes les portes de la vie sacrée. Selon la tradition du Tantra, elle est l'initiation véritable, le Mantra efficient, le pouvoir surnaturel sans errement, la liberté en cette vie même. Toutes les divinités, mâles et femelles, viennent à la rencontre de cette âme pour l'initier et la transmuter. 

Cette pratique est l'une des deux grandes pratiques essentielles du Tantra traditionnel.

Pour finir, j'aimerais dire que cette pratique a existé depuis la nuit des temps, comme le suggère cette image de Cernunnos trouvée en France, près d'Autun. Car tout cela est vrai. Regardez bien cette image, car elle induit ce geste intérieur où l'on émerge au-dessus du mental. A l'origine, il portait de larges bois, évocateurs de l'expansion tactile dans l'espace de paix, comme une torche de présence. Et il porte l'abondance en ses mains relâchées : pour tout avoir, tout lâcher. Dans le Simple, l'inépuisable richesse s'épanche. C'est la réintégration, l'éveil simple, l'entrée dans la divine possession, le sanctuaire imprenable, la panacée discrète, le retour à l'état naturel.

lundi 25 janvier 2021

Point de règle dans l'amour




na yogo na tapo nārcākramaḥ ko'pi praṇīyate |
amāye śivamārge'smin bhaktirekā praśasyate || 18 ||

"Sur cette voie divine,
chemin sans illusion,
on ne se laisse pas pas guider
par le yoga, l'ascèse ou le rituel :
Seul compte l'amour."

Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 18, Editions Arfuyen

Kshéma Râdja explique : Sur ce chemin divin, transcendant, suprême, seul compte notre expérience directe, intime. Aucune technique n'est enseignée, aucun moyen, aucune méthode, telle que le yoga par exemple, qui est limité par la croyance en la séparation, par la croyance au temps, à des lois de cause à effet du genre "Si je fais ceci, j'obtiendrai cela". Tout ceci tombe en effet dans le domaine de la dualité dans l'oubli de l'unité, au plan où la conscience se perd dans sa création au point de s'y oublier, fascinée par ses propres reflets. L'oubli de l'unité ne peut servir de moyen. A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ? 

Toutes les méthodes sont les ténèbres de l'aveuglement. Une obscurité éclairée par la lumière sacrée de la conscience universelle, plus claire que le jour, inoubliable, libre, inépuisable. Certes. Mais, tant que je la cherche par des méthodes fondées sur l'aveuglement, je ne la trouverai pas. Car je suis cette lumière vivante. Le "je suis" est ce frémissement qui anime tout. Se plonger en ce bouillonnement paisible, en cette douce vibration, est ce qui nous sauve de tout, ce qui nous comble, ce qui nous guérit, ce qui donne sens à nos vies. 

S'abandonner à l'attirance spontanée vers ce mystère évident.

Ceux en qui la conscience divine, cette simple présence intime, se révèle clairement, n'ont nul besoin de rien d'autre. Quand cette science se dévoile, il n'y a plus de moyen, tout comme les étoiles, même les plus belles et les plus brillantes, sont noyées dans la splendeur de l'astre du jour. Tel est l'amour (bhakti), la grâce de l'intuition vraie, directe, immédiate, intime, plus proche que tout. Elle seule est le moyen de s'unir au divin, de se laisser transformer par lui, en lui, pour ensuite rayonner aux autres, dans la limite de nos forces, ou plutôt par la seule force de la Puissance.

Pour l'amoureux dont l'amour est la seule règle, il n'y a plus de règles, car ce "joug est doux", ce yoga est liberté. La grâce gratuite est sa seule loi. Comme dit Jean de la Croix : "Il n'y a plus de loi pour le juste", pour qui s'est ajusté à la Justice, pour qui a laissé toute son âme se fondre en la Vie. 

dimanche 24 janvier 2021

Le yoga est inutile à l'amour



pratyāhārādyasaṃspṛṣṭo viśeṣosti mahānayam |
yogibhyo bhaktibhājāṃ yadvyutthāne'pi samāhitāḥ || 17 ||

"Il y a une immense différence
entre les yogis et tes amoureux :
eux sont bien recueillis
même quand ils ne méditent pas,
car ils ne dépendent pas 
de l'intériorisation
et des autres (conditions de la méditation)."

Utpala Déva, Hymnes à Shiva I, 17

Les amoureux, nous explique Kshéma Râdja, ne subissent pas les "huit auxiliaires" du yoga de Patanjali, sa discipline factice. Ils n'ont pas à contrarier leur sensualité, à arracher (en vain) leurs sens de leurs objets respectifs. Ils ne souffrent nulle haine du monde. Car en effet, comme dit Abhinava Goupta, à quoi bon ces restrictions ? Pourquoi ajouter une contraction à la peur de la dualité, qui est déjà présente chez tous ? Les amoureux ne se perdent pas dans ces tourments inutiles (akadarthita) que sont la méditation, la concentration, etc. 

Les amants du Bienheureux, dit encore Kshéma Râdja, sont absolument, radicalement (atiśaya) différents (viśeṣa) des yogis. Les yogis sont laborieux, maladroits, lourds, forcenés... Ils leur manque l'élégance que confère l'amour. Le Hatha Yoga n'est-il pas le yoga de "l'effort violent" ? 

Les amoureux, ceux qui jouissent de leur participation à toi, ce qui te reconnaissent en tout et en tous, ne dépendent pas du yoga. Ou plutôt, leur yoga est le yoga de l'abandon, de la reconnaissance, des touches divines, des ravissements spontanés, de la poésie efficiente, de la délectation dans l'art créateur. Ils ne croient pas en leur force propre, mais laissent tout à la Puissance sans rivale. Ils se font marionnettes légères entre les mains fortes et sûres de la divine motion. Ils se livrent corps et âmes à l'inaction subtile, tels des enfants posés sur le sein de leur mère. Ils ne renoncent à rien, puisqu'ils savent qu'ils ne sont rien.

Dès lors, l'agitation du quotidien est leur offrande. Même là, ils sont envahis par toi, selon la promesse faite par Krishna dans la Gîtâ. Si je me donne au Paisible (Shiva), je serai en paix, quand bien même mon corps et mon esprit seront jetés dans l'arène du monde. Mon esprit bout, mais je participe à ce qui est au-delà de l'esprit, et à cela qui me donne sa paix, la paix qu'il est. Mon corps peut bien ne pas tenir en place, mis il ne sort pas de l'espace de la paix - ses fruits, si grossiers soient-ils, ne tombent jamais ailleurs que sur la riche terre immortelle que tu es. Sans même un yoga, tes serviteurs sont toujours ajustés (nitya-yuktāḥ), car il sont toujours remis à celui qui est le Yoga, qui est l'équilibre même. L'espace peut-il tomber ?

vendredi 22 janvier 2021

Le yoga de Patanjali est une tromperie



kadācitkvāpi labhyo'si yogenetīśa vañcanā |
anyathā sarvakakṣyāsu bhāsi bhaktimatāṃ katham || 16 ||

Ils disent :
"Alors, là, grâce au yoga, on t'atteindra."
Tromperie, ô Seigneur !
Autrement, 
comment donc 
pourrais-tu te manifester
à tes amoureux
en n'importe quelle circonstance ?
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 16

Selon Kshemarâja, Dieu est la conscience qui éclaire les choses et les pensées sur les choses. C'est elle qui les manifeste et qui se manifeste ainsi. Dès lors, comment la conscience pourrait-elle être cachée par ses propres manifestations ? Comment les reflets pourraient-ils cacher le miroir qui est leur âme ? 

Le yoga, c'est-à-dire, ici, le yoga de Patanjali, est réservé à ceux qui ne goûtent pas l'amour de t'avoir reconnu dans leur Soi, dans la conscience toujours présente, vivante et dynamique. Voilà pourquoi ils aspirent à se suicider en supprimant les opérations de leur être (cittavṛttinirodhena, cité par Kshemarâja). Tout cela est tromperie (vañcanā) ! 

Car, s'il était vrai qu'il faille supprimer les opérations du corps, de la voix et de l'esprit pour te gagner, alors comment se fait-il que tu te manifeste pour tes amoureux à la fois dans l'état de samâdhi et dans l'état où les sens, la parole et l'esprit sont actifs (vyutthāna), ainsi que dans les états de fureur, de passion, d'égarement et de surprise ? Cette dualité entre samâdhi et état d'agitation n'est que la croyance erronée (abhimata) de celles et ceux qui ne t'ont pas reconnu, toi qui est l'âme de toute passion, de toute agitation, de tout désir, de toute confusion ! C'est toi, conscience universelle, divine car absolument libre, qui brille ainsi et autrement aussi. C'est toi, et toi seule. Mon yoga est donc de te savourer, de te reconnaître, de te chanter jusque dans ces états. Pour moi qui n'aspire qu'à toi, il n'y a pas de séparation, seulement le jeu des différences qui célèbre ton art ineffable, ta poésie efficiente, ton génie insondable.

mercredi 20 janvier 2021

Quand l'obstacle devient moyen



bhaktānāṃ bhavadadvaitasiddhyai kā nopapattayaḥ |
tadasiddhyai nikṛṣṭānāṃ kāni nāvaraṇāni vā || 15 ||

"Pour les amoureux,
tout sert à réaliser
la non-dualité avec toi.
Pour les médiocres,
tout fait obstacle à cette réalisation."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 15

Selon Kshemarâja, pour les amoureux qui ont été décrits dans le premier verset comme étant ceux qui se laissent posséder par toi, qui s'abandonnent à toi, tout devient "moyen" (yukti) pour accomplir (sâdhana) l'unité (advaya) avec toi, avec la conscience universelle. 

Pourquoi ? Parce qu'ils ont réalisé que rien n'existe en dehors de la conscience. Ils réalisent (siddhi) que tout se réalise (siddhi) parce que la conscience réalise (siddhi) tout. Ainsi, tout est facile (sukha) sur cette voie nouvelle (nava) de la Reconnaissance. L'amour est le moyen sans moyen, le moyen aisé, car il transmute tout, de même que dans les amours de ce monde, l'amour transmute jusqu'aux défauts de l'aimé. Mais ici, c'est l'unité du point de départ, du moyen et du but, qui explique cette facilité. Tout est la conscience universelle. Il suffit d'avoir foi (shraddhâ), c'est-à-dire de remettre (dhâ) son cœur (shrad, hard, hrid... cf heart), de s'orienter de tout son être vers la source universelle, le premier instant de n'importe quel mouvement.

En revanche, pour les médiocres, les maladroits, les "tièdes" pourrait-on dire, tout est séparation. Et donc, tout est voile, obstacle. Pour eux, même la pratique spirituelle devient un obstacle. Le Mantra, la visualisation, tel rituel, le maître, les miracles, tout devient problème, tout se complique. L'évidence spirituelle elle-même devient un obstacle ! Ils disent "oui, mais je ne sens rien", "oui, mais c'est intellectuel", "oui, mais il y a encore ceci et cela qui ne vont pas", "oui, mais cela me quitte", "oui, mais je ne suis pas parfait", et ils laissent tomber la pierre philosophale, repartant de plus belle à la recherche de vaines verroteries. C'est la conscience divine qui joue à s'égarer ainsi. Même si on les instruit des "pratiques" les plus puissantes, ces âmes en mal de grâce n'y entendent rien. Leur intérieur est comme une pierre bouillante sur laquelle les flocons de l'enseignement s'évaporent instantanément. Et l'amour les ennuie. Même si Dieu les envahit quelque peu, ils prennent cela pour un malheur. Ou plutôt, ils prennent leurs malheurs pour des malédictions. 

L'amoureux, au contraire, aime tout, car tout est divin. S'il ou elle doit faire violence, se battre ou élever la voix, il ou elle s'y donne de tout cœur, si tel est le mouvement de la grâce en tel moment précis. Si la divine motion m'inspire des larmes, une chute apparente dans la dualité ou bien des idées sombres, si mon corps et mon esprit échappent à mon contrôle, c'est aussi la grâce, qui me travaille ainsi pour que je me rende à elle, et à elle seule. L'Un n'est-il pas jaloux d'une absolue jalousie ? L'absolu se montre tolérant au début. Mais bientôt, il faut tout lâcher, jusqu'aux plus hautes réalisations et jusqu'aux plus belles intuitions. L'Un et rien d'autre.

mardi 19 janvier 2021

Le véritable Mantra



śivo bhūtvā yajeteti bhakto bhūtveti kathyate |
tvameva hi vapuḥsāraṃ bhaktairadvayaśodhitam || 14 ||

"Devenu Dieu, qu'on l'adore".
(Mais) je dis : "Devenu amoureux, (qu'on l'aime)" !
De fait, toi seul est le corps, l'essence,
purifiée par la non-dualité (réalisée) par tes amoureux."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 14


Selon la tradition shivaïte, et même tantrique en général, il faut d'abord devenir la divinité que l'on aspire à adorer, avant même de l'adorer. C'est pourquoi toute les pratiques tantriques commencent par "détruire" le corps ordinaire, profane, avant de le remplacer par un corps divin, un corps fait de Mantras, de puissances divines. Ensuite la pratique quotidienne peut commencer. C'est un préliminaire commun au rituels tantriques shaivas et vaishnavas. Même si la théologie est (relativement) dualiste, la pratique impose cette identification. 

Or, cette pratique présuppose une dualité entre ce qui est divin et ce qui ne l'est pas. C'est justement cette séparation que l'amour divin (bhakti) remet en question. Si tout est réalisé comme corps divin, à quoi bon transformer les choses par des Mantras ? Le seul véritable Mantra, pour l'amoureux, est le Mantra "Je suis lui", "Je suis elle", "Tout est divin", "Je suis"... Tel est le véritable Mantra à la source de tous les autres. Cette réalisation silencieuse dans le cœur est la véritable efficience capable de tout transmuter. 

Seule cette non-dualité peut transformer l'expérience. Pourquoi ? Parce qu'elle agit dans le cœur, à partir du cœur, avant l'opération des autres organes. Par conséquent, même si le mental de l'amoureux est agité, sont cœur, son amour, restent orientés vers le divin et tout se manifeste comme divin, y-compris le mental.

Les croyances qui font obstacle à cette orientation, à cette conversion du cœur, sont examinés dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), aussi formulée par Utpaladeva. Ainsi, philosophie et amour divin sont deux manières de décrire la même vie intérieure.

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