Notre vraie nature est-elle un néant dans lequel tout se vaut ? Un genre de coma ?
Non. Notre vraie nature est
conscience, et être conscience, c'est être sensibilité, pensée, jugement,
appréciation, réaction. La conscience est tout le contraire de l'inertie, de la
passivité, de l'inconscience, du néant, de l'immobilité.
Les maîtres du shivaïsme du
Cachemire, amoureux de cet amour universel qu'est la conscience, ne se lassent
pas de le répéter : notre vraie nature n'est pas que lumière qui infuse toute
chose, pareille à l'espace ou à un miroir, mais aussi et surtout pensée,
réaction à ce qui apparaît, à ce qui est. Notre vraie nature est un couple :
dieu et déesse s'appellent et se répondent sans fin. Le dieu est prakâsha,
manifestation. La déesse est vimarsha. Ce terme est parfois rendu par
"prise de conscience". Mais son sens premier est "penser", "réfléchir",
"méditer", "évaluer", "cogiter", "éprouver", "ressentir", de façon discursive ou non.
D'ailleurs, dans le Vedânta non-dualiste, vimarsha a une connotation péjorative
: il est synonyme de vikalpa, "construction imaginaire dualiste", pensée dichotomique et paralysante, faux dilemme, alternative ruineuse. Mais dans le tantra non-dualiste, vimarsha a le sens le plus positif.
La grande originalité du tantra
non-dualiste est de décrire la vie véritable non seulement comme espace infini,
mais aussi et surtout comme réactivité, ressaisissement, réflexion. D'où la
valorisation du mouvement, du jaillissement, de la vibration, de la vie, du
corps et de tout ce qui palpite, qui s'élance, qui se reproduit et prolifère,
imprévisible et libre. Un autre terme désigne cette prolifération en sanskrit :
prapancha. D'ordinaire, c'est aussi un terme péjoratif. Il désigne les
bavardages sans fin du mental, les machinations qui n'en finissent jamais,
jusqu'à ce qu'on réalise qu'elles ne sont qu'illusions. Mais la tradition
Krama, la plus secrète du shivaïsme du Cachemire, emploi plutôt ce mot pour
décrire la déesse conscience, le cœur du cœur de tout, l'âme universelle, quand
elle compare cette déesse joueuse à un arbre qui prolifère dans toutes les
directions.
L'éveil est-il donc un suicide intellectuel
? Un ascétisme morbide ? Quand j'observe le néoadvaita (la non-dualité version cool,
"qui vous parle") et la scène spirituelle contemporaine, j'ai bien peur
que l'on croie que oui. On entend partout "pureté", "simplicité",
"c'est la faute à l'intellect ! ", "ce ne sont que des concepts !
", "tout ça, c'est des mots !" et autres mantras ruineux qui, si
l'on se réfère à la généalogie nietzschéenne, ressemblent fort à des symptômes de
la dépression. La non-dualité n'est pas indifférence, ni haine de soi, du mental,
des mots, de la liberté, de la vie. Cette expérience est tout le contraire. Elle
est magnanimité, ouverture vers l'autre et intelligence.
L'éveil n'est pas une lobotomie. S'il
s'agissait de cela, alors oui, Carrefour et autres temples de la consommation seraient bien
plus efficaces ! Qu'il est triste de voire ces tribus de chercheurs spirituels errer
dans les stages de développement personnel, où ils sont censés fuir le troupeau, mais où, en
réalité, ils cultivent un comportement en tout point grégaire et conforme à la société
de consommation, avec son rejet de l'intellect, de la culture, de la complexité,
de l'intelligence, de l'esprit critique, du libre-arbitre, avec son attirance pour les théories du complot et pour les rumeurs sans fondement et, finalement, sa détestation de tout
ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue. Que leur paix est lourde, frileuse, suant l'angoisse et le refus !
Pour que la spiritualité ne soit plus
confondue avec la mélancolie.