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samedi 17 mai 2025

Le ciel de la Présence


Le Yoga selon Vasishtha, donc j'ai traduit et publié une version, a sans doute été composé au Cachemire. Il s'inspire du shivaïsme du Cachemire. Voici, par exemple, ce passage (VIb, chap. 84), avec le sanskrit, puis la traduction. Je mets en gras les mots du Tantra : 

sa bhairavaścidākāśaḥ śiva ity abhidhīyate /

ananyāṁ tasya tāṁ viddhi spandaśaktiṁ manomayīm //2//

yathaikaṁ pavanaspandam ekam auṣṇyānalau yathā /

cinmātraṁ spandaśaktiś ca tathaivaikātma sarvadā //3//

spandena lakṣyate vāyur vahnir auṣṇyena lakṣyate /

cinmātram amalaṁ śāntaṁ śiva ity abbhidhīyate //4//

tat spandam māyāśaktyaiva lakṣyate nānyathā kila /

śivaṁ brahma viduḥ śāntam avācyaṁ vāgvidām api //5//

spandaśaktis tadicchedaṁ dṛśyābhāsaṁ tanoti sā /

sākārasya narasyecchā yathā vai kalpanāpuram //6//

karoty eva śivasyecchā karotīdam anākṛteḥ /

saiṣā citir iti proktā jīvanajjīvitaiṣiṇām //7//

prakṛtitvena sargasya svayaṁ prakṛtitāṁ gatā /

dṛśyābhāsānubhūtānāṁ karaṇāt socyate kriyā //8//


Traduction :

2

Ce "ciel de Présence/Conscience qui est Bhairava",

est nommé "Śiva".

Reconnais en lui cette puissance de vibration (spanda),

entièrement tissée de pensée, inséparable de lui.


3

Comme un souffle unique vibre,

comme le feu unique brûle d’une chaleur unique,

de même la pure conscience et la puissance de vibration

sont à jamais une seule et même réalité.


4

Le vent est connu par sa vibration,

le feu par sa chaleur,

et cette conscience pure, paisible, immaculée,

est appelée Śiva.


5

Et cette vibration ne peut être reconnue

que par la puissance de Māyā –

jamais autrement.

Les sages connaissent Śiva, le Brahman,

comme cette paix inexprimable,

au-delà même des mots des plus éloquents.


6

Cette puissance de vibration 

est son désir (icchā

qui déploie les apparences visibles.

Comme le désir d’un homme formant un château imaginaire,

ainsi elle crée l’apparence.


7

C’est bien la volonté de Śiva

qui accomplit l’acte de création,

même sans forme aucune.

On l'appelle "Conscience",

car "elle est la Vie dans tous les vivants".


8

Devenue elle-même la nature des choses,

elle agit en tant que cause du monde.

C’est elle qu’on nomme "Action",

car elle manifeste les apparences perçues.


On notera les différences subtiles. L'Auteur reprend les notions du Spanda, mais en les infléchissant vers une théorie selon laquelle "tout est crée par l'imagination", alors que, selon le Spanda, l'imagination n'est qu'une forme contractée de la puissance infinie qui est la Vibration, le Spanda.

Et dans le verset 7, je crois reconnaître une citation de ce verset d'Utpladeva, ce qui impliquerait que le Yoga selon Vasishtha serait postérieur à ce philosophe et mystique :

tathā hi jaḍabhūtānāṃ pratiṣṭhā jīvadāśrayā /
jñānaṃ kriyā ca bhūtānāṃ jīvatāṃ jīvanaṃ matam // Pratyabhijn
ākārikā 1,1.4

dimanche 19 novembre 2023

Oublier le monde ?

Brahmâ

Le Livre de la libération, Mokshopâya (qui deviendra plus tard le Yoga-vâsishtha, dont j'ai traduit une version abrégée), résume en un verset l'essence de l'enseignement non-dualiste transmis à l'origine par Brahmâ. La libération, c'est le détachement. Or, ce détachement n'est pas possible tant que l'on croit en la réalité du monde. Le MU, par la bouche de Vasishtha, conseille donc d'oublier le monde :

bhramasya jāgatasyāsya jātasyākāśavarṇavat /
apunaḥsmaraṇam manye sādho vismaraṇaṃ varam // 1,2.2

"Ô toi qui es noble ! Ce monde est une illusion,
il (semble) exister comme la couleur du ciel.
Je recommande de ne plus y penser :
l'oubli (du monde) est excellent."

Mais le commentateur Bhâskara (XVIIème siècle) qui connaît aussi le shivaïsme du Cachemire, critique cette valeur accordée à l'oubli :

he sādho | Ô toi (prince Râma) qui es noble !
aham asya puraḥ sphurataḥ | jāgatasya jagatsambandhinaḥ | Moi, à propos de ce monde qui se présente ici et maintenant,
tadviṣayasyeti yāvat | et des objets qu'il comporte,
tathā ākāśavarṇavat ākāśanīlimavat | (je dis qu'il est) comme la couleur du ciel, comme le bleu du ciel.
jātasya prādurbhūtasya | (Ce monde semble) exister, (semble) réel,
mithyābhātasyeti yāvat | mais (en réalité) il est une apparence illusoire.
bhramasya jagattvajñānarūpasya mithyājñānasya | Cette illusion qu'est la cognition "monde" est une cognition erronée.
apunaḥsmaraṇam punaḥsmṛtiviṣayabhāvānayanam | (Je recommande) de ne plus y penser, de ne plus y prêter attention.
upekṣām iti yāvat | Autrement dit (je recommande) de le regarder de haut.
varam utkṛṣṭaṃ | (Cela) est excellent.
vismaraṇam vismṛtiṃ | L'oubli, c'est le fait de "ne plus penser à".
manye | Je (le) recommande)
upekṣā evātra yuktā | (Mais) ici, seul un regard distancié est adéquat (yuktâ),
na vismṛtiḥ | et non pas l'oubli.
tasyāḥ jāḍyavyāptatvād iti bhāvaḥ || Parce que, en effet, l'oubli relève nécessairement de ce qui est privé de conscience (et inerte, comme les pierres).
____

Bhâskara commence par paraphraser. Mais quand l'Auteur du MU prône "l'oubli" (vismarana), il tique. En effet, l'oubli ou amnésie est, par définition, un état inerte, jada, à l'opposé de la conscience, cit. Or, le MU, comme le shivaïsme du Cachemire et le Tantra non-dualiste, enseignement que "tout est conscience" (cinmâtram), et que la conscience est dynamique, créatrice, le contraire même de l'inertie et de l'oubli. L'oubli, c'est l'état d'une pierre, c'est le coma, c'est l'état où la libre conscience se manifeste (librement certes) comme son opposé : comme privée de conscience. Dans cette manifestation de l'opposé de soi, tout en restant soi, la conscience affirme au plus haut point sa souveraine indépendance.
Et donc, Bhâskara propose d'interpréter cet "oubli" en le glosant par "regarder de haut" (upekshâ), ou "ne pas regarder", négliger, mépriser, regarder avec indifférence. Cependant, cela ne fait que repousser le problème, me semble-t-il.

Plus profondément, le message de détachement sur fond de prise de conscience de la nature illusoire de toutes choses est-il compatible avec l'élan absolu valorisé par le Tantra ? N'est-ce pas, en un sens, l'éternelle dispute entre Shiva et Shakti ?

samedi 18 novembre 2023

L'enseignement cosmique de la non-dualité



Selon le Livre est la méthode de libération, Moksha-upâya-shâstra, composé au Cachemire vers 950, Brahmâ, le Rêveur du rêve dans lequel nous rêvons tous, a prodigué un enseignement pour guérir les êtres du mal-être (duhkha) engendré par le mental (manas). 

Il a transmis cette thérapie à son fils spirituel, Vasishtha. Celui-ci l'a transmis à d'autres sages. Et ces sages l'ont transmis à leur tour aux rois de la Terre (bhûpati) qui, après la fin de l'Âge d'or, avaient de plus en plus de mal à éviter les guerres. Cet enseignement devint alors la science royale (râja-vidyâ), le secret royal (râja-guhya) transmis de génération en génération.

Un jour, on demanda au prince Râma d'aller combattre les démons qui perturbaient une grande cérémonie sacrée. Mais le prince, âgé de seize, était en train de réaliser que toute vie est vouée à la mort, que le pouvoir est vain, ainsi que tous les plaisirs. Les êtres sont plein de vices, la vie est une farce. A quoi bon aller se battre contre les démons ? Le roi son père demande alors à son prêtre, Vasishtha, de guérir le prince afin qu'il accomplisse ce qui est juste.

Quel est l'enseignement ?

Il est résumé dans le premier verset du Moksha-upâya :

divi bhūmau tathākāśe bahir antaś ca me vibhuḥ / yo 'vabhāty avabhāsātmā, tasmai viśvātmane namaḥ // 1,1.1

Je traduis littéralement :

"Je salue ce Soi universel qui est le Soi apparent, Seigneur qui m'apparaît à la fois à l'extérieur et à l'intérieur, qui m'apparaît dans le ciel, sur la terre et aussi dans l'espace".

L'accent mis sur le Soi comme Apparence (avabhāsa), comme manifestation de toutes choses, est frappant, car dans la suite de l'enseignement, l'accent est mis sur le fait que "tout est illusion". Ces deux affirmations a priori contradictoires doivent se comprendre ensemble : le Soi, n'étant limité à aucune apparence, se manifeste en toutes. Dépourvu de forme fixe, il apparaît sous toutes les formes. Comme un miroir qui n'a aucune forme propre et qui peut ainsi refléter toutes les formes, le Soi n'est rien et ainsi il est la source de tout.


La tradition de Kâlî, source méconnue ?


Il arrive que des traditions soient méconnues ou que leur influence soit sous-estimée. Par exemple, le gnosticisme, le platonisme, Hadewijch d'Anvers ou encore Jeanne Guyon.

Il en va ainsi du shivaïsme du Cachemire. D'où vient ce courant d'interprétation du Tantra, apparu au Cachemire au Xème siècle ? Quelles sont ses sources ?

Je souhait ici partager avec vous quelques découvertes, notamment grâce à un texte, le Chummâ-sanketa-prakâsha ou Enseignement oral des yoginîs, que j'ai traduit récemment. 

La tradition de Kâlî se présente elle-même comme la révélation ultime. Nombre d'indices tendent à montrer qu'en effet, elle a été considérée comme telle. 

Or, de plus en plus d'indices apparaissent qui montrent que cette tradition est bel et bien la source principale du shivaïsme du Cachemire. Ainsi, des mots qui sont caractéristiques du shivaïsme du Cachemire, comme vimarsha ou svâtantrya, apparaissent des les textes du Kâlî-krama. Son enseignement essentiel, le Quadruple Cycle de Kâlî (catruvidha-kâlî-krama), en a semble-t-il inspiré beaucoup. Notamment, le Yoga selon Vasishta, dérivé du Moksha-upâya, composé vers 950 au Cachemire. 

Ce texte immense (près de 30 000 versets !) s'inspire de toutes les traditions de l'époque, dont le Spanda. Or, le Spanda est clairement inspiré par la tradition de Kâlî. Le mot spanda "vibration" apparaît aussi dans les tantras etc. de la tradition de Kâlî. Le Yoga selon Vasishta est le texte de non-dualité le plus populaire en Inde. Traduit, adapté, recomposé maintes fois, il est la "sagesse royale" (râja-vidyâ), le "secret royal" (râja-guhya) transmis depuis Brahmâ jusqu'aux rois de notre âge sombre, dont Râma, héros du Râmâyana. 

Le Moksha-upâya, dont j'ai traduit l'une des versions abrégées, comprend six "livres" (prakarana). Les deux premiers sont une introduction. Les quatre derniers se nomment : utpatti "création", sthiti "existence", upashânti "résorption" et nirvâna "extinction". Or, on se demande quel est le sens de cette séquence (krama). Je propose ici l'hypothèse qu'elle est inspirée par la Quaduple séquence de Kâlî, quatre étapes du cycle de la conscience (samvit-krama) nommée : srishti "création", sthiti "existence", samhâra "résorption" et anâkhya "l'indicible". Je crois que nous retrouvons aussi ce quadruple cycle dans les versets inauguraux du Moksha-upâya :

yataḥ sarvāṇi bhūtāni pratibhānti sthitāni ca | yatraivopaśamaṃ yānti tasmai satyātmane namaḥ || 1 ||

"Salutation à ce Soi réel en qui tous les êtres apparaissent, en qui ils existent et en qui ils se résorbent !"

Les termes sont en partie (sthiti, upashama) ceux des livres du Moksha-upâya

Le second est construit sur le même modèle :

jñātā jñānaṃ tathā jñeyaṃ draṣṭā darśanadṛśyabhūḥ | kartā hetuḥ kriyā yasmāttasmai jñaptyātmane namaḥ || 2 ||

"Salutation à ce Soi Conscience, source du sujet connaissant, de la connaissance et de l'objet connu, source du sujet percevant, de la perception et de l'objet perçu, source de l'agent, de la cause et de l'action !"

Ici encore, nous retrouvons la même structure quadruple : une trinité dont la source est la conscience. Cet idéalisme est au cœur du Moksha-upâya comme du Kâlî-krama.

De plus, le Moksha-upâya intègre dans son enseignement non-dualiste, les enseignements du Spanda (son premier verset est repris maintes fois dans le MU), mais aussi le Vijnâna-bhairava-tantra et la tradition de Tumburu Bhairava avec les quatre déesses. J'observe, enfin, la présence d'un lexique congruent avec celui du Kâlî-krama : autour de l'espace (âkâsha, vyoman, viyat, nabhas, etc.), de la conscience (samvit, cit, etc.) et de la dynamique psychique (vâsanâ, samskâra, bhâvanâ, kalpanâ, etc.).

Le Kâlî-krama est donc la source principale du shivaïsme du Cachemire et du Moksha-upâya. Je crois que le temps est venu de redécouvrir cet enseignement si inspirant, radical et profond. Cette essence du Tantra transcende le Tantra.

lundi 19 décembre 2022

Où est la conscience ?


 

Comme tout le monde, j'ai tendance à réduire la conscience à la vie. Est doué de conscience ce qui est animé. "Tout est conscience", mais seuls les êtres doués de conscience ont une vie interne, capable d'évoluer en une vie intérieure. 

Or, la chose n'est peut-être pas aussi certaine. 

On dit que la transmigration, le cycle des réincarnations, ne concerne que ces êtres bien vivants, ceux du règne animal : les dieux, les démons, les humains et les autres animaux. Cela semble très ouvert. Mais certains enseignements nous invitent à élargir encore davantage.

Parmi ces esprits larges, il y a le Yoga selon Vasishta, dont j'ai traduit une version abrégée. Dans ces Mille et une nuits de la non-dualité, toute chose peut cacher un être doué de conscience. Non seulement les animaux, mais encore les plantes, et même les pierres, les montagnes et l'espace. Le vide est peuplé, il n'est pas vide. Y habitent des "monades" (anu) qui sont des êtres doués de conscience. Nous ne les voyons pas, ils ne nous voient pas. Mais ils vivent, ils sont des individus soumis à l'aveuglement dualiste. Ils peuvent donc atteindre la délivrance, l'éveil.

Certes, leur expérience est rudimentaire, comparée à la notre. Mais cela suffit, et d'autres êtres sont plus complexes que nous, sur d'autres mondes, dans d'autres dimensions. Ainsi, selon Vasishta, les étoiles sont des individus, avec leur histoire et leur personnalité. Il est possible de se réincarner en un soleil. Et il est possible d'atteindre l'éveil spirituel en tant que soleil. Il existe d'ailleurs des récits d'étoiles qui s'éveillent. 

Inversement, des dieux créateurs de mondes entiers peuvent rester soumis à l'aveuglement de l'ego, de l'imagination, de l'illusion d'une réalité, à commencer par la réalité du monde qu'il créent, et dans lequel les êtres qu'ils rêvent, rêvent à leur tour d'autres mondes, dans lesquels d'autres êtres rêvent aussi, et ainsi de suite, à l'infini... 

Vasishta le dit explicitement : il y a des éveillés parmi les insectes et il y a des imbéciles parmi les dieux. La clé a deux facettes : l'audace et l'esprit critique. Peu importe le statut et le rang, seul compte la capacité à interroger les évidences. Ce yoga de la connaissance est lui-même très audacieux, n'hésitant pas à détrôner les dieux de l'Inde.

Il raconte même l'histoire d'un virus, celui du choléra, qui atteint l'éveil. Un virus, un être a mi-chemin entre l'inerte et le vivant. Ainsi, nous baignons littéralement dans des océans d'âmes qui contiennent, chacune, d'autres océans d'âmes, à l'infini. Notre monde est lui-même le rêve d'un individu, qui lui-même est rêvé par un autre, sans fin.

La beauté de cette vision est que tout est possible. Si tout est conscience, il n'y a pas de loi absolu, pas de principe, rien de donné "avant" la conscience. Donc tout est possible. La conscience est partout. Elle peut s'individualiser, s'incarner, partout. 

Cette vision est vertigineuse, n'est-il pas ? 

mardi 1 décembre 2020

L'éveil à la ville ou à la montagne ?


 

"Bois, vis, fais l'amour, 

toi qui a traversé le samsâra !"

Le Yoga selon Vasishta, V, 50, 75

"Que (l'éveillé) laisse libre cours

à la passion amoureuse,

qu'il s'adonne à la boisson

ou qu'il danse,

ou s'il abandonne toute société

dans les montagnes :

c'est égal."

Id. V, 56, 53


Remarquez qu'ici, Vasishta enjoint de vivre et de ne pas s'en tenir aux mœurs. Mais il n'invite pas à violer la morale.

Cela étant, est-il vrai que pour "l'éveillé", celle ou celui qui voit ce qui est tel que c'est, tout est "le même" (samam) ? Les circonstances ont-elles leur importance ?

Satisfaire le désir ou lâcher ?


 


Quel est le plus fort bonheur ?

Satisfaire ses désirs ou les éteindre ?

"Plus que le pouvoir, plus que le paradis,

plus que la lune, plus qu'être le chef,

plus que faire l'amour avec l'amante,

est le bonheur d'être sans espoir."

Le Yoga selon Vasishta, V, 74, 44

samedi 16 mai 2020

Comment l'éveillé.e vit son corps ?

L'ascèse de la Déesse, bien particulière

Par "éveil", j'entends la découverte d'une nouvelle manière de vivre, une vie sur fond de silence, d'espace et d'un certain ressenti viscéral.

Mais comment cette ouverture de l'attention à sa source et à son arrière-plan se traduit-il dans le champ sensoriel ?

Voici ce qu'en dit Vasishta
Dans son enseignement sur l'éveil, il ne parle pas explicitement du ressenti viscéral, mais seulement du silence intérieur et de l'espace. Il parle pourtant au Cachemire, à l'époque des grands maîtres tantriques (vers 950) dont il connaît l'enseignement. Il cite le Vijnâna Bhairava Tantra et les Spanda-kârikâ. Ses fables sont pleines d'allusions à l'approche sensuelle de la spiritualité, mais dans une perspective centrée sur le lâcher-prise (tyâga), geste qui découle de la vision des choses telles qu'elles sont (vairâgya, tattva-jnâna, etc.). Son message est simple : quand je m'éveille à ce qui est, je lâche prise. Car voir la réalité, c'est voir que tout est illusion et qu'il n'y a que conscience, être pur. C'est revenir à l'espace et oublier les choses.

Et quand je lâche prise, toute mon "énergie" se réorganise. Je suis "libre en cette vie" (jîvan-mukta). Cela ne se traduit pas par des comportements spéciaux. Vasishta est clair sur ce point : l'éveil est tout intérieur, sans rapport avec un pouvoir quelconque, et il ne se transmet pas comme une substance.

Seule l'expérience subjective change. L'enseignement original de Vasishta est que l'éveillé peut agir comme n'importe qui, sans toutefois perte sa "fraîcheur intérieure" (antah-shîtalatâ). 

Mais si tout est "lâché" parce tout est vu comme illusion, alors le corps ne sera-t-il pas négligé ?
Non, répond Vasishta, car il faut distinguer deux sortes d'habitudes (vâsanâ) : les mauvaises incompatibles avec l'éveil ; et les bonnes, compatibles avec l'éveil. Les mauvaises habitudes sont mauvaises parce qu'elles sont fondée sur l'aveuglement, sur une vision confuse du réel, une vision qui lui attribue une réalité indépendante qu'il n'a pas. S'éveiller, c'est comprendre cela, c'est voir l'illusion comme illusion. En ce sens, le monde disparaît, il cesse comme réalité indépendante de la conscience. Mais il subsiste comme apparence. Et donc, le corps est toujours présent, juste purifié des mauvaises habitudes.

La destruction des mauvaises habitudes, c'est la "destruction du mental" (mano-nâsha) ; les bonnes habitudes qui demeurent et prospèrent forment l'intellect de l'éveillé, appelé "être" (sattva), que l'on peut traduire par "vérité".

Mais que devient le corps ?
Voici un chapitre du Yoga selon Vasishta qui répond à cette question :

"L'(éveillé) vit dans l'état ultime,
(mais) il (semble) vivre comme la roue
continue à tourner (même une fois lâchée).
Il règne sur la cité du corps,
sans s'en trouver pollué."

La métaphore de la pollution urbaine ! L'éveillé.e vit en ville, mais avec la pureté de l'air des campagnes. Il vit spontanément : ne faisant rien, tout se fait. Vasishta ne précise pas davantage, il dit simplement que l'éveillé agit spontanément "selon la conduite" (yathâcâra), selon ce qui lui arrive (yathâprâptam). Il n'y a pas de sens à ce qui arrive : digérer totalement ce fait, c'est devenir soi-même le sens ultime. La réponse à toutes les questions est ce silence vivant. Dès lors, la ville ressemble à un jardin :

"Pour qui perçoit cela, la grande cité du corps propre
n'engendre que jouissance et liberté (à la fois),
comme un jardin d'agrément.
Elle crée du bien-être, non du mal-être !"

"A la fois jouissance et liberté" : le beurre et l'argent du beurre. Ne possédant rien, je jouis de tout. N'étant rien, je suis tout. Ne devenant rien, je deviens tout. Ne voulant rien, toutes mes volontés s'accomplissent.  

"Ô Râma, agréable est cette cité du corps,
dotée de toutes les qualités.
Pour qui sait, elle déborde de toutes les beautés (vilâsa),
illuminée par le soleil de la lumière du Soi."

"Pour qui connaît son corps et son esprit,
elle est belle de tout ce qui est beau et bon.
Elle tend seulement au bien-être
et au bien suprême, non au mal-être."

"Pour l'ignorant, cette (cité du corps) 
est une source de souffrances interminables.
Pour qui sait, elle est un trésor de plaisirs
inépuisables."

"Elle procure le bien-être à ceux
qui connaissent le Soi/ qui se connaissent eux-mêmes.
Elle offre à la fois jouissance et liberté :
elle est comme la cité du roi des dieu, l'Immortelle."

"L'être qui habite ce (corps) 
jouit de tout, alors même qu'il est le Soi 
en tout et en chacun.
Il jouit des choses humaines engendrées par l'univers."

"Qui sait ne fuit jamais les choses
qui se présentent à ses facultés (corporelles ou mentales).
Il ne cherche pas non plus autre chose.
Il demeure ainsi, comblé."

"Les ingrats qui détruisent le corps,
qui est notre refuge primordial,
sont plein d’œuvres malsaines (et, pour eux), 
leurs propres facultés sont des ennemis invincibles."

(Yoga-vâsishta IV, 23, 24)

Selon Vasishta, les pratiques religieuses, les rituels, les pèlerinages et les ascèses, sont incapables de procurer jouissance et liberté. 
Pourquoi ? 
Parce qu'elles reposent sur une ignorance secrète, un égoïsme caché. Tant que je ne renonce pas à l'ego, aucun renoncement extérieur ne débouchera sur la liberté. Et dès lors que je renonce à l'ego, les renoncements extérieurs ne servent plus à rien. On pourrait dire qu'ils "purifient" les habitudes. Mais selon Vasishta, ils nourrissent l'ego, la fierté d'être sans ego. 
La clé est plutôt le geste intérieur du lâcher-prise qui fait suite à l'observation lucide du monde. Seule la réflexion le permet. Elle est la véritable religion qui relie à l'être. Et quand, en plus, elle prend la forme de la poésie, de l'imagination affinée par la culture, elle descend au fond du cœur, du corps, dit Vasishta. Elle est alors le "joyau qui exauce les souhaits". La parole, source d'aliénation pour l'ignorant prisonnier des ses croyances, de ses habitudes, devient pouvoir libérateur. Or la parole, c'est le corps. 

L'éveillé.e vit le corps comme une libération, une confirmation de la liberté.

mercredi 13 mai 2020

Le corps est-il une prison ou un "agréable jardin" ?

Bonhams : A copper of figure of Shiva Sukhasanamutri South India ...
Sukhâsanamûrti

Les religions condamnent le corps. les philosophies aussi.

Parmi les philosophies non-dualistes, certaines, comme le Vedânta, voient aussi dans le corps la base objective de nos souffrances. Être libre, c'est être libre du corps. Puis, comme le corps et le monde sont fondés sur une erreur de perception, ils disparaissent lors de l'éveil. Il n'y a plus, alors, qu'une masse de pure conscience, semblable au sommeil profond. L'éveillé-délivré continue, certes, à vivre dans un corps et dans le monde. Mais ça n'est que le temps d'épuiser l'inertie de son karma jusqu'à la mort. Il ne vit plus, il ne désire plus, il est "comme la roue du potier" qui continue à tourner à cause de son inertie ; il est "comme une machine" (yantra) qui bouge mécaniquement, sans aucun désir. Après la mort, il n'y a plus que le sommeil profond.

D'autres doctrines ont une approche plus nuancée.

Selon le tantrisme et le védisme, il est possible, grâce aux rituels et au yoga, de transformer ce corps en un corps immortel et de vivre ainsi à sa guise à jamais.

Selon le shivaïsme du Cachemire, notre véritable corps est la conscience infinie. Mais ce corps immatériel est la base de tous les corps matériels. Quand je réalise que je suis conscience infinie, je réalise donc que tout est mon corps. De plus, le corps est est prison quand je ne reconnais pas sa source, mais il est ma liberté quand je reconnais sa source. Je suis esclave de mes propre puissances corporelles tant que je ne les comprends pas. Dès que je les comprends, j'en redeviens la source maîtresse. Me re-trouvant au centre de la source créatrice, "je fais et je perçois tout ce que je désire". Le corps est perçu comme un mandala et les dieux sont ses habitants que les jouissance honorent. 

Dans le Yoga selon Vasishtha (YV), composé au Cachemire à la même époque et dans la même ambiance raffinée, le corps est d'abord une prison. A quoi bon s'épuiser à servir ce mauvais maître qui, de toutes façon, est condamné par la nature des choses ? Nous sommes hypnotisés par le corps, qui nous prend tout et ne nous donne rien. Le prince Râma fait ainsi d'abord preuve de lucidité (vairâgya) à l'égard du corps. 

Mais cette désillusion n'est pas une fin en soi, elle n'est pas la vérité ultime sur le corps. Elle n'est qu'une étape, celle du diagnostique, avant le traitement et la guérison. Car Vasishta n'est pas partisan d'une élimination radicale de tout. Ou plutôt, si. Mais il ne s'agit pas de "renoncer au monde" (sannyâsa) comme dans le Vedânta de Shankara. Il s'agit plutôt de "lâcher" (tyâga), de se détendre de l'intérieur, de relâcher notre trouble obsessionnel compulsif qu'est le samsâra. 

Mais cette détente radicale, cette dé-prise, conduisent paradoxalement à une jouissance intensifiée. Vasishta chante encore et encore le chant de celle "qui lâche en grand" (mahâ-tyâgî) et qui se retrouve à être aussi "celui qui jouit en grand" (mahâ-bhogî), "qui agit en grand" (mahâ-kartâ), le grand artiste qui "crée la société nouvelle" (parâ nâgaratâ udeti, II, 18, 8), justement parce qu'elle ne s'obsède plus de rien. Le corps redevient fluide. En revenant à l'arrière-plan, à l'espace de pure présence, l'attention s'ouvre et libère le monde. La mort du bavardage ouvre une source nouvelle. Le corps, affranchi des compulsions (vâsanâ), redevient disponible. Il n'y a plus de corps, plus de monde, plus rien. Et alors, tout est possible. Il n'y a plus de dualité entre le corps et la conscience infinie : "Il n'y a pas de différence entre l'eau et l'aqua. De même, l'absolu (brahman) est le corps." (VII, 210, 20) ou "la vérité de l'absolu est la vérité du corps".

En fait, la sensation tactile du corps est la conscience, tout simplement :

"Chez celle qui vit (jîvatah), il y a une sorte de sensation (cetana) dans le pouce et dans les doigts, même sans contact avec l'air, etc. Cette sensation est le Soi suprême." (III, 10, 42)

Abhinavagupta célèbre de même le toucher pur (sparshatanmâtra), "ornement des corps".
Le corps devient ainsi un "jardine exquis" , libre de désir, libre d'exprimer tous les désirs, comme le montrent les héros du YV qui reviennent au monde pour y vivre encore et encore.

dimanche 8 décembre 2019

Le livre de la délivrance

Le livre de non-dualité le plus volumineux est le Yoga de la connaissance selon le sage Vâsishta (Jnâna-yoga-vâsishta, généralement appelé Yoga-vâsishta), mais ce livre se désigne lui-même comme "enseignement qui est la méthode de la délivrance" (moksha-upâya-shâstra). Le récit-cadre est la jeunesse de Râma. Déprimé par sa vision lucide des limites de l'existence ordinaire, il est guérit par l'enseignement du sage Vasishta, sous forme de contes, un peu comme dans les Mille-et-une-nuits.

J'en ai traduit une version condensée, excellente introduction à ce livre qui propose une voie complète de libération, et qui a inspiré des gens aussi divers que Swami Prajnanpad et Ramana Maharshi.

Ses points essentiels sont les suivants :
- Le Yoga-Vasistha est une version "védântisée" d'un traité composé au Cachemire vers 950, par un auteur unique ou un groupe homogène, familier de l'idéalisme bouddhique (vijnânavâda) et du shivaïsme du Cachemire (il cite le Vijnâna-Bhairava et les Spanda-kârikâ).
- Le titre de l'original est le Traité sur la délivrance (Mokshopâya, MU), commenté (en 100 000 lignes lignes !) par l'un des derniers grands maîtres du shivaïsme cachemirien, Bhâskara Kantha (seconde moitié du XVIIème siècle).
- Ce Bhâskara a aussi commenté la Méditation sur les Stances pour la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur, d'Abhinavagupta, texte principal de l'école de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), fondée par Utpaladeva vers 900.
- Bhâskara a enfin composé un Traité pour le réveil de l'âme (Cittânubodhashâstra) en 10 000 vers, qui propose une synthèse du Mokshopâya  et du shivaïsme d'Abhinavagupta. Apparement, personne n'a étudié ni traduit ce texte.
- A partir du XIIème, le MU a subit une vaste entreprise de reécriture visant à l'épurer de toute terminologie bouddhique, et à le rendre conforme à l'orthodoxie brahmanique ainsi qu'à l'Advaita Védânta, notamment à travers l'oeuvre de Vidyâranya.
- Le MU n'enseigne ni l'Advaita Védânta ni le shivaïsme cachemirien, ni l'idéalisme bouddhique, mais bien un non-dualisme original, principalement inspiré par la Bhagavad Gîtâ. Il propose une "sagesse royale", une voie d'éveil dans l'action, compatible avec tous les modes de vie. Cependant, contrairement à la Gîtâ, il n'enseigne guère l'amour divin (bhakti). Il s'inspire aussi de l'enseignement de Gaudapâda et de l'idéalisme bouddhique (yogâcâra).
- C'est donc un texte unique, inclassable, tant par son contenu que par sa forme narrative, comparable aux Milles et une nuits.
- Le MU rejette toute révélation surnaturelle, et ne s'appuie que sur le raisonnement (vicâra).
- Il rejette également la concentration yoguique (samâdhi) au motif qu'elle est éphémère, ainsi que les rituels et leur résultats (siddhi) pour les mêmes raisons.
- Personne ne peut acquérir l'immortalité. Le seul bonheur est celui d'être délivré du cycle des renaissances (samsâra). Pour cela, il faut comprendre que le monde n'est qu'une erreur, un faux-semblant. Rien ne s'est jamais passé (ajâti-vâda).
- Le MU affirme qu'il est lui-même l'enseignement permettant d'arriver à cette compréhension, cet éveil (bodha), à travers des histoires édifiantes et étonnantes.
- Le destin (daiva) n'existe pas. On ne peut compter que sur ses propres efforts (paurusha) pour s'éveiller et se libérer.
- Les dieux (deva) ne sont que des êtres éveillés, "délivrés-vivants" (jîvanmukta) parmis d'autres.
- Dieu (îshvara) n'est qu'un mental parmi d'autres, perdus dans l'espace infini de la conscience. Cet être, nommé Brahmâ ou Shiva, etc., croit qu'il est Dieu, par un concour de circonstances accidentelles (comme un corbeau qui atterrit sur une branche; à ce moment, par pur coïncidence, un fruit tombe, se casse et permet au corbeau de se nourrir; un observateur pourrait croire que l'arbre - ou une quelconque divinité - a "voulu" nourrir le corbeau...). Sur ce point, le MU rejoint le bouddhisme. De plus, il y a un nombre infini d'univers  - des "sphères de Brahmâ" - chacune étant rêvée par son "créateur" respectif puis par d'autres consciences individuelles qui rêvent qu'elles y demeurent.
- Il n'y a pas de Providence. L'agencement des choses (sannivesha) n'est pas prémédité, il n'est pas le résultat d'un plan divin ou autre (a-buddhi-pûrvam).
- Il n'y a pas plus de providence divine que de destin, mais seulement du hasard (kâkatâlîyanyâya) et de la nécessité (niyati). La Nécessité ou Nature (praktiti) n'est qu'un désir accidentel de Brahmâ, devenu habitude en se combinnant à d'autres imaginations.
- Mais en fait, il y a des esprits innombrables, et l'univers existe en chacun d'eux.
- Ces "rêves" privés et publiques peuvent interagir.
- Le temps et l'espace sont relatifs. Dans chaque atome du monde, il y a d'innombrables univers (comme dans les sûtra bouddhistes Vimalakîrti et Gandavyûha), de même qu'un oeil ou un miroir peuvent refléter des montagnes et des océans.
- Il n'y a pas de processus de réincarnation fixé selon des "lois de la nature". On peut renaître sans passer par la naissance, apparaître d'un coup avec un corps adulte et croire que l'on a un passé, etc. La mémoire est une illusion.
- Le "délivré-vivant" vit et a encore un mental (citta), mais il est pure égalité (sattva=sattâsâmânya). Il a encore des habitudes (vâsanâ), mais elles sont pures, spontanées et au gré des circonstances (le délivré peut tuer ou être un démon). Il est persuadé que rien n'existe, ni lui ni rien d'autre.
- Rien n'a de substance. Les choses sont sans solidité (ghanatâ), comme un arc-en-ciel.
- Le monde n'a pas de cause. Il apparaît "comme des lumières irrisées spontanément présentes lors de la rencontre de la lumière du soleil avec un cristal" (sphatikâ-anshu-vat). C'est la nature de la conscience que d'apparaître (bhâna-shakti).
- Le monde n'est ni réel ni irréel, de même que l'espace de la conscience, mais dans un sens différent.
- Il n'y a pas de centre absolu. On est délivré lorsqu'on s'est affranchi de toute référence (âshraya).
-Chaque expérience est une manière pour l'absolu (brahman) de se connaître lui-même. On peut - provisoirement et pour les besoins de la communication (vyavahâra) - distinguer un côté "sujet", la conscience totale (mahâcit) et un pôle "objet", l'être total (mahâsattâ).
- Tous les mots (monde, conscience, absolu, mental...) sont synonymes. Ils se ramènent tous à l'absolu, qui est simplement conscience (cinmâtra).
- Le MU distingue l'idée que "tout est mental" (citta-mâtra), qui ne mène pas à la délivrance, de celle que "tout est conscience" (cit-mâtra) qui, elle, est libératrice.
- Rien ne se passe.

Cet enseignement, complet et très cohérent, propose une voie autonome, sans gourou ni croyances ésotériques. Il pointe une transcendance, un éveil, mais sans croire à un Dieu providentiel. La conscience est Dieu et elle joue en créant spontanément, sans dessein, dans l'instant. 
En revanche, le Yoga-vâsishta ignore ou même rejette la dimension affective : le ressenti viscéral, la vibration, et donc la bhakti. Cependant, il n'est pas incompatible avec la bhakti. C'est d'ailleurs ce que Bâskara a cherché à montrer. Au final, c'est un trésor de sagesse passionnant, actuel et incroyablement profond. Voilà pourquoi j'en ai proposé une traduction.

mercredi 14 juin 2017

Le corps, ami ou ennemi ?

Toutes les traditions, de sagesse (maîtrise de soi)
ou mystiques (abandon de soi) prônent le détachement du corps.
Même le tantra déprécie souvent la chair,
au profit d'un corps divin spécial, fait de Mantras ou d'anges.


En réalité, se détacher du corps, c'est libérer le corps.
Comment ?
En le délivrant du bavardage qui en fait un ennemi.
Pris entre le marteau de l'attachement
et l'enclume de l'aversion, le corps est envahi de peur,
comme une cité livrée au pillage.
Le corps délivré de ce bavardage intérieur
s'apaise peu à peu, guérit progressivement,
jusqu'à ce que la fièvre soit remplacée par une sensation de paix et de joie.
En renonçant à tout, tout est gagné.
Par ces morts répétées, il y a résurrection de la chair.
En embrassant les croix, 
on gagne le royaume de la vraie vie.

L'enseignement du sage Vasishta est très clair à ce sujet :

"Pour qui connait la (réalité),
la grande cité de notre corps
ressemble à un jardin
qui tend à la jouissance et
à la liberté,
non à la souffrance.
.... Pour qui sait (la vérité),
cette belle cité du corps
est douée de toutes les qualités,
source de délectations infinies,
illuminée par le soleil
de la Lumière du Soi.
Elle est embellie
par tout ce qui est favorable,
elle tend seulement au bonheur
et au bien, non pas à la souffrance."

En revanche, pour l'ignorant
qui reste complètement attaché à son corps :

"ce (corps) est un réservoir 
inépuisable de souffrances.
Mais pour le sage,
c'est un trésor de plaisirs
infinis",

car l'ignorant, plongé dans la confusion,
est ballotté entre les moment d'excitation
et les périodes d'abattement,
esclave de ses sens et de son imagination.
En vérité, quand l'ignorance s'évanouit,
le corps et le monde brillent
comme au premier jour.
Qui vit ainsi vit comme un enfant.

Vasishta ne prône ni le consumérisme naïf,
qui n'est qu'une sorte d'addiction et d'esclavage,
ni la mortification du corps :

"Les ingrats détruisent
le corps, qui est (pourtant) notre premier refuge
et appui...
Ils sont riches... de leurs mauvaises actions !
Pour eux, leur propres facultés
sont invincibles !"

Le message est clair :
qui cherche à détruire le corps s'épuisera en vain.
La solution consiste à comprendre le corps
et le monde, pour les accepter, s'en détacher,
et trouver la guérison.
La clé est la compréhension.
Si je comprend que le corps, l'esprit et le monde
ne sont rien de réels,
alors ils se mettent à resplendir.
Si je renonce à tout attachement,
alors tout devient objet d'amour.

On aime ce que l'on comprend.
On hait ce que l'on ne comprend pas.

La clé est la compréhension.

samedi 7 janvier 2017

Le paradoxe de l'impersonnel

L'un des plus puissants discours non-dualistes est le Yoga selon Vasishta, un "outil de libération en forme de livre" (moksha-oupâya-shâstra). Depuis un quart de siècle que je le fréquente, je le trouve fascinant.



Il est aussi le plus proche du néoadvaïta "impersonnaliste", tout comme le bouddhisme et une partie de la science contemporaine. L'un de leur point commun est de démystifier le Moi, le Je, le Soi empiriques. La personnalité. Celle-ci peut être déconstruite, relativisé, analysée et réalisée comme un simple songe, une imagination, une habitude, un jeu de forces aléatoires, une création permanente du hasard. A première vue, ce projet n'est pas très excitant. Comme dit Shankara à propos du bouddhisme "Qui donc aspire à propre extinction (nirvâna) ?"

Pourtant - et c'est là un paradoxe que j'ai souvent pointé - personne, dans ces enseignements, ne cesse d'être une personne. 
Ainsi, dans le néoadvaïta, l'individualisme règne. On ne parle même pas de satsang avec la Vérité, mais plutôt de rencontre avec Untel. Bizarrement. 
Dans le bouddhisme, il y a plein de Bouddhas. Des gens qui proclament l'irréalité de la Personne, mais qui se portent fort bien de leur personne. Ils se multiplient, même. A l'infini. Et chacun est unique. Et possède le don de s'adresser à chaque personne selon sa langue propre, son idiome, sa structure mentale, si illusoire soit-elle. Jusqu'au sacrifice de sa chair, jusqu'à l'offrande du Bouddha que l'on est en puissance, pour agir en faveur de ces personnes illusoires. Étrange ! 
Dans le Yoga selon Vasishta, enfin, il est frappant de constater que les personnes pullulent. Tout le texte est tissé de dialogues interpersonnels, de drames, de deuils, de retrouvailles, d'émotions, de choix, d'actes héroïques (et l'Eveil lui-même est considéré ainsi), de batailles et de projets. Pour ne citer qu'un exemple, le roi et sa reine Tchoudâlâ se demandent que faire de l'éternité "après" l'Eveil. Ils décident, d'un commun accord, de créer un monde, un royaume, pour pouvoir y régner durant des millénaires. Étonnant ! 
Ces gens ne sont plus des gens. Ces personnes ne sont plus des personnes. Des corps sans Moi. Des paroles sans Soi. Des désirs sans Je. Et pourtant, on a le sentiment que cet Eveil à l'absence de Moi accroît à l'infini les puissances du Moi ! On pourrait s'attendre à ce que l’Éveillé à l'Impersonnel meure, ou bien vive une vie de zombie, "comme une machine" (yantra-vat), selon l'image traditionnel de certains courants radicaux anciens. Mais non. Ils agissent. Ils parlent, ils pensent, ils font des projets. A cet égard, la scène ou Tchoudâlâ, transformée en jeune homme pour enseigner à son roi, lui propose de faire l'amour chaque nuit, parce qu'elle aurait été la victime d'une malédiction la transformant en femme chaque nuit, aura marqué bien des lecteurs je crois ! L’Éveillé ment pour jouir. Pas toujours, évidemment. Mais parfois, "si l'occasion se présente", comme dit Vasishta. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle fait ensuite l'amour à un autre homme devant son roi alors qu'ils sortent tout juste de leur lune de miel ! Spontanément. C'est-à-dire par choix.

Comment expliquer ces paradoxes ? Ou du moins, que nous enseignent-ils ?

Je crois qu'il faut revenir à l'expérience pour les comprendre.
Quand je ressens que tout est un même flux de Lumière consciente ineffable, un silence se fait en moi. Le Moi qui bavarde se tait. Et, dans se silence, le Moi s'épanouit, le monde se révèle. C'est infiniment mystérieux et sacré. Mais c'est vrai. Un peu comme un miroir qui, une fois nettoyé, n'en serait que plus coloré et éclatant en ses reflets. Cet effet, je l'appelle "l'effet pastille Vicks" (excusez les références, je me fais vieux). Comme Kapâla-bhâti. Comme un grand bol d'air frais du grand large. Et dans ce silence saisissant, une intensité se dévoile. La Force (non non, rien à voir avec les Jedis, encore que ?). L'existence. Le cours des choses. Et la pensée ne disparaît pas. Elle s'intensifie elle aussi. Et le désir ne disparaît pas. Il s'affine, s'unifie. Enfin, tout ça est terriblement difficile à décrire... 

Comme si se réveiller dans le rêve avait le pouvoir d'accomplir le rêve, au lieu de littéralement le dissoudre. Chaque chose, et a fortiori chaque être, brille d'un éclat unique. Autrement dit, les affirmations sur la disparition du Moi et du monde ne sont pas à prendre au pied de la lettre. C'est la croyance à la réalité de la personne et du monde qui disparaissent. Et dans cette extinction, la personne et le monde retrouvent leur splendeur (ça fait un peu vulgaire, mais bon) originelle.

Les interprétations... 
Restent deux faits, inévitables, incontournables :
Le silence.
Et la sensation d'être relié à... de sentir le centre de soi comme étant le centre de tout et de tous. Le cœur de chaque instant et de chaque trait de chaque personne passée, présente ou à venir. Mais singulièrement des personnes que nous avons connues et aimées.

Je crois que l'intention des démystifications "impersonnalistes" du Moi est d'épanouir et de révéler le vrai Moi, de même que les enseignements qui proclament l'irréalité du monde aspirent à révéler le monde véritable, dans la nudité brute.

lundi 31 octobre 2016

Qu'est-ce que le mental ?


Le mental est le Diable de la culture contemporaine.

Dans le non-dualisme du Yoga selon Vasishta, le mental (manas, mind, mens)
est présenté comme la Shakti de l'Immense, du Brahman.

mental=imagination=libre-arbitre=individu=Shakti=Brahman

Vasishta dit :

"Les sages savent que
le mental est engendré
par la Shakti de volonté (samkalpa)
du Soi infini,
du grand Soi doué de toutes les Shaktis.

Cette Shakti est parfaite.
On la nomme "pensée".
Elle rend possible les décisions.
C'est elle aussi qui délimité
en acceptant ou en refusant
(ce qui se présente)."

Yogavâsishta, III, 96, 3 et V, 13, 53

On ne saurait être plus clair :
L'individu est la Shakti de l'Immense.
Le personnel est actualisation de l'impersonnel.
Si vous préférez.

mardi 17 mai 2016

Jamais sans mon moi !

De même que ces lémuriens convergent,
plusieurs expressions de la non-dualité convergent.
Ou pas.
En tous les cas, j'aime bien les lémuriens.



Il y a plusieurs variétés de non-dualisme.
Non-dualité entre :
- le Soi et Dieu
- le Soi et le monde (le sujet et l'objet)
- Les Sois entre eux
- Dieu et le monde (l'esprit et la matière)
- les choses et les choses (l'interdépendance)
- les concepts opposés (la relativité : Bien et Mal inséparables, etc.)
Nous avons donc six variétés.

Une autre manière de présenter les choses :
- non-dualisme exclusif, fondé sur le renoncement à la dualité
- non-dualisme inclusif, fondé sur l'intégration de la dualité

Ou encore :
- non-dualisme impersonnel, sans moi, sans émotion et sans libre-arbitre
- non-dualisme personnel, avec moi, avec émotion et libre-arbitre

Mais existe t-il vraiment des non-dualismes impersonnels, sans émotion ni libre-arbitre ?
Aujourd'hui, certaines variétés de néoadvaita vont très loin dans ce sens.
Mais, à mon avis, elles sont plus inspirées par les discours scientifiques, que par les variétés indiennes de non-dualismes.

La variété de non-dualisme la plus impersonnelle en Inde est représentée par Shankara et son disciple Soureshvara. Selon eux, seule existe une substance indifférenciée. Tout le reste est illusion. Le Soi est cette substance impersonnelle, immuable et inaltérable. Le Soi est un pur "cela" dépourvu d'émotion, de désir et de toute activité. Mais, même dans cette variété extrême, une place importante est laissée au libre-arbitre. En effet, tant qu'il y a un corps, il y a une individualité (ahamkâra), quelqu'un qui dit "je", même si cela ne correspond pas à la réalité telle qu'elle est.

Voyons maintenant d'autres variétés de non-dualismes qui, à première vue, sont du genre impersonnel : le bouddhisme du Grand Véhicule (mahâyâna, celui de la Chine, etc.) et la doctrine du Yogavâsishta, immense livre de vie composé au Cachemire vers 950.
Or, ce qui frappe mon esprit (de vilain occidental intello décadent et mangeur de Nutella), c'est le paradoxe de ces discours non-dualistes. En effet :
- d'un côté, il proclament à longueur de phrase que le moi est une illusion, qu'il n'est pas une chose, que personne n'a jamais trouvé sont "moi", et que la seule et unique voie du salut est le détachement né de cette prise de conscience du caractère illusoire du moi, comparé à un personnage assumé en songe.
- mais de l'autre, ils ne disent pas que la personne n'existe pas. Ni que le libre-arbitre soit une illusion. Au contraire, ils prônent l'effort, la ténacité, le courage, la diligence, etc. Et surtout, une fois cet "éveil" accompli, la personne ne disparaît pas : dans le Grand Véhicule, il existe une infinité d'éveilles (bouddha), qui voient parfaitement l'illusion du moi, mais qui n'en restent pas moins des personnes qui disent "je", qui agissent et qui ont leurs traits propres. Amitâbha n'est pas Vairocana, qui n'est pas Shâkyamuni, etc. ; dans le Yogavâsishtha, sont contés d'innombrables aventures et péripéties de personnes éveillées à l'impersonnel. Elles disent aussi "je", manifestent des émotions, de l'attachement, prennent des décisions, etc. Elles gardent leur personnalité. Voire, ces personnalités se multiplient ! Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, mais c'est vraiment frappant. Ils affirment tous que le moi, le mental, la mémoire, sont des illusions, mais ils pensent, ils choisissent, ils se souviennent.

Dans le sillage de ce discours paradoxal, on trouve aussi quelques valorisations du corps, même si elles sont toujours ambivalentes.
Voici un exemple tiré du Yogavâsishta :

"Qui marche sur le chemin ultime
est comme une roue qui continue de tourner" toute seule. L'image va dans le sens de l'impersonnel : l'éveillé est sans désir, sans volonté, sans choix, il "fonctionne" comme disent certains néoadvaitistes, ils bougent parce que la vie les fait bouger. Ils bougent "comme des machines" (yantra-vat) : une expression qui revient souvent dans les textes du non-dualisme impersonnel.

Poursuivons :
"Bien qu'il règne sur la cité du corps,
il n'est pas conditionné par ces actes" (MU, IV, 5, 1)
Bon, ça n'est pas très positif... L'idée est toujours celle de l'exclusion : j'agis sans agir, sans être affecté, sans souffrir.

Mais :
"Pour qui sait,
cette majestueuse cité de son corps
est comme une (fraîche) forêt
qui offre à la fois plaisir et liberté.
Elle ne débouche que sur le bien-être,
pas sur le mal-être." (MU, IV, 5, 2)
Là, c'est plus sympathique, même si je force un brin au niveau de ma traduction.

Mais le monsieur continue :
"Cette cité du corps
est bien charmante,
douée de toutes les qualités.
Pour qui sait,
elle est riche de jeux sans fin,
éclairée par le soleil
du Soi auto-lumineux." (MU, IV, 5, 4)

Vasishta, le narrateur, ajoute que le corps est source de souffrance pour l'ignorant, l'aveugle, mais source de délectation pour l'éveillé, jusqu'à la fin des 61 versets de ce chapitre sur "le yoga de la gloire de la cité du corps".

Bien sûr, l'attitude reste ambiguë : le corps et la vie sont valorisés à condition d'être mis à distance. On remarque aussi cet éloge au féminin de la cité du corps est analogue aux discours sur la femme : cette dernière est une source de bienfaits, à condition d'être "domptée" (dântâ) par son époux et "maître" (pati), comme Dieu gouverne ses créatures... Nous sommes bien loins de l'optimisme et de la générosité de la tradition du tantra non-duel, la tradition du Cœur, qui non seulement reconnaît un égal potentiel à la femme, mais en plus distingue ses qualités propres. Même si le Yogavâsishta imite parfois le discours du tantra non-duel :

"Qui voit l'essence
faite de conscience
- Bhairava - 
dépourvue d'objets,
remplie par l'illusion du monde,
celui-là voit !" (MU, IV, 4, 36)

Bref, je constate que certaines variétés de non-dualisme impersonnel :
- affirment, à leur manière, le caractère essentiel du personnel,
- mais restent toujours dans l'ambiguïté.

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