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vendredi 3 mars 2023

La différence entre l'éveil et l'inconscience ?



 Si l'éveil est l'éveil à la conscience pure, dépourvue de toute différence, alors quelle est la différence entre l'état d'éveil et un état d'inconscience, de coma, d'évanouissement ou de méditation sans pensée ? Et comme le demande Râma au sage Vasishta, dans ce cas, tous les cailloux, les pierres et les grains de sable de l'univers sont éveillés, car eux aussi sont privés de conscience !

Et de fait, certain enseignements semblent décrire l'état d'éveil comme un état d'inconscience. Selon certain, cet état présente l'avantage d'être privé de conscience et donc de toute souffrance. Mais quand je dors, suis-je éveillé ? Je veux dire, il n'y a aucune conscience de différences quand je dors. Et pourtant, je me réveille (!) de ce sommeil sans être éveillé. Je me sens bien, reposé, mais je ne sens ni ne perçoit ni ne comprends rien d'autre.

Vasishta répond au prince Râma que l'éveil n'est pas un état d'inconscience. Certes, l'éveil est un état au-delà des couples de contraires. En ce sens, l'éveil est au-delà de la conscience comme de l'inconscience. Mais il est vrai aussi bien que tout est "au-delà" des mots, pour autant que le but même des mots n'est pas vraiment de décrire ni de faire connaître une chose, mais d'inciter à l'action ou de guider l'attention. Je veux dire, les mots ne peuvent certes pas directement faire connaître le goût du miel, mais là n'est pas leur propos.

Les traditions issues du Tantra invitent donc à clairement distinguer entre les expériences sans pensées, et l'état d'éveil. Par exemple, le Cantique du Frémissement (Spanda-kârikâ) déconseille de méditer sur le "non-être", car cet état de soi-disant inconscience n'est qu'une construction produite par abstraction des objets familiers. Cet absence d'objets est encore un objet. Cette simple absence de concepts est encore un concept, une construction. C'est quelque chose d'artificiel, un état factice avec un début et une fin, dont on peut d'ailleurs se souvenir, alors que l'état d'éveil, naturel, est soi-même, toujours présent et qu'il est donc impossible de prendre pour objet de la mémoire.

De même, la tradition du dzogchen, elle aussi issue du Tantra, mais en contexte bouddhiste, insiste sur la distinction nécessaire entre un état sans pensées et l'état d'éveil. 

Ces deux états ont quelque chose de commun : une certaine paix et une absence de séparation. Mais la cause de ce ressenti est différent. Dans l'état sans pensées, il n'y a pas de différences simplement parce que la conscience est comme assoupie ; je n'y vois pas de séparation, de dualité, parce que je n'y vois rien. C'est comme une chambre obscure. Je n'y vois rien car la lumière fait défaut et les ténèbres recouvrent les différents objets dans la pièces. Alors que dans l'état d'éveil, la paix est due à la connaissance. Dans cet état je connais, certes, sans avoir à le penser discursivement, avec des mots, qu'il n'y a pas de dualité, pas de différences. C'est comme un ciel immaculé. Donc ces deux états se ressemblent, mais la différence entre eux est infinie.

Et cette différence se manifeste quand les pensées réapparaissent. Si je suis dans l'état sans pensées au sens ordinaire, alors je ressens les pensées comme des intruses qui interrompent ma paix et me font perdre mon "éveil".

Si je suis dans l'état d'éveil, les pensées sont reconnues et ressenties comme des vagues dans l'océan de présence que je suis. Les pensées ne sont pas étrangères. Elles ne sont pas perturbatrices. Elles sont même des alliées, en ce sens qu'elles ornent l'immensité intérieure, comme des ronds dans l'eau. 

Dans l'état sans pensée, il n'y a pas de concepts, mais il n'y a pas d'éveil non plus. Du reste, comme le rappel le Secret de la déesse Tripurâ (Tripurâ-rahasya), il ne peut y avoir d'éveil sans pensée, même si l'éveil va finalement au-delà des mots.

La différence entre l'éveil et l'inconscience, c'est l'éveil. Dans l'état d'inconscience, la conscience s'identifie à un concept abstrait de vide. Dans l'état d'éveil, la conscience s'éveille. L'état sans pensée, ou inconscient, dépend des pensées car il n'a pas reconnu la véritable nature des pensées. L'état d'éveil est libre des pensées, car il a reconnu leur nature.

L'éveil n'est donc pas un état d'inconscience.

mardi 28 août 2018

Le sommeil profond est la pure conscience


Le Védânta donne peu de place à la pratique de la méditation. De même que la Reconnaissance.

Pourquoi ?

Parce que, pour eux, l'état de méditation est le Soi, aussi appelé "conscience" ou "lumière", que je propose de rendre par "Inconscience" pour des raisons énoncées dans des billets précédents. Mais ça n'est pas le plus important.

Le Soi est l'absolu envisagé du point de vue de la Première Personne. Il est l'absolu car il est toujours présent. Mais il est présent à l'état brut dans ce que nous appelons le "sommeil profond", sans rêves, qui est aussi la même expérience que celle de l'évanouissement, du coma et des innombrables intervalles de silence entre deux pensées, entre deux cognitions, que nous traversons durant l'état de veille, chaque jour. Ce sont ces "blancs" qui passent généralement inaperçus et qui sont le Soi, le samâdhi.

Or, cette expérience est celle de la pure lumière absolue, "pure" en ce sens que dans le sommeil profond, elle n'a aucun objet à éclairer, alors que durant la veille et le rêve, elle éclaire les objets intérieurs (privés, comme les pensées, les souvenirs et les sensations) ou extérieurs (publics, comme ces mots, les montagnes et les chats) et se "reflète" sur eux.

Il est donc inutile de chercher à engendrer un "état" que nous traversons à chaque moment. En même temps, il est impossible de méditer dans cet état, au sens où il est impossible d'y réfléchir, car sa définition est justement l'absence de réflexion, c'est-à-dire l'absence de toute dualité. C'est donc maintenant qu'il nous faut réfléchir et penser à ces "états" que nous vivons jour après jour sans y prêter attention.

Or, l'état de sommeil profond n'est pas vraiment un état, car il est dépourvu de tout contenu. On pourrait certes dire que son contenu est justement que "je n'étais conscient de rien, sans rien sentir", mais cette interprétation est entièrement relative à l'état de veille. Dans l'état de sommeil profond lui-même, il n'y a rien, aucun objet. Il n'y a pas non plus une lumière qui éclairerait un espace vide à la manière d'un phare dans l'obscurité. En fait, ce "il n'y a rien" énoncé a posteriori est l'expression maladroite de l'absolu. Car il n'y a rien, au sens ou il n'y a rien d'autre. 

La plus ancienne Oupanishad propose des images : c'est comme être immergé dans l'océan. Plus de repères. Plus d'autre. C'est le Soi, mais pas un Soi posé en opposition à un Autre. Un Soi simple, donc ineffable. Shankara dit qu'aucune expérience, ni aucun raisonnement ne peuvent déboucher sur cet absolu, car cette idée est tellement simple et inespérée que nul ne pourrait y penser par ses propres moyens, si l'Oupanishad ne le lui soufflait. La Reconnaissance est plus optimiste, mais au final elle conclut pareillement : la Lumière est si souverainement libre qu'elle peut se cacher à elle-même et que nul autre qu'elle-même ne peut se révéler à elle-même. 

La pensée, quoi que nécessairement, ne peut par elle-même réaliser la Lumière, car elle n'en est qu'un reflet limité. Et il en va de même pour l'expérience ordinaire. Elle est tout entière révélation du Soi. Aussi, nulle expérience particulière ne saurait la révéler, sauf la reconnaissance, mélange singulier d'expérience ordinaire et de réflexion : "cette Lumière qui manifeste tout librement et dont parlent les sages, c'est moi, ici et maintenant", "ce Soi est l'absolu", etc.

On pourrait alors dire que les seuls états que nous vivons sont le rêve et la veille. Mais eux non plus ne résistent pas à l'examen car ils ne durent pas. Or le critère du réel est que seul est réel ce qui est toujours présent. Voilà pourquoi nous ne nous préoccupons pas du tigre qui nous poursuivait dans notre rêve de la nuit passée. Mais il en va de même de l'état de veille. Il nous livre un "monde" sans doute plus cohérent mais, du point de vue de la Première Personne, il n'est pas différent du rêve. Il est un flot d'images et de mots qui semble surgir dans l'espace abyssal du "sommeil profond", c'est-à-dire de la Lumière. Mais ça n'est qu'apparences, puisque ça ne dure pas, comme un rêve.

Pour la Reconnaissance, ces "états", c'est-à-dire nos personnalités (car elles changent, et brusquement, d'un rêve à l'autre ; nous avons pu être des héros cette nuit, puis des lâches au réveil, etc.), nos corps, nos mondes, sont comme des vagues dans l'océan de la Lumière spontanée. Pour le Vedânta, il n'y a que la Lumière et rien d'autre, la métaphore de l'océan et des vagues n'ayant qu'une valeur provisoire.

Soit.
Mais comment relier cette vision, indubitable de son point de vue propre (mais n'est-ce pas le cas de toute vision ?), avec la vision objective, à la Troisième Personne, celle de la science ?

De fait, cette méthode permet de savoir des choses que l'approche en Première Personne, par méditation ou contemplation, ne permet pas de savoir. Pour ne prendre qu'un exemple parmi mille, aucun méditant, aucun philosophe (sans parler des prophètes et des illuminés) n'est jamais parvenu à savoir quelque chose d'aussi simple que : "la terre est ronde". Sauf Ératosthène, mais ils le su en appliquant les maths à l'expérience, ce qui est justement la méthode scientifique.

Alors comment relier ces deux extrémités, si contraires en tout ?

mardi 14 août 2018

Invisible lumière


Suite à mon dernier article, certains auront peut-être noté que je donnais "lumière" comme autre nom de ce que je désigne par "inconscience".

Or, comment peut-on rapprocher ces deux termes, apparemment opposés ?

En effet, l'inconscience est absence de lumière ; la lumière est, au contraire, révélation, manifestation, clarification, élucidation.

Je réponds que non.

La lumière rend visible, c'est juste.

Mais elle-même n'est pas visible. Je ne dis là rien de choquant. De fait, une lumière qui ne rencontre aucun corps (solide, liquide ou gazeux) sur lequel se réfléchir reste invisible à l’œil. Prenez un espace infini et vide. Raisonnablement vide de tout corps. Allumez une lampe, aussi puissante que vous voudrez : sa lumière restera invisible. Allumez. Éteignez. Vous ne verrez aucune différence dans l'espace. En regardant celui-ci, vous n'aurez même aucun moyen de savoir si la lampe est allumée ou éteinte. Sans lumière, rien de visible, c'est vrai aussi. Mais sans corps, point de lumière visible. La lumière, en elle-même, coure à sa vitesse vertigineuse, immatérielle, sans être visible, comme insouciante de son statut.
Bien sûr, vous pouvez tourner votre regard vers la source de la lumière, vers la lampe elle-même. Vous verrez alors la lumière. Mais seulement parce que cette lumière viendra désormais se réfléchir sur votre rétine.

En elle-même et à elle seule, la lumière est invisible.

Il en va de même pour l'Inconscience (je mets la majuscule pour distinguer de l'inconscience morale, par exemple). Elle est pure lumière révélante. Mais tant qu'elle n'a aucun objet distinct à révéler, elle reste invisible. Voilà pourquoi le sommeil profond, l’évanouissement, le coma et autres "blancs" sont pris pour de l'obscurité. L'Inconscience, ce vaste océan de ténèbres dans lequel baigne ma conscience (c'est-à-dire le centre de mon activité - corps, esprit, parole, souffle, cerveau) est pure lumière, mais lumière qui, pour moi, du point de vue de la Première Personne, ne révèle rien de distinct, c'est-à-dire rien de pratiquement utilisable. C'est donc une lumière, mais une lumière invisible.

L'Inconscience est aussi Lumière en ce sens que ma conscience, pour révéler ses contenus, dépend de l'Inconscient, c'est-à-dire de la réalité au sens le plus large possible, incluant les multivers infiniment divers. L'Inconscience, et spécialement l'activité de mon cerveau, est "lumière", en ce sens que c'est grâce à cette activité qui, en cet instant même, m'échappe, que la "lumière" de la conscience est possible. L'Inconscience est la source des pensées, des souvenirs, des sensations, et ainsi de suite. Imaginez-vous sur un petit bateau, au centre d'une grande mer, par une nuit d'encre. A sa proue se trouve un puissant projecteur. Il éclaire un champ de vagues. Mais ça n'est pas la lumière du projecteur qui "éclaire" les vagues, en ce sens que c'est en vérité l'océan, en sa masse mouvante et incommensurable à mes capacités, qui "donne" ces formes et qui, de la sorte, les révèle et les éclaire. La mer, qui m'entour et qui dépasse le champs de ce projecteur, est la véritable lumière. Une lumière ténébreuse.

Dès lors, une voie spirituelle serait de se frotter à cette ténèbre, à ces marges, à cet infini qui entoure, à cette Inconscience que je suis, comme l'espace entoure le soleil.
Union de la conscience et de l'Inconscience. Union du centre ici avec les périphéries, avec la matrice inconsciente, là-bas, à l'arrière-plan. On peut s'entraîner à ce geste, comme s'allonger ou se laisser aller en arrière, dans ce vide. On peut aussi s'exercer à explorer, avec l'attention, les pourtours du champ visuel. Cela produit instantanément un éveil. Parmi les exercices de la Vision Sans Tête c'est, je crois, le plus puissant. 

Enfin, il y a des précédents traditionnels, outre la "divine ténèbre" et autres nuages d'inconnaissance. Je pense à présent au couple vidyâ-dhâtu dans le bouddhisme tantrique, et tout spécialement dans le dzogchen. Union de la conscience et de l'espace. D'ailleurs, dhâtu, parfois rendu par "espace" ou "étendue", signifie "source", au sens où l'on parle d'une mine, source de tel minerai. Or, l'Inconscience est la source. Elle est la réalité, source des phénomènes conscients : dharma-dhâtu, symbolisé par le dharma-udaya, le sceau de Salomon des rituels bouddhistes tantriques.

Cette fusion ou cette étreinte fusionnante de la conscience et de l'espace, c'est-à-dire de la conscience et de l'Inconscience, est au cœur de la méditation propre au shivaïsme du Cachemire, pratique que je nomme, par commodité, "méditation de Shiva", regards, sens et bouche grands ouverts, comme pour embrasser ou pour "avaler" l'espace. Le corps est ressenti comme une fleur qui s'ouvre peu à peu, qui s'affine jusqu'à la transparence. De cette fusion résulte la Présence, conscience pure, indifférenciée, conscience massive, homogène, intense, présence alerte, inconscience totale - la Lumière (le Soi) et l'Immense (l'absolu, la vacuité) réunis. C'est une pratique extrêmement puissante. C'est le cœur du tantrisme shivaïte et du tantrisme bouddhique, aussi. Dans le dzogchen, c'est la pratique du "dénouement des liens" (trèkcheu, en tibétain phonétique), le cœur du dzogchen, la tradition de l'Infinie Plénitude. 

Invisible lumière.
Éblouissement de l'Inconscience
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