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jeudi 14 janvier 2021

"Partage" : quelle est l'attitude juste ?


 

Je vois que Christopher Wallis vient de "partager" une traduction de la Parâpraveshikâ ou Svarûpaprakâshikâ de Nâgânanda, sur son blog. C'est un texte important du shivaïsme du Cachemire, probablement pas composé au Cachemire, que j'ai publié moi-même il y a plusieurs années.

Mais je constate que la manière de faire de Wallis est assez différente de la mienne. Il présente les choses sur un mode commercial. Le texte qu'il traduit est "beautiful and fascinating", il en offre la traduction, mais pour la "full explanation" il faut payer sur Patreon. Tout est "wonderful" et si vous voulez en savoir plus, il faudra passer par la case money. Son site est très riche et sérieux, contrairement à tant d'autres, mais très commercial. Il imite clairement un "business model" à la pointe des exigences les plus récentes. Il organise des retraites payantes dans un centre au Portugal qu'il s'est fait acheter par je-ne-sais-qui. Il a publié aussi deux blogs sur un texte sanskrit de musique, qui décrit dix cakras. J'en avais parlé il y a quelques années aussi. Mais lui sait faire la publicité de ce qu'il écrit...

Ce qui me frappe, c'est la manière "décomplexée", c'est-à-dire sans vergogne, dont il assure sa propre promotion. Il se met en avant sans la moindre hésitation et il fait tout pour assurer le succès de ses "produits". 

De mon côté, vous le savez, j'ai quelques doutes sur l'attitude à adopter. Abhinavagupta dit que les doutes (vikalpa) sont les barreaux de la prison du samsâra. Il y a peut-être là une différence culturelle, qui a souvent été notée, entre la Vieille Europe et les USA, paradis de tous les business. Je n'ai rien contre les Américains, dont je vois et j'apprécie les qualités. Et je désire partager, comme Wallis. Mais, comme disait Socrates, une voix me parle quand j'essaie de faire comme lui. Et cette voix tend à m'interdire de faire comme lui. Je partage des traductions, des explications et des vidéos, comme Wallis. Mais j'ai du mal a demander de l'argent. Non que cela me gêne personnellement. J'aimerais recevoir plein d'argent, être invité partout gratis et animer un centre. Mon ego ne cracherait pas sur ce genre de choses. 

Mais voilà, une autre voix se fait entendre en moi, qui me rappelle que mes enseignants ne m'ont pas fait payer, ou presque pas. Alors comment pourrais-je faire payer les autres ? Et plus profondément, comment aller vers les autres et leur dire "Eh, je n'ai besoin de rien car j'ai trouvé la vraie richesse en moi, mais pour la partager avec vous, j'ai besoin de vos (fausses) richesses !" Cela ne paraît pas très cohérent. Si je n'ai besoin de rien, comment pourrais-je avoir besoin de votre argent ? D'autant plus que j'ai de moins en moins l'envie de compromettre la qualité du partage pour me rendre accessible. Je l'ai fait et ça n'a servi à rien. Et des gens qui vulgarisent, voire qui rendent vulgaire, il y a en a pléthore. Moi, j'agis selon ma conscience. Peu importe le résultat, je fais ce que j'estime être mon devoir, ce que me dit ma conscience.

Je partage donc gratuitement des centaines de pages de traductions inédites et des milliers de pages d'écrits divers, depuis plus de quinze années. Par ailleurs, les livres et les stages ne me rapportent que peu ou pas d'argent. Pas de quoi vivre. Ce que j'offre, je l'offre en travaillant à côté, c'est-à-dire en payant de ma poche.

D'un autre côté, si un travail demande du temps, n'est-il pas légitime de demander de l'argent ? Et n'est-il pas juste de demander juste assez pour pouvoir vivre et consacrer du temps à ce partage ? Je pourrais demander de l'argent, mais juste de quoi vivre... Cela étant, je vois bien, par expérience et en observant les autres, que demander de l'argent, c'est devenir vendeur face à des clients, et cela change tout. Dès lors, que dois-je faire ? Quelle est l'attitude juste ?

Je me doute que ce genre de questionnement doit paraître ridicule à beaucoup. Certains y verrons même le symptôme d'un "blocage" psychologique, d'un "conditionnement", etc. Je connais par cœur ces discours. Mais je n'ai pas non plus oublié les discours de nos Ancêtres qui nous mettent en garde contre l'argent, et surtout contre les conséquences de l'argent. L'argent n'est pas neutre. Peut-être, en théorie, est-il possible d'en recevoir avec détachement, mesure, et pour faire le bien. Peut-être.

La mesure... voilà une vertu devenue rare. Tous ventent le bonheur et la liberté de faire que l'ils ressentent, sans limite. En dehors de quelques "décroissants" inaudibles, même le yoga et l'oraison sont devenus des sextoys au service de "ma" jouissance, à moi. Parce que "je le vaut bien", parce que "nous m'aime", etc. 

Je ne sais pas. Que faut-il faire ? Quelle est l'attitude juste ? Est-il possible, dans mon domaine, de demander de l'argent tout en restant authentique ? Ou bien faut-il se tenir loin de tout compromis ?

samedi 1 février 2020

Sous la violence capitaliste, la violence de la vie ?

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Sur la question de l'argent dans la "spiritualité", les réponses varient. Mais les questions elles-mêmes changent d'une personne à l'autre.
Chacun situe le problème à un niveau différent, plus ou moins radical, comme un curseur sur un cadran.

Ainsi, certains sont partant pour un "Ah bah quand même, certains abusent ! Là, c'est trop, c'est pas normal quand même."
C'est là, disons, le minimum syndical.
A l'autre bout, il y a les radicaux "La vie elle-même est le problème, car il n'y a pas de vie que ne se nourrisse d'une autre vie".

C'est cette dernière forme du problème et de l'indignation qui va avec, qui m’intéresse. Car si je creuse (un peu), je réalise que le problème de l'argent-qui-corrompt-tout n'est qu'un prolongement d'un problème plus fondamental : le problème de la vie. On pourrait dire aussi : le problème de l'écologie, dont l'économie n'est qu'une branche humaine. Comment vivre sans tuer ? Voilà la formulation la plus fondamentale. La racine du schmilblick.

Et c'est sous cet angle que l'on abordé les Grands Anciens, en Inde et en Hélènie : Comment vivre sans tuer ? sans exploiter ? sans faire souffrir ? sans détruite un tant soit peu ?

Et c'est ce que l'Inde appelle le problème du vyavahâra. C'est un mot sanskrit très intéressant, de ces mots difficiles à traduire. Il désigne le commerce, littéralement. Les échanges, les transactions au sens le plus large, que l'Inde résume dans le binôme : prendre-donner. On traduit parfois vyavahâra par "langage" ou "façon de parler", car le langage est au coeur des échanges. Mais, littéralement, ce sont les échanges, le commerce.

Comme savent ceux qui s'intéressent un peu aux philosophies de l'Inde, plusieurs doctrines distinguent deux "niveaux" de vérité : la vérité ultime, absolue, finale (paramârtha), et la vérité de vyavahâra, souvent rendue par "vérité conventionnelle". Cette traduction n'est pas complètement fausse, dans la mesure où il y a bien de la convention, du contrat dans le vyavahâra, puisque le vyavahâra, c'est le commerce.

Mais d'un autre côté, traduire vyavahâra seulement par "convention" ou "conventionnel", c'est un peu cacher le sens de cette théorie de la double vérité, centrale dans le bouddhisme : il y a, d'un côté, la vérité vraie ; et, de l'autre, la vérité fausse, c'est-à-dire la vérité du commerce, la vérité du mensonge, du boniment (prapanca, autre terme central du bouddhisme Mahâyâna).

Je pense que cette importance du vyavahâra dans les philosophies de l'Inde nous dit quelque chose de très, très important. Sur nous, sur nous les Humains, sur notre situation, sur notre aventure.

Et donc, les Indiens s'interrogent depuis longtemps sur la violence inhérente à la vie. D'ailleurs, il semblerait que la civilisation de l'Indus ait disparue suite à des catastrophes environnementales, comme on dit pudiquement. C'est-à-dire à cause d'un commerce florissant. Et il n'est pas étonnant que les traditions indiennes les plus anciennes, comme le jaïnisme, aient réfléchi sur la violence de la vie et de sa forme humaine qu'est le commerce (la guerre et la politique étant des formes périphériques du commerce). Et leurs conclusions ne sont pas optimistes. Pas de vie sans exploitation de la vie. Si le capitalisme est l'exploitation de l'homme par l'homme, alors la nature est l'exploitation de la vie par la vie. Existe-il une vie qui ne se nourrisse pas d'une autre vie ? Non. Voilà pourquoi ces philosophies anciennes, mais déjà assez mûres, prônent une fuite hors du samsâra, hors du vyavahâra, hors du Marché. On peut viser le moindre mal en restant au sein du Supermarché cosmique, mais impossible de s'en sortir les mains propres. La seule issue est la fuite, moskha, la délivrance. Le jaïnisme voit ces choses sous un angle très concret. Le business (traduction peut-être encore meilleure de vyavahâra) pollue tout, jusqu'à notre âme, jusqu'au plus intime, comme une sorte de crasse quantique (pour faire plaisir à nos amis du Nuage) dont seule une totale purification pourra nous laver. Être végan ne suffit pas. Être sobre ou décroissant ne suffit pas. Il faut s'évaporer, se dessécher, se laisser dévorer par les insectes, les plantes, se laisser brûler par le Temps, s'offrir en réparation à Mère Nature. Cesser de parler, de respirer, de vivre. Il n'y a pas d'autre solution. Aujourd’hui encore, les saints jaïns se laissent mourir de faim. Vous pouvez voir leurs agonies sur YT. C'est la voie radicale. Ce qui n'empêche pas la communauté jaïn d'être, en Inde, une communauté de commerçants prospères.

Ensuite est arrivé le bouddhisme qui proposa une "voie médiane", un compromis. Gautama tenta de se laisser dévorer, mais il finit par renoncer, pour un bol de riz-au-lait offert par une belle jeune fille. On a tous connu ça : le pouvoir du sucre. Une poudre blanche non moins puissante que d'autres. Pour calmer la dissonance, le désormais Bouddha se justifia en disant qu'il n'y a pas de Moi, que personne ne souffre, etc. Pourtant, pour faire du riz au lait, il faut tuer et faire souffrir des milliers d'êtres. C'est ce que font mine d'oublier nos amis végans. C'est ce que nous rappellent les Jaïns. Je ne parle pas d'eux pour vous convertir à leur philosophie, ni pour me convertir.

Non, je dis cela pour montrer que, au fond du problème de l'argent, il y a un problème bien plus grave. On peut se scandaliser, ponctuellement, de tel ou tel abus. Mais, plus profondément, il y a le problème de la violence de la vie, le problème de la souffrance concrète.

Par la suite, le bouddhisme a donné de plus en plus dans le compromis, en affirmant qu'on peut faire tout ce qui nous passe par la tête (=par le corps) et croître à l'infini, car tout est relatif et parce que tout est illusion. Le Vedânta a, lui aussi exploré ces solutions, suscitant des débats sans fin car, bien sûr, ces solutions n'en sont pas. Du moins, aucune d'elles n'est entièrement satisfaisante. Aucune ne suffit à étouffer les cris, en coulisse ou en arrière-plan.

Il y a aussi la solution tantrique, qui a finit par remporter un franc succès.

L'hindouisme, de son côté, n'est pas très optimiste non plus : le cosmos est dominé par la loi du "gros poisson qui mange le petit" (matsya-nyâya). Et quand l'humanité prospère, la Terre finit par sombrer. Vishnou va la repêcher, mais il y a quelques dégâts collatéraux. Puis ça recommence. Et il faut une guerre mondiale pour réguler (le Mahâbhârata). Puis ça recommence. Puis ça finit. Puis ça recommence. Et le Temps, la Mort, mange, mange et mange, des hordes innombrables de créatures. Mère Nature dévore ses enfants. La séparation artificiel:naturel n'existe pas, nous dit l'Inde. Et la Mort est maîtresse. Et toute vie travaille pour elle. Samsâra. Commerce. Business. Mâyâ. The Show Must Go On. On ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs. Et les œufs, ce sont les vivants. Qui s’entre-mangent, sans faim. Pas de vie sans destruction, sans carnage, plus ou moins esthétique, plus ou moins maquillé. Pas de vie sans souffrance.

Et puis il y a la solution d'aujourd'hui, qui consiste à ne plus y penser.

Qu'en pensez-vous ?
Peut-on vivre sans faire souffrir ? Ou disons, sans tuer ? N'est-il pas vrai que "le bonheur des uns fait le malheur des autres" ?

jeudi 30 janvier 2020

Trafiquer l'esprit ?

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Je me demande s'il est juste de faire de l'argent en vendant des produits spirituels.

Je ne suis pas pour la mortification. Je suis pour le plaisir. Mais dans une certaine sobriété. La vie intérieure est nourrie de plaisirs en mouvement et en repos, mais selon un principe d'économie : le maximum d'effets avec le minimum de moyens. C'est cette parcimonie qui rend à l'expérience du plaisir son intensité. Autrement, on est dans la misère consumériste.

De plus, je n'ai jamais payé beaucoup en Inde, quand j'ai payé. L'initiation au Kalaripayattu ? 108 roupies. Les leçons avec mon maître Hemendra Nâth ? 100 roupies. Les leçons de chant dhrupad avec Sanyal ? 100 roupies. Les leçons avec une dizaine d'autres pandits ? 100 roupies la leçon. 100 roupies, soit 1,50 euros, brut.
Mon initiation dans la Shrîvidyâ ? Gratuit. A la déesse Parâ ? Gratuit. A la tradition Vîrashaiva ? Gratuit. A l'hindouisme (Âryasamâj) ? Gratuit. Mes cours de vînâ ? Gratuit. Mes leçons avec Mark Dyczkowski ? Gratuit. Etc. Comment pourrais-je vendre ce que j'ai reçu gratuitement ou presque ? Bien sûr, j'ai du donner autrement, en temps, en confort, en sécurité.

De plus, comment trafiquer ce qui n'a pas de prix, ce qui dépasse toute valeur finie ? Comment rendre l'éveil, si ce n'est par l'éveil ? Comment rendre la passion du savoir, si ce n'est par la passion du savoir ?

De plus, le fait de vendre quelque chose en fait une chose, un moyen, un instrument privé d'âme. Ainsi, l'eau que nous vendent Veolia et les autres n'est plus l'eau de la vie, mais une simple abstraction, un nombre de mètres cubes, de composition en aluminium, etc.

De plus, trafiquer le spirituel, c'est faire de soi un vendeur, obligé de séduire, donc de mentir. L'apparence prend le pas sur la réalité. Je deviens l'obligé de mes clients. Je me surprends à me censurer, de manière plus ou moins subtile. C'est un engrenage ou l'argument de la "pente glissante" ("Qui vole un oeuf, vole un boeuf") me semble pertinent, malgré que ce soit, en général, un sophisme. Mais il existe bien des études sur ce glissement du "profit raisonnable" ("Bah quoi ? Un peu de beurre dans les épinards ! Faut bien faire bouillir la marmite") à l'entreprise capitaliste dans toute son impitoyable froideur. Bref, devenir vendeur, c'est devenir esclave des clients et des mensonges que l'on invente pour les séduire. Le commerce corrompt. Comment ma parole peut-elle être libre, si je parle dans la crainte de blesser, d'embrouiller, de contrarier ou de laisser indifférent ?

De plus, comment demander de la richesse extérieure, alors que je clame que la richesse est à l'intérieur ? Ne devrais-je pas plutôt mettre mes actes en accord avec mes paroles ? Autrement, ne suis-je pas comme un pauvre qui irait vendre les secrets de la richesse ? Le trafic de spiritualité n'est-il pas, de fait, une réfutation de ladite spiritualité ? Si vraiment j'ai tout en moi, qu'irai-je demander quelque chose à quelqu'un ?

De plus, comment vendre ce qui n'a pas de limites ?

De plus, comment vendre ce que je ne possède pas ?

De plus, comment vendre ce que je ne maîtrise pas ?

De plus, comment vendre ce que je ne comprends pas ?

Mais, me direz-vous fort justement, "David Dubois vend des stages".
- Oui, c'est vrai.
A partir de maintenant, je décide que mes "stages" seront tarifés quelque part entre leur coût de revient (déplacement, logement, nourriture) et le SMIC, soit 71,05 brut la journée ou 1539,42 par mois ou 18473 euros annuels. Le SMIC me semble être un bon repère. Au-delà du SMIC, je tombe dans les profiteroles. Cela étant, je suis encore loin d'atteindre le SMIC, donc je dis plutôt ça en manière de concession. Mais je me demande si l'idéal ne serait pas de ne rien demander. Juste les frais. Ou alors, même pas les frais. Payer moi-même. Pourquoi les autres devraient-ils payer ? Ou alors, n'aller nulle part. Pas de frais hors de l'ordinaire. Si quelqu'un vient demander, c'est bien. Sinon, c'est bien : j'ai l'infini en moi. De quoi ai-je besoin ?

Mais, me dira-t-on encore, "tu as un corps qui a des besoins !"
- Certes, mais il y a d'autres moyens de satisfaire à ces besoins. Par exemple travailler la terre, ou du moins trouver un emploi en rendant un service.

"Mais la spiritualité est un service !"
- Non. Tout n'est pas à vendre. Le Marché essaie de nous habituer à l'idée que tout se vend. Et il nous vend tout : l'eau, l'air, l'espace, le temps, notre corps, la vie, le bonheur, l'éveil, la conscience ; il nous vend à nous-mêmes ! Tout se trafique. Et le Marché connaît un succès indéniable. Nous payons l'eau sans broncher. Nous achetons du silence sans poser de questions. Nous sommes si malléables.

"Mais alors, comment gagner sa vie ?"
- Le système actuel consiste à gagner sa vie en la perdant. Nous vendons, au fond, la seule chose que nous ayons ou que nous croyons posséder : nous, notre vie, notre temps. Être riche, c'est faire diversion : c'est pouvoir vendre autre chose que sa vie, pour enfin vivre.
Comment vivre sans prendre la vie d'autrui ? Je n'ai pas la solution à ce problème.

Je décide simplement de mettre un frein à mon appétit de profit. Certes, je n'ai jamais pris de risques en ce domaine. Ai-je risqué de m'enrichir en écrivant des livres ou en faisant quelques "stages" ici et là ? Je ne le crois pas. Et on pourrait- à juste titre, me reprocher de renoncer à ce que l'on ne m'a jamais offert. Sans doute.
Mais du moins, je souhaite éclaircir un peu ce sujet dont personne ne parle, sauf pour endormir nos consciences à coup d'arguments spécieux. Alors je décide de suivre un principe, celui de l'indépendance et de la sobriété, qui consiste à donner un peu de sécurité, en échange de plus de liberté.

dimanche 19 janvier 2020

Quoi, vous n'êtes toujours pas éveillé ?

Blog de 2011. Les noms changent (un peu), le paysage reste :

Je continue mon petit voyage au pays de la non dualité où argent et éveil spirituel ne font qu'un, la parfaite intégration intégrale, Visa Gold fashion.
Découvrons Stuart Mooney (non, ce n'est pas une blague). Il nous annonce qu'un véritable tsunami spirituel va nous submerger le 11 février 2011...
Euh, mais c'est pas déjà passé ça ? Ah ben oui. C'est que, pour profiter de cette Vague divine et de l'état d'éveil permanent de Stuart, "autorisé par le Shankaracharya du Sud de l'Inde à enseigner plus de 100 secrets spirituels", il faut s'offrir les services de Stuart.

Vous êtes impatient de connaître le prix de l'Éveil ?
Vous n'avez qu'à lui écrire !
Et dépêchez-vous ! Car Maître Siyag a prédit la fin du monde courant mars.
Mais comme je vous sens fort impatient, voici un échantillon des "services" proposés par Stuart, après un speech sur "nobody is here, nobody gives the service, nobody is there to receive it" :

"The Personal Intensive Programs now are available in three versions. "Personal Intensive I" is a 50 minute session that contains a discussion directly aimed at your personal Enlightenment along with a series of Blessings or Grace Transmissions to shift the brain into this Awakened State. It runs $90. It is by far the most popular process I offer. Everywhere I go to do workshops, I end up spending a couple of days doing this "Personal Intensive I ".

There is a more powerful version, the "Personal Intensive II" which takes 90 minutes. It contains twice the personal discussion and twice the Grace. It runs $140.

The third version is the "Personal Intensive III" is twice as potent as PI II and is 140 minutes in length. It runs $210. It is extremely powerful!!!"


Un peu de bon sens à propos de l'affaire Genpo. Mais ce que dit E. Rommeluère s'applique à tous. Toujours au sujet de Genpo, je ne peux qu'attirer l'attention sur ce qu'en dit Brad Warner, un maître zen punkoïde ("tissé de contradictions") : sur les séminaires à 50 000 dollars (oui, vous avez bien lu !), sur Genpo et Ken Wilber. Soit dit en passant, il me semble à présent qu'il y a décidemment quelque chose de pourri au royaume de l'intégralitude. Le beau Ken a de fait passé sa vie à faire la promotion de gourous aux tendances margoulinesques avérées : Adida Franklin Jones, La Méditation Transcendentale, Holosync, Andrew Cohen, Genpo Roshi... Comment se fait-ce ?

vendredi 17 janvier 2020

Tous des menteurs ?

Nous mentons. Plus ou moins. Plus ou moins souvent.
En ce sens, nous sommes tous des menteurs.

La doctrine postmoderne de la postvérité, servante de la marchandisation du monde, alimente cette tendance naturelle. Il n'y a plus de vérité, plus de réalité, tout est relatif, à chacun sa vérité, tout se vaut. Les coachs, thérapeutes et autres bonimenteurs parlent désormais comme Trump (à moins que ce soit l'inverse !) : "C'est vrai parce que je sens que c'est vrai." La discipline de l'administration de la preuve a disparue, bel et bien. Si vous insistez, on va vous traiter de "facho" ou de "nazi", au choix. Ou alors d'Occidental, d'intellectuel... Une version plus charitable consistera à vous taxer gentiment ("en conscience et avec le cœur") d'érudit, une version obsolète de Google. 
Certes une dose de mensonge est nécessaire entre nous : c'est la politesse. Si le mensonge est si présent, c'est qu'il a été, en un sens "sélectionné par l'évolution" :



Or, le monde de la spiritualité n'y échappe pas.

Cependant, il y a mentir et mentir. Mentir a minima et mentir par philosophie.
Or dans les milieux dits spirituels, nous avons affaire au mensonge caractérisé, délibéré, cultivé, justifié même.
Le monde n'est-il pas illusion ? "Mensonge" ? Mais comment peut-il y avoir mensonge s'il n'y a pas de vérité ? Comment peut-il y avoir mensonge si "personne ne pense" ? Si la "pensée est votre ennemie" ? Si l'on ne reste que dans le "ressenti" ? 
De plus, "il ne faut pas juger". Tout effort critique est systématiquement découragé. C'est l'axe de la spiritualité contemporaine : arrêter de penser, ne plus penser. Le suicide intellectuel serait la clé de l'accomplissement. Dès lors, l'intellect est l'ennemi. Affirmation facile à vérifier. Prenez n'importe quel spirituel, écoutez une assertion spirituelle, et demandez-lui une preuve. Systématiquement, votre interlocuteur disqualifiera l'intellect. C'est le postulat de base de la philosophie New Age anti-philosophique.

Evidemment, tout cela est intéressé. Car les discours spirituels contemporains sont des discours de séduction et non des discours de vérité. Des discours de persuasion, de vente, de manipulation. Vous avez déjà entendu un commercial encourager la pensée critique ?

La chose est simple : il y a, en effet, dans une partie de la spiritualité orientale, une critique de la pensée critique. Et le mercantilisme triomphant a repris cette critique de la critique ("penser moins pour sentir plus", etc.) comme tactique de vente. Quoi de mieux qu'une clientèle qui ne pense pas, ou plus ? Quel vendeur ne rêve pas de hordes de consommateurs qui "sentent" sans jamais critiquer ?
La condamnation de l'intellect ou sa relégation au statut de simple "outil", pilier de presque toute la spiritualité contemporaine, est un "outil" commercial. Une astuce aussi simple que puissante. "Aie confiance !"

D'autant que le client est complice. Comme le rappelle Jordan Belfort, le "loup de Wall Street", il n'y pas d'arnaque possible si la victime n'est pas cupide. C'est le désir de la victime de devenir riche très vite et sans scrupules qui sert de levier à l'escroc. De même, pas de coach immoral sans gogo immoral. Le désir de puissance, de jouissance sans limite et à n'importe quel prix (dans tous les sens du terme), de supériorité, que ce soit par l'éveil, la pureté, le "niveau vibratoire" ou je-ne-sais-quelle expérience "extraordinaire" digne d'être balancée au premier venu, le besoin de se distinguer, de trouver des substituts au père, à la mère, à l'ami, à l'amant, font les beaux jours des escrocs. Si on triche avec moi, c'est que, quelque part, je veux tricher avec les autres, avec la vie, avec la raison. 

D'où un rejet unanime de l'intellect, principal obstacle à la prospérité du marché du bonheur immédiat. De ce point de vue, je ne vois pas de différence entre Intermarché, Leclerc, Naturalia, Monsanto, Mac Do, Blackrock et le yoga ou le "Tantra" ou les innombrables thérapies de la mutation vibratoire reprogrammatoire et foutratoire.

On a simplement remplacé le dogmatisme par le relativisme. Mais l'effet est le même : si toute les vérités se valent, à quoi bon chercher la vérité ? à quoi bon dialoguer ? D'où les pseudo partages que l'on voit partout : "Selon moi, de mon point de vue, en ce qui me concerne, personnellement"... Fausse modestie, vrai narcissisme. Chacun est tyran en sa bulle, en son échoppe où il tente d'alpaguer le chaland. Le seul langage universel est désormais celui du commerce. Mais comme toute vérité est relative à moi, pourquoi remettrai-je en question mes assertions ? Le relativisme universel est une variante du dogmatisme : ces deux postures reviennent à rejeter l'examen rationnel, le logos qui permet le dialogue. Le dialogue devient impossible, les seuls formes de rapports entre individus étant désormais des rapports de séduction, de pur ressenti, d'apparence, de sensation, d'impression, ou d'énergie, comme disent les spirituels.

A cet égard, la distinction entre spiritualité et religion est une illusion au service du Marché. Allez-donc questionner, en bonne et due forme, n'importe quel coach ou thérapeute, face à ses clients. La réaction sera toujours la même : "Arrêtez de poser des questions !" "Ayez confiance !" Bref, la bonne vieille foi. L'emballage a changé, le concept est le même. Le catéchisme a changé d'apparence, mais sa logique reste impérative. 

Dans le domaine du shivaïsme du Cachemire, la plupart des gens qui s'en réclament sont d'anciens commerçants ou des romanciers. Des professionnels de la séduction. Ils reprennent leur techniques de vente et, quelques soient l'affabulation, l'imposture, le mensonge, ça passe. Rien à voir avec le shivaïsme ni avec le Cachemire, c'est du bon New Age bien comme il faut, mais ça marche comme sur des roulettes. Pourquoi ? Parce leurs clients s'en fichent. C'est comme chez Carrefour ou Casino : l'important, c'est le sucré, le salé, le gras. Les coulisses ? Les implications ? Non, mais quels rabats-joie ! Laissez-nous jouir ! Laisser-nous jouer ! 

Les gens rêvent parce qu'ils veulent rêver. Un jour, un type qui fréquentait les cercles raëliens me confia qu'il savait bien que les extraterrestres de Raël n'existaient pas et que Raël était un affabulateur. Mais il le faisait rêver ! Et puis, c'était un groupe de rencontre. Comme le Tantra. La plupart des gens se doutent bien que c'est plus ou moins bidon, que c'est de "l'authentique" factice, du "produit local" fait en Chine. Mais c'est moins pire que de galérer sur Meetic. Surtout pour un homme.

Voilà la spiritualité contemporaine : une rencontre entre le commercial pragmatique et le religieux dogmatique.
Un exemple  ? Bentinho Massaro, 388 000 abonnés, des stages à 10 000 euros, Las Vegas, etc. Ou quand Jordan Belfort fait un enfant à Ramana Maharshi. Admirez la beauté de la bête - et il a parfaitement intégré la rhétorique d'un Nisargadatta ("prior to consciousness...") :

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Allez-donc voir ses pages FB. Un vrai festival. L'avant-garde, je vous dit. Mais l'avant-garde de tout le monde, dans le milieu. C'est seulement par manque de courage que je ne prends pas d'exemple en France. Je sais bien que si je vise un "Américain", je subirai moins de retours de flamme. 

Car moi aussi je mens. A un moindre degré, certes, je fais partie de ce vaste mouvement de marchandisation universel qui, du reste, n'est pas une totale nouveauté. En Inde, en Chine, les escrocs spirituels ont toujours pullulés, aux dires de ceux qui les ont dénoncé. Seulement, certaines innovations technologique et l'idéologie postmoderne leur ont désormais ouvert une carrière sans précédent. 

Mais du moins, je me questionne. Tout cela est-il juste ? Une partie de moi aimerais pouvoir faire taire la voix de la conscience, organiser des séminaires sur yacht aux Bahamas (avec la clim, merci), être plein aux as, avoir 100 000 moutons sur Insta... Mais passé les premières impressions, je sens (eh oui !) que quelque chose cloche. En profondeur. Ou pas tant que ça. 
Mais alors, me demanderez-vous, ne peut-on vivre de la spiritualité ? Eh bien je m'interroge. Tout peut-il s'acheter ? Le pouvoir de l'argent est-il vraiment sans limites ? Et, si l'argent est bien un pouvoir, peut-on l'employer sans se salir ? Peut-on "réussir" sans écraser ses voisins ? Si oui, alors je suis partant. Mais s'il faut, pour acheter la réussite, vendre son âme ? Certes, si je crois qu'il "n'y a personne", aucune responsabilité, alors oui, il n'y a rien à perdre, nul scrupule à avoir. Mais je suis une personne, même si cette personne n'est pas l'absolu. Et j'ai des scrupules. Or, vendre sans mentir est certes un siddhi (pouvoir surnaturel) que je n'ai pas encore acquis. 
Tous des menteurs, oui. Mais tous des vendeurs ? Je n'en suis pas certain. Y a-t-il une alternative à ce monde de commerce universel qui nous est tombé dessus ? Le modèle commercial, contractuel, semble s'être imposé partout et jusque dans les plus hautes sphères de la spiritualité. Dois-je me soumettre ? Y a-t-il autre chose à faire ? Je n'en suis pas sûr. Mais je veux résister. Au moins en m’interrogeant.

mardi 15 février 2011

Unlimited Power !

Naïf que je suis. J'ai toujours cru que non dualité rimait avec simplicité et renoncement. Car, comme dit Ramana, s'il n'y a plus (ou presque plus) de Soi séparé, de sensation du Soi séparé, comment les désirs pourraient-ils prospérer ? La non dualité a ainsi des implications politiques certaines. A l'image des Quakers, on ne peut vivre dans une idéologie consumériste tout en baignant "toujours plus" dans le Rien.

Mais j'étais naïf... En réalité, il existe une "Loi de l'Attraction". Présentée dans cette petite annonce par ces sympathiques clients. Ils ont compris quoi ? Qu'il suffit de vouloir pour pouvoir. Je suis la Source... je suis donc la Source de l'Argent ! Ce film résume bien la chose : "Toujours plus, plus, plus, plus, pluuussss !!!!!" Yeah ! Même dans des domaines plus traditionnels, on a vu un maître zen demander 50 000 dollars (par personne !) pour un séminaire "zen express". De même, ce "Access Consciousness" a un coût. En plus de l'éveil à la "conscience totale", ils offrent des manipulations énergétiques (c'est le vieux truc de Mesmer version 2011), des guérisons miraculeuses, etc., etc. Avant de jeter un coup d'oeil à ce document très représentatif, une page d'humour.



Bon, je sais bien qu'il est plus facile - et moins risqué - de critiquer ces gentils consommateurs non dualistes que de s'en prendre aux islamistes de mon voisinage. Néanmoins, il me paraît salutaire d'attirer l'attention sur ces phénomènes, sur ces mariages - contre nature ? - de la non dualité ("All is awareness !") et du consumérisme le plus échevelé.

Cela étant, n'a t-on pas le droit d'être riche et "éveillé" ? Les pauvres ! Ce serait trop injuste. A ce stade, je crois que l'argent a une place légitime : un "enseignant" ou autre dans le domaine spirituel peut gagner le smic, voire la moyenne des revenus (aux alentours de 2000 euros me semble). Au-delà, c'est suspect. Besoins, oui ; désirs...?
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