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mardi 9 août 2022

La base de toute spiritualité


 

Quand nous sommes déçus par la spiritualité, c'est souvent parce nous allons vers la spiritualité pour des raisons... décevantes. Pour des motifs superficiels, pour des "siddhi" comme on dit en Inde.


Et pourquoi ? Parce que nous n'avons pas pleinement pris conscience du problème, du problème de la vie. Dans toutes les traditions, l'élan intérieur naît de la réalisation de la souffrance, de l'impermanence et de l'absurdité de nos poursuites ordinaires.

La vie est souffrance. Non par accident, de-ci, de-là, mais par nature. La vie est tissée de souffrance, chez l'homme et chez les autres animaux. Y-a t-il un remède ?

Si je ne réalise pas pleinement ce problème, alors je ne peux pas vraiment aspirer à la solution. Si le diagnostic est partiel, le remède le sera aussi. La guérison sera incomplète et je serai déçu.

Nous négligeons trop souvent cet aspect de la vie intérieure, qui est son pourtant fondement !

Sans connaissance des limites de la vie ordinaire, ma vie intérieure manquera d'élan, d'énergie, je vivrai entre deux mondes et sans doute perdrai-je dans les deux. Sans connaissance des défauts inhérents à l'existence, sans maturité donc, je serai tiède. Je ne serai pas heureux dans la vie ordinaire, mais je ne pourrai pleinement goûter à la vraie vie.

Pour nous aider à méditer sur les limites de l'existence ordinaire, je conseille de méditer l'Essence du yoga selon Vasishta, publié chez Almora, en particulier le début.

samedi 16 mai 2020

Comment l'éveillé.e vit son corps ?

L'ascèse de la Déesse, bien particulière

Par "éveil", j'entends la découverte d'une nouvelle manière de vivre, une vie sur fond de silence, d'espace et d'un certain ressenti viscéral.

Mais comment cette ouverture de l'attention à sa source et à son arrière-plan se traduit-il dans le champ sensoriel ?

Voici ce qu'en dit Vasishta
Dans son enseignement sur l'éveil, il ne parle pas explicitement du ressenti viscéral, mais seulement du silence intérieur et de l'espace. Il parle pourtant au Cachemire, à l'époque des grands maîtres tantriques (vers 950) dont il connaît l'enseignement. Il cite le Vijnâna Bhairava Tantra et les Spanda-kârikâ. Ses fables sont pleines d'allusions à l'approche sensuelle de la spiritualité, mais dans une perspective centrée sur le lâcher-prise (tyâga), geste qui découle de la vision des choses telles qu'elles sont (vairâgya, tattva-jnâna, etc.). Son message est simple : quand je m'éveille à ce qui est, je lâche prise. Car voir la réalité, c'est voir que tout est illusion et qu'il n'y a que conscience, être pur. C'est revenir à l'espace et oublier les choses.

Et quand je lâche prise, toute mon "énergie" se réorganise. Je suis "libre en cette vie" (jîvan-mukta). Cela ne se traduit pas par des comportements spéciaux. Vasishta est clair sur ce point : l'éveil est tout intérieur, sans rapport avec un pouvoir quelconque, et il ne se transmet pas comme une substance.

Seule l'expérience subjective change. L'enseignement original de Vasishta est que l'éveillé peut agir comme n'importe qui, sans toutefois perte sa "fraîcheur intérieure" (antah-shîtalatâ). 

Mais si tout est "lâché" parce tout est vu comme illusion, alors le corps ne sera-t-il pas négligé ?
Non, répond Vasishta, car il faut distinguer deux sortes d'habitudes (vâsanâ) : les mauvaises incompatibles avec l'éveil ; et les bonnes, compatibles avec l'éveil. Les mauvaises habitudes sont mauvaises parce qu'elles sont fondée sur l'aveuglement, sur une vision confuse du réel, une vision qui lui attribue une réalité indépendante qu'il n'a pas. S'éveiller, c'est comprendre cela, c'est voir l'illusion comme illusion. En ce sens, le monde disparaît, il cesse comme réalité indépendante de la conscience. Mais il subsiste comme apparence. Et donc, le corps est toujours présent, juste purifié des mauvaises habitudes.

La destruction des mauvaises habitudes, c'est la "destruction du mental" (mano-nâsha) ; les bonnes habitudes qui demeurent et prospèrent forment l'intellect de l'éveillé, appelé "être" (sattva), que l'on peut traduire par "vérité".

Mais que devient le corps ?
Voici un chapitre du Yoga selon Vasishta qui répond à cette question :

"L'(éveillé) vit dans l'état ultime,
(mais) il (semble) vivre comme la roue
continue à tourner (même une fois lâchée).
Il règne sur la cité du corps,
sans s'en trouver pollué."

La métaphore de la pollution urbaine ! L'éveillé.e vit en ville, mais avec la pureté de l'air des campagnes. Il vit spontanément : ne faisant rien, tout se fait. Vasishta ne précise pas davantage, il dit simplement que l'éveillé agit spontanément "selon la conduite" (yathâcâra), selon ce qui lui arrive (yathâprâptam). Il n'y a pas de sens à ce qui arrive : digérer totalement ce fait, c'est devenir soi-même le sens ultime. La réponse à toutes les questions est ce silence vivant. Dès lors, la ville ressemble à un jardin :

"Pour qui perçoit cela, la grande cité du corps propre
n'engendre que jouissance et liberté (à la fois),
comme un jardin d'agrément.
Elle crée du bien-être, non du mal-être !"

"A la fois jouissance et liberté" : le beurre et l'argent du beurre. Ne possédant rien, je jouis de tout. N'étant rien, je suis tout. Ne devenant rien, je deviens tout. Ne voulant rien, toutes mes volontés s'accomplissent.  

"Ô Râma, agréable est cette cité du corps,
dotée de toutes les qualités.
Pour qui sait, elle déborde de toutes les beautés (vilâsa),
illuminée par le soleil de la lumière du Soi."

"Pour qui connaît son corps et son esprit,
elle est belle de tout ce qui est beau et bon.
Elle tend seulement au bien-être
et au bien suprême, non au mal-être."

"Pour l'ignorant, cette (cité du corps) 
est une source de souffrances interminables.
Pour qui sait, elle est un trésor de plaisirs
inépuisables."

"Elle procure le bien-être à ceux
qui connaissent le Soi/ qui se connaissent eux-mêmes.
Elle offre à la fois jouissance et liberté :
elle est comme la cité du roi des dieu, l'Immortelle."

"L'être qui habite ce (corps) 
jouit de tout, alors même qu'il est le Soi 
en tout et en chacun.
Il jouit des choses humaines engendrées par l'univers."

"Qui sait ne fuit jamais les choses
qui se présentent à ses facultés (corporelles ou mentales).
Il ne cherche pas non plus autre chose.
Il demeure ainsi, comblé."

"Les ingrats qui détruisent le corps,
qui est notre refuge primordial,
sont plein d’œuvres malsaines (et, pour eux), 
leurs propres facultés sont des ennemis invincibles."

(Yoga-vâsishta IV, 23, 24)

Selon Vasishta, les pratiques religieuses, les rituels, les pèlerinages et les ascèses, sont incapables de procurer jouissance et liberté. 
Pourquoi ? 
Parce qu'elles reposent sur une ignorance secrète, un égoïsme caché. Tant que je ne renonce pas à l'ego, aucun renoncement extérieur ne débouchera sur la liberté. Et dès lors que je renonce à l'ego, les renoncements extérieurs ne servent plus à rien. On pourrait dire qu'ils "purifient" les habitudes. Mais selon Vasishta, ils nourrissent l'ego, la fierté d'être sans ego. 
La clé est plutôt le geste intérieur du lâcher-prise qui fait suite à l'observation lucide du monde. Seule la réflexion le permet. Elle est la véritable religion qui relie à l'être. Et quand, en plus, elle prend la forme de la poésie, de l'imagination affinée par la culture, elle descend au fond du cœur, du corps, dit Vasishta. Elle est alors le "joyau qui exauce les souhaits". La parole, source d'aliénation pour l'ignorant prisonnier des ses croyances, de ses habitudes, devient pouvoir libérateur. Or la parole, c'est le corps. 

L'éveillé.e vit le corps comme une libération, une confirmation de la liberté.

mercredi 13 mai 2020

Le corps est-il une prison ou un "agréable jardin" ?

Bonhams : A copper of figure of Shiva Sukhasanamutri South India ...
Sukhâsanamûrti

Les religions condamnent le corps. les philosophies aussi.

Parmi les philosophies non-dualistes, certaines, comme le Vedânta, voient aussi dans le corps la base objective de nos souffrances. Être libre, c'est être libre du corps. Puis, comme le corps et le monde sont fondés sur une erreur de perception, ils disparaissent lors de l'éveil. Il n'y a plus, alors, qu'une masse de pure conscience, semblable au sommeil profond. L'éveillé-délivré continue, certes, à vivre dans un corps et dans le monde. Mais ça n'est que le temps d'épuiser l'inertie de son karma jusqu'à la mort. Il ne vit plus, il ne désire plus, il est "comme la roue du potier" qui continue à tourner à cause de son inertie ; il est "comme une machine" (yantra) qui bouge mécaniquement, sans aucun désir. Après la mort, il n'y a plus que le sommeil profond.

D'autres doctrines ont une approche plus nuancée.

Selon le tantrisme et le védisme, il est possible, grâce aux rituels et au yoga, de transformer ce corps en un corps immortel et de vivre ainsi à sa guise à jamais.

Selon le shivaïsme du Cachemire, notre véritable corps est la conscience infinie. Mais ce corps immatériel est la base de tous les corps matériels. Quand je réalise que je suis conscience infinie, je réalise donc que tout est mon corps. De plus, le corps est est prison quand je ne reconnais pas sa source, mais il est ma liberté quand je reconnais sa source. Je suis esclave de mes propre puissances corporelles tant que je ne les comprends pas. Dès que je les comprends, j'en redeviens la source maîtresse. Me re-trouvant au centre de la source créatrice, "je fais et je perçois tout ce que je désire". Le corps est perçu comme un mandala et les dieux sont ses habitants que les jouissance honorent. 

Dans le Yoga selon Vasishtha (YV), composé au Cachemire à la même époque et dans la même ambiance raffinée, le corps est d'abord une prison. A quoi bon s'épuiser à servir ce mauvais maître qui, de toutes façon, est condamné par la nature des choses ? Nous sommes hypnotisés par le corps, qui nous prend tout et ne nous donne rien. Le prince Râma fait ainsi d'abord preuve de lucidité (vairâgya) à l'égard du corps. 

Mais cette désillusion n'est pas une fin en soi, elle n'est pas la vérité ultime sur le corps. Elle n'est qu'une étape, celle du diagnostique, avant le traitement et la guérison. Car Vasishta n'est pas partisan d'une élimination radicale de tout. Ou plutôt, si. Mais il ne s'agit pas de "renoncer au monde" (sannyâsa) comme dans le Vedânta de Shankara. Il s'agit plutôt de "lâcher" (tyâga), de se détendre de l'intérieur, de relâcher notre trouble obsessionnel compulsif qu'est le samsâra. 

Mais cette détente radicale, cette dé-prise, conduisent paradoxalement à une jouissance intensifiée. Vasishta chante encore et encore le chant de celle "qui lâche en grand" (mahâ-tyâgî) et qui se retrouve à être aussi "celui qui jouit en grand" (mahâ-bhogî), "qui agit en grand" (mahâ-kartâ), le grand artiste qui "crée la société nouvelle" (parâ nâgaratâ udeti, II, 18, 8), justement parce qu'elle ne s'obsède plus de rien. Le corps redevient fluide. En revenant à l'arrière-plan, à l'espace de pure présence, l'attention s'ouvre et libère le monde. La mort du bavardage ouvre une source nouvelle. Le corps, affranchi des compulsions (vâsanâ), redevient disponible. Il n'y a plus de corps, plus de monde, plus rien. Et alors, tout est possible. Il n'y a plus de dualité entre le corps et la conscience infinie : "Il n'y a pas de différence entre l'eau et l'aqua. De même, l'absolu (brahman) est le corps." (VII, 210, 20) ou "la vérité de l'absolu est la vérité du corps".

En fait, la sensation tactile du corps est la conscience, tout simplement :

"Chez celle qui vit (jîvatah), il y a une sorte de sensation (cetana) dans le pouce et dans les doigts, même sans contact avec l'air, etc. Cette sensation est le Soi suprême." (III, 10, 42)

Abhinavagupta célèbre de même le toucher pur (sparshatanmâtra), "ornement des corps".
Le corps devient ainsi un "jardine exquis" , libre de désir, libre d'exprimer tous les désirs, comme le montrent les héros du YV qui reviennent au monde pour y vivre encore et encore.

samedi 15 février 2020

L'adoration intérieure du Soi

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"Le Seigneur dit :

Je vais maintenant te dire l'adoration (pujâ) intérieure du Soi qui est la purification des purifications, destruction de toutes les ténèbres. [purification = pâvanam litt. "la ventilation", l'aération suprême] VI, I, 39, 1
...
"Je suis la plénitude même,
pleine de tout" :
telle est l'adoration divine,
pure, miracle du Soi/ émerveillement de soi.
...
En vérité, il adore cette conscience divine, transcendante,
cette pure et simple conscience avec tout ce qu'il obtient,
avec un intellect égal.
Il adorera avec tout ce qui se présente.
Que l'on ne fasse aucun effort 
pour obtenir ce que l'on n'a pas.
Que l'on célèbre chaque jour le Seigneur resplendissant
avec ce corps et selon ses pouvoirs,
qu'on le vénère entièrement à travers le désir et le plaisir (kâma).
Qu'on l'adore avec ce que l'on mange,
à travers tous les états d'âme,
en se couchant,
que l'on vénère ainsi Shiva selon ce qui arrive.
Que l'on adore le Soi
en pleine intelligence (sambuddhyâ)
avec la bien-aimée, avec la nourriture,
se divertissant en des débordements de pleine jouissance 
à travers toutes les formes de plaisir !
Qu'on l'adore par la maladie et par la santé,
par l'égarement et par nos projets,
à travers pertes et profits,
tels qu'ils arrivent !
..."
Etc., etc.
(Yoga selon Vasishta, alias Le Livre qui est le Moyen d'atteindre la Liberté)


N'est-il pas évident que cette oeuvre, composée au Cachemire, est pleine de l'esprit "tantrique" du shivaïsme du Cachemire ?
Quelques versets plus loin, le "Seigneur" nous enjoint de l'adorer avec tout, pur ou impur, sans se soucier de ce qui est permis ou non, mais aussi avec les qualités d'un cœur noble, droit (riju, ârjava).

Voilà le shivaïsme du Cachemire. Un tantrisme sans tabous, mais sans vulgarité. Un Tantra nourrit d'art, de poésie et de tout ça. Rien à voir avec le tantrisme, en fait. Ni avec le néoTantra.

Quand on écoute les maîtres de ce shivaïsme, puis qu'on lit ensuite les tantras et les satires de Kshémendra, on ne peut qu'être frappé par les contrastes. Spendeur d'intellegence d'un côté ; nef des misères de l'autre. Mais tout s'explique si l'on voit que le "shivaïsme du Cachemire" s'inspire d'une certaine liberté de mœurs du tantrisme, mais en le purgeant de sa grossièreté, de son obsession des pouvoirs, de l'occultisme et de ses délires ridicules. 

Voilà pourquoi ceux qui, aujourd'hui encore, cherchent en Inde le "shivaïsme du Cachemire" dans les milieux sâdhus, aghoris, etc. ne trouveront jamais rien d'autre que déceptions et tromperies. S'ils ont de la chance. Car le shivaïsme du Cachemire s'inspire de la culture tantrique, mais dans un tout autre esprit, c'est-à-dire dans un esprit de beauté, de finesse, d'intelligence, de raffinement, bien loin des pitreries des sâdhus et autres sdf de l'Inde. 

Qui sont fort sympathiques, pittoresques. De même ces "brahmanes" pseudo védântistes et pseudo tantriques, ces pandits dégoûlinants et ces panda décadents, ces pûjârîs décatis et ces baba croulants. Si nous allons à leur rencontre, ça n'est certes pas dans l'espoir d'une quelconque "transmission" de ganja diarrhéique ou d'une shakti pourrie, non merci. 

Si nous allons batifoler à Bénarès, c'est pour rencontrer, parler, échanger, embrasser. Qui ? L'humanité. Celle qui n'est pas encore entièrement aseptisée, juridicisée, numérisée, celle qui n'a pas encore été gâtée par les ateliers de "Communication Non Violentes", de touche-pipi et autres pathologies. Celle qui a été préservée de la peste du "en conscience" et autres "conscientisations", de la rage de la "Bienveillance du Cœur" et autres épidémies de connardvirus kundaliniens.

Om camatkritivapushe namo namah

samedi 25 janvier 2020

Traduction italienne du "Yoga selon Vasishta"

Pour celles et ceux qui ont le plaisir de parler la langue de Dante, une traduction italienne de l'Essence du yoga selon Vasishta, déjà disponible en français chez Almora.

mercredi 4 avril 2018

Qu'est-ce que le prânâyâma ?



Jusque vers l'An Mille, yoga est synonyme de prânâyâma.
Selon certains textes, cet auxiliaire suffit à atteindre le yoga, c'est-à-dire la liberté (moksha) et le bonheur (bhoga).

Mais qu'est-ce que le prâna-âyâma ?
Les textes donnent différentes interprétations. 
Prâna est à la fois la respiration et l'ensemble des mouvements du corps,
depuis les plus grossiers, les mouvements physiques, objectifs, jusqu'aux plus subtils, les mouvements mentaux,
les émotions et autres phénomènes subjectifs. 
Âyâma signifie "contrôle". D'ailleurs, un synonyme
de prânâyâma est prâna-jaya, la "maîtrise du souffle".
Toutefois, on trouve d'autres interprétations de âyâma :
"suppression", "allongement" ou "ralentissement".
Il s'agit, dans le prânâyâma, de stopper ou de ralentir
les mouvements du corps, l'esprit étant seulement
la partie la plus subtile du corps.

L'intérêt de la respiration est qu'on peut intervenir consciemment sur elle.
Elle est le lien entre l'attention consciente (cetanâ) et les mouvements du corps-esprit que l'on cherche à apaiser. Selon la Chândogya Upanishad, elle est un lien entre le corps et l'esprit, comme un oiseau sur le mat d'un navire en pleine mer n'a d'autre choix que de revenir au navire (on retrouve cette analogie dans les Chants attribués au Bouddhiste Saraha, me semble-t-il). 

Concrètement, le prânâyâma consiste à respirer moins :
en allongeant l'inspir, l'expir, ou à travers des rétentions,
le but est de diminuer le volume d'air ingéré chaque minute.
On y parvient par des pratiques nommées prânâyâma 
ou kumbhaka, "faire le vase". On traduit souvent kumbhaka
par rétention, et la rétention est au cœur du contrôle du souffle.
Il en existe deux, quatre ou huit sortes, à l'exception de la Kumbhaka-paddhati, manuel du XVIIIe siècle consacré entièrement aux rétentions, et qui en décrit cinquante-quatre sortes.

D'un point de vue physiologique (que le yoga ignore bien sûr,
mais qu'il pressent empiriquement), le prânâyâma
augmente la proportion de gaz CO2 présente dans le sang.
On entend souvent dire que le prânâyâma sert à "oxygéner" le sang et à débarrasser l'organisme de ses "toxines". 
Mais c'est précisément le contraire. En effet, si nous sur-oxygénons notre sang (par hyperventilation, c'est-à-dire en restant au repos  et en ingurgitant plus que les 4 litres d'air nécessaires à la vie d'un individu adulte en bonne santé), alors l'oxygène va certes s'accumuler dans le sang, et la proportion de CO2 va diminuer rapidement. Mais il va alors se produire une réaction spontanée, bien connue des physiologues depuis qu'elle a été découverte en 1904 par un médecin danois : l'effet Bohr.
Il s'agit d'une réaction d'équilibrage entre oxygène et CO2, "réaction" permanente qui consiste, en gros, en ceci :
quand l'oxygène augmente, le CO2 diminue, les tissus deviennent alcalin (le Ph baisse), les artères se contractent
et surtout, les globules rouges ne relâchent plus (ou moins vite) l'oxygène aux tissus et aux organes. Donc, quand on hyper ventile, les muscles sont moins oxygénés, de même
que le cerveau. Voilà pourquoi on ressent des picotements,
voire du vertige. Ça n'est pas à cause de l'excès d'oxygène,
mais bien à cause d'un manque d'oxygène. De plus, l'alcalinité du corps contribuerait à l'augmentation de la
sensation d'appétit...
Quoiqu'il en soit, l'augmentation de la proportion de CO2 dans le sang a les effets inverses : l'oxygène est mieux distribué dans le corps, les artères se dilatent, et le système
parasympathique s'enclenche. L'organisme s'apaise.

Le but du prânâyâma est donc d'augmenter la proportion de CO2, le fameux gaz à effet de serre. Comme pour l'atmosphère terrestre, mais selon des mécanismes certes bien différents, cette augmentation "réchauffe".
Les textes parlent bel et bien d'apprivoiser la sensation d'asphyxie. La poussée d'adrénaline que l'on ressent alors,
comme une énergie qui s'élance soudain et va "frapper" la tête, est parfois nommé udghâta. Et un certain nombre d'udghâtas sont parfois prescrits. Ce qui conduit à de la transpiration et des tremblements.

Ce qui nous conduit au fait que le prânâyâma n'est pas une pratique facile et de tout repos. Cultiver la sensation d'asphyxie, c'est douloureux et stressant. Sauf, évidemment, si vous ne faites pas de rétention. Mais alors, ça n'est pas vraiment du prânâyâma. On comprends pourquoi Abhinava Goupta (que j'avais cité dans mon billet précédent) parle du prânâyâma qui "stresse" (pîdyate) le corps-esprit.

Cependant, il existe une autre approche du prânâyâma.
On la trouve dans la tradition tantrique Kaula (et donc dans le shivaïsme du Cachemire aussi) et dans le Yoga selon Vashishta, appelé aussi Enseignement qui est le moyen de la délivrance (Moksha-upâya-shâstra, composé au Cachemire vers 950). 

Il s'agit simplement d'observer tranquillement le va-et-vient du souffle. Mais ça n'est pas la pratique bien connue dans les retraites vipassanâ. Ici, il s 'agit de se concentrer sur la fin de chaque expir : l'intervalle entre chaque respiration ; le moment où le mouvement de la respiration reste suspendu.
Comme le fait remarquer l'auteur du Yoga selon Vasishta, c'est là une "rétention naturelle" : tout être qui respire la vit, mais sans y prêter attention. Selon certains calculs (bouddhistes), nous passerions ainsi plus de trois années de notre vie en rétention respiratoire spontanée !
D'où l'idée de méditer ces instants, ces moments d'arrêts naturels, donnés, et non produits par un effort volontaire.

Comme dit Vasishta (cité par Shiva Oupâdhyâya dans son Explication du Vijnâna Bhairava Tantra, 25) :

La "rétention" se manifeste encore et encore sans interruption à l'intérieur (à la fin de chaque inspir) 
et à l'extérieur (à la fin de chaque expir), spontanément.
Celui qui comprends cela ne "renaît" pas (dans le samsara 
douloureux). Qu'il marche, qu'il reste debout, 
qu'il veille ou qu'il dorme, sa respiration ne s'arrête jamais,
car le mouvement du souffle est naturel.

Or, chaque expir est une occasion de lâcher-prise.
Et chaque moment de suspension du souffle
est l'occasion de s'apaiser.
Vient même un moment où la pure conscience,
la Lumière de la simple présence silencieuse,
se révèle d'elle-même.
Et cette paix se poursuit à l'inspir suivant.
Et ces intervalles de pur espace,
semblables au ciel bleu entre deux nuages,
s'allongent peu à peu.

C'est une pratique très profonde, en dépit
de sa simplicité et de sa facilité.
Selon la tradition du tantra non-duel
et selon Vasishta, c'est une voie complète.

Comme dit Vasishta, le mouvement naturel de la
respiration conduit à la délivrance et au bonheur,
rien que par un léger effort d'attention :

Cette essence du Soi (qui se révèle
d'elle-même à chaque intervalle)
est la pure conscience absolue.
Quand on atteint cette Lumière ininterrompue,
plus de mal être !
Quand l'expir a cessé et que l'inspir
est sur le point de repartir,
le mal-être cesse aussi longtemps
que l'on se repose en cette suspension...

Voilà le prânâyâma :
une contemplation simple.

A chacun de faire preuve d'audace et de curiosité.
Le yoga est là. Donné. Gratuit.
A chacun d'y goûter.
Nul ne pourra le faire à notre place.

jeudi 12 octobre 2017

Par le pouvoir d'un simple regard

Regarder de plus près le problème,
c'est parfois voir qu'il n'y a pas vraiment de problème :

yathā rajjvāṃ bhujaṅgābhā vinaśyatyeva vīkṣaṇāt | 
saṃvinmātravivartena naśyatyeva hi saṃsṛtiḥ || 20 ||


Quand on regarde de près la corde,
l'illusion du serpent disparaît.
De même,
quand la conscience se retourne sur elle-même
en sa simplicité,
la ronde des souffrances disparaît.


Le Yoga selon Vasishta, Livre de la création, 60, 20

NB : je traduis "vivarta" par "retournement", 
suivant le commentaire qui dit 
"le retournement de la pure conscience veut dire 'par une inversion (parâvrittyâ), avec le regard tourné vers soi-même (pratyangmukhatayâ, "vers notre propre visage"), voir notre être (svatattvadarshanam)'".

mercredi 14 juin 2017

Le corps, ami ou ennemi ?

Toutes les traditions, de sagesse (maîtrise de soi)
ou mystiques (abandon de soi) prônent le détachement du corps.
Même le tantra déprécie souvent la chair,
au profit d'un corps divin spécial, fait de Mantras ou d'anges.


En réalité, se détacher du corps, c'est libérer le corps.
Comment ?
En le délivrant du bavardage qui en fait un ennemi.
Pris entre le marteau de l'attachement
et l'enclume de l'aversion, le corps est envahi de peur,
comme une cité livrée au pillage.
Le corps délivré de ce bavardage intérieur
s'apaise peu à peu, guérit progressivement,
jusqu'à ce que la fièvre soit remplacée par une sensation de paix et de joie.
En renonçant à tout, tout est gagné.
Par ces morts répétées, il y a résurrection de la chair.
En embrassant les croix, 
on gagne le royaume de la vraie vie.

L'enseignement du sage Vasishta est très clair à ce sujet :

"Pour qui connait la (réalité),
la grande cité de notre corps
ressemble à un jardin
qui tend à la jouissance et
à la liberté,
non à la souffrance.
.... Pour qui sait (la vérité),
cette belle cité du corps
est douée de toutes les qualités,
source de délectations infinies,
illuminée par le soleil
de la Lumière du Soi.
Elle est embellie
par tout ce qui est favorable,
elle tend seulement au bonheur
et au bien, non pas à la souffrance."

En revanche, pour l'ignorant
qui reste complètement attaché à son corps :

"ce (corps) est un réservoir 
inépuisable de souffrances.
Mais pour le sage,
c'est un trésor de plaisirs
infinis",

car l'ignorant, plongé dans la confusion,
est ballotté entre les moment d'excitation
et les périodes d'abattement,
esclave de ses sens et de son imagination.
En vérité, quand l'ignorance s'évanouit,
le corps et le monde brillent
comme au premier jour.
Qui vit ainsi vit comme un enfant.

Vasishta ne prône ni le consumérisme naïf,
qui n'est qu'une sorte d'addiction et d'esclavage,
ni la mortification du corps :

"Les ingrats détruisent
le corps, qui est (pourtant) notre premier refuge
et appui...
Ils sont riches... de leurs mauvaises actions !
Pour eux, leur propres facultés
sont invincibles !"

Le message est clair :
qui cherche à détruire le corps s'épuisera en vain.
La solution consiste à comprendre le corps
et le monde, pour les accepter, s'en détacher,
et trouver la guérison.
La clé est la compréhension.
Si je comprend que le corps, l'esprit et le monde
ne sont rien de réels,
alors ils se mettent à resplendir.
Si je renonce à tout attachement,
alors tout devient objet d'amour.

On aime ce que l'on comprend.
On hait ce que l'on ne comprend pas.

La clé est la compréhension.
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