Jusque vers l'An
Mille, yoga est synonyme de prânâyâma.
Selon certains textes, cet auxiliaire suffit à atteindre le yoga,
c'est-à-dire la liberté (moksha) et le bonheur (bhoga).
Mais qu'est-ce que le prâna-âyâma ?
Les textes donnent différentes interprétations.
Prâna est à la fois la respiration et
l'ensemble des mouvements du corps,
depuis les plus grossiers, les mouvements physiques, objectifs, jusqu'aux
plus subtils, les mouvements mentaux,
les émotions et autres phénomènes subjectifs.
Âyâma signifie "contrôle".
D'ailleurs, un synonyme
de prânâyâma est prâna-jaya, la "maîtrise du
souffle".
Toutefois, on trouve d'autres interprétations de âyâma :
"suppression", "allongement" ou
"ralentissement".
Il s'agit, dans le prânâyâma, de stopper ou de ralentir
les mouvements du corps, l'esprit étant seulement
la partie la plus subtile du corps.
L'intérêt de la respiration est qu'on peut intervenir consciemment sur elle.
Elle est le lien entre l'attention consciente (cetanâ) et
les mouvements du corps-esprit que l'on cherche à apaiser. Selon la Chândogya
Upanishad, elle est un lien entre le corps et l'esprit, comme un oiseau sur
le mat d'un navire en pleine mer n'a d'autre choix que de revenir au navire (on
retrouve cette analogie dans les Chants attribués
au Bouddhiste Saraha, me semble-t-il).
Concrètement, le prânâyâma consiste à respirer moins :
en allongeant l'inspir, l'expir, ou à travers des rétentions,
le but est de diminuer le volume d'air ingéré chaque minute.
On y parvient par des pratiques nommées prânâyâma
ou kumbhaka, "faire le vase". On traduit
souvent kumbhaka
par rétention, et la rétention est au cœur du contrôle du
souffle.
Il en existe deux, quatre ou huit sortes, à l'exception de
la Kumbhaka-paddhati, manuel du XVIIIe siècle consacré
entièrement aux rétentions, et qui en décrit cinquante-quatre sortes.
D'un point de vue physiologique (que le yoga ignore bien sûr,
mais qu'il pressent empiriquement), le prânâyâma
augmente la proportion de gaz CO2 présente dans le sang.
On entend souvent dire que le prânâyâma sert à
"oxygéner" le sang et à débarrasser l'organisme de ses
"toxines".
Mais c'est précisément le contraire. En effet, si nous
sur-oxygénons notre sang (par hyperventilation, c'est-à-dire en restant au
repos et en ingurgitant plus que les 4 litres d'air nécessaires à
la vie d'un individu adulte en bonne santé), alors l'oxygène va certes s'accumuler
dans le sang, et la proportion de CO2 va diminuer rapidement. Mais il va
alors se produire une réaction spontanée, bien connue des physiologues
depuis qu'elle a été découverte en 1904 par un médecin danois : l'effet Bohr.
Il s'agit d'une réaction d'équilibrage entre oxygène et CO2, "réaction"
permanente qui consiste, en gros, en ceci :
quand l'oxygène augmente, le CO2 diminue, les tissus deviennent
alcalin (le Ph baisse), les artères se contractent
et surtout, les globules rouges ne relâchent plus (ou moins vite)
l'oxygène aux tissus et aux organes. Donc, quand on hyper ventile, les muscles
sont moins oxygénés, de même
que le cerveau. Voilà pourquoi on ressent des picotements,
voire du vertige. Ça n'est pas à cause de l'excès d'oxygène,
mais bien à cause d'un manque d'oxygène. De plus, l'alcalinité du
corps contribuerait à l'augmentation de la
sensation d'appétit...
Quoiqu'il en soit, l'augmentation de la proportion de CO2 dans le
sang a les effets inverses : l'oxygène est mieux distribué dans le corps, les
artères se dilatent, et le système
Le but du prânâyâma est donc d'augmenter la proportion de CO2, le
fameux gaz à effet de serre. Comme pour l'atmosphère terrestre, mais selon
des mécanismes certes bien différents, cette augmentation
"réchauffe".
Les textes parlent bel et bien d'apprivoiser la sensation
d'asphyxie. La poussée d'adrénaline que l'on ressent alors,
comme une énergie qui s'élance soudain et va "frapper"
la tête, est parfois nommé udghâta. Et un certain nombre d'udghâtas
sont parfois prescrits. Ce qui conduit à de la transpiration et des
tremblements.
Ce qui nous conduit au fait que le prânâyâma n'est pas une pratique facile et
de tout repos. Cultiver la sensation d'asphyxie, c'est douloureux et stressant.
Sauf, évidemment, si vous ne faites pas de rétention. Mais alors, ça n'est pas
vraiment du prânâyâma. On comprends pourquoi Abhinava Goupta (que j'avais cité
dans mon billet précédent) parle du prânâyâma qui "stresse" (pîdyate)
le corps-esprit.
Cependant, il existe une autre approche du prânâyâma.
On la trouve dans la tradition tantrique Kaula (et donc dans le
shivaïsme du Cachemire aussi) et dans le Yoga selon Vashishta,
appelé aussi Enseignement qui est le moyen de la délivrance (Moksha-upâya-shâstra, composé
au Cachemire vers 950).
Il s'agit simplement d'observer tranquillement le va-et-vient du souffle. Mais
ça n'est pas la pratique bien connue dans les retraites vipassanâ. Ici, il s
'agit de se concentrer sur la fin de chaque expir : l'intervalle entre
chaque respiration ; le moment où le mouvement de la respiration reste
suspendu.
Comme le fait remarquer l'auteur du Yoga selon Vasishta,
c'est là une "rétention naturelle" : tout être qui respire la vit,
mais sans y prêter attention. Selon certains calculs (bouddhistes), nous
passerions ainsi plus de trois années de notre vie en rétention respiratoire
spontanée !
D'où l'idée de méditer ces instants, ces moments d'arrêts
naturels, donnés, et non produits par un effort volontaire.
La "rétention" se manifeste encore et encore sans interruption à
l'intérieur (à la fin de chaque inspir)
et à l'extérieur (à la fin de chaque expir), spontanément.
Celui qui comprends cela ne "renaît" pas (dans le
samsara
douloureux). Qu'il marche, qu'il reste debout,
qu'il veille ou qu'il dorme, sa respiration ne s'arrête jamais,
car le mouvement du souffle est naturel.
Or, chaque expir est une occasion de lâcher-prise.
Et chaque moment de suspension du souffle
est l'occasion de s'apaiser.
Vient même un moment où la pure conscience,
la Lumière de la simple présence silencieuse,
se révèle d'elle-même.
Et cette paix se poursuit à l'inspir suivant.
Et ces intervalles de pur espace,
semblables au ciel bleu entre deux nuages,
s'allongent peu à peu.
C'est une pratique très profonde, en dépit
de sa simplicité et de sa facilité.
Selon la tradition du tantra non-duel
et selon Vasishta, c'est une voie complète.
Comme dit Vasishta, le mouvement naturel de la
respiration conduit à la délivrance et au bonheur,
rien que par un léger effort d'attention :
Cette essence du Soi (qui se révèle
d'elle-même à chaque intervalle)
est la pure conscience absolue.
Quand on atteint cette Lumière ininterrompue,
plus de mal être !
Quand l'expir a cessé et que l'inspir
est sur le point de repartir,
le mal-être cesse aussi longtemps
que l'on se repose en cette suspension...
Voilà le prânâyâma :
une contemplation simple.
A chacun de faire preuve d'audace et de curiosité.
Le yoga est là. Donné. Gratuit.
A chacun d'y goûter.
Nul ne pourra le faire à notre place.