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dimanche 7 juin 2020

Le monde, figure ambiguë ?

Les cours 2018/2019 Le Salon d'études culturelles
Natarâja est la mûrti des festivals de Cidambaram,
dont le sanctuaire intérieur est le linga d'espace : vide

Selon le shivaïsme du Cachemire, le monde n'est pas un néant pur et simple (tuccha), mais plutôt une figure ambiguë : il se présente comme parfait ou comme imparfait selon qu'il est connu intégralement ou connu partiellement.

En cela, il ressemble à ces figures ambiguës. Du reste, Maheshvarânanda, auteur de cette tradition qui vécut au temple tamoul de Cidambara, dit ce verset dans son Florilège de la vérité intégrale (Mahârthamanjarî, 28) :

आलेख्यविशेष इव गजवृषभयोर्द्वयः प्रतिभासः ।
एकस्मिन्नेवार्थे शिवशक्तिविभागकल्पनां कुर्मः ॥ २८॥
"C'est comme l'un de ces dessins extraordinaires
qui présentent la double apparence d'un éléphant et d'un buffle.
En une seule et même réalité nous forgeons deux parties : Shiva et Shakti."


Whitney Cox, dans sa thèse sur ce texte fascinant, qui s'inscrit dans la tradition du Cachemire mais qui n'a pas été composé au Cachemire, partage un bas-relief  sur un temple datant de 1170, soit à peu près l'époque de l'Auteur :


De la droite, l'éléphant ; de la gauche et en bas, le buffle. Mais les deux apparaissent en une seule et même matière, une seule "substance" comme traduit Silburn. Artha, en sanskrit, désigne ce que la conscience vise et peut viser : objet, fin, but, profit, sens, signification, vérité.

Maheshvarânanda explique, dans son auto-commentaire intitulé "Le Parfum" (Parimala), que la figue qui se manifeste change selon la concentration de l'attention (niveshya-yuktyâ, anusamdhâna). L'attention est ce pouvoir de la conscience de "découper" (âlekhana) en excluant (apohana) certains éléments au profit de certains autres, comme quand on écoute une conversation au milieu du brouhaha. Cette activité, présente au coeur de toute vie quotidienne (vyavahâra) est l'activité de découpage conceptuel (vikalpana), qui à la fois rend possible la vie ordinaire, et enferme la conscience infinie dans des choix qui diminuent à chaque fois sa puissance. 

Nous retrouvons-là le thème ancien de la liberté employée pour amoindrir la liberté. 
Or, pour que la liberté se reconquiert, elle doit mûrir et passer par la reconnaissance de sa propre essence. La conscience doit se reconnaître, sans quoi elle continuera d'employer ses pouvoirs pour jouer à se détruire, à s'aliéner. Il serait tentant de transposer à d'autres mythes, comme Prométhée, ou à d'autres doctrines, comme l'analyse de l'appauvrissement de l'employé proposée par Marx. 

dimanche 22 décembre 2019

Comment voir les choses tout en voyant le Soi ?

Monde magique ...(Foret des chutes loray) ...

Le coeur de la pratique est la pratique du coeur : le retournement de l'attention vers soi.
Quand je me retourne, de tout mon être, de tous mes sens, de toutes mes énergies,
je plonge au centre, dans cet être infini que je suis toujours déjà.
Donc, pas seulement "voir". Mais c'est là une façon de parler.

Il y a donc cet être mystérieux au centre de ma personne, ce vide derrière le masque.
Mais alors, c'est le masque qui apparaît vide, et le vide, plein. 
Comme si, au centre de moi, il y avait depuis toujours un être fait d'extase, se nourrissant d'extase.
De la conscience de ceci/cela, je passe à la conscience de conscience.
Émerveillement, plané, veillé, assuré.

Mais ensuite, la conscience des choses se poursuit. Or, comment retourner l'attention tout en faisant attention aux choses, "extérieures" ou "intérieures", comme les pensées, etc. ?

C'est la question posée dans le Bouquet des vérités au complet (Mahâ-artha-manjarî, XIVè siècle, Cidambaram) :

nanu viśvavyavahāro hi bahirgrāhyārthatayā vartamānaḥ 
kathamātmasvabhāvo vimarśaḥ syād

"Mais de fait, la vie quotidienne commune est concrètement faite d’extraversion vers des objets extérieurs. Dès lors, comment pourrait-elle être cette réalisation de soi qui a pour nature le Soi ?"

Cette objection consiste à demander comment la vie quotidienne peut être conscience de soi, alors qu'elle est, de fait, conscience des choses, tournée vers le dehors, dans la direction opposée au Soi, à la conscience ?

L'Auteur répond par le verset 12. Notez, au passage que dans toute la littérature philosophique de l'Inde, même "spirituelle", toute affirmation est systématiquement présentée comme la réponse à une objection. Le style n'est jamais dogmatique. Il prend toujours la forme d'un dialogue, comme chez Platon. Toujours. Ce dialogue est comme l'écho du dialogue atemporelle entre Shiva et Shakti, qui est justement au coeur de ce verset 12 :

pṛthvīparamaśivayoḥ pratyāhāre prakāśaparamārthe |
yo'nyonyaviśeṣaḥ sa eva hṛdayasya vimarśonmeṣaḥ ||

"L'absolu de la totalité [des états de conscience],
depuis la matière solide jusqu'à la conscience universelle
est la Lumière.
Sa différentiation est la réalisation du Coeur,
l'éveil, l'expansion."

Rien n'existe en dehors de la conscience.
Mais alors d'où vient que se manifeste autre chose que la conscience ?

La conscience n'est pas un bloc statique et homogène. 
Elle est douée du pouvoir de s'échapper à elle-même, en elle-même. D'où l'émerveillement secret au coeur de toute expérience.

Par exemple, quand je suis absorbé dans la perception de ce ciel bleu.
Je suis alors "conscience du bleu". Et soudain, un ballon jaune s'élève.
Une conscience une se différencie en autre chose.
Mais cette conscience du jaune est "éveil", expansion (unmesha).

Pourquoi ? Parce qu'elle délivre la conscience de l'identité avec le bleu,
identité dans laquelle elle devenait statique, comme embourbée.
Le nouveau venu est arrachement, délivrance à l'objet. 
Ce faisant, la conscience revient à elle-même en son infinité,
comme un Big Bang silencieux. Et donc, tout explose à nouveau à partir 
de la conscience universelle indicible. Et donc chaque apparition d'un nouvel objet
est éveil et occasion d'éveil. 

Voilà pourquoi la Reconnaissance ne prône pas de bloquer la conscience des choses,
mais plutôt de se rendre attention aux intervalles entre les consciences des choses.
Chaque nouveau mouvement part de l'acte infini qui est l'absolu.

La dualité ou la différence (bheda) sert donc ici de voie d'éveil.
Mais comme dit Vasugupta "que l'on en fasse l'expérience par soi-même !"
car  c'est indicible. 

L'éveil, c'est ce qui surgit quand je suis plongé dans quelque chose,
et qu'autre chose fait irruption. Comme une porte qui claque ou n'importe quoi d'autre.
Comme le ballon jaune dans le ciel bleu. 

Et l'objet est alors réalisé comme une réalisation de soi.

Et du coup, la vision de l'objet n'est pas incompatible avec la vision du Soi.
Non que l'objet soit nié, bloqué ou jugé comme étant "faux", "irréel", etc.
Mais il est perçu comme une vague dans l'océan de la conscience,
dans l'océan de l'expérience présente. 

C'est ainsi que j'apprend à voir les choses tout en voyant le Soi.

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire invite à pratiquer
au coeur du quotidien.

samedi 21 décembre 2019

Toute existence est conscience

Light and Shadows, Taiwan ~ captured by Chian Tsun Hsiung

Dans un beau passage d'un texte perdu, La Lignée du nectar (Rasa-anvaya), il est proclamé que "être, c'est être perçu" :

yā cit sattaiva sā proktā, sā sattaiva ciducyate |
atra citsattayorvyāptis, tatrānando virājate ||
yatrānando bhaved bhāve, tatra citsattayoḥ sthitiḥ | iti |

"Ce que l'on appelle 'conscience',
c'est précisément le fait d'exister.
Et l'existence n'est rien d'autre
que la conscience.
Et là où conscience et existence
sont identiques,
là resplendit la félicité.
Quand la félicité advient dans un état,
c'est l'état où conscience et existence
sont identiques."

En effet, notre expérience prouve qu'existence et conscience sont synonymes.
Là où il y a conscience, il y a existence. Là où il y a existence, il y a conscience.
Ainsi "le monde" n'est qu'un concept contenu dans la conscience, 
la "matière" est une abstraction qui dépend entièrement de l'acte conscient
qui la crée en la pensant.
Il y a stricte équivalence (vyâpti) entre les deux.
Quand il y a conscience, il y a existence. 
Quand il n'y a pas conscience (ce qui est impossible),
il n'y a pas même rien.
Donc la conscience que je suis est aussi vaste que l'existence.
Là où il y a quelques chose, où même rien, 
là brille la Lumière sous ces formes où cette absence de forme.
Et cette identité avec l'existence, avec le fait d'être,
c'est-à-dire avec l'acte de créer, est félicité,
car j'ai alors conscience que tout ce qui est, 
est en moi.
D'où repos, vertige, émerveillement, délectation
et félicité. Sentiment du sublime à l'état pur,
né du contraste entre la puissance infinie 
et l'absolue vacuité.
Inversement, toute félicité est signe d'une conscience,
même partielle, que l'existence n'est rien d'autre que mon activité créatrice.
Être, conscience, félicité sont strictement équivalents.
Nous sommes cela.
Tel est la fin ultime de toute existence : se réaliser directement, se reconnaître comme en un miroir limpide,
infini. C'est l'absolue délivrance et tout à la fois la somme totale de toutes les félicités.
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