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vendredi 26 avril 2024

La non-dualité, c'est de la dualité !

 

C'est quoi la non-dualité ?

Dans la spiritualité indienne, on dit que "je ne suis pas un objet". Par conséquent, je ne suis pas le corps, car le corps est un objet parmi d'autres. Alors que suis-je ? Je suis le sujet. 

En d'autres termes, je ne suis pas un objet perçu sur le mode du "cela" objectif, mais je suis le sujet percevant, qui se perçoit soi-même (âtmâ) sur le mode du "je suis", au-delà de tout objet.

Cette discrimination (viveka en sanskrit) est une désidentification nécessaire, car d'ordinaire je m'identifie à des objets : le corps, la sensation, la pensée, voire le néant. Toutes les traditions de l'Inde sont d'accord pour dire que cette étape est indispensable.

Cependant, ce retour sur soi par discernement entre le sujet et l'objet débouche sur un état de dualité : il y a le sujet, le Soi, la conscience, d'un côté ; et il y a tous les objets, dont les corps et les autres, de l'autre. 

Cette situation de dualité est celle du Yoga de Patanjali, du Sâmkhya et du Vedânta. 

Elle est libératrice dans une certaine mesure, car le réalise alors que je transcende tous les objets, dont le corps. Je perçois ma tristesse ? Je ne suis pas ma tristesse ! Je perçois ma douleur ? Je ne suis pas la douleur ! Je ne suis rien de ce qui est perceptible, rien de ce dont je fais l'expérience. Je suis transcendant, au-delà de tout, ce qui représente un soulagement. Je suis moche ? Je ne suis pas ce corps ! Je fais des bêtises ? Je ne suis pas ces bêtises ! Je commets des erreurs ? Je ne suis pas ces erreurs ! Je regrette mon passé ? Je ne suis pas mon passé ! Et ainsi de suite.

De plus, cette discrimination n'exige que peu d'effort, dès lors que l'on a des capacités cognitives, que l'on n'est pas débile profond. La plupart des gens peuvent donc y accéder. Peut-être.

Enfin, cette discrimination présente l'avantage, aux yeux de certains, de mettre tous les objets - toutes choses - sur le même plan. L'or est un objet, comme la boue. Tout est égal. Ou plutôt, tout est égalisé. A la suite de cette discrimination radicale, il n'y a donc plus à discriminer quoi que ce soit. En ce sens, il n'y a plus "dualités" ni hiérarchies. Ce qui n'est pas sans complaire aux mentalités égalitaristes.

Toutefois, ce soulagement a son prix : tout est réduit à des objets, de simples choses inertes, privées de conscience, d'énergie et de vie. En sanskrit, on emploie le mot jaḍa qui signifie à la fois "inerte", mais aussi "idiot, stupide, imbécile". Donc, tout (et tous !) devient inerte, stupide et imbécile. Certes, j'acquière une certaine paix, mais au prix de tenir toutes choses, l'univers, et les autres, pour des substances inertes, stupides, impersonnelles, privées de liberté. Seule la conscience est libre, mais... elle est totalement inactive.

Or, le Tantra nous propose une autre voie, qui passe par ce moment de transcendance, mais qui va au-delà. 

Transcender la transcendance. 

Aller au-delà de cette dualité que beaucoup confondent avec la non-dualité. 

Le Tantra voit dans cette non-dualité exclusive (à laquelle on arrive en excluant toutes choses) une impasse, car c'est un état conditionné : j'y suis libre de tout, à condition... de ne rien faire, de ne toucher à rien. Mon seul choix est alors de ne pas choisir ("il n'y a pas de libre-arbitre"). 

Pourquoi ? Parce que dès que j'agis, j'ai le sentiment de perdre cette transcendance, mon "éveil". Je m'embourbe à nouveau dans les méandres des problèmes du monde, dans la dualité. Donc je suis dans un dilemme : Soit j'agis, mais je me sens conditionné ; soit je suis libre ("inconditionné") mais je ne suis pas libre d'agir. Je suis donc libre... à condition de ne rien faire ! 

Ce qui, manifestement, n'est pas un état inconditionné, mais un état de dualité, un état construit en posant une chose par élimination de son opposé. En l'occurrence, j'élimine tout et je garde une conscience amputée de ses pouvoirs, une conscience stérile. Paralysée. Dans le déni d'elle-même. Et donc aussi dans le déni de mon incarnation.

C'est pourquoi le Tantra propose de transcender cette transcendance. 

Comment ?

En plongeant dans le cœur. Et là, RESSENTIR que "je suis" est la source de tout activité, de toutes choses, car Je Suis est la vie. 

Je Suis n'est pas une conscience statique, un Témoin passif, mais l'Acte pur, total, d'exister, qui est à la racine de tout ce qui existe. La vibration continue à la racine de tout mouvement. 

Tout est le prolongement de cet Acte pur, comme les vagues sont des parties du mouvement total de l'océan. Il n'y a véritablement aucune séparation. Seulement une merveilleuse variété, un miracle de diversité.

Un maître du Tantra résume ainsi :

"Tout objet est comme le CORPS du Soi (âtmâ) qui est la conscience, la Lumière qui se manifeste en manifestant ces objets".

Le corps est un objet, mais il n'est pas QUE cela !

Quoi encore ?

Il est un objet vivant, infusé de conscience de sensibilité. 

Et tous les objets sont, en puissance, ainsi. 

Ils sont le visage de la conscience, 

son évolution, 

son histoire, 

on déploiement, 

son récit, 

sa mémoire, 

son imprévisible liberté.

Et cela change tout.

Bienvenu au banquet des yoginîs !

jeudi 23 septembre 2021

La merveille, merveille des merveilles

David Taylor


 Il n'existe rien en dehors de la conscience. Rien de séparé de la conscience.

Mais peut-être la conscience est-elle divisée par ce qu'elle contient ? Peut-être la conscience est-elle déchirée, divisée, séparée d'elle-même ? Toute conscience, en étant "conscience de", n'implique-t-elle pas une différence indépassable ?

Abhinavagupta répond, en substance, dans sa Grande Méditation :

L'idée d'une division dans la conscience ne peut pas non plus être prouvée. En effet, dans la conscience, qui n'est que lumière/manifestation, les 'différences' engendrées par des entités autres que la conscience, c'est-à-dire des choses qui seraient plus que la seule et unique conscience, sont nécessairement autres que manifestes, puisqu'elles ne sont pas la Lumière/manifestation qu'est la conscience. Il s'ensuite fatalement que ces différences intérieures à la conscience ne sont pas conscience. Dans ce cas, comment pouvez-vous affirmer qu'elles existent ? Elles ne se manifestent pas ; ou alors, elles ne sont que des concepts dans la conscience. 

Et si ces objets, ces différences, sont bel et bien conscience, alors elles peuvent certes apparaître, et nous pouvons en parler. Mais, dans ce cas, elles ne peuvent être autre chose que conscience, l'acte même de leur manifestation. Les rayon du soleil ne sont que lumière, sans quoi ils ne seraient rayons ni soleil.

La seule explication aux différences est donc que c'est la conscience elle-même qui se manifeste comme divisée, mais sans se diviser en elle-même, sans quoi cette division elle-même ne pourrait se manifester, ni être, ni exister, ni apparaître, ni même être illusion, concept, imagination ou n'importe quoi d'autre.

La conscience n'est donc pas divisée par les objets qu'elle manifeste en son sein.

Plus encore : la conscience reste une juste dans sa manifestation de la dualité. Elle n'est pas séparée des différences, bien qu'elle englobe et dépasse ces différences. 

    ________________________________________________________

Elle se révèle jusque dans son absence et s'absente au moment même de sa pleine présence.

Voilà pourquoi la conscience est dite "libre" et source d'émerveillement, de joie et d'ivresse pour elle-même, et pour chacun des individus en qui elle multiplie son unité primordiale.

C'est en ce fond frémissant qu'il s'agit pour moi (le Moi qui dit "moi" en vous, en nous) de replonger. Encore et encore, et encore. Et encore. A jamais.

C'est comme le passage de l'écoute d'une mélodie à l'écoute de son arrière-plan. Revenir au murmure, au silence, à l'au-delà, si loin qu'il n'est plus ailleurs mais au cœur de tout bruit comme de toute parole.

La conscience est généreuse, la merveille des merveilles, l'extase à portée de chaque instant.

Les choses ne s'ajoutent pas à la conscience. Elles ne sont pas DANS la conscience. Elles SONT conscience, lumière, présence, acte d'être, extase de s'éprouver sans jamais pouvoir se prouver en rien de limité ni de définitif. 

Les choses ne cachent donc pas la lumière qu'elles sont. Et pourtant : si, comme un joyau enveloppé dans son propre éclat. Elle se révèle en se cachant, se cache dans son apparaître même. 

Nourri de ce pain de vie, il n'y a plus qu'à s'abandonner en éternelle gratitude.

L'artiste, c'est elle : la conscience, la déesse, le danseur, le maître des saveurs et des émotions, l'origine, la moelle et la fin de toutes choses. L'un qui se multiplie en unité, qui s'unifie en des multiplicités toujours plus multiples et, pourtant, à jamais plus fortes en unité. 

Elle est le plus haut et le plus bas. Nul ne peut s'élever si haut qu'il ne la découvre encore plus haute. Nul ne peut s'abaisser si bas qu'il ne la trouve encore plus humble.

Elle est avant l'avant, après l'après, au centre du centre, plus une que toute unité, plus différente encore que toute différence, plus éloignée que le plus lointain, plus intime que le plus proche.

Inépuisable, elle épuise toutes les langues en les fécondant des gouttes de son océan bouillant. Insatiable, elle n'en finit jamais de créer et d'engloutir, de donner et de reprendre, de s'oublier et de se réveiller. Son existence est un jeûne perpétuelle, une grossesse de chaque instant et une imprenable virginité.

La merveille des merveilles.

lundi 10 mai 2021

A la fois un et multiple


Le gnosticisme est souvent qualifié de "dualisme". Cette appréciation est erronée.

J'en veux pour preuve ce passage du Traité en trois parties retrouvé en Egypte en 1945. C'est le plus long traité gnostique retrouvé presque intact. Il décrit la relation entre le Père créateur et les Eons (les "Touts"), entités à la fois indifférenciées et individuées, très proches des hénades de Proclus. Pour les Gnostiques, la création est plutôt une "émission". Je ne sais pas quel est le terme grec ainsi traduit en copte puis en français, mais il évoque bien sûr le terme utilisé par le Tantra pour désigner l'acte créateur : visarga, litt. "envois, émission, éjaculation, émanation, évacuation". 

Notre texte gnostique, donc prétendument dualiste, insiste sur l'harmonie entre unité et multiplicité :

"L'émission des Touts qui existent à partir de celui qui est ne s'est pas produite par mode de coupure, comme si c'était une séparation de celui qui engendre ; mais leur engendrement a pris la forme d'un déploiement, le Père se déployant vers ceux qu'il veut, afin que ceux qui sont issus de lui viennent à l'existence eux aussi. Car de même que le présent éon est unique bien que divisé en temps, et que les temps sont divisés en années, que les années sont divisées en saisons, et les saisons en mois, et les mois en jours, les jours en heures et les heures en instants, de même l'éon véritable est également unique bien que multiple, alors qu'on lui rend gloire au moyen des petits comme des grands noms, selon ce que chacun peut comprendre."

Chaque Eon est un Nom, c'est-à-dire une facette du diamant de l'absolu (le Père). La succession des unités de temps évoque la Voie du Temps enseignées par Abhinavagupta dans le chapitre VI du Tantrâloka, de l'instant jusqu'à l'éon, jusqu'à cet autre instant, cet autre présent qu'est l'éternité, c'est-à-dire la Vibration (spanda).

L'auteur, anonyme, poursuit :

"Par mode d'analogie encore, il est comme une source qui demeure ce qu'elle est, tout en s'écoulant en fleuves en lacs, en canaux et en aqueducs ; comme une racine qui se déploie en arbres et en branches, avec ses fruits ; comme un corps humain qui est partagé sans division en membres de membres, membres principaux et extrémités, membres grands et petits." (trad. Painchaud)

Ce texte est remarquable. Une série d'analogies du rapport entre l'Un et le Multiple. Ces mêmes analogies se rencontrent dans le Tantra (shaiva et vashnava), ainsi que dans le platonisme, dont le gnosticisme est un proche parent. 

Notons, enfin, le corps humain comme illustration de ce mystère du Tout "partagé sans division". Le corps est le temple du divin, car il est microcosme, et parce qu'il est l'image du mystère de l'harmonie de l'Un et du Multiple. Or, la célébration de ce mystère est précisément le propos du Tantra, de la "suprême non-dualité" (parama-advaita) en laquelle sont enfin réconciliés unité et dualité.

Encore une fois, la Gnose se révèle très proche du Tantra.

mercredi 21 avril 2021

Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé




"L'Ami dit à l'Aimé : "Toi qui emplis le soleil de splendeur, emplis mon cœur d'amour !" L'Aimé répondit : "Sans la plénitude de l'amour, tes yeux ne seraient pas en larmes et tu ne serais pas venu jusqu'à ce lieu pour voir ton amant."

Raymond Lulle, Livre de l'Ami et de l'Amant, vers 1280, écrit à Montpellier et traduit de l'Occitan par Patrick Gifreu, « En 1314, il s'embarqua pour une nouvelle expédition en Afrique du Nord. Mais peu après son débarquement à Bougie, il fut lapidé par les habitants et mourut en martyr, victime de ses blessures » (wipkipédia)

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Autrement dit, la douleur de la séparation est la preuve de l'existence d'une union encore plus profonde que ce sentiment de séparation. 

La conscience de l'ignorance est le signe d'une connaissance primordiale. 

L'insatisfaction, le désir, sont la manifestation d'une plénitude.

L'impression d'être distrait vient d'une présence qui ne faillit jamais.

Le sentiment d'être perdu est l'appel d'une certitude viscérale.

L'inconscience apparente est une conscience toujours déjà présente.

Le pressentiment d'être esclave est l'acte d'une liberté antérieure à tout aliénation comme à toute libération.

"Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé". 

Toute séparation présuppose une union. 

La dualité est déploiement d'une unité.

samedi 17 avril 2021

Réconciliation


Ne vivre que la dualité, ne voir partout que des différences, c'est la condition ordinaire, pleine de souffrance.

Mais ne voir que l'unité, ou aspirer à ne vivre que l'unité, c'est aussi une condition incomplète et une sorte de souffrance, la souffrance d'être amputé de sa totalité.

La cause de tous les maux est bien l'ignorance. Mais qu'est-ce que l'ignorance ? L'ignorance ne consiste pas à projeter des différences là où il n'y a qu'identité. L'ignorance consiste en un état de conscience contracté, incomplet, limité. Par exemple, la conscience des différences, sans aucune conscience de l'identité de tout, est ignorance, parce qu'il lui manque cette conscience de l'identité.

Cependant, la conscience de l'identité seule, sans aucune conscience des différences, est aussi incomplète. A ce titre, la "réalisation de l'un", d'une conscience identique qui exclue toute différence, est aussi un aspect de l'ignorance. Celle-ci, au fond, consiste à réduire le Tout à l'une de ses parties.

La connaissance vraie est donc la connaissance complète. Celle-ci est la conscience de l'identité et de la différence réconciliées. C'est une non-dualité intégrale, et non une simple exclusion de la dualité. 

La vie intérieure n'est donc pas un simple mouvement du Multiple vers l'Un, ni de l'extérieur vers l'intérieur, mais un double mouvement : d'abord découverte de l'Un, puis découverte du Multiple qui émane de l'Un sans quitter l'Un ni diviser l'Un. Conscience de l'identité et conscience des différences sont donc compatibles, comme dans l'expérience quotidienne : Quand je passe l'aspirateur, j'ai conscience d'une multiplicité de différences, de détails fins, je vois les changements ; mais pour autant, ma conscience demeure identique, tout cela, "passer l'aspirateur" demeure une seule action, identique à elle-même, comme des perles enfilées sur un seul et même élan qui est une seule et même conscience, à savoir le désir de réaliser cette action de passer l'aspirateur et de rendre cette pièce-là plus propre qu'avant. 

La vie spirituelle ne consiste pas à passer de la différence (=de la dualité) à l'identité, puis à oublier les différences. La vie spirituelle consiste à passer de la conscience des différences sans presque aucune identité (ou avec une identité minimale et non reconnue, comme quand je passe l'aspirateur), à une conscience de l'identité qui semble d'abord exclure celle des différences, pour enfin revenir aux différences, mais reconnues comme une manifestation de la conscience. 

Il n'y a donc qu'une seule conscience, libre de se manifester comme identique à elle-même, comme différente, comme une ou multiple, comme unifiée ou fragmentée, comme immuable ou changeante. Mais le but de la vie consciente est la réconciliation de ces opposés. Comment ? Par synthèse : l'identité transcende les différences, mais en les incluant. Les différences manifestent l'identité, mais en l'incluant.

Les différences sont donc inclues dans la vie spirituelle, et non pas exclues. Le monde, le corps, la pensée, l'individualité et les autres formes relatives d'identité sont donc inclues. L'exclusion elle-même n'est pas exclue. Elle est l'un des pouvoirs de la Conscience, l'un de ses aspects.

La connaissance est donc bien la cause unique de la réalisation spirituelle. Mais cette connaissance, à première vue conscience de l'unité, ne s'oppose pas absolument, mais seulement provisoirement, à la conscience de la dualité. L'émergence de la conscience de la dualité est l'action. L'action est une transformation de la connaissance. La connaissance s'oppose à l'ignorance, mais elle ne s'oppose pas à l'action, car l'action est le prolongement extérieur de la connaissance. L'action est l'état de conscience où les différences se...différencient, comme une graine qui se déploie. Et ce qui se différencie ainsi, c'est l'unité. La dualité est une manifestation à l'extérieur de la conscience de l'unité. L'unité est la dualité, mais indifférenciée. Tous ces couples d'opposés forment un jeu qui nous aide à comprendre le sens et le but de la vie spirituelle. 

Il ne s'agit pas de détruire, mais de réintégrer en réconciliant. Et cette réconciliation est amour et félicité.

mardi 23 mars 2021

Mâlinî Vârrtika 24a-28a : Unité et dualité sont une même Conscience



 La Conscience universelle est, en moi, le "je suis", vibration du cœur qui se dévoile à nu entre deux pensées.

Elle est la Source, car tout vient d'elle, comme l'arbre préexiste dans sa graine. Les bavardages, les émotions, les mots grands et petits, tous sont les branches et les mille feuilles de ce banyan immense.

Dans le Mâlinî Vârttika, quelqu'un demande :

nanu cedṛśi viśvātmabhūte saṃkocavarjanāt ||24 ||

vikalpakalpanāmūlāḥ kathaṃ śāstrādisaṃpadaḥ |

"Mais si la Conscience est l'essence de toutes choses,

alors d'où vient la riche abondance des enseignements,

sachant qu'ils s'appuient sur l'activité de la pensée,

et qu'en l'absence de contraction dans la Conscience, 

il ne peut y avoir de pensée dans la Conscience ?"

________________________

Si "tout est conscience" infinie, alors d'où viennent les tantras ? d'où viennent les enseignements tantriques et autres ? Car en effet, ils présupposent la pensée, la dichotomie, l'analyse, la discrimination, la différence. Or, ces différences sont des "contractions", des restrictions, des limitations pour la Conscience. Mais la Conscience est dépourvue de ces "contractions". Dès lors, d'où viennent tous ces enseignements ? D'où viennent les tantras qui enseignent l'unité, alors que le fait même d'enseigner implique la différence ? 

Autrement dit, comment les différences peuvent-elles venir de l'unité de la Conscience ?

Abhinava Goupta répond :

ucyate sarva evāyaṃ bodhaḥ saṃvitprabhāmayaḥ ||25||

prakāśarūpatāyogāccidāmarśaghanātmakaḥ |

tatrāmarśasvabhāvo'yaṃ yaḥ prakāśaḥ prakāśate ||26 ||

sa eva kinna śāstraughaḥ kimanyairyuktiḍambaraiḥ |

paravāgdevatāviddhastatrāsau kevalaṃ bhavet ||27||

na tu laukikamāyīyavarṇapuñjavicitritaḥ |

"Nous disons que toute cette intelligence 

manifestée dans ces enseignements

est le débordement de la gloire de la Conscience !

Tout cela est une seule réalisation de la Conscience,

car la Conscience est inséparable de sa manifestation.

Dès lors c'est la Conscience, qui a pour nature de se réaliser,

qui est aussi cette Lumière qui se manifeste.

N'est-ce pas justement cela, le flot des enseignements ?

A quoi bon d'autres raisonnements,

inutiles pour saisir cette évidence ?

Ce flot ne s'épanche que parce qu'il 

est infusé par la divinité suprême, la Parole :

il n'est pas une simple accumulation de mots

comme les langues conventionnelles de ce monde !"

__________________________

La Conscience se manifeste, c'est dans sa nature, car elle est "lumière" (prakâsha). Mais elle est lumière qui se réalise (vimarsha) ainsi, qui prend ainsi conscience d'elle-même, à travers les pensées, les perceptions, les désirs, les actions, et aussi à travers l'enseignements du Tantra. La Conscience est à la fois être et conscience de soi. L'absolu se réalise, s'éprouve, se "conscientise", si l'on veut employer ce terme malsonnant ; il se pense, se connaît, se sent. Et le Tantra est la fine fleur de cette pensée. Le Tantra est la conscience que l'absolu a de soi. Et cette conscience se manifeste en chacun et en tout, mais plus clairement et plus complètement dans le Tantra. 

Et cette réalisation est intuitive. Elle n'est pas simplement faite de mots. Elle est la Parole suprême, car la Conscience est Parole, Verbe efficace qui, en se réalisant, "dit" les choses et qui, en les disant, les manifeste. 

Et il en va ainsi à caque instant, en cet instant même, en lisant ces lignes : tel est le flot de l'inépuisable richesse de la Conscience, du "je suis" parfait, profusion d'enseignements et de lumières qui ne font qu'un avec la chair de la Lumière divine.

A quoi bon d'autres arguments ? L'expérience, ici et maintenant, nous prouve assez que la conscience est à la fois une et multiple. Identité et différence sont compatibles. Tout est ainsi. 

Alors je plonge dans le "je suis", je me laisse envahir par cette réalisation sans mots, corps, âme, esprit, inconscient, et jusqu'à l'absence de tout cela. Tout s'immerge dans ce frémissement fontal, depuis la racine jusqu'à la pointe, depuis les orteils jusqu'au sommet du crâne, et au-delà, à l'infini, dans une expansion pulsante et perpétuelle.

mardi 4 août 2020

Ni réel ni irréel

Rose Balston on Twitter: "#Shiva Nataraja will be paired with ...

"Je suis comblé par ce que j'ai naturellement :
je n'espère ni la disparition de l'irréel,
ni la réalisation du réel.
Ma forme innée, originelle,
n'est ni réelle, ni irréel.
En elle viennent mourir
les vagues de ces dilemmes."

La Liberté de la conscience, 53

Se procurer ce livre

Ce qui est irréel ne peut réellement  cesser.
Ce qui est réel ne peut être atteint que de façon irréelle.

La Présence embrasse et illumine le réel comme l'irréel.
Rien n'est possible sans la lumière de la conscience.
Que cela soit ainsi, ou autrement,
tout est conscience.
Ainsi, je peux me laisser aller
dans l'absence de doute et de dilemme.
Je participe à la source de toutes les alternatives,
je suis l'espace qui les enveloppe,
le point de vue qui les oppose et les réconcilie.

samedi 30 mai 2020

Sur la présence de la dualité au sein de l'unité



Sur l'intégration du complexe dans le simple.

Dans la vie intérieure, le multiple, la dualité, le mouvement, les choix, les décisions, sont souvent perçus comme des obstacles à la conscience de l'unité. Je prends occasion de cette petite ballade pour interroger cette opinion, en m'appuyant sur les analyses d'Abhinavagupta dans sa Pratyabhijnâvimarhinî, I, 5. Tout unité enveloppe une multiplicité. Et dans l'élan un, des choix sont faits : les deux ne sont pas contradictoires, sur fond de conscience.

Aujourd'hui, pas de vidéo Vijnâna Bhairava, mais une petite improvisation autour de l'Un et du Multiple.
J'espère que vous y comprendrez quelque chose :)

samedi 23 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 49

Vintage Hindu Goddess Parvati Chola Bronze Statue

Le Vijnâna Bhairava Tantra, verset 49, l'expérience de l'intériorité absolue :

hṛdyākāśe nilīnākṣaḥ padmasampuṭamadhyagaḥ |
ananyacetāḥ subhage paraṃ saubhāgyam āpnuyāt || 49 ||

"(Attentif) à l'espace du cœur, les yeux fermés
au centre des deux lotus emboîtés,
totalement concentré, ô bienheureuse !
Il gagnera alors le bonheur suprême."



lundi 23 décembre 2019

Si tout est conscience, qui naît et meurt ?

Awesome Digital Portraits by Aly Fell

Si tout est une seule et même conscience, 

qui donc est soumis aux lois de la nature, de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort ? 
Qui est ignorant ou aveuglé ? 
Qui est victime de l'illusion de la dualité ?


Abhinava Goupta répond :


satyaṃ, na kasyacit kaścana bandho nāma, vastutaś citsvabhāvaḥ
svatantra eva ekaḥ śiva


"C'est vrai ! Personne n'est prisonnier [de la dualité]. En réalité, il n'y a que Shiva, un, absolument libre, qui est conscience."


kintu tasyaiva anuttarāt svātantryāt yadā 
saṅkucitā saṃvidavabhāti, 
tadā svasya pūrṇasya rūpasya yadaparijñānaṃ
sarvasyaiva, pūrṇānandautsukyena
heyābhāsas, tatsvabhāvas tannibandhanas-
tenaiva otaproto'khyātiparamārthaḥ
prāṇaśūnyadehādisaṅkocavaicitrya-
carcitastata eva anekaḥ
pumān abhimato loke sāṅkhyādiśāstre ca

"Mais quand, par son absolue liberté, 
la conscience se manifeste comme contractée, 
alors cette conscience,
qui est le Tout [mais] qui ne connaît pas à fond 
sa propre plénitude, 
devient une apparence à rejeter
parce qu'elle désire la félicité de sa plénitude :
elle [semble] posséder cette nature [contractée],
elle en est prisonnière,
elle est tissée de cette [ignorance].
Cette connaissance incomplète [d'elle-même] 
est sa vérité absolue.
Elle est pensée à tort comme une multiplicité de 
[manifestions d'elle-même]
contractées - sensation, inconscience ou corps.
Elle est alors prise pour un individu, 
à la fois dans le monde ordinaire
et dans les enseignements spirituels 
comme de Sâmkhya." (IPVV, III, p. 359)

Ici, "inconnaissance" (avidyâ, akhyâti) désigne 
non pas une absence
absolue de connaissance, 
car l'absence réelle de la conscience 
n'est pasréellement possible, 
mais plutôt une connaissance incomplète (apûrna)
de sa propre complétude (pûrnatva), incomplétude qui, 
elle-même, provient du libre jeu de son absolue liberté.
Il n'y a jamais inconscience, 
mais seulement conscience incomplète.
Et même cette imperfection est le jeu de la perfection.
Il n'y a donc qu'un seul être qui joue à se rendre prisonnier 
de ses propres oublis, 
en s'identifiant librement à tel ou tel individu,
tout comme un individu peut s'identifier 
à différents personnages.
La cause ultime de tout ceci est le vertige de la liberté.

dimanche 22 décembre 2019

Comment voir les choses tout en voyant le Soi ?

Monde magique ...(Foret des chutes loray) ...

Le coeur de la pratique est la pratique du coeur : le retournement de l'attention vers soi.
Quand je me retourne, de tout mon être, de tous mes sens, de toutes mes énergies,
je plonge au centre, dans cet être infini que je suis toujours déjà.
Donc, pas seulement "voir". Mais c'est là une façon de parler.

Il y a donc cet être mystérieux au centre de ma personne, ce vide derrière le masque.
Mais alors, c'est le masque qui apparaît vide, et le vide, plein. 
Comme si, au centre de moi, il y avait depuis toujours un être fait d'extase, se nourrissant d'extase.
De la conscience de ceci/cela, je passe à la conscience de conscience.
Émerveillement, plané, veillé, assuré.

Mais ensuite, la conscience des choses se poursuit. Or, comment retourner l'attention tout en faisant attention aux choses, "extérieures" ou "intérieures", comme les pensées, etc. ?

C'est la question posée dans le Bouquet des vérités au complet (Mahâ-artha-manjarî, XIVè siècle, Cidambaram) :

nanu viśvavyavahāro hi bahirgrāhyārthatayā vartamānaḥ 
kathamātmasvabhāvo vimarśaḥ syād

"Mais de fait, la vie quotidienne commune est concrètement faite d’extraversion vers des objets extérieurs. Dès lors, comment pourrait-elle être cette réalisation de soi qui a pour nature le Soi ?"

Cette objection consiste à demander comment la vie quotidienne peut être conscience de soi, alors qu'elle est, de fait, conscience des choses, tournée vers le dehors, dans la direction opposée au Soi, à la conscience ?

L'Auteur répond par le verset 12. Notez, au passage que dans toute la littérature philosophique de l'Inde, même "spirituelle", toute affirmation est systématiquement présentée comme la réponse à une objection. Le style n'est jamais dogmatique. Il prend toujours la forme d'un dialogue, comme chez Platon. Toujours. Ce dialogue est comme l'écho du dialogue atemporelle entre Shiva et Shakti, qui est justement au coeur de ce verset 12 :

pṛthvīparamaśivayoḥ pratyāhāre prakāśaparamārthe |
yo'nyonyaviśeṣaḥ sa eva hṛdayasya vimarśonmeṣaḥ ||

"L'absolu de la totalité [des états de conscience],
depuis la matière solide jusqu'à la conscience universelle
est la Lumière.
Sa différentiation est la réalisation du Coeur,
l'éveil, l'expansion."

Rien n'existe en dehors de la conscience.
Mais alors d'où vient que se manifeste autre chose que la conscience ?

La conscience n'est pas un bloc statique et homogène. 
Elle est douée du pouvoir de s'échapper à elle-même, en elle-même. D'où l'émerveillement secret au coeur de toute expérience.

Par exemple, quand je suis absorbé dans la perception de ce ciel bleu.
Je suis alors "conscience du bleu". Et soudain, un ballon jaune s'élève.
Une conscience une se différencie en autre chose.
Mais cette conscience du jaune est "éveil", expansion (unmesha).

Pourquoi ? Parce qu'elle délivre la conscience de l'identité avec le bleu,
identité dans laquelle elle devenait statique, comme embourbée.
Le nouveau venu est arrachement, délivrance à l'objet. 
Ce faisant, la conscience revient à elle-même en son infinité,
comme un Big Bang silencieux. Et donc, tout explose à nouveau à partir 
de la conscience universelle indicible. Et donc chaque apparition d'un nouvel objet
est éveil et occasion d'éveil. 

Voilà pourquoi la Reconnaissance ne prône pas de bloquer la conscience des choses,
mais plutôt de se rendre attention aux intervalles entre les consciences des choses.
Chaque nouveau mouvement part de l'acte infini qui est l'absolu.

La dualité ou la différence (bheda) sert donc ici de voie d'éveil.
Mais comme dit Vasugupta "que l'on en fasse l'expérience par soi-même !"
car  c'est indicible. 

L'éveil, c'est ce qui surgit quand je suis plongé dans quelque chose,
et qu'autre chose fait irruption. Comme une porte qui claque ou n'importe quoi d'autre.
Comme le ballon jaune dans le ciel bleu. 

Et l'objet est alors réalisé comme une réalisation de soi.

Et du coup, la vision de l'objet n'est pas incompatible avec la vision du Soi.
Non que l'objet soit nié, bloqué ou jugé comme étant "faux", "irréel", etc.
Mais il est perçu comme une vague dans l'océan de la conscience,
dans l'océan de l'expérience présente. 

C'est ainsi que j'apprend à voir les choses tout en voyant le Soi.

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire invite à pratiquer
au coeur du quotidien.

lundi 11 novembre 2019

Sans l'autre, le Soi est incomplet



La Brihad Âranyaka Upanishad, peut-être le plus ancien texte philosophique du monde.

Une collection de koâns.
Un trésors de mystères.

Il nous rappelle ce que nous savons, intuitivement, mais obscurément. 
C'est un réminiscience. Un réveil.

D'abord; l'absolu réalise qu'il est un. Et cette unité, après la peur, engendre la paix :

so 'bibhet tasmād ekākī bibheti |
sa hāyam īkṣāṃ cakre, yan mad anyan nāsti kasmān nu bibhemīti |
tata evāsya bhayaṃ vīyāya |
kasmād dhy abheṣyat |
dvitīyād vai bhayaṃ bhavati || (BrArUp I, 4, 1)

"Il prit peur. Voilà pourquoi on a peur quand on est seul.
Puis il s'examina : "Il n'y a rien d'autre que moi, de quoi aurais-je peur ?"
La peur le quitta, car de qui aura-t-il peur ?
Oui, c'est d'un second dont on a peur".

Donc la réalisation de l'unité sauve de la peur. 
Mais elle manque de plaisir :

sa vai naiva reme |
tasmād ekākī na ramate |
sa dvitīyam aicchat |
sa haitāvān āsa yathā strīpumāṃsau sampariṣvaktau |
sa imam evātmānaṃ dvedhāpātayat |
tataḥ patiś ca patnī cābhavatām |
tasmād idam ardhabṛgalam iva sva iti ha smāha yājñavalkyaḥ |
tasmād ayam ākāśaḥ striyā pūryata eva |
tāṃ samabhavat |
tato manuṣyā ajāyanta ||

"Il ne sentait aucune joie" (= aucune délectation, na eva reme)
"Voilà pourquoi, quand on est seul, on n'éprouve aucune joie.
Il désira (aïcchat) un second.
Car du moins il embrassait en lui le féminin et le masculin.
Alors il se sépara en deux.
D'où le mari et l'épouse.
Voilà pourquoi le sage Yâjnavâlkya dit que 'nous-deux sommes comme deux parties d'un tout'.
Voilà pourquoi l'espace est comblé par la femme.
Il s'unit à elle.
De là naquît l'humanité."

Tout est dit.
L'unité apporte la paix, certes.
Mais elle ne suffit pas.
Il y faut encore la relation, la dualité dans l'unité, seule féconde, car source de joie.
Comme dit Platon, c'est la joie qui rend fécond. 
L'un désire donc la dualité, le "second" pour être comblé.

Plus loin (11), la même Oupanishad résume ce mystère :

brahma vā idam agra āsīd ekam eva |
tad ekaṃ san na vyabhavat |

"Au commencement, il n'y avait que l'absolu ("l'être-en-expansion"),
absolument un.
Etant un (seulement), il ne s'était pas déployé."

L'absolu ne devient le tout que quand il actualise son potentiel infini.
Mais ceci est impossible sans désir, sans dualité, sans joie, sans fécondité.
Pour être fécond, il faut se réjouir. Pour se réjouir, il faut être deux. 
Pour être deux, il faut désirer l'autre. Pour désirer l'autre, il faut être un.

Donc l'absolu n'est pas un seulement, mais aussi désir, autre, joie et fécondité.

dimanche 30 juin 2019

D’où viennent les mots ?




D’où viennent les mots ?
D'où provient cette profusion, si à l'origine il n'y a que l'Un ?
D'où vient la dualité s'il n'y a qu'unité ?

L'origine du langage est, aussi bien, l'origine du Multiple à partir de l'Un.


Abhinava Goupta répond, dans son libre commentaire (Vârttika) au Tantra de la Guirlande de Victoire (Mâlinî-vijaya), que Shiva n'est pas simplement Lumière. Il est aussi conscience et donc, pensée. "Être, c'est être perçu", pensé, désiré et jugé. Dans les quelques centaines de vers qui suivent cette déclaration, Abhinava Goupta va s'efforcer de montrer comment tout discours s'enracine dans la connaissance que Shiva a de lui-même, et comment ces enseignements apparemment contradictoires ne sont que différentes manières pour l'Être de se connaître, de se désirer et de jouer avec lui-même.

Grâce à cette compréhension, on évite à la fois le sectarisme et le relativisme dogmatique. Même les pensées et les expériences profanes deviennent autant d'aides sur la voie : "Pour les êtres fortunés, l'inclination à la jouissance elle-même sert à atteindre le Bien Souverain, si elle est infusée par la conviction que 'telle est l'inclination de la Conscience elle-même' " (MSV, I, 45). 'L'inclination de la Conscience', c'est la vie quotidienne, mais c'est aussi le 'flot des traités', des tantras et autres discours, car toutes ces paroles et expériences s'épanchent également de Shiva, ou plus exactement de l'émerveillement sans cesse renouvelé qu'il éprouve à prendre conscience du mystère qu'il est. 
Ainsi, les différentes sortes de vision du monde qui "sortent" des Cinq Faces de Shiva sont l'équivalent sacré des différentes modalités de la conscience profane. Ces différentes prises de conscience forment une gamme continue de notes et de climats subjectifs : "Moi, Tchaitra, je vois cette cruche, et non un vêtement"; "Mais lui, il en voit un"; "Ce vêtement ne perçoit rien"; "Je percevrais, puis je ne percevrais plus"; "Parfois je connais, parfois non"; "Maintenant, je connais"; "Je connais en partie, en totalité"; "Je connais tout"; "Je ne connais rien"; "Je ne suis pas un objet"; "En vérité, je n'existe pas"; "Je suis toujours toutes choses"; Je suis un, je suis l'univers, comment pourrait-il être distinct de moi ?"; "J'apparais de toutes ces manières"..." (MSV, I, 71-74)

Autrement dit, "la dualité n'est pas totalement absente de cette non-dualité (que nous professons)" (MSV, I, 108ab). Le problème, en effet, ce n'est pas la dualité en elle-même, mais seulement la croyance en une dualité morale : "La certitude qu'il y a du pur et de l'impur et autres (dualités morales) naît de la peur du (samsâra)..." (MSV, I, 110ab) La dualité morale provient donc le la peur - infondée - que suscite en nous le spectacle de la dualité phénoménale. Comme dira Nietzsche plus tard et ailleurs : "Il n'y a pas de phénomène moral, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes".

Quand à la non-dualité, il n'y a pas de pratique pour s'y "établir" : "Il n'y a pas d'exercice (abhyâsa) pour pénétrer et demeurer en Shiva omniprésent qui est sans dualité, car ("pénétrer" et "demeurer") sont des notions qui n'ont de sens que dans la dualité... Par conséquent, tous les efforts accomplis par les maîtres et les disciples ne servent qu'à ôter cette crainte provoquée par la dualité qu'ils imaginent." (MSV, I, 112cd-113cd). Bref, "il faut seulement se libérer de toute crainte" (MSV, I, 117) après avoir admis l'existence de la dualité à l'intérieur de la non-dualité, comme autant de reflets dans l'orbe d'un excellent miroir. Car exclure la dualité est parfaitement vain : "Même en se persuadant toute notre vie que (la dualité n'existe pas), il est impossible de rester indifférent face à elle..." (MSV, I, 115).

La seule solution consiste donc à accepter, avec tout notre être, que tout, absolument tout, est intégré dans le miroir sans taches de la Lumière indivise.
"La dualité n'est pas impossible dans la non-dualité. Car la non-dualité suprême (n'est pas l'absence pure et simple de dualité). Elle s'impose lorsqu'il n'y a ni acceptation ni rejet de la dualité." (MSV, I, 123)

Voilà pourquoi Abhinava Goupta insiste tant sur la présence des phonèmes - germes de toute pensée - dans la pure conscience elle-même.

mercredi 19 juin 2019

La conscience est liberté - Le Cœur de la Reconnaissance 8

la déesse, représentée avec sa ceinture de méditation

Kshéma Râdja revient enfin sur les termes du premier aphorisme qui n'ont pas encore été expliqués : 

"Dans le premier aphorisme ["la conscience libre est la cause de l'univers et la source de toute réalisation"], « la » conscience est au singulier afin d'exprimer qu'elle n'est pas enfermée dans le temps ni dans l'espace, etc. Je montre ainsi la fausseté de toutes les théories dualistes.
Le mot libre indique la différence entre notre philosophie de la Reconnaissance et la doctrine du Védânta. Il exprime le fait que la conscience est douée d'une souveraineté totale.
Enfin, l'expression source de toute réalisation signifie que cette conscience est à la fois douée de tous les pouvoirs, qu'elle est la source de tout, qu'elle est un moyen facile (d'atteindre la réalisation), et qu'elle est le fruit le plus beau (que l'on puisse atteindre en cette vie)."

Ce premier aphorisme est plus important que les autres. En effet, ceux qui vont suivre ne sont que des explications du premier. Il y a une tendance, dans la littérature indienne, à commencer un discours par le plus important et à l'expliquer ensuite, en répondant à des objections possibles sur tel ou tel point. Selon la Reconnaissance, ce schéma est analogue à l'action de la conscience. La conscience est tout. Pour elle, agir ou créer, c'est donc prendre conscience de soi. D'abord, elle prend pleinement conscience de soi, puis de manière de plus en plus différenciée. De l'implicite on passe à l'explicité. C'est ce qui se passe à chaque instant : tout repart de l'origine, de la conscience. Mais d'ordinaire, cette action est si rapide qu'elle passe inaperçue. Le but de cet enseignement est justement d'attirer notre attention sur l'expérience. Ce discours est donc le développement graduel d'une intuition atemporelle, de même que le devenir est la manifestation temporelle d'une réalité éternelle, car tout est conscience, de manière indifférenciée d'abord, puis différenciée, "comme l'arbre est déjà dans sa graine".

Les théories dualistes sont "fausses" car elle oublient l'unité, sans laquelle aucune dualité n'est possible.

La différence entre la Reconnaissance et le Vedânta et que, pour ce dernier, l'absolu n'agit pas. Il n'est pas un agent, sauf en apparence, c'est-à-dire de manière tout à fait illusoire. Alors que pour la Reconnaissance, l'absolu est action, création et acte de créer. Être soi est bien plus que d'être simplement immuable, ce qui serait une limitation. L'absolu est justement ce pouvoir extraordinaire de se manifester comme autre que soi tout en restant soi. Et c'est cela que l'on appelle "la conscience".

La manifestation, le monde, sont donc la voie vers l'absolu, puisqu'ils en proviennent. De même que les reflets révèlent la pureté et donc l'essence même du miroir, le monde révèle l'absolu. La dualité est donc une voie, tout autant que l'unité. Les deux ne s'excluent pas : unité et dualité sont deux façons, pour la conscience libre, de se réaliser. 

samedi 4 mai 2019

La conscience est nécessairement consciente d'elle-même


La conscience de soi implique-t-elle nécessairement une dualité dans la conscience ?

La conscience peut, certes, être conscience de "moi" en tant qu'objet. Par exemple, conscience de la couleur de mes yeux quand je me regarde dans un miroir. Cette conscience implique une dualité entre le sujet (la conscience) et son objet (la couleur des yeux), car c'est ici d'un objet dont je prends conscience, et non de moi en tant que conscience. Ca n'est pas une conscience immédiate. Elle passe par les yeux, et la conscience des yeux implique une exclusion de tout ce qui n'est pas les yeux. En ce sens, la perception des yeux est un concept.

Mais si je prends conscience de moi en tant que conscience, il n'y a pas la moindre dualité. La conscience de soi est immédiate, sans intermédiaire. Elle peut s'exprimer dans des gestes ou des mots ou autres actions, mais en elle-même, la conscience de soi est une action intérieure, subtile. 

Même la conscience de l'objet n'implique pas réelle séparation entre le sujet et l'objet, car c'est encore la conscience qui se manifeste comme objet. 

Autrement dit, la non-dualité n'est pas l'exclusion, l'annulation ou la correction de la dualité, mais plutôt la reconnaissance que la dualité, c'est moi qui me manifeste ainsi. La non-dualité n'est pas l'absence de dualité, mais la conscience qui se manifeste à la fois comme unité et comme dualité et qui le réalise pleinement, alors que la conscience ordinaire n'a conscience que de la dualité, bien que, même dans ce cas, rien ne se manifeste hors de la conscience.

Donc la conscience de soi est l'essence même de la conscience, de l'absolu. Ce pouvoir de sortir de soi tout en restant en soi, de se réaliser soi-même comme étant autre que soi, est l'essence de l'absolu. C'est l'absolu même, le cœur du cœur, l'essence de l'essence, la quintessence.

Comme disait Hara Bhatta SHâstrî en expliquant la Démonstration du sujet comme conscience :

nirvimarśasya prakāśasyāpi sphaṭikādivad viśvāvabhāsane 'py asvatantratvāt svātmany asatā jaḍena ca bhāvena sādṛśyam eva syāt parasparavṛttaparijñāne 'nelamūkaprāyatvāt, etena śāntabrahmavādanirāsaḥ kaṭākṣitaḥ || 
Ad Ajadapramâtrsiddhi, 9

nirvimarśā saṃvit svato ' labdhasattākā paraṃ vyavasthāpayituṃ nālaṃ gaganakusumam iva saurabhādijanane ||Ad Ajadapramâtrsiddhi, 10

"Privée [du pouvoir] de prendre conscience [de soi], la Lumière consciente [ne serait pas consciente], comme un cristal par exemple. Même si en elle se manifestaient toutes les choses de l'univers, elle serait comme si elle n'était pas, elle serait tout à fait comme un objet privé de conscience, car elle serait alors privée de liberté, et aussi parce qu'elle serait comme sourde et muette, c'est-à-dire inconsciente quand aux opérations des choses variées [même si elle les manifestait]. En disant cela, on réfute aussi la théorie de l'absolu statique [des partisans du Vedânta].
...
Une conscience sans conscience de soi serait incapable de savoir qu'elle existe : elle serait incapable d'établir l'existence de quoi que ce soit d'autre, à l'image, par exemple, d'une fleur imaginaire, incapable de produire un [réel] parfum."

Ce qui n'a pas conscience de soi ne peut avoir conscience de rien. Une conscience sans conscience de soi est une conscience... inconsciente. Ça n'est pas une conscience du tout. 
De même "conscience" est synonyme de liberté, de désir, d'action et de création. Il est impossible de réaliser l'un sans les autres. Si je réalise que "la conscience transcende les chose" sans réaliser le reste, c'est alors une réalisation partielle de la conscience par elle-même, une conscience inconsciente. De plus, la dualité entre la "conscience pure" et les choses, considérées comme réelles (comme dans le Sâmkhya) ou non (comme dans le Vedânta) est... une dualité. Cette réalisation de la conscience comme transcendance qui exclut la dualité est donc dualiste. Le Vedânta, comme le Sâmkhya (et donc Patanjali) sont donc des philosophies dualistes.

Pas de non-dualité sans reconnaissance que la dualité est une libre manifestation de la conscience. 
 

samedi 13 août 2016

Dialectique et dialogue

Même les esprits les plus enclins au dualisme doivent l'admettre : tout discours sur Dieu commence et fini par Dieu ; la boucle toujours se referme - ce qui n'implique pas une fermeture, attendu que ce cercle continue de tourner, que le Souffle spire toujours en lui, comme lui. 
Mais il est certain que toute pensée achevée reboucle la Source sur elle-même. Si, par exemple, je pars des motifs de la création, je ne puis qu'aboutir à la conclusion que le créateur créé pour lui-même. Cependant, si j'abouti trop vite, ou trop tôt, à cette conclusion, ma pensée sera arrêtée, sans toutefois être aboutie. Car la boucle divine n'englobera alors pas la dualité, les dualités, les infiniment infinis sans lesquels le Devenir, l'Histoire, ne restent que des abstractions éloignées du réel. Je dois donc admettre que cette création "pour soi-même" embrasse et dépasse à la fois le désir de créé pour la joie des créatures. 


Abhinava le dit ainsi :

Nous célébrons ce Shiva
qui manifeste d'abord l'univers
dans la séparation
- la "thèse" de prime abord -
avant de la reconduire
à une autre "thèse",
celle de la non-dualité.

Méditation sur la reconnaissance, I, 2

Il célèbre Dieu qui se manifeste d'abord comme dualité pour ensuite la réintégrer en l'unité. Sans cela, ou s'il n'y a qu'une simple "réfutation" de la dualité, il n'y a pas mariage spirituel du Dieu et de la Déesse, et donc point d'assouvissement, de "non-dualité" achevée, mais seulement une non-dualité opposée à la dualité ou à l'unité.

La vie est un dialogue de "je-ne-sais-qui" avec soi-même. Un dialogue où Dieu se manifeste comme autre, puis dépasse cette altérité tout en l'incluant, dans une spirale dialectique ("transcender en incluant") sans terme ni fin.

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