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jeudi 28 mai 2020

La philosophie de la Reconnaissance comme Résistance

en route vers le rien, dans le rien


La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a été formulée par des Kashmiris. Vers l'An Mille, cette vallée connu son Âge d'Or : une prospérité sans précédent, notamment sur la Route de la Soie. Beaucoup de riches marchands, de gourous, de coachs (râjânakas) et autres managers (niyogîs). L'état était une entreprise et les entreprises devenaient des états. Les temples étaient des entreprises et les entreprises devenaient des temples. L'individualisme progressait, les libertés aussi, ainsi que la corruptions et des expériences morales en tous genres.

Face à ce mouvement de mondialisation, il y a eu deux réactions : 

D'un côté, le bouddhisme, religion du commerce (vyavahâra), du capital (punya, sambhara) en son double aspect entrepreneurial (bodhi-vîrya) et managérial (upâya-kaushâlya). Il faut dire que la religion des Bouddhas avait développé l'idéologie adéquate. Derrière tout capitalisme, il y a en effet la même idéologie : les sophistes à Athènes, les Bouddhistes au Cachemire, les postmodernes en Californie et dans les reste du monde mondialisé. 

Cette doctrine consiste à persuader les hommes qu'il n'existe ni vérité, ni beauté, ni bonté, ni justice, ni réalité. Tout est construit. Tout est interprétation, et interprétation d'interprétation. On se réveil, mais dans un rêve. Dont on se réveille, et ainsi de suite, à l'infini. Tout est relatif. Chacun est une île. Chaque instant est unique. Donc pas de réelle communication possible, faute d'un sujet, d'un objet, et d'une mesure les mettant en rapport, en raison. Tout est ineffable, "à chacun sa vérité", "à chacun son point de vue". Le seul lien universel est le commerce. L'argent n'a pas d'odeur, on se comprend. Il n'y a pas de mémoire fiable, pas de jugement fiable, pas de savoir authentique (sauf le savoir qu'il n'y a pas de savoir ; et encore, cela même doit se dissoudre), pas de centre, pas de source, pas de hiérarchie. Il n'y a que le présent de la jouissance, de la consommation, du spectaculaire. Il n'y a que la Magie, Mâyâ ; rien au-delà, pas de fond, aucun fondement. Pas de repères. Tout se réduit à des atomes d'expérience, à des flux d'expérience (santati) sans réel échanges. 

Dès lors, il n'y a plus de culture, plus d'éducation, seulement le Marché (vyavahâra, samsâra, identifié au nirvâna). Il n'y a que des mots, et les mots ne veulent rien dire : tout dépend "du point de vue". Lutte de forces aveugles. Automates virtuels. Les personnes, aux yeux du bouddhisme, sont déjà des IA. Il n'y a que des envies qui s'affrontent, des "machines désirantes" prisonnières de surfaces sans aucune profondeur, la profondeur étant elle-même une surface. Pas de réalité, seulement des apparences. Ni rien, ni autre chose. Le Marché parfait, nourrit de techniques (yukti, upâya) et de quelques repères issus de l'Ancien Monde que le bouddhisme ne doute pas de pouvoir "dompter" un jour. Car le monde est peuplé de fous que le bouddhisme veut "guérir", de même que les managers, de même qu'un Protagoras ou un Gorgias se comparaient à des sorciers de la parole, capables de produire n'importe quelle croyance. 

La vogue du bouddhisme, contemporaine de la montée en puissance du techno-capitalisme, c'est pas due au hasard. Le bouddhisme colle parfaitement à l'idéologie postmoderne, car il en partage les essentiels - l'absence d'essence. 

De l'autre côté, au Cachemire, quelques conservateurs, comme Jayanta Bhatta, mais le roi ne les écoute pas. Les managers non plus. Reste donc la Reconnaissance. Utpaladeva prend soin de formuler un non-dualisme qui ne soit pas une régression infantile dans une "nuit où toutes les vaches sont grises", une sorte de boue informe dans laquelle on prendrait plaisir à aller se vautrer par manque de courage et d'audace. 

Certes, il affirme clairement que la conscience divine transcende tout. Mais elle ne détruit pas ce Tout pour autant. Transcendante, elle fonde, elle nourrit. En effet, elle laisse son empreinte dans ses manifestations, c'est-à-dire dans tout. Ainsi, tout est fait d'un et de multiple, de Shiva et de Shakti, de même qu'Augustin voit des vestiges de la Trinité en chaque être, à l'instar de Proclus. Tout - la moindre chose, la moindre action, le plus petit geste - est non-dualité, synthèse d'unité et de multiplicité, d'identité et de différence. Cela n'est ni une intuition réservée à des élus, ni une affirmation obscure : il suffit d'examiner n'importe quelle expérience. 

Et donc, les idées sont construites, certes, mais elles ne sont pas pour autant des erreurs et des illusions car, comme fait remarquer le grand philosophe et mystique, "elles sont utiles et stables". Oui, les idées sont stables. Elles sont donc vraies, et belles, et bonnes, en plus de témoigner de la non-dualité. Elles servent de repères dans les tempêtes de la vie. La raison est un guide, jusque dans le yoga, où elle est sat-tarka, la droite raison, "l’auxiliaire suprême du yoga". 

Or, dès lors que les idées sont conservées comme repères, le Marché est bloqué (niruddha), en ce sens qu'un cadre, qui le transcende en lui pré-existant et en lui conférant son être, lui est imposé. Un cadre naturel : non pas institué, mais découlant de la nature même des choses. Il y a des repères, des vérités, même si elles ne sont pas absolues. 

Et surtout, il y a des échanges qui ne relèvent pas du Marché. Des rapports, des raisons qui ne sont pas de profit, mais de don. De don sans espoir d'un retour, d'un revenu, matériel ou spirituel. En outre, il y a un cosmos. Et dans cet être infini, il y a aussi du don : celui de la flèche du temps, de l'irréversible entropie. Utpaladeva n'y avait pas pensé, mais je le dis sans, je crois, trahir son esprit. 

Au sein de l'unité et grâce à elle, il reste des distinctions, des différences, des séparations, des dualités, des trinités, embrassées dans l'unité, mais "sans confusion". Tout ceci m'apparaît de plus en plus limpide.

En ce sens, la Reconnaissance est résistance. Un geste barrière. Le monde n'est pas soluble dans le Marché. Le Marché est soluble dans le cosmos, comme on s'en aperçoit en ce moment même. 

Et il y a pourtant place pour une évolution, pour de la nouveauté, pour de l'imprévisible, pour de la création. Car la conscience divine, qui se cristallise en cosmos sans jamais s'y réduire, est libre. Cette liberté, jamais seulement négative, est créativité, don du nouveau, liberté, donc, au sens fort du terme. Elle est aussi indépendance, autonomie (svâtantrya), tout le contraire de "l'interdépendance" qui n'est, en réalité, que le visage romantique et, parfois, exotique, du Marché qui se vend pour s'imposer. 

Tout est un, certes. Mais L'Un transcende le Tout. Ce par quoi tout est, ne relève pas de l'être, de l’objet, du plan des choses, matérielles ou spirituelles. Il ne relève que de soi. Ce qui, en un sens, rejoint aussi l'individualisme, car il n'y a pas de liberté sans individu.

En tous les cas, la Reconnaissance, en pensant une non-dualité inclusive (contrairement au Vedânta) mais "sans confusion" (contrairement au Nuage), nous offre des outils de résistance précieux. Non pas une doctrine "clé en mains", "plug and p(l)ay", mais des graines, encore plus précieuses que celles de Kokopelli, pour un monde à venir.

mardi 11 février 2020

Marché ou pas Marché ?

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Les lecteurs attentifs auront remarqué que, d'un côté, je parle du Marché comme d'un monstre alors que, de l'autre, j'appelle une spiritualité du laisser-faire.

N'y a-t-il pas contradiction ?

C'est que, en fait, le Marché actuel, ce monstre, ne me semble pas tout à fait libre. Loin de là. C'est grâce à des politiques de "dérégulation" qu'il a, depuis le début des années 80, connu une réalisation sans précédent. Mais ce Marché, comme au Monopoly, a eu tôt fait d'engendrer des monopoles qui sont devenus des lobbys, qui n'ont de cesse de réduire les libertés. Jamais il n'y a eu autant de règles, souvent créées sous la pression des lobbys, c'est-à-dire dans l'intérêt des gagnants du Monopoly mondial. Il ne s'agit pas d'un "libre" Marché. Bruxelles n'est pas l'arbitre du Marché, mais le bras juridique des gagnants. 
Donc, le monstre que je condamne n'est pas le Marché idéal, mais le Marché des accords gagnants entre gagnants, le Marché de la fausse concurrence et des véritables ententes entre puissants. La "démocratie" qui est sa justification est une oligarchie, un jeu de chaises musicales à l'intérieur d'un sérail qui détruit les nations, les Etats, la citoyenneté et toute forme de démocratie locale, en faveur d'un pouvoir impersonnel procédurier, technocratique pseudo-scientifique, qui ne peut que des consommateurs endettés (des "consommacteurs" tout au plus) pour gonfler la bulle.

Mais, me dira-t-on, le Marché a-t-il jamais été autre chose qu'un Monopoly ? Et, comme ce nom l'indique, ce jeu est fait pour concentrer les richesses, non pour les distribuer... Quant à la démocratie, a-t-elle jamais été digne de ce nom, dès lors qu'elle était "représentative" ?

Certes, ces questions se posent. A mon sens, la démocratie représentative doit être un moment de l'Histoire. Les innovations techniques obligent à d'autres formes de citoyenneté, plus participatives, voire davantage directes. 
De même, le Marché est comme un réacteur nucléaire : il doit être régulé (tel est le sens de la fonction "régalienne" de l'Etat, à mon sens) et les richesses redistribuées en partie. Un libéralisme social : contradiction féconde, tant qu'elle est tenue en équilibre, équilibre aujourd'hui brisé.

Ou alors, il faut chercher en direction de pouvoirs plus locaux, revenir du commerce vers la communauté. Je ne dis pas communisme, mais davantage de communion. Une juste distance entre individu et société, comme nous l'enseigne la fable des hérissons en hiver : trop éloignés, ils ont froid ; trop proches, ils se piquent. 

Comme je l'ai dit avant, je n'ai pas la réponse complète et achevée. 
Néanmoins, je suis convaincu d'une chose : la liberté d'abord. Libérale, libertaire ou libertarienne, je ne sais pas. Mais la liberté au-dessus de tout, au-dessus de la sécurité. Cette dernière n'est acceptable que si elle est une forme de liberté. Autrement, elle n'est pas même sécurité. 

Que ce soit en spiritualité ou en politique, je suis pour la liberté. Comme cela laisse le champ (libre !) à de nombreuses possibilités, je dis que je ne sais pas. Mais cette formule doit être complétée : "je ne sais pas dans les détails, mais je sais que je veux la liberté". 

Pour la spiritualité, je suis contre le commerce et la marchandisation universelle à laquelle nous assistons à la faveur des innovations techniques. Mais je ne suis pas contre le Marché, pour peu qu'il soit régulé afin de protéger la société et la décence. Commerce et communauté sont deux forces contradictoires, mais nous avons besoin des deux, et nous devons sans cesse veiller à leur équilibre.

Mais actuellement, je constate que le Marché, divinisé, est en passe de détruire toutes les formes de sociétés, y-compris animales. Voilà pourquoi j'en parle comme d'un monstre. Voilà pourquoi je tiens et j'assume ces contradictions. Nous avons besoin de ce Léviathan, mais nous avons besoin également de nous en garder. Nous devons réveiller toutes les formes de société, tout en sachant porter haut la bannière des libertés individuelles.

Au fond, je suis et je reste pour la liberté, spirituelle ou politique. Une liberté critique, éduquée, instruite, éveillée, dialectique, sans langue de bois. Une liberté libre.

lundi 3 février 2020

Y a-t-il une alternative au Marché ? Ou bien faut-il reconnaître le divin en lui ?

Le capitalisme fait bon ménage avec la spiritualité contemporaine. Pierre Rabhin a ses entrées chez Carrefour, Mathieu Ricard est sponsorisé par Vinci, le marché du développement personnel est un moteur de la croissance française et mondiale. 

Cette spiritualité alerte sur le "réchauffement climatique". Même Edouard Philippe dit être préoccupé par un effondrement (du Marché). Mais ça ne l'empêche pas de mener une politique de démantèlement du patrimoine public. De même que la crise de 2008 n'a fait qu'accélérer la marchandisation, de même la bio-spiritualité ne fait que nourrir le Marché. Carrefour fait sa pub en invoquant désormais le "durable", le "renouvelable", l"éthique" et le "responsable". Avant d'aller plus loin, je vous propose d'écouter cette critique de Rabhi par un communiste du Monde Diplomatique :



Je ne suis pas d'accord sur tous les points de cette critique. Comme tout bon communiste, Malet croit que le bonheur est chose purement matérielle. De plus, je crois que le capitalisme est inhérent à la nature humaine. 
Mais je le rejoins sur l'essentiel : la spiritualité est une idéologie au sens marxien. C'est-à-dire une diversion, une façade, un maquillage, un opium. En clair, le milieu dit "spirituel" n'a aucune conscience politique et ses marottes sont là pour faire oublier ce qui se passe au plan social.

Mais, me dira-t-on, le sort de la planète, l'avenir de nos enfants, ne plus prendre l'avion, ne plus manger de viande, c'est de la politique, non ? 
Non, je ne crois pas. L'écologie, en plus de son ambiguïté fondatrice (gauche ou droite ?) n'a jamais été une véritable doctrine politique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ce mouvement est présent dans tous les partis politiques. Et le slogan "sois le changement que tu veux voir dans le monde" m'a toujours paru suspect.
De fait, Macron est les puissants de ce monde adorent cette nouvelle spiritualité car elle possède une qualité qui vaut de l'or, littéralement : son rejet des conflits, de la critiques, de l'affrontement, de toute forme de confrontation, de rapport de force. Cette "sagesse de l'instant", toute en souplesse est un cadeau inespéré (ou pas) pour le Marché qui cherche de son côté à nous rendre toujours plus "flexibles". La déconstruction de l'identité, que l'on trouve dans la mouvance non-duelle, est une aubaine pour le Marché qui nous veut "ouvert", et qui en plus, peut ainsi à peu de frais se présenter comme un facteur anti-raciste, contre toutes les frontières, les nations, les identités, les repères, les hiérarchies. C'est merveilleux. Macron est contre les hiérarchies ! Son but ultime ? La fin de toute limite autre que celles imposées par l'offre et la demande du jour (vyavahâra, en sanskrit). La fin de l'humanité, de ces vieux "Gaulois" qui résistent, encore et toujours, crispés sur leur "essentialisme" invétéré. La fin des nations. La fin des peuples. La fin de tout.

La fin du monde ? Non, la fin de l'Ancien monde, totalement et totalitairement remplacé par le Marché-monde, l'arche finale, vaisseau qui nous portera à l'infini vers "moi-m'aime".

Vous croyez vraiment que la Pleine Conscience constitue le moins du monde un semblant de menace pour le Marché ? Que le fait de manger bio, végan, empêche de dormir les loups qui bronzent à Saint Barth ? Que les innombrables produits de "développement personnel" vont changer quoi que ce soit à l'accélération de la consommation des ressources humaines et planétaires ? Que le "yoga" va "révolutionner" le monde ? Mais enfin, quelle naïveté ! 

Le monde de la spiritualité, au sens le plus large, est actuellement le meilleur atout (aset) du Marché. Voilà. C'est l'ultime phase de la digestion, de l'assimilation. Je ne vois plus rien hors du Marché. Un en-dehors devient même de plus en plus difficile à se représenter.

Non seulement ça ne change rien, mais au contraire, ça nourrit le système. Les patrons de supermarché sont ravis d'ajouter de nouveaux rayons, bio, responsable, culturel, "un temps à soi", etc. Ils n'ont absolument rien contre. Et pour cause. Power. Unlimited power. 

Voilà pourquoi, quand on parle des scandales dans le monde spirituel, je rechigne à condamner les individus jugés responsables. 

A mon sens, cela ressemble trop à ces scenarii hollywoodiens ou tout est de la faute du Méchant psychopathe. Cela permet d'éviter de questionner le système qui a produit le méchant. C'est comme pour les terroristes. C'est pratique de les étiqueter "déséquilibrés". Ça permet d'éviter de questionner la religion qui les fabrique en série depuis des siècles. 

Prenez le cas Sogyal, cet entrepreneur tibétain qui avait fait fortune dans le bouddhisme ésotérique avant de tomber à cause d'un coup de poing donné en publique à l'une de ses bénévoles. La plupart des réactions ont condamné l'homme (décédé depuis), sans presque jamais questionner le système qui l'a fabriqué. Quand Sogyal était présentable, tous se réclamaient de lui. Tous allaient vendre dans sa belle vitrine, bien bio comme il faut. Kouchner, Bruni, le Dalaï Lama. Des grands patrons. Des starlettes. Des journalistes. Des magazines qui, en leur temps (l'éternel présent du Marché) avaient encensé le livre à succès-que-Sogyal-n'avait-pas-écrit. Tout le beau monde l'a célébré comme un sage exemplaire (un produit à ne pas manquer). Mais aussi les entrepreneurs les plus en vue du business à la tibétaine. Tous les maîtres de la "tradition" dzogchen (comprenez : la franchise "dzogchen") sont passé chez lui. Puis, quand son image s'est cassée, ils se sont cassés. Je ne nie pas qu'une part de ce qui s'est passé s'explique par la personnalité et les choix individuels de Sogyal. Mais ça n'est que la surface de la profondeur. 

Et cette profondeur est une idéologie, avec une manière d'organiser les rapport entre les humains, etc. Qui paie ? Combien ? Comment ? Qui gagne ? Combien ? Comment ? Dans quelles conditions ? Avec quels droits ? Par exemple, combien de jours de congés pour le deuil d'un enfant ? Combien d'argent pour un enfant tué par un "déséquilibré" ? A quel âge le départ à la retraite ? Comment sont partagés les bénéfices ? Ce genre de questions. Pas juste les niveaux vibratoire et les chakras et les blocages intestinaux. Non. Les coulisses. L'infrastructure. Je ne suis pas marxiste. Mais quand même. Je préfère la liberté dans la jungle, que la sécurité en prison. Mais quand même.

Prenons un autre cas. Après Sogyal, périmé et jeté aux oubliettes par un Marché aussi efficace qu'impitoyable, voici le jeune prodige de entrepreneuriat spirituel : Bentinho Massaro. 

Il allie "la transcendance de l'individu avec le développement de l'individu". 400 000 abonnés sur FB, autant sur Insta, etc. Parfaitement intégré à Internet, BM n'est plus ce gourou des années 70, un peu kitsch, avec sa secte et son sillage de massacres. Non, lui-même fils de nuageux, il est très malin. Il connaît les limites pour se développer sans limites. Il ambitionne de créer une nouvelle civilisation (avant de repartir dans le paradis extraterrestre d'où il prétend venir), il affirme qu'il change la météo, qu'il déplace des feuilles d'aluminium, mais il sait très bien jouer des règles du Marché. Son business concept est un habile mix de Nisargadatta ("Avant la conscience") et du Nuage ("Si je veux, je peux"). Il a des épigones en France, en plus d'une belle clientèle. Sa présence est principalement picturale, graphique, avec quelques reliques de langage verbal sous forme de Tweets et quelques séminaires à 10 000 euros dans des Resorts courus des "Green Millenials" fortunés, genre Costa Rica. Voici un aperçu de son "satsang" ("vraie compagnie", à l'origine) du Nouvel An. Evidemment, les tarifs varient selon la proximité à la "vérité" :

L’image contient peut-être : 2 personnesL’image contient peut-être : 3 personnes, personnes assises et intérieurL’image contient peut-être : 1 personne, assis







L’image contient peut-être : ciel, arbre, plante, plein air, nature et eau


L’image contient peut-être : 1 personne, debout, nuit et costumeL’image contient peut-être : 3 personnes, personnes assises, table et intérieur

L'avantage des images du Marché, c'est que tout y est dit. Pas besoin de commenter. De toutes façons, il est là pour sauver la planète. Il est l'éveillé du futur. Et déjà du présent. L'Avatar du Marché cosmique. Non-duel. 
Mais ce qui m'intéresse, ça n'est pas le personnage (vous trouverez plusieurs articles à son sujet sur Internet), mais bien le système qu'il incarne. Et les présupposés et les implications de sa réussite. Il est un pion au service du Marché. Le pion parfait du moment, pour activer les autres pions. Il n'est pas une exception. Il est un modèle. Il incarne le paradigme de l'éveil spirituel au XXIème siècle, la parfaite fusion du samsâra et du nirvâna, du fantasme et de la réalité marchande, à tous les plans de conscience : corps, âme, esprit.

La grande question est :

Y a-t-il une véritable alternative, je veux dire, une alternative au Marché qui n'alimente pas le Marché ?

Faisons un pas de plus :

Contrairement à Marx, à Michéa et à d'autres, je ne pense pas que la capitalisme soit radicalement nouveau. 
Il n'est qu'un prolongement du procès de la vie, qui veut que pour vivre, il faille tuer ou exploiter une autre vie. La couenne est l'ancêtre direct du capital. Et le "beau cycle de la vie qui se perpétue" n'est rien d'autre que la théorie du ruissellement chère à notre Président. Les esprits romantiques ont beau se dire que "tout se transforme, rien ne se perd", il reste que chaque être est unique et que ce qui est détruit ne revient plus. Cela s'appelle l'entropie, je crois. Essayez donc de reconstituer un œuf brisé. Cela s'appelle le temps, la flèche du temps, l'irréversibilité, la Mort, comme on voudra. 
De même, la vie n'est qu'une cristallisation du procès de la conscience : pour prendre conscience d'une chose, la conscience doit devenir cette chose ; puis pour en percevoir/imaginer/penser une autre, elle doit dévorer celle qui précède. Comme le Marché, elle engendre les chose puis se nourrit d'elles. Elle capitalise sous forme de traces, imprégnations, habitudes, désirs (samskâra, vâsanâ). Et rien n'existe en dehors d'elle. L'objet n'est qu'un aspect du sujet. Elle intègre et dévore tout ce qui est en elle. Rien n'est hors d'elle. Il suffit d'imaginer un en-dehors, si vague soit-il, pour que, de par cet acte même, cet en-dehors devienne conscience. Même le néant est conscience, même l'irréel, l'impensable, l'indicible et l'ineffable sont conscience. Tout n'est pas concept, mais tout est conscience, de même que tout est transaction marchande. Dès lors que quelque chose est, il est potentiellement désirable, donc marchandisable. De même que l'opposé de la conscience n'est que dans et par la conscience, de même ce qui s'oppose au Marché ne vit que dans et par le Marché (la CAF, etc.). Finalement, le Marché, n'est-il pas le Soi, la conscience universelle, le brahman (de la racine brihm- "croître, se développer"), le sacrifice dont parle Krishna, la Nature de Bouddha, la Claire Lumière transparente qui accueille tout et prend soin de tous ?

Les alternatives au Marché sont les prochains secteurs de croissance du Marché. Pour un seul fétiche, sans forme, à la puissance illimitée, sans odeur ni couleur, de plus en plus subtil, immatériel, rapide comme la lumière, vaste nuage aussi incontrôlable qu'omniprésent.

Le bouddhisme Yogâcâra et l'hindouisme non-dualiste proposent des voies de renoncement au Marché, de transmutation du Marché, à ce Marché tout-puissant que ces traditions nomment samsâra "le flot" ou vyavahâra, "le commerce".
Mais y a-t-il quelque chose, même le néant, en dehors du Marché ? Y a-t-il une réalité ou même une irréalité en dehors de ce Sans-limite ?

samedi 1 février 2020

Le faux éveil

Days : un roman d'anticipation (?) dans un monde devenu un Supermarché infini. Déjà dépassé.

Une distinction vitale est à faire entre bavardage et réflexion.
Le mot "pensée" est ambigu, en effet.

A cause de cette confusion, rejeter le bavardage intérieur, source de souffrance, est confondu avec un rejet de toute pensée critique. Cette confusion, bien évidemment, fait le lit de tous ceux, commerçants ou politiciens ou religieux, qui cherchent à tous prix à empêcher de penser, au sens d'une pensée critique. Force est de constater qu'aujourd'hui, tout est fait pour éviter de "perdre du temps" à penser. Mais croyez-vous vraiment que ce soucis de ne plus penser vise seulement à nous délivrer du bavardage intérieur ? Et ne pensez-vous pas que les innombrables injonctions à cracher sur l'intellect soient seulement des appels à savourer la douceur d'un esprit limpide ?
Un esprit clair et un esprit débile : ces situations se ressemblent, mais sont opposées.
Quand je vois un corps immobile, ce corps peut être immobile parce qu'il est serein et en sécurité ; ou bien parce qu'il est vidé de toutes ses forces.

Je crois que le capitalisme est en train de s'emparer du seul "secteur" du Marché qui lui échappait encore : l'intérieur, l'être, l'étonnement d'être. Comme il s'est emparé de tout, des corps, de la vie, de la nature. J'ai bien peur que la "croissance" sans précédent des "secteurs du développement personnel et du bien-être" auquel nous assistons depuis une dizaine d'années soit la phase ultime du triomphe du Marché. Dès lors que la spiritualité est dans le Marché, il n'y a plus rien hors de lui, qui puisse s'opposer à lui. Le Marché accomplit son destin : devenir omniprésent, devenir divin. La soumission est totale. Il n'y a plus rien en dehors de Marché, plus aucun Autre, à partir duquel on pourrait en parler. Tout discours sur le Marché, toute intuition, toute sensations, font désormais partie intégrante du Corps marchand global. Extérieur, intérieur, privé, public, matériel, spirituel : plus aucune limite à la pénétration de la seule et unique religion qui prévaut désormais, celle du commerce. Nous pouvons encore choisir une relative sobriété, mais nous ne pouvons plus lui échapper. Même sobres, même à la CAF, même au RSA, au SMIC ou à mi-temps, nous devons avoir un "compte en banque" et rendre des comptes. 

Et l'injonction à ne plus penser, "faites taire le mental" n'est, dans la plupart des cas (soyons optimistes) qu'une injonction marchande à consommer. "Vous qui entrez dans l'Hyper Marché, laissez-là tout effort de réflexion. Laissez(vous bercer, laisser-vous guider de rayon en rayon, de mode en mode, de promotion en solde, de technique en méthode, de coach en tradition, de vidéo en vidéo..." 

Pareil pour l'instant présent. S'agit-il du véritable instant présent ? Ou une injonction à s'offiri en sacrifice à la Bête ? Pareil pour le classique "ne pas juger", "suivre son coeur", "sortir du mental", "ressentir", "cultiver la bienveillance", et même le fameux "conscientiser" qui est à la pensée ce que les "Tartes de Grand-Maman" de Carrefour sont aux authentiques tartes. 

A mon sens, tout cela affaiblit la pensée et renforce le bavardage intérieur.
Et le bavardage est tout sauf "personnel". Il est, au contraire, impersonnel, mécanique, fait de bribes attrapée ici-et-là, de mêmes qui se propagent comme des virus. Des slogans, des sophismes, des jingles, des clichés, des idées toutes faites, préfaites, faites par le Marché impersonnel, emballées sous vide.   
La vraie pensée, la pensée personnelle et universelle, exige une rupture, sans cesse à reprendre, avec cette musique infernale du Marché. Et cette pensée véritable naît dans le silence intérieur qui, à son tour, nourrit la véritable pensée, rare et claire comme une bonne musique. 

Le faux silence, véritable débilité, nourrit le bavardage intérieur, les addictions et les comportements compulsifs. Le vrai silence nourrit la véritable pensée qui, en retour, alimente le silence organique, en un cycle harmonieux comme le jour et la nuit, comme l'inspir et l'expir.

L'éveil est un réveil, une sortie hors de la caverne du Marché où je suis comme prisonnier d'une surface qui n'a aucune existence en elle-même. Pour cela, le travail de réfléchir est nécessaire. Il n'y a pas de miracle.

Résumons le faux éveil :

"Je suis le Marché, il n'y a que le Marché. Personne ne pense, les pensées 'évanouissent quand je m'éveille à la seule et unique réalité : le Marché infini, omniprésent comme l'espace, omniscient, intelligence parfaite, bien au-delà des mots... Je ne fais rien, je n'agis pas. Je ne suis qu'un océan de consommation sans rivages, un flux impersonnel, lumineux et vibrant comme un néon. Je suis sans mémoire, sans passé ni futur, je ne garde aucune rancune, je n'ai aucune référence, libre, vacant comme l'air. Le Marché est l'unique réalité, non-duelle, qui dissout toute identité, toute Moi, qui se rit des structures, des concepts, bien au-delà des contraires, il embrasse tout dans son intelligence créative. Je ne suis plus une personne singulière, juste un tube digestif, une cellule remplaçable dans un immense être aux mille bouches, aux mille anus. Amen"

Je crois que la dimension sociale, économique et politique du "développement personnel" passe inaperçue. La profondeur de son emprise ? Bah, faudrait y penser mais... pourquoi se prendre la tête ? Pourquoi perdre son temps ? Pourquoi douter ? Jouissez sans entrave ! Des montagnes de sucre, des fleuves de graisse, le tout dans un désert d'amnésie immaculée. Brave New World. Une idéologie. Une façade. Pour cacher quoi ? La guerre de tous contre tous. La solitude, l'égoïsme, la débilité, l'infantilisation. La fable d'un "éveil collectif" ? Je n'y crois pas du tout. C'est un mythe de plus, un autre cache-misère. Même si, de fait, il y a du progrès. Mais je crains que le piège soi bien en train d'atteindre son état de dernière perfection. L'ultime prison. Celle qui pour qui chacun oeuvre sans le vouloir, sans le savoir. Quoi que l'on fasse, quelque soit l'alternative, elle finit par renforcer le Marché. Le faux éveil endort. Il ne représente aucun danger. C'est bien pourquoi le Marché l'encourage.

Comment vaincre ce Léviathan souriant ? Je ne sais pas. Est-ce même possible ? Je ne sais pas.
Bon allez, c'est samedi, je vais à Casino cherchez le dernier numéro de "Respire". Ou alors "Alternatives libertaires". Soyons malins. Allez. Croyons-y. Lâcher-prise. Sentir... Consommer... Se laisser bercer...

mardi 28 janvier 2020

Le Grand Marché, ça marche à l'essence, mais sans bon sens

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La plupart des groupuscules spirituels, des mouvements, des traditions, des cénacles, des maîtres, comme vous voudrez les appeler, dénigrent la pensée, l'intellect, les livres, la connaissance en général, l'esprit critique, le questionnement, le doute.

Il existe pourtant des traditions qui mettent en valeur l'intellect. 
En Europe, je pense au grand platonisme, depuis Socrate (au moins) jusqu'à nos classes de Terminale. 
En Inde, il y a le Vedânta, où le respect du au maître ne se traduit pas toujours par une acceptation aveugle de ses paroles. Ainsi Sureshvara critique certaines positions de Shankara ; sur certains points du moins, comme l'accès des femmes au Vedânta ou la question du renoncement extérieur, il prétend améliorer l'enseignement. 

De manière générale, les enseignements spirituels de l'Inde se sont toujours présentés comme des dialogues, des réponses à des questions et, plus précisément, comme des solutions à des doutes ou des craintes (shankâ). N'importe quel lecteur de cette littérature le constate.

Or, cette dimension essentielle a disparu aujourd'hui. Elle a certes toujours été menacée, car quel groupe ne craint pas l'effet dissolvant de la pensée critique ? Quelle autorité ne voit pas d'un mauvais oeil un intellect bien formé, capable de discrimination ?

Aujourd'hui certes, on met en scène des dialogues, parfois appelés "satsang", un peu abusivement. Car les réponses et souvent, les questions, y sont faites à la l'avance, attendues, ce sont des stéréotypes. Ces questions, ces doutes apparents, ne sont que des occasions de recevoir "au-delà du mental" une mystérieuse transmission d'énergie.

Combien de fois ai-je observé des gens venir m'écouter et qui, en fait, ne m'écoutaient pas du tout ? Ils restent assis en lotus, face à moi, les yeux fermés, l'air absorbé. Je suis ravi d'avoir des auditeurs si recueillis. Ça me change du lycée. En apparence. Car à la fin, quand ces gens viennent me voir pour me confier qu'ils ont ressenti tel ou telle "énergie" émaner de moi ou de je-ne-sais-quoi, je réalise que je me faisais des idées. Le malentendu est total. Ainsi, je me retrouve perplexe face à untel qui me dit : "j'ai bien senti que tu travaillais sur les plans subtils, sous la surface de ce que tu disais ; mais pourquoi tu restes au deuxième chakras ? Pourquoi tu montes pas au troisième ? Alors du coups je t'ai aidé, hein, mais discret quoi". Ah. Merci. 

Bien sûr qu'il y a un au-delà des mots. Par exemple, il y a le sens des mots. C'est là une banalité. En revanche, reléguer un discours à l'arrière-plan au nom d'une soi-disant "énergie" ("ça schtroumphe ? -Oh oui ça schtroumphe ! J'ai senti un très beau niveau de schtroumph. Oui, ça c'est sûr, ça schtroumphe puissant, quelle chance de schtroumpher comme ça !" etc.), n'est-ce pas une astuce pour ne pas entendre certaines vérités qui pourraient déranger ? N'est-ce pas une façon de réduire la souffrance que pourrait entraîner une remise en question ?

Et donc, il y a plein de dialogues, en apparence. Et il y a une réalité sous-jacente, qui n'est pas de l'ordre de la schtroumpherie, mais simplement de la rhétorique. Les questions posées sont des questions rhétoriques. Une question rhétorique est une question dont on n'attend pas de réponse, mais un autre effet, le cas le plus courant étant la question "Comment ça va ?" Bien sûr, personne ne veut d'une réponse littérale. Le but de la question est de commencer une séquence sociale (genre "ta voiture dérange ; tu peux la bouger ?"), pas une confession. 

C'est pareil dans le satsangs. Les questions ne sont que des prétextes. Sur le plan intellectuel, il ne se passe rien. C'est juste une façon de rentrer en contact et de montrer sa soumission, de s'intégrer à un groupe ou de s'évaluer, comme des chiens qui se reniflent. Les chiens ne sont pas là en train de se sentir comme on sent des parfums chez Sephora. Le but est social. Pareil dans les satsangs. D'ailleurs, peu importe le flacon... "Je ne comprends rien à ce qu'il dit ! Mais son énergie, oh la la..." 

La structure sousjacente est sociale, économique, commerciale. D'ailleurs, dans le Nuage (le développement de "moi-m'aime"), peu importe le message. Certains disent "vive moi, je crois en moi !" ; d'autres clament "il n'y a personne, aucun moi !", mais le fond est le même : "Sors de ton mental ! Crois en moi ! Ne réfléchis pas, ressens ! Dis ton senti, ne dis rien, laisse-faire, laisse-moi faire". 

Et ce qui compte plus encore que les mots, c'est le ton, l'ambiance. De toute façon, la plupart des clients ont une cervelle de bigorneau et le vocabulaire qui va avec. Et c'est fait pour. C'est comme avec les chiens et les chats. Le medium est bien plus important que le message. 

Et dans ce monde de l'ultra-flexibilité, dans ce véritable paradis macronien, la seule vérité exacte qui demeure est celle des tarifs. Des contrats.

Pour le reste on est sommé de rester "ouvert", "dans le coeur", "en conscience", car "à chacun sa vérité", etc. Comme dans n'importe quel supermarché. Le gérant se fout de vendre des produits contradictoires ou mensongers, du moment que tous le monde passe à la caisse. Et il fait passer cette profonde immoralité pour de la tolérance. Dans le monde du Marché, chacun peut ressentir/consommer comme il sent ! Venez à moi petits mollusques ! Tout est relatif, chacun pour soi. La seule rationalité qui reste dans la spiritualité est celle du Marché. Pour le reste "selon moi, de mon point de vue, personnellement, évidemment, je ne chercher pas à convaincre/transmettre, l'humilité c'est important (comme me l'ont transmis mes Maîtres Atlantes), il n'y a que le présent, le percept, le senti, l'énergie, sans passé, sans mémoire, sans référence, sans choix". Juste, avant le 15, ce sera moins trente pour cent. En chèque ? Bah, en liquide, c'est mieux... enfin, avec le coeur et en conscience, bien entendu. Mais ne soyons pas négatif. Le chômage baisse, paraît-il. Et le Nuage gonfle.

Et le Nuage, tel le Brouillard de Stephen King, a englouti jusqu'au shivaïsme du Cachemire. Limpide, parlant sans parler, discours intello mais bien anti-intellectuel dans l'air du temps, ce Nuage cachemirien fait feu de tout bois, hypnotise sans vergogne, et vend du miel "originaire de pays hors de l'EU". Du sucre, donc. Pas du miel. Quelques pourcents, au mieux. Mais comment faire la différence ? Et, quand on est accro au sucre, que s'en foutre ? Peu importe le faucon, pourvu qu'on ai le chat ? 

Le shivaïsme du Cachemire est-il devenu un yoga, un massage, une danse, et surtout, une variante du développement personnel, avec son catéchisme anti-intellectuel dans sa forme la plus orthodoxe. 

Carrefour du Cachemire, Leclerc du Laisser-faire, Lidl de Mysore, Naturalia version Nâth, Yoga Leader Price, Ayurveda des Robinsons, Intermarché du Pouvoir Instantané, Mon Casino Non-duel, Ma Collection Arlequin avec option massage et pelotage, Mon Veolia à Moi de la purification des mémoires cellulaires : innombrables variantes du même produit. Hydre aux mille visages. On coupe une tête, mille repoussent. 

Soi-disant "initiatique" ou commercial décomplexé : dans tous les cas, il faut laisser son bon sens à l'entrée. 

Pourtant, le Vedânta est une tradition de réflexion, de discrimination. Pas de yoga du ressenti pour ressentir. Encore moins pour faire de l'argent.
Pourtant, le shivaïsme du Cachemire est une tradition de yoga... de la raison. Tarkam yogângamuttamam : "le suprême auxiliaire du yoga, c'est la raison", dit Abhinavagupta. 

Mais le Marché corrompt tout. Tel un compost fou, telle une pourriture, il transforme tout, il digère tout. Il est à la culture ce que l'Oeil unique est au Feu secret (pour celles et ceux qui lisent Tolkien).

Je ne pas sûr de savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais là-dedans, mais je reste perplexe.
Et vous ?
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