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samedi 1 février 2020

Le faux éveil

Days : un roman d'anticipation (?) dans un monde devenu un Supermarché infini. Déjà dépassé.

Une distinction vitale est à faire entre bavardage et réflexion.
Le mot "pensée" est ambigu, en effet.

A cause de cette confusion, rejeter le bavardage intérieur, source de souffrance, est confondu avec un rejet de toute pensée critique. Cette confusion, bien évidemment, fait le lit de tous ceux, commerçants ou politiciens ou religieux, qui cherchent à tous prix à empêcher de penser, au sens d'une pensée critique. Force est de constater qu'aujourd'hui, tout est fait pour éviter de "perdre du temps" à penser. Mais croyez-vous vraiment que ce soucis de ne plus penser vise seulement à nous délivrer du bavardage intérieur ? Et ne pensez-vous pas que les innombrables injonctions à cracher sur l'intellect soient seulement des appels à savourer la douceur d'un esprit limpide ?
Un esprit clair et un esprit débile : ces situations se ressemblent, mais sont opposées.
Quand je vois un corps immobile, ce corps peut être immobile parce qu'il est serein et en sécurité ; ou bien parce qu'il est vidé de toutes ses forces.

Je crois que le capitalisme est en train de s'emparer du seul "secteur" du Marché qui lui échappait encore : l'intérieur, l'être, l'étonnement d'être. Comme il s'est emparé de tout, des corps, de la vie, de la nature. J'ai bien peur que la "croissance" sans précédent des "secteurs du développement personnel et du bien-être" auquel nous assistons depuis une dizaine d'années soit la phase ultime du triomphe du Marché. Dès lors que la spiritualité est dans le Marché, il n'y a plus rien hors de lui, qui puisse s'opposer à lui. Le Marché accomplit son destin : devenir omniprésent, devenir divin. La soumission est totale. Il n'y a plus rien en dehors de Marché, plus aucun Autre, à partir duquel on pourrait en parler. Tout discours sur le Marché, toute intuition, toute sensations, font désormais partie intégrante du Corps marchand global. Extérieur, intérieur, privé, public, matériel, spirituel : plus aucune limite à la pénétration de la seule et unique religion qui prévaut désormais, celle du commerce. Nous pouvons encore choisir une relative sobriété, mais nous ne pouvons plus lui échapper. Même sobres, même à la CAF, même au RSA, au SMIC ou à mi-temps, nous devons avoir un "compte en banque" et rendre des comptes. 

Et l'injonction à ne plus penser, "faites taire le mental" n'est, dans la plupart des cas (soyons optimistes) qu'une injonction marchande à consommer. "Vous qui entrez dans l'Hyper Marché, laissez-là tout effort de réflexion. Laissez(vous bercer, laisser-vous guider de rayon en rayon, de mode en mode, de promotion en solde, de technique en méthode, de coach en tradition, de vidéo en vidéo..." 

Pareil pour l'instant présent. S'agit-il du véritable instant présent ? Ou une injonction à s'offiri en sacrifice à la Bête ? Pareil pour le classique "ne pas juger", "suivre son coeur", "sortir du mental", "ressentir", "cultiver la bienveillance", et même le fameux "conscientiser" qui est à la pensée ce que les "Tartes de Grand-Maman" de Carrefour sont aux authentiques tartes. 

A mon sens, tout cela affaiblit la pensée et renforce le bavardage intérieur.
Et le bavardage est tout sauf "personnel". Il est, au contraire, impersonnel, mécanique, fait de bribes attrapée ici-et-là, de mêmes qui se propagent comme des virus. Des slogans, des sophismes, des jingles, des clichés, des idées toutes faites, préfaites, faites par le Marché impersonnel, emballées sous vide.   
La vraie pensée, la pensée personnelle et universelle, exige une rupture, sans cesse à reprendre, avec cette musique infernale du Marché. Et cette pensée véritable naît dans le silence intérieur qui, à son tour, nourrit la véritable pensée, rare et claire comme une bonne musique. 

Le faux silence, véritable débilité, nourrit le bavardage intérieur, les addictions et les comportements compulsifs. Le vrai silence nourrit la véritable pensée qui, en retour, alimente le silence organique, en un cycle harmonieux comme le jour et la nuit, comme l'inspir et l'expir.

L'éveil est un réveil, une sortie hors de la caverne du Marché où je suis comme prisonnier d'une surface qui n'a aucune existence en elle-même. Pour cela, le travail de réfléchir est nécessaire. Il n'y a pas de miracle.

Résumons le faux éveil :

"Je suis le Marché, il n'y a que le Marché. Personne ne pense, les pensées 'évanouissent quand je m'éveille à la seule et unique réalité : le Marché infini, omniprésent comme l'espace, omniscient, intelligence parfaite, bien au-delà des mots... Je ne fais rien, je n'agis pas. Je ne suis qu'un océan de consommation sans rivages, un flux impersonnel, lumineux et vibrant comme un néon. Je suis sans mémoire, sans passé ni futur, je ne garde aucune rancune, je n'ai aucune référence, libre, vacant comme l'air. Le Marché est l'unique réalité, non-duelle, qui dissout toute identité, toute Moi, qui se rit des structures, des concepts, bien au-delà des contraires, il embrasse tout dans son intelligence créative. Je ne suis plus une personne singulière, juste un tube digestif, une cellule remplaçable dans un immense être aux mille bouches, aux mille anus. Amen"

Je crois que la dimension sociale, économique et politique du "développement personnel" passe inaperçue. La profondeur de son emprise ? Bah, faudrait y penser mais... pourquoi se prendre la tête ? Pourquoi perdre son temps ? Pourquoi douter ? Jouissez sans entrave ! Des montagnes de sucre, des fleuves de graisse, le tout dans un désert d'amnésie immaculée. Brave New World. Une idéologie. Une façade. Pour cacher quoi ? La guerre de tous contre tous. La solitude, l'égoïsme, la débilité, l'infantilisation. La fable d'un "éveil collectif" ? Je n'y crois pas du tout. C'est un mythe de plus, un autre cache-misère. Même si, de fait, il y a du progrès. Mais je crains que le piège soi bien en train d'atteindre son état de dernière perfection. L'ultime prison. Celle qui pour qui chacun oeuvre sans le vouloir, sans le savoir. Quoi que l'on fasse, quelque soit l'alternative, elle finit par renforcer le Marché. Le faux éveil endort. Il ne représente aucun danger. C'est bien pourquoi le Marché l'encourage.

Comment vaincre ce Léviathan souriant ? Je ne sais pas. Est-ce même possible ? Je ne sais pas.
Bon allez, c'est samedi, je vais à Casino cherchez le dernier numéro de "Respire". Ou alors "Alternatives libertaires". Soyons malins. Allez. Croyons-y. Lâcher-prise. Sentir... Consommer... Se laisser bercer...

lundi 6 août 2018

Se libérer des inhibitions conduit-il au bonheur ?



"Il est interdit d'interdire" : ce slogan soixante-huitard en forme de contradiction, typique du postmodernisme débraillé, est plus que jamais présent dans les esprits. Crise de l'autorité, syndrome de Peter Pan, jeunisme, intuitionisme, ressentisme, obscurantisme, psychologisme, complotisme, nombrilisme, narcissisme, animalisme, occultisme, "art" contemporain, consumérisme, obésité, comportements à risque : autant de manifestations où l'absence d'inhibition se trouve valorisée. A la limite, elle est proposée comme la clé du bonheur, de la "coolitude", comme la vertu vraie enfin découverte après des siècles de camisole (forcément) occidentale.

Ainsi selon le néo-tantra et les innombrables "thérapies" en vente actuellement, la cause des souffrances serait la répression de nos "énergies" ou pulsions naturelles. S'appuyant sur Nietzsche, Freud et Reich, ces commerçants offrent le bonheur, garanti par ce simple slogan : "Lâches-toi !" Ou, en version d'outre-Atlantique : "Juste fais-le".

Or, jusqu'à Mai 68, c'était la maîtrise qui garantissait l'accomplissement humain. Remarquez, il était peu question de bonheur, mais beaucoup d'accomplissement, d'excellence. Le modèle était celui de la vertu stoïcienne, laquelle ne promet pas d'autre récompense à la vertu que la vertu elle-même. Et quelle est cette vertu ? La maîtrise de soi, autrement dit l'inhibition des pulsions, des excès, des passions, pour les ramener à la juste mesure, à une harmonie dont les révolutions astrales et les vérités mathématiques nous donnent à voir, au-delà de toute idiosyncrasie, le spectacle beau et bon.

Le soixante-huitardisme (c'est-à-dire le consumérisme, etc.) a caricaturé cet idéal en exploitant certaines affirmations de Nietzsche. Combien de fois ne nous a-t-on dépeint des hommes qui aspirent à la vertu, mais qui finissent par imploser lamentablement ? "Chassez le naturel, il revient au galop" est la grande trouvaille du postmodernisme. Selon le principe de la cocotte (minute biens sûr), il faut lâcher la soupape, sous peine d'explosion. Donc, exit les inhibitions. Place aux envies, à l'amusement, au léger, à l'absence d'effort, à l'immédiat, vite consommé, vite oublié, au subjectif, au Moi étalé sur des milliers de pages internet et avide de ses reflets. La "grande libération" de Mai 68 a ainsi accouché, en l'espace d'une génération, de l'(in)culture du selfie. Avec son cortège de ruines : plus (plus ou plus ?) d'autorité, plus de transmission, plus de mérite, plus d'identité, plus de progrès, et ainsi de suite. Et donc, finalement (mais nous y sommes déjà), plus d'humanité, plus de sacrifice, plus de modèles, plus de dépassement de soi, plus d'humilité. Bref, juste des supermarchés, des parkings et des "pages perso", justement nommées "murs".

Car supprimer la suppression, dire "non" au non, lever toute inhibition, ça n'est pas créer un être libre. Ca n'est pas créer du tout, au reste. C'est juste laisser libre cours à l'entropie, loin de servir l'anthropie. Ce chaos a beau nous être vendu (c'est-à-dire infligé) comme une fabuleuse "destruction créatrice", il n'en reste pas moins que l'informe gagne, chaque jour, sur l'ordre et la beauté.

Les exemples et les études pourtant ne manquent pas pour démontrer que, sans inhibition, point d'humanité : tout comportement digne comporte de l'inhibition.

Ainsi le libre-arbitre, battu en brèche comme pouvoir de causer "absolument", demeure néanmoins crédible comme pouvoir de dire "non" : une sorte d'inhibition, donc. Nous avons le pouvoir de dire "non", de suspendre notre assentiment. De ne plus croire, de refuser, même si ce pouvoir, dans les cas extrêmes (drogue, torture, chantage), reste tout intérieur et invisible à toute visée objective. Mais il reste indéniable. Or il est négatif. De même, calculer, c'est dire "non" à mille possibilités qui se présentent, mais qui sont des erreurs. Et il en va de même pour toute délibération, pour toute prudence (voici quelques tests amusants sur ce thème). Il faut, pour vivre bien, s'arrêter, sous-peser, trier, discriminer, sélectionner - tous termes abhorrés par la bien-pensance qui fait mine de "ne pas juger".

En disant "non" au non, on dit "non" au choix, à la réflexion, à la liberté qui est l'essence même de la dignité humaine. Un être qui est incapable de dire "non" n'est pas, ou plus, humain. Il est devenu une chose. Seules, les choses ne choisissent pas, car seules elles sont incapables de s'inhiber elles-mêmes. Elles subissent du dehors. Et voilà l'existence des êtres désinhibés : ils sont ballotés par les impulsions, les opinions, les humeurs, les modes et les croyances. Il se forme en eux des choix, des jugements - car il est impossible de penser ou de parler sans juger - mais cela se fait en eux sans eux. Comme s'ils étaient esclaves.

On me dira : Mais cela ressemble beaucoup au comportement du mythique sage "sans ego", doué du fameux "fonctionnement impersonnel" ! - En apparence, sans doute. Mais un tel être existe-t-il ? Et, s'il existe, est-il vraiment sans inhibitions, sans interdits, sans limites ? N'est-il vraiment qu'une "pure affirmation de la vie" ? Une "machine désirante" bienheureuse ? Une sorte de volcan inépuisable et bondissant d'une extase à une autre ?

Je crois, pour ma part, qu'il y a deux absences d'inhibition : celle de l'être immature qui aspire à la tyrannie absolue et universelle - une fausse liberté ; et celle de l'être accompli qui harmonise sa volonté (donc ses "pulsions", etc.) avec la réalité ou avec un idéal - une liberté effective.

Or, Mai 68 (les consumérismes, etc.) nous a induit en erreur. Nous voyons désormais le négatif comme étant négatif, comme une "violence" inutile, commise contre autrui ou contre soi. Et l'on pourrait appliquer la même analyse à bien d'autres valeurs, comme le Soi. Le vrai Soi est transcendance du Moi, oubli du Moi dans une réalité plus vaste, plus belle et plus vraie. Mais le "souci de soi" prôné par Foucault et ses adorateurs a bien vite montré son véritable visage : celui de Face Book et autre lieux de défoulement narcissiques. Du Soi au "prendre soin de soi", au selfie, au "moi m'aime" : la pente est logique, fatale. Elle aboutit au désastre que nous voyons tous les jours.

La sagesse du Soi, ça n'est pourtant pas cela. Elle est capable de combler la personne, à condition que j'accepte de tailler ce masque, ou ces masques, comme des plantes, belles et vivaces, mais promises au chaos si laissées à elles-mêmes dans la jungle des "envies". Plotin nous invitait à "sculpter notre propre sculpture" : mais pour révéler la forme, il faut ôter la matière, la rejeter. Dire "non". Pour devenir libre, il faut inhiber, maîtriser, contrôler, examiner, sélectionner, juger, délibérer, discriminer, discerner, trier, critiquer, hiérarchiser.
Dès lors, l'absence d'inhibition ne mène pas au bonheur, mais au malheur. En inhibant, au contraire, il ne s'agit pas de s'autodétruire dans une pulsion d'auto-flagellation aveugle, contrairement à ce que l'on nous a fait croire, mais de canaliser en "taillant" adroitement, judicieusement et à propos.

D'ailleurs, ce même Nietzsche que l'on invoque les yeux fermés pour justifier le désinhibitionisme était un partisan le l'inhibition. Pour lui, l'exemple de l'idéal de l'harmonisation des forces naturelles et des forces réactives (c'est-à-dire inhibitrices) était le jardin à la française. Eh oui : non pas la jungle touffue, ni même l'apparent chaos du jardin à l'anglaise, mais la géométrie, la nature rationalisée façon Versailles.

Mais qu'en dit le Tantra traditionnel ?

Il est vrai que, dans le tantrisme, il existe un courant, le kaulisme, qui prône la libération individuelle par la levée de toute inhibition : alcool, vin, drogues, sexe et mises en scènes choquantes. Tout est alors bon pour détruire les inhibitions, les peurs (shankâ) qui, selon Abhinava Goupta, sont les "démons qui nous possèdent", nous hantent et nous empêchent de vivre notre vraie nature.

Cependant, je crois que ce projet, poursuivi tel quel, est une impasse. Et la version de ce même projet, certes proche de celui des Hippies, que propose le soi-disant "shivaïsme du Cachemire" est profondément différente. Car en Asie comme en Occident, la désinhibition à-tout-va est simplement tragique, comme en témoignent les vies d'un Aleister Crowley et de ses nombreuses victimes.

Le shivaïsme du Cachemire, c'est-à-dire la philosophie de la Reconnaissance, propose une harmonisation des forces fondée sur une discipline intellectuelle et contemplative. Cette discipline exige, de fait, une certaine hygiène de vie même si, manifestement, tous ne sont pas égaux en intelligence. Mais même les plus doués ne peuvent tirer réel profit de leur intelligence qu'au prix d'un règlement. En d'autres termes, d'une sorte d'inhibition.

L'accomplissement résulte, selon le shivaïsme du Cachemire, d'une juste tension entre deux gestes : d'un côté le laisser-aller, le laisser-être personnalisé par Shiva qui est "manifestation" (prakâsha) ou extériorisation ; de l'autre, le jugement, le choix, la sélection, personnalisés par Shakti qui est "jugement" (vimarsha) ou intériorisation. Il n'est pas impossible que cette perspective ait été empruntée à celle du philosophe indien Bhartri Hari, penseur original qui voyait dans le Temps le principe ultime, doué des pouvoirs de laisser être et d'inhiber, d'ouvrir ou de fermer les vannes du devenir.

De même, la pratique "spirituelle" la plus profonde est le silence intérieur. Or, cette forme d'immobilité est, quoi qu'on en dise, une forme d'inhibition. Même si on la conçoit dans le cadre d'une rhétorique du "let it be", il reste que cette pratique est, en effet, négative. Elle est un acte d'arrêt. Non pas sans doute de l'arrêt d'une chose étrangère, comme on arrêterait un camion à la force des bras, mais du moins est-elle l'arrêt de soi. La "méditation" bouddhiste est aussi comparée à une mise en tension. Sans excès, certes, mais une mise en tension derechef, et qui conduit à un cadrage : la corde vibre entre deux positions extrêmes. Elle ne bouge pas sans limites. Et c'est grâce à ces limites qu'elle sonne. De même, il n'y a pas d'accomplissement digne de ce nom sans inhibition. C'est grâce à l'inhibition que nous nous formons, que nous devenons libres, humains et, par surcroît, possiblement heureux, quoi qu'alors cela n'entre plus guère dans nos préoccupations.   

Se libérer de toute inhibition ne conduit donc pas au bonheur.

dimanche 22 janvier 2017

Pas (seulement) impersonnel

Le grand pêché, c'est de prendre la partie pour le Tout.
Faire d'une vérité, fut-elle "ultime", la totalité.
Le Tout est vrai.
Chaque aspect comporte un aspect de vérité, de même que chaque facette d'un diamant réfléchi une partie de la lumière reçue.
La partie, isolée du Tout, est fausse... en partie.
Et, même cette part de fausseté prend part à la vérité du Tout.



Honorer la part de vérité comprise en tout point de vue, cela n'est pas renoncer à la vérité claire, cela n'est pas sombrer dans une nuit où toutes les vaches sont noires. C'est apprendre à recueillir la part de lumière, à discerner la portion de nectar, à reconnaître la Source brillante en toute vision, si sombre soit-elle. Même l'obscurité brille dans et par la Lumière, sans quoi elle ne serait pas même "obscure" !
Chaque point de vue, comme la pièce d'un puzzle.

Dès lors, nous ne pouvons nous satisfaire de l'impersonnelle vérité. Toute vraie qu'elle soit, elle demeure abstraite, détachée, presque désarticulée au reste, c'est-à-dire aux personne et aux infinis qu'elles enveloppent.

Le Chemin est une marche a deux temps, mais il y a toujours un troisième pas, invisible.

Voyez :
D'abord, la vision trouble du vieil homme. L'ego.
Puis l'éveil à l'essence impersonnelle. Je préfère "universelle". 

Mais l'histoire ne s'arrête pas là, n'en déplaise.

Car la personne - l'âme ! la vie ! - ne disparaît jamais. Du moins, jamais à jamais.
Ego et éveil ne sont pas deux phases statiques, comme si l'éveil mettait un point final à la personne.
Bien plutôt, l'éveil réveille l'être inconnu que je suis à moi-même, vaste, immense. 
Mais cette espace vit. Et en lui, la personne revit. Certes l'ego se transforme, il meurt et renait,
perfectible à l'infini. Et pourquoi, précisément, "à l'infini" ? Parce que l'Immense, lui-même infini,
lui offre cet espace, il est ce qui "donne lieu". Et, pour qui s'éveille à lui, un espace infini s'ouvre, de possibles toujours nouveaux.

Ego.
Eveil.
Réincarnation.

Et encore, éveil.
Et encore, réincarnation.

A l'infini.

L'ego souffre. qui voudrait s'en contenter ?
Mais en rester à l'impersonnel, c'est renoncer à la vie.
C'est faire place nette, mais pour rien.
C'est devenir riche, mais sans en jouir.
C'est se marier, sans consommer.
En un sens, cela est juste : il y a en effet ce paradoxe, que pour m'épanouir comme personne, je dois m'ouvrir et mourir en l'impersonnel. Soit.
Mais reste que l'impersonnel n'est jamais un but en soi. 
Il est une fin. Il n'est pas LA fin.
L'ultime n'est pas la fin. 

Qui voudrait vivre sans vivre ?
L'Orient adore l'impersonnel.
Mais l'Occident a découvert la personne.
Qui voudrait vivre sans la dignité de la personne ? 
Qui est prêt à renoncer à l'individualisme ?
Aux libertés individuelles ?
Du fond de mes tripes, "cela" sent que la personne est bonne. Désirable.
On objectera que c'est l'ego qui "veut" s'incarner.
Je ne le crois pas. C'est l'impersonnel qui désire se personnaliser.
L'universel aspire au singulier.
Sans s'oublier.
L'océan dans une goutte.
L'océan, oui ! 
Mais dans une goutte. Unique.
Qui reflète, sur sa surface fragile, la totalité océane.
Selon sa manière singulière. Irremplaçable.

En d'autres termes, à côté de la valeur de l'universel,
il faut voir celle du singulier.
L'un devient l'unique, un unique, parce que cet unique a une valeur unique.
Une joie. Une beauté. Une créativité. Une histoire. Des choix.

La vérité impersonnelle, tout ultime qu'elle soit, ne s'achève que dans la personne. 

Dieu devient homme pour que l'homme...

jeudi 4 février 2016

Deux versions du Dharma du Bouddha



Beaucoup de gens voient dans le bouddhisme un "culte du néant". Selon André Comte-Sponville, le but but de cette religion qui n'en est pas vraiment une, serait non pas de libérer le "moi", mais de se libérer du "moi".
Je voudrais dire ici que cette interprétation n'est pas juste. Du moins, elle n'est pas le seul idéal du bouddhisme. Car le "dharma" (la religion) du Bouddha est sans aucun doute la plus complexe des religions, celle qui enveloppe dans son sein les doctrines les plus diverses, voire les plus opposées. Shankara, un critique du bouddhisme, a pu ainsi dénoncer dans le Bouddha une sorte de démon qui se serait incarné pour égaré les hommes en leur enseignant des voies de salut contradictoires.
Il y a plusieurs bouddhismes. Ils sont tous présents, en germe, dans ce que l'on a coutume d'appeler le "bouddhisme ancien".

Je repère au moins deux versions du bouddhisme. Et, comme nous allons le voir, ces deux versions offrent deux visions de l'homme et de son salut. 

D'abord, il y a le bouddhisme contre le Soi, contre ce que nous appelons le "moi". Le message du Bouddha, son 'éveil", ce serait alors sa découverte du "constructeur" de toutes nos souffrances, le "moi". Nous croyons que nous sommes un moi, un centre d'action et d'expérience autonome, mais c'est une illusion. En réalité, ce "moi" n'est qu'un mot, ou une projection faite sur la base d'un flux évanescent de sensations, de pensées, de souvenirs. Mais comme cette croyance est immémoriale (elle n'a pas commencé dans le temps), elle se prend elle-même pour une réalité. Le nirvâna, ou "extinction", c'est la fin de cette illusion, donc la fin du moi. Être libre, c'est être libre de la croyance en un moi. On ne se sauve pas. On disparaît, comme est soufflée la flamme d'une bougie. Où va la flamme ? Nulle part. Elle cesse. Elle s'éteint. Pschitt. Fin de l'histoire. 
Cette version du bouddhisme est en accord profond avec ce que nous dit la philosophie matérialiste qui réduit le moi à un phénomène cérébral. La mort est la fin de nos souffrances, parce qu'elle est la fin. Tout simplement. Il n'y a rien après. En attendant, la science peut nous confirmer cette vérité du non-moi. Il n'y a que des atomes. Pas de moi. "Je" n'existe pas. La vérité est, littéralement, im-personnelle. Le salut du moi est la fin du moi. L'éveil est le réveil, la bougie se souffle elle-même. Evidemment, personne n'est sauvé. Personne n'a jamais existé. Les variétés de non-dualisme qui, aujourd'hui, proclament le non-moi comme remède ultime, dérivent de cette version du bouddhisme. Les variétés de non-dualisme qui affirment que le moi se fond, lors de l'éveil, dans une réalité impersonnelle, relèvent aussi de cette même version. Ils peuvent alors dire, avec un sourire satisfait : "il n'y a pas de moi, il n'y en a jamais eu, être libre, c'est être libre de l'idée d'être une personne", etc.

Mais à côté de cette version radicale et, à vrai dire, assez terrifiante, du dharma du Bouddha, il y en a une autre.
Selon cette version, qui a aussi sa philosophie, le Bouddha n'a jamais affirmé que le moi n'existe aps, mais seulement qu'il n'existe pas comme on se l'imagine. Comment se l'imagine t-on ? De deux manières, en gros, dit le Bouddha. D'un côté, il y a ceux qui croient que le moi n'est que les atomes, et qu'il est donc une illusion, qu'il n'y a rien après la mort, ni même réellement avant. Ce sont les partisans de l'anéantissement. On voit que cette doctrine est précisément la version du bouddhisme décrite précédemment. Mais il y a de bonnes raisons de penser que le Bouddha n'y adhérait pas. Et, d'un autre côté, il y a ceux qui croient que le moi est immuable, qu'il est éternel au sens où il ne change jamais, quoi qu'il arrive, quoi qu'il fasse, quoiqu'il souffre. En fait, le moi ne souffre pas. Comme l'espace, il est une sorte de témoin immuable de toutes les expériences. 
Pourquoi le Bouddha rejette t-il ces deux versions du "moi" ?
Parce qu'elles ont en commun de rendre impossible toute morale.
En effet, si "je" suis une illusion, à quoi bon chercher à m'améliorer ? Et si "je" suis une sorte de conscience absolument immuable, de même, l'idée de progrès est vaine.
Car au contraire, le Bouddha croyait au progrès moral. Voilà le cœur du message du Bouddha : nous pouvons changer. Contrairement à un cliché rebattu, le message central du Bouddha n'est pas l'impermanence universelle. Si son "éveil" se réduisait à cela, il serait banal. A son époque déjà, tout le monde avait conscience de cette impermanence. "Tout va, avec le temps tout s'en va"... : non, ça n'est pas le dharma du Bouddha, ou disons que ça n'est pas son "intention profonde" (âshaya en sanskrit). Son idée, c'est plutôt de comprendre le moi d'une manière qui rendre possible et crédible son progrès. Comme Socrate et Confucius, le Bouddha est avant tout un moraliste, non au sens de La Rochefoucauld, évidemment. Pour lui, le moi est perfectible. Pour cela, il doit être fluide. S'accomplir, ça n'est pas être ce que l'on est, à sa place, mais c'est actualiser son potentiel. Et, comme chez rousseau, c'est pouvoir aller contre sa nature, contre ses habitudes. Voilà pourquoi le Bouddha considérait que son enseignement était "contre-nature" et que les animaux peuvent difficilement atteindre l'Eveil. Le Bouddha ne nie pas l'existence du moi, mais seulement l'existence du moi tel qu'on se le représente, car cette représentation empêche le moi d'évoluer librement et pleinement. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais ceci suffit pour comprendre mon point.

Alors quelle est son idée du moi, s'il n'est ni matériel, ni immuable ?
Pour lui, le moi est éternel, au sens où il continue d'exister après la mort. Il n'est donc pas matérialiste. Mais il n'est pas pour autant immuable ! Pourquoi ? Parce qu'autrement, nous ne pourrions ni évoluer, ni progresser. Le salut serait soit vain (pour quel "moi" ?), soit impossible (un moi immuable ne change pas). Son idée est que nous avons un potentiel infini, et que nous pouvons et devons évoluer.

C'est cette version du dharma du Bouddha, à mon avis la plus juste et complète, que le Grand Véhicule" a développé à partir des débuts de notre ère. Le Grand Véhicule, c'est le bouddhisme qui tire pleinement les implications des intuitions du Bouddha. Le but n'est pas de se sauver du moi, mais bien de sauver le moi. Le salut est une affaire personnelle. Voilà pourquoi, même après leur éveil "parfait et complet", ils restent des personnes. Ils ne se fondent pas dans un Grand Tout, même s'il baignent dans une même réalité. Chaque Bouddha conserve sa personnalité. On peut même dire que l'Eveil développe le caractère unique, propre à chaque Bouddha. Ainsi, Avalokiteshvara est unique, Amitâbha est unique, Manjoushri est unique, etc. L'Eveil n'efface pas leur individualité, il l'accomplit. C'est un point que l'on néglige souvent. L'Eveil est une sorte de développement personnel. Ça n'est donc pas étonnant si, aujourd'hui, les gens qui s'intéressent au développement personnel se disent souvent proche du bouddhisme.
Et, plus important à mes yeux, le bouddhisme est une philosophie de l'affirmation de la vie, de l'augmentation de la liberté, du progrès, de l'autonomie. Un Bouddha ne dépend plus de personne. Et, avant l'Eveil, un progrès quasi infini est possible. Et l'humanité peut progresser. Sur le plan politique, le message du Bouddha est en harmonie avec celui de la démocratie et des Droits de l'Homme. Du reste, le Bouddha était né dans une petite république du Nord de l'Inde.

Récapitulons : il existe deux versions du bouddhisme. 
Selon la première, le bouddhisme est une quête matérialiste qui vise à s'éveiller de l'illusion du moi.
Selon la seconde, le bouddhisme est une voie spirituelle de plein développement de la personne. 

Je crois que cette seconde version, en plus d'être plus juste historiquement, est plus satisfaisante humainement. Ce qui ne veut pas dire que je suis bouddhiste. Mais cette vision d'un moi en perpétuelle progrès, de ce moi fluide, qui n'est rien en lui-même et qui peut donc tout devenir, est assez géniale et riche en possibles.

lundi 22 septembre 2014

Vivre sans tête, est-ce vivre seul ?


L'éveil consiste à réaliser, ici et maintenant, que personne ne lit ces lignes, mais que tout ceci apparaît et disparaît dans un espace éveillé, conscient, sans forme et parfaitement transparent : la conscience.

Autrement dit : savoir ce que je ne suis pas (le corps, les pensées, les émotions ou n'importe quelle autre chose) et savoir ce que je suis (la conscience qui accueille tout ce que je ne suis pas).


Suis-je une personne dans ma tête ?

Sur ce point, beaucoup de gens croient que voir l'absence de "moi" ici, au-dessus des épaules, revient à mourir comme personne et à dire adieu aux émotions, au mystère de la vie, au rire, à l'amour, aux relations aux autres, bref à beaucoup de choses qui font le sel de la vie.

Mais en réalité, l'éveil ne se présente pas ainsi. Quand je vois qu'il n'y a pas de "moi" ici, au-dessus des épaules, je vois plutôt qu'il n'y a pas de "moi" au sens habituel de ce terme : de fait, il n'y pas de centre de commande localisé dans la tête, pas de chose séparée, avec ses couleurs, sa forme... Il n'y a qu'un vide éveillé, vif, alerte, limpide, conscient, qui ne s'accroche à rien mais accueille tout et tous, comme un ciel immense et lumineux.

Dans cet éveil, dans cette vision directe, le "moi" se dévoile n'être qu'un flot de mots (de sons) de sensations, d'émotions, bref de choses qui passent dans le champs sans limites de la conscience.
Mais cette conscience est mon vrai "moi". Pourquoi ? Parce que je ne suis jamais séparé d'elle. Elle est ce que je suis vraiment. Elle n'est pas une chose comme les pensées ou les sensations, même si on en parle comme si elle était une chose parmi d'autres. L'éveil est donc simplement un réveil à soi, un retour à ce que nous sommes vraiment, et non pas simplement une disparition du "moi".

Mais que deviennent les pensées, les sentiments, les sensations, les habitudes, les désirs, tout ce qui fait la personnalité ? 

Non seulement rien ne disparaît, mais encore tout cela réapparaît différemment. La conscience ne se réduit à rien, mais tout est conscience. Donc rien n'est exclu de la conscience. Ni les émotions, ni la personnalité. 

Mais alors, qu'est-ce qui change ? 

Deux choses : premièrement, la croyance que je suis seulement une personne disparaît. C'est irrémédiable. Deuxièmement, la conscience ne s'identifie plus à des pensées ou sensations ou émotions. Mais, contrairement au changement précédent, ce changement-ci se fait progressivement, il n'est jamais achevé une fois pour toutes, et la conscience peut toujours se laisser reprendre par l'identification à telle ou telle chose. C'est même inévitable. 

Mais les sensations, les émotions, les pensées se mettent à changer lentement. Peu à peu, la personnalité s'élargit, s'ouvre. Avec des hauts et des bas, des progrès et des rechutes. Paradoxalement, quand on voit qu'il n'y a personne au-dessus des épaules, la personne tend à devenir une meilleure personne. Car qu'est-ce le mal moral ? C'est l'égoïsme. Et l'égoïsme est justement le fait que la conscience s'identifie à un "moi" limité. Le bien moral est au contraire dans l'élargissement de l'identification, de la conscience de soi. Si la conscience se reconnaît comme infinie par-delà toute identification, c'est bien la racine de l'égoïsme qui est tranchée. 

Mais, demandera-t-on encore, si je ne crois plus au "moi", puis-je encore aimer les autres ? 

La réponse est que le "moi" ne disparaît pas. Il s'élargit. Comme l'attention, focalisée sur un nuage, revient à l'immensité du ciel. Et ce ciel, cet espace conscient, est un "moi", le seul véritable. L'éveil, c'est s'éveiller du faux "moi" au vrai "moi". Et ce vrai "moi", aussi appelé "Soi", est la base de tout ce qui est beau et bon, car il est conscience, et la conscience est la base de toute possibilité. 

Enfin, il existe plein de moments dans la vie où l'on ressent des émotions intenses, sans pourtant s'identifier à notre personne ordinaire. C'est même très courant. Il est vrai que, parfois, la fragmentation de la personnalité, du sens de l'identification à un moi limité, engendre angoisse et mal de vivre. Mais c'est loin d'être toujours le cas. Prenons l'exemple du cinéma : nous ressentons pleinement les émotions des personnages, nous nous identifions pleinement et nous oublions notre personne habituelle. Sans difficulté. Et avec joie. Sinon, pourquoi paierait-on pour aller voir des drames ? Et tous les spectateurs sont uns dans cette absence. 

Ne pas être telle ou telle personne, c'est s'ouvrir à la vraie personnalité. Ne pas s'identifier à telle ou telle émotion, c'est vivre pleinement les émotions. Ne pas s'identifier à telle ou telle pensée, c'est se mettre à penser vraiment. Ne pas s'identifier exclusivement à une personnalité, n'est-ce pas être disponible aux autres personnes ? 

Tant que je me prends pour une seule personne à l'exclusion des autres, je reste dans la confrontation, même si tout se passe bien. Quand je suis conscience qui sait qu'elle n'est limitée à aucune personnalité particulière, je suis dans l'unité, même si tout se passe mal.

Donc l'éveil est la fin d'une forme d'existence, mais aussi le début d'une autre, plus riche et intense. Quand on nettoie un miroir, les reflets ne disparaissent pas : ils deviennent plus clairs, plus vivants, plus présents, plus fluides, plus intenses.

samedi 29 mars 2014

Qu'est-ce que la liberté ?


Le développement personnel...
Oui. Mais... il n'y a personne à développer !
Personne à libérer, juste clarifier une confusion.
Comment ?
En voyant, ici et maintenant,
que personne ne voit.
Aucune séparation.
Évidence.

La liberté ne se trouve pas quelque part sur terre,
ni au fond du ciel 
ni dans les régions infernales.
Elle est, pour chacun, le simple déploiement de sa vraie nature,
une fois suspendue (la fascination pour) l'activité mentale.
Et puisqu'elle constitue notre vraie nature,
elle est présente à tout instant.
Nous pouvons à tout instant "atteindre notre but"
simplement en mettant un terme à notre propre confusion.
Toute autre conception de la liberté, 
qui en ferait le résultat d'une activité, est impossible car la délivrance serait alors chose périssable.
Si elle était autre chose que notre vraie nature
elle serait aussi irréelle que les cornes d'un lapin !
Quelle autre liberté
que notre vraie nature en sa plénitude ?

Doctrine secrète de la déesse Tripurâ, trad. Hulin modifiée, p. 160

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