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lundi 9 septembre 2024

L'exercice du silence - 2

 La pratique du silence intérieur, un enseignement de Martial d'Etampes. 

Fait suite à l'introduction.



samedi 31 août 2024

L'exercice du silence - 1

 


"Traité onzième de l’exercice du silence, que le Religieux doit garder de pensée, de parole et d’œuvre pour être tout uni et absorbé en Dieu seul. [Édition de 1722] 

La nature et l’excellence de cet exercice. On peut dire que Dieu n’a parlé qu’une fois en l’éternité, parce qu’il n’a engendré qu’un Fils qui est sa parole, et même en parlant il n’a point rompu le silence, parce qu’il a parlé au-dedans de soi, et sans faire aucun bruit, puisque sa parole est toute spirituelle, et sa même pensée. De plus, il a dit cette sienne parole si profonde et si incompréhensible qu’elle n’a été parfaitement entendue que de lui-même, suivant ce qu’en assure Jésus-Christ qui dit que personne ne connaît le Fils, qui est cette divine parole, d’une connaissance éternelle et parfaite, sinon le Père ; parce que cette parole est si intime au Père qui la profère, qu’elle est une même chose avec son essence. Tellement que Dieu étant trine et un, un en divinité, et trine en Personnes, toutes ces Personnes divines assistantes au-dehors, n’ont qu’une parole très simple, et toutes trois n’ont qu’une même pensée: ne voilà-t-il pas un silence bien parfait ? De cette sorte, si Dieu même en parlant garde un si étroit silence, qu’est-ce donc de Dieu quand il ne parle pas ? L’entende qui pourra, et l’admire humblement qui ne pourra pas l’entendre, parce que l’admiration est des choses qui ne  se peuvent comprendre, et Dieu se connaît ici mieux par la voie d’admiration que de spéculation, ou de pénétration. Je dis encore, et avec raison, que Dieu est non seulement dans le silence de parole, mais aussi de volonté. Parce que toutes les trois Personnes divines n’ont garde d’être en débat par aucune contrariété de volonté, puisqu’elles n’ont qu’une volonté entre elles, et qu’elles sont toutes trois cette même volonté. Dieu peut même être dit en quelque façon dans un silence d’action, parce que toutes les trois Personnes divines n’ont qu’une même puissance et action, l’action de l’une étant la même action de l’autre; outre que leur action est si paisible, si douce et si facile qu’elle mérite le nom de silence, disposant toutes choses fortement et doucement. Il est finalement dans un silence de toute sorte de changement et mouvement, parce qu’il est essentiellement immuable, infini, parfait en toutes manières, et par conséquent incapable de déchet et d’aucune nouvelle perfection; d’où il s’ensuit qu’il est en un entier et perpétuel silence, et inviolable repos ; et même qu’il est naturellement silence, paix, repos, le centre de soi-même, des Anges et des hommes. Cet exercice du silence est donc merveilleusement excellent, puisque c’est l’exercice de Dieu et son essence même, l’exercice et la pratique de tous ceux qui désirent être faits un même esprit avec lui. C’est premièrement l’exercice de tous les bienheureux dans le Ciel, à qui Dieu fait entendre cette divine parole, et d’une façon aussi paisible, suave et silencieuse qu’elle est ineffable au dire de l’Apôtre ; parce que c’est la seule chose vue, et la pensée qui les ravit et qui les suspend tous de telle sorte que jamais ils n’en reviennent, et cueillent ainsi pour toujours les fruits de cette divine promesse : Entre dans la joie de ton Seigneur. Dieu ne leur parle donc ainsi qu’une seule fois, comme il fait en soi-même, en se manifestant clairement à eux, mais une seule fois qui dure une éternité tout entière ; les Bienheureux gardent ainsi un parfait silence, n’ayant jamais qu’une seule vue ou pensée très intime, très suave, très facile, et plus de Dieu que d’eux-mêmes ; une même volonté avec celle de Dieu, et une seule action d’amour éternellement immobile. 

C’est là pareillement l’exercice des âmes avancées qui sont tirées de Dieu par un mouvement particulier ou par je ne sais quelle impuissance de ne pouvoir faire autrement, ce qui arrive par un délaissement intérieur qui les rend incapables d’une plus grande et plus actuelle occupation d’esprit, ou par une indisposition corporelle qui leur donne le même empêchement. Et c’est l’exercice de la seule chose nécessaire que Notre Seigneur recommandait tant à Marthe, et dont il louait si hautement Marie, qui écoutait dans le plus intime et le plus profond de son cœur, avec un profond silence, cette divine parole, aux pieds de laquelle elle était prosternée. Ainsi les âmes séraphiques 63 n’ayant qu’une pensée, qu’une volonté et une action en l’objet de Dieu seul, si simplement, si nuement, si paisiblement écouté, elles semblent plutôt souffrir la suave inaction de Dieu qu’agir d’elles-mêmes, et plutôt se taire et se reposer que de penser, dire et faire intérieurement quelque chose ; et il en est de même de l’extérieur; car comme si Dieu opérait le tout en elles et par elles, et qu’elles n’en fussent que les seuls organes et instruments, tant elles opèrent le tout avec un calme indicible et une paix si ineffable qu’elle surpasse tout sentiment, chacune peut donc dire comme l’Épouse : « Je dors, mais mon cœur, c’est-à-dire mon Époux, veille pour moi; et il dit à une âme séraphique : N’éveillez pas ma bienaimée jusqu’à ce qu’elle le veuille », c’est-à-dire ne l’éveillez point du tout, parce qu’elle n’est point en état de le vouloir, ce sommeil lui étant très agréable et fort délicieux; ou bien il veut dire qu’on ne l’éveille point jusqu’à ce qu’elle opère d’elle-même, se jetant dans les occupations spirituelles qui rompent un silence et un sommeil délicieux, comme est celui qui fut donné à sainte Claire depuis le Jeudi Saint jusqu’au Samedi. L’excellence de cet exercice est si grande qu’un Prophète dit que c’est une bonne chose d’attendre en silence le salutaire de Dieu . Il ne dit pas de quelle bonté, parce qu’elle est ineffable et qu’elle comprend en soi toutes sortes de biens; et c’est ainsi pareillement que la jouissance du bien infini et souverain est ineffable et incompréhensible. Ce saint exercice nous a été enseigné de Jésus naissant, aussi bien que de Jésus prêchant Marthe et Marie : naissant parce qu’il naquit au temps de la minuit, que toutes choses étaient en un très profond silence, comme dit le Sage, afin que cette sienne seconde naissance temporelle répondît à l’éternelle, qui est grandement silencieuse ; que la troisième naissance qu’il prétend faire en nos âmes, fût en quelque façon semblable aux deux susdites, par la pratique d’un silence universel de toutes nos puissances en l’objet de quoi que ce soit excepté de Dieu. Car autrement comme Dieu ne se manifesta point à Élie dans le tourbillon, ni dans la commotion, ni dans le feu, mais dans un doux respir d’un très agréable zéphire, ainsi Jésus ne se manifeste à nous par cette sienne naissance spirituelle qu’il prend dans une âme, que dans le silence de toutes les autres choses créées, et dans le recueillement de tout mouvement et sentiment désordonné, mettant le manteau dessus notre face comme Élie, pour ne rien voir, entendre, odorer, goûter et sentir que Dieu, et dans la minuit de la naissance temporelle de Jésus, ne rien considérer que ce Verbe divin, divinement inspiré et nouvellement né dans le centre de l’esprit: car c’est pour lors seulement que Dieu produit clairement, intimement et suavement, dans le fond de notre esprit, son Verbe, par lequel il se manifeste à nous et en nous et même pardessus nous, puisqu’il ravit nos esprits au-dessus de toutes choses en l’objet d’une seule chose incréée et nécessaire, qui nous rend bienheureux dès l’état misérable de cette vie mortelle ; et ce bon Jésus, de chair que nous sommes, nous fait en quelque façon Verbe comme lui, nous transformant ainsi en lui, comme de Verbe qu’il était, se faisant chair, il s’est transformé en nous."

mardi 23 février 2021

Faut-il se préparer ?



Plonger en Dieu "comme des poissons dans l'eau", dit le maître de vie intérieure Martial d'Etampes.

Mais comment ?

Ne faut-il pas, d'abord, se préparer ? Se préparer en travaillant sur soi ? En adoptant un mode de vie plus sobre, une alimentation plus saine et des pratiques de purification, de concentration, comme le yoga, la méditation ou encore l'aide sociale aux plus démunis ?

Tout cela semble faire sens. D'abord se préparer à la plongée. Puis, quand on sera prêt, plonger. Vouloir plonger, n'est-ce pas présumer de ses forces ? N'est-ce pas faire preuve d'orgueil ? N'est-il pas plus humble de rester pragmatique et de commencer par travailler sur soi ?

Cela semble sonner juste. Mais, à y regarder de plus près, cela ne marchera pas. En effet, tant que je travaille sur moi, tant que je pratique, tant que je médite... je décide, je choisi mon mon moyen, à ma guise, à mon rythme, selon mon intelligence et ma volonté. Je fais des efforts pour m'élever. Or, agissant ainsi, je reste dans les limites de mon Moi humain, avec ses qualités, mais aussi avec ses limites. Je me conduis comme le Baron de Münchhausen qui voulais s'extraire d'un sable mouvant en se tirant lui-même par les cheveux. 

En outre, je nourris ainsi ce Moi humain, ce Vieil Homme, cet ego, alors que le but de la vie intérieure, spirituelle, est de fondre ce Moi dans le Moi divin, ou du moins de le mettre à l'unisson du Moi divin. Cela, nul ne le conteste. Or, comment cela serait-il possible par le moyen du Moi factice ? Ces pratiques, opérées par l'ego, ne peuvent dépasser l'ego. Ses fruits et ses effets seront toujours parfumés par l'amour-propre, par l'ego. Je ne nie pas que telle pratique ait tel effet, car la Nature suit certes ses lois infaillibles. Mais je nie que l'on puisse ainsi véritablement se libérer. L'ego ne libère pas de l'ego. Même si je progresse, relativement parlant, je demeure dans le samsâra, dans le cycle du karma. Je progresse, mais à l'intérieur du mode d'existence égotique. L'amour-propre s'insinue partout, il est infiniment subtil et souple. Même arrivé au sommet de la Nature, je reste égocentré. Le Monde ne manque pas d'exemple de cette vérité.

Et donc, tôt ou tard, il faudra s'abandonner. Car tel est notre seul et unique choix véritable, la seule "pratique" qui s'offre véritablement à nous : nous abandonner, ou pas. Nous appuyer sur nous, ou sur la source divine. Inutile de définir précisément ce que désigne cette expression de "source divine", car nous le savons, instinctivement. Il suffit de s'abandonner, de s'orienter intérieurement, de tout son être, vers la source intérieure, vers la vibration du cœur, vers le centre, vers le "je suis", vers la sensation d'être la plus profonde, comme on se laisser tomber dans les bras d'un être aimé, en qui l'on a toute confiance.

Mais l'ego ne peut-il récupérer et s'approprier ce ressenti ? Sans doute, oui. Mais peu importe. Pourquoi ? Parce qu'alors, ça n'est plus mon affaire. J'abandonne l'œuvre à accomplir à une autre force, plus grande, plus sage, une vie plus vivante, une lumière plus éclatante, même si je ne peux la concevoir clairement. Toute mon œuvre est de me tourner vers cette source mystérieuse, de m'abandonner en confiance. En confiance, plutôt qu'en conscience. Je me laisse faire. Pas par n'importe quoi ; par l'être suprême, au-delà de toute idée, de toute image.

Ceci n'interdit pas de pratiquer le yoga ou la méditation, ou la danse ou de se faire nonne, si cela coule de source. Mais le point est de donner la priorité à l'intérieur. Je ne vis pas, je ne décide pas. Je laisse vivre à travers moi, je me fais vitrail limpide pour la lumière. Je la laisse me purifier, me guider. D'instant en instant, je vis sans savoir ce que sera le prochain instant. Je ne me contente pas d'une croyance générale "tout est parfait". Non, je m'abandonne du fond de l'être au fond de l'être. Je ne suis plus. Autre chose est. Qui a toujours veillé, mais qui désormais passe au premier plan. Tout dépend de cette hiérarchie.

D'ordinaire, je décide quoi faire. Et du coup, tout tourne mal. Désormais, je laisse cette source décider, sans savoir ce qui va en sortir. Et je constate que le mal tourne en bien. Je me tourne simplement vers cette source. Et je laisse le reste suivre. 

L'inversion des valeurs cesse. Le Moi ne disparaît pas, mais il s'abandonne au Moi véritable. Telle est la pratique centrale, la seule véritable. Et la meilleure préparation à cette pratique est cette pratique même. Le moyen est divin. Et toutes les voies convergent dans cet acte simple de se tourner vers cette vibration intime, vers cette parole simple : "je suis". 

Toutefois, il n'y a pas à se forcer. Si je peux donner toute mon énergie à faire des séries de postures ou des rituels, alors je ne suis pas amoureux. Ca n'est pas une question de préparation. Ce sont juste les jeux de l'amour. Si je peux encore pratiquer autre chose que la plongée en silence, c'est que l'amour ne s'est pas encore éveillé. Je ne peux rien forcer. Le jour où l'amour se réveillera, je ne pourrai plus réciter d'autre mantra que "je suis". Je ne pourrai plus faire de posture par moi, par ma seule volonté, car toute ma volonté sera absorbée dans sa source, dans le pur élan d'être. Juste, ne pas résister, s'ouvrir à ce possible, à ce miracle.

Le meilleur moyen est la fin.

lundi 15 juin 2020

L'exercice du silence

Fernand Pelez : Un martyr. Le marchand de violettes, 1885. Huile ...

L'exercice du silence :

"Cet exercice de silence se doit faire à l'exemple de celui de Dieu, qui n'a qu'une seule parole bien simple, spirituelle et sans bruit...

Cela se fait par une seule et simple vue ou souvenir de Dieu, qui tombe doucement dans le fond de l'esprit, et de l'esprit, encore plus doucement et plus amoureusement en Dieu, et ce avec une vive foi et une douceur indicible.

Attachez-vous y donc sans étude, et vous efforcez sans force, de faire cette heureuse chute de votre souvenir en Dieu le plus souvent, paisiblement, simplement, amoureusement, gaiement et librement qu'il vous sera possible, sans aucun bandement d'esprit, ne regardant pas cet exercice comme une tâche qu'il vous faut faire, mais comme une récréation sainte et libre, et dont la discontinuation vous est indifférente, quoique involontaire, faisant tout votre possible pour la continuer sans empressement ni attache, laissant à Dieu de vous conduire pour aller et venir comme il Lui plaira."

Martial d'Etampes, L'Exercice du silence, 1639

samedi 13 juin 2020

La science savoureuse


La théologie mystique est "une secrète et très intime conversation de l'âme avec Dieu". Ici Dieu enseigne, alors que dans la théologie humaine, c'est l'homme qui essaie de connaître Dieu par ses propres efforts. 
Cette théologie du silence est une "science savoureuse". On laisse Dieu imprimer son image en nous, si bien que la seule action du pratiquant est de se laisser faire par Dieu.

"Cette théologie est une théologie du cœur, beaucoup plus que de l'entendement, plus dans l'expérience que dans la science, presque toute de Dieu et très peu de la créature : car c'est lui-même qui en est le maître et l'objet tout ensemble, et qui l'enseigne par l'application réelle de ses impressions dans le fond de l'âme, lesquelles servent de principes à cette toute divine théologie, et se répandent du centre dans la circonférence des puissances, pour les émouvoir à agir tout divinement et à recouler sans cesse vers la source qui les a remplies."

Martial d'Etampes, Entrée à la divine sagesse, 1651, p. 32

Le "centre des puissances", c'est le cœur ou volonté, c'est-à-dire la faculté d'aimer. Le coeur est le point de contact entre le "je" et Dieu, voir Dieu lui-même. En tous les cas, c'est de là que commence la transformation qui va ensuite toucher les autres facultés, l'entendement, la mémoire, puis les cinq sens. On sent ainsi comme une fontaine d'amour qui s'écoule du centre de soi, qui envahit tout l'être, et qui le pousse à aimer en retour, de plus en plus, ce qui se donne ainsi gratuitement dans le silence. On goûte d'abord, on connait ensuite.
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