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samedi 8 août 2020

Pourquoi forme et sans-forme ?

A bronze figure of Shiva and Parvati, Northeast India, Chola ...

Quand je me réveille le matin, la conscience de l'unité, sans forme, semble disparaître.
Quand je m'endors, le soir, la conscience de la dualité, avec formes, semble disparaître.

Ainsi, comme dans un jeu de cache-cache, un état de conscience apparaît quand l'autre disparaît.

Mais pourquoi ?

Ce jeu est personnifié par le mythe de Shiva et Shakti : Dieu et la Déesse se cherchent et se fuient mutuellement ou tour à tour. Quand Dieu apparaît, la Déesse disparaît et Dieu part à sa recherche ; quand la Déesse réapparaît, Dieu disparaît ou s'évanouit ou se cache.

Ces deux états de conscience semblent incompatibles, car opposés.
Pourtant, leur union, leur yoga, est le but de la vie. 
Le yoga est le mariage, consommé éternellement, de Dieu et de la Déesse.

Bien sûr, il existe la tentation de ne vivre qu'un seul état.
Mais sans unité, la dualité n'est même pas une dualité.
Sans dualité, l'unité n'est que néant inerte.

L'éveil est cette réalisation : un seul acte, souverain, se manifeste comme unité et comme dualité.

Si la Déesse disparaît en Dieu et Dieu en la Déesse, c'est parce qu'ils sont inséparables. 
Ils l'ont oublié, mais il sont une seule essence.

D'où leur danse d'amour et de hasard. La Déesse va ainsi parcourir tout le "Pays de Bharata", l'Inde, triangle pointe vers le bas. Ce triangle - notre corps - est celui de la Déesse, son Linga aux trois facettes de désir, conscience et mouvement. Quand elle se cache en elle-même, indifférenciée, ce triangle apparaît comme point et Linga. L'extase de la Déesse est la vibration infiniment rapide entre ces deux états, triangle et point.

Ce faisant, Dieu doit apprendre qu'il n'est pas supérieur à la Déesse : Shiva sans Shakti, sans le "i" de icchâ, le désir, est shava, un simple cadavre. L'Être n'est rien, sans l'Acte qui l'anime. Mais cet Acte, quintessence de toutes les essences, n'est pas une entité. C'est pourquoi rien n'est, ni n'est pas, sans conscience. La conscience n'est pas un état, mais l'acte libre qui se donne en tous les états et en leur négation. Sans désir, le divin n'est pas même rien. Ce désir est à jamais vierge, car il ne se réduit jamais à un objet, à un état définit. Il est l'élan créateur qui ne se confine jamais dans aucune chose créée. Si la Déesse est "être", alors il s'agit de l'acte libre d'être, de se faire être (bhavana-kartritâ). 

Dieu le reconnaît : 

"Je ne suis jamais sans toi, ô Déesse, et tu n'es jamais sans moi"
(Shrîmatottara, II, 108)

C'est ainsi que forme et sans-forme sont destinés à s'égaliser.

Je peut en faire l'expérience dès maintenant avec ma respiration : inspir et expir semblent se fuir, comme Shiva et Shakti. Mais si je plonge mon attention dans leur jonction, à l'équinoxe du souffle, alors une égalisation se fait. Inspir et expir s'unissent autrement et engendrent un monde nouveau. C'est le yoga. Les expériences de yoga sont émerveillement, promet Shiva.

Voilà pourquoi il y a unité et dualité. 

jeudi 11 février 2016

Le mythe de l'éveil



C'est quoi l'éveil ?

Chacun y va de son avis, mais au fond, l'éveil est d'abord une métaphore.
De même que nous croyons vivre une terrible ou une merveilleuse expérience, avant de nous réveiller et de réaliser que tout ceci n'était qu'un rêve, il nous arrive de réaliser que ce que nous prenions pour la réalité n'était qu'un songe ou un tissu de croyances sans fondement. On a l'impression de se réveiller. Cette expérience du réveil se retrouve dans bien des traditions, depuis le Bouddha (l’Éveillé) jusqu'à la Caverne de Platon. 
Nous rêvons et nous nous réveillons. 
L'éveil est alors l'image d'une compréhension profonde et assez soudaine. Nous avions cru, mais maintenant nous savons, nous avons compris. Et ça change tout.

Mais dans la culture contemporaine, l'éveil est devenu autre chose. 
Ça n'est plus seulement la métaphore d'une compréhension, mais un terme qui désigne une transformation radicale de l'être, sans retour en arrière. Un "éveillé" est un être qui n'est plus tout à fait humain. Il vit en permanence dans une sorte de pure conscience bienheureuse. Il a des pouvoirs et n'est plus victime d'aucune illusion. Il est une sorte de Dieu sur terre et, quelles que soient les apparences, tout ce qu'il fait est bon, ou alors il est carrément au-delà de toute morale. Souvent, il est oriental, féminin, sans éducation, drôle, charmeur, etc. 

J'en retiens deux traits : 
- l'éveil est subit
- l'éveil est irréversible

Or, à mon avis, ce sont là des mythes, et des mythes mauvais, mauvais au sens où ils bloquent la vie intérieure. Je voudrais donc comparer deux sortes de discours : ceux sur l'éveil ; et ceux sur la vie intérieure.

L'éveil est subit : souvent les éveillés racontent leur éveil, comme s'il s'agissait d'un événement bien précis. Mais dans la vie intérieure, il y a plutôt des éveils. L'éveil au silence. L'éveil du cœur. L'éveil à l'unité. L'éveil à la valeur de la dualité. L'éveil à la liberté. L'éveil de la conscience pure. L'éveil de la conscience morale. L'éveil à la complexité. L'éveil à l'infini. L'éveil qui n'en finit pas. L'éveil du corps. Et ainsi de suite. Certains éveils sont la clef des autres, mais il n'en reste pas moins qu'il existe une infinité d'éveils. De plus, les choses sont bien moins nettes dans la vie intérieure que dans le mythe de l'éveil. Souvent, on comprend, mais on met du temps avant de comprendre... qu'on a compris ! C'est ainsi. Ou alors, on met du temps à tirer les leçons. A intégrer. A exprimer. A incarner. A transposer. Ou alors, on a pas confiance. Un doute ou des doutes viennent faner cet éveil. Bref, il existe autant d'éveils potentiels que de situations de vie.

L'éveil est irréversible : rien de plus faux. La vie est respiration. Rien n'est gagné à jamais. La conscience est. L'être est. La belle affaire ! Oui, c'est vrai. Comme avant on disait "Dieu est éternel". Bah oui, sinon il ne serait pas Dieu. Mais moi - quoi que cela veuille dire - je suis dans le temps. Ou aussi dans le temps. Je ne suis pas que une pure conscience éternelle. Et donc, je peux perdre l'éveil. 
Tâchons d'être clairs : je ne peux pas perdre mon essence. Mais je peux perdre la reconnaissance de mon essence, et ma foi en elle, de même qu'un croyant peut perdre la foi. L'éveil n'est pas mon essence, mais la reconnaissance de mon essence. Cette prise de conscience peut s'obscurcir, être ternie par des émotions négatives, des cauchemars, des trauma, etc., de même que le soleil, quoique toujours présent, peut être caché par les nuages. 
Donc l'éveil n'est pas irréversible.

Or, croire à ces mythes à des conséquences désastreuses pour la vie intérieure. Si je crois en un éveil ultime et définitif, alors je serais constamment aux aguets, et non à l'instant présent. Si je ne suis pas éveillé, j'attendrais l'éveil. Et si je suis éveillé, je veillerais à ce qu'il ne disparaisse pas. Combien de d'éveillés sont-il déçus par la disparition de leur éveil ? Combien sombrent dans le découragement, voire le cynisme ? De plus, l'angoisse de l'éveil, du "grand jour", du "basculement" qui doit être permanent, tout cela empêche de savourer l'éveil, de vivre la vie intérieure. Et je vis alors selon des schémas artificiels au lieu de me fondre dans l'expérience comme un enfant qui se laisse guider par la main. 
Bref, les conséquences de ces mythes sont terribles. 
Mais ça n'est pas le pire. 
Le pire, c'est que les "éveillés" nous confortent dans ces mythes, tout en affirmant qu'il ne faut pas chercher l'éveil, que "personne ne s'éveille", etc. Cela peut sembler magique pendant un temps, si l'éveillé est charismatique. Mais la magie passe et on se retrouve dans une impasse. La spiritualité des "éveillés" est pleine de paradoxes qui rendent dingue. Au lieu de vivre, on cogite en rond.

Il est donc préférable de laisser tomber ces mythes de l'éveil, de garder l'éveil juste comme une métaphore parmi d'autres, et de replonger dans la vie intérieure.

Est-ce à dire qu'il ne faut pas du tout, jamais, chercher à comprendre ?
A mon sens, il n'y a qu'une seule compréhension irréversible dans la vie intérieure : comprendre que je suis conscience, et tout est conscience, dans la conscience et par la conscience. Cet éveil, fondé sur l'intelligence et l'expérience la plus immédiate, est irréversible, car la conscience qui prend conscience d'elle-même est d'un genre tout à fait unique. Ceci étant, il me semble que cette compréhension est bien rare dans les milieux de l'éveil, y compris dans sa variété "non-duelle".
De plus, même cet éveil-là, irréversible, n'est pas pour autant la fin de la vie intérieure. Bien plutôt, cet éveil en est le début. Car comprendre que je suis conscience en laquelle tout passe et qui ne passe pas, qui crée tout mais qui ne se laisse enfermé dans rien, cela rend possible un abandon profond et sur le long terme, une conversion de tout l'être qui, en se répétant, sera le moteur de l’évolution intérieure. Mais cette compréhension, en elle-même, n'est pas le tout de la plénitude. Elle n'en est que le principe. Quand je dis que "il y a du soleil dans la pièce", alors qu'il n'y a qu'un rayon, je joue sur les mots. Ne laissons pas les mots se jouer de nous.

Résumons : l'éveil, on s'en fout. 
Vivons pleinement ce qui s'offre à nous dans l'instant, sans nous soucier de savoir si c'est le "vrai" éveil ultime et définitif, ou bien si ça n'est qu'un avant-goût. Jetons cette fable à la poubelle, et vivons sans attente ni angoisse, sans espoir ni crainte. Et alors, nous ferons l'expérience que chaque moment de la vie intérieure est un cadeau parfait, en même temps que nous serons ouverts à une évolution sans fin.


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