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samedi 6 mars 2021

L'état ultime est-il un pur néant ?


Le nihilisme consiste à croire au néant, d'une façon ou d'une autre : le néant des valeurs, le néant de l'au-delà, le néant ici ou là, "il n'y a rien". Symptôme d'un épuisement, le nihilisme est pourtant ancien. Rien de neuf sous le soleil, vent et poursuite de vent.

En Inde, il a existé une philosophie qui aspire au néant. Elle s'appelle Nyâya-vaisheshika, philosophie "de la logique et de l'analyse". A la base, ils 'agit pourtant d'une philosophie du bon sens, du sens commun, équivalente à l'aristotélisme. Le Nyâya est pratiqué par tous en Inde, il fournit les éléments de la pensée et les règles du débat. Nyâya signifie littéralement "la conduite", l'action de conduire, de mener sa pensée, sa réflexion, à seul ou a plusieurs, vers la réponse à un problème. Le Nyâya, en plus d'être une école philosophique, est ainsi "l'une des trois portes de la délivrance", l'une des trois compétences spirituelles de base, avec la grammaire et l'exégèse, l'art de l'interprétation. Selon la philosophie du Tantra, les règles du Nyâya, de la logique, sont parfaitement valables au niveau du langage (vyavahâre) et de la dualité (mâyâ-pade).

Mais, en tant que tradition philosophique autonome, le Nyâya aspire à une forme de délivrance spirituelle assez étrange. Loin de la plénitude du Tantra, de la conscience pure du Vedânta et du Sâmkhya ou des paradis des dévots de Krishna, le Nyâya affirme que la délivrance n'est pas une expérience, ni un état de conscience. C'est un état de néant. 

Mais alors, à quoi bon y aspirer ? La réponse est que tout être conscient cherche à échapper à la souffrance (duhkha). Or, la souffrance est inhérente à l'expérience, à la conscience. Pour échapper à la souffrance, au karma, il faut donc échapper à la conscience. Cela est possible par la pratique de la pensée juste et par une vie pieuse, car le Nyâya croit en l'existence d'un Dieu créateur (kartâ). Durant son âge d'or, le Nyâya fut développé par une branche des dévots de Shiva. Depuis, il a toujours gardé une place prestigieuse, même si presque plus personne ne s'en réclame.

Car, de fait, qui voudrait s'anéantir, même pour échapper à la souffrance ?

C'est ce refus du néant, de l'inconscience, d'une liberté qui serait pure négation, qu'exprime le verset suivant, souvent cité en Inde :

varaṃ vṛndāvane ramye śṛgālatvaṃ vrajāmyaham /
na ca vaiśeṣikīṃ muktiṃ prārthayāmi kadācit //
"Je préfère me retrouver chacal
dans la charmante forêt de Vrindâvana (où vécut Krishna),
mais jamais je n'aspirerai à la délivrance
des adeptes du (Nyâya) Vaisheshika !"

Gadâdhara, Muktivâda, une œuvre de Nyâya (!) du XVIIe siècle

On trouve des variante bouddhistes de ce verset, avec Jetavane au lieu de Vrindâvane, le Bois de Jeta étant un bosquet où le Bouddha historique avait coutume d'enseigner. Ce qui montre que le bouddhisme n'est guère un "culte du néant" et qu'il a eu tôt soucis de se démarquer des doctrines qui faisaient de la délivrance (mukti) un pur néant :

bhagavatpravacana
varaṃ jetavane ramye śṛgālatvaṃ vrajāmyaham |
na tu vaiśeṣikaṃ mokṣaṃ gotamāgantumarhati ||

 Dans Luptabauddhavacanasamgraha

Ce recueil, très riche, est plein de citation tantriques, y-compris shaivas. 

Ce même verset est cité dans la Tantraratnâvalî d'Advayavajra, alias Maitrîpâda, après une citation de Nâgârjuna :

aparasmin tu vaiśeṣikamatānupraveśaḥ| tad āhuḥ nāgārjunapādāḥ-
ajānānaṃ hi prajñānaṃ nidrādṛṣṭāntasādhitam|
indriyoparataṃ yadvaj jñānaṃ vaiśeṣikaṃ matam|| (8)
bhagavataḥ pravacanam api-
varaṃ jetavane ramye śṛgālatvaṃ vrajāmy aham|
na tu vaiśeṣikaṃ mokṣaṃ gotvam/gotama āgantum arhati|| (9)
"Mais d'autre s'embourbent dans le système de l'Analyse, comme le dit le sublime Nâgârjuna :
"La sagesse des ignorants
peut s'illustrer par (une sorte de) sommeil,
un endormissement des sens,
comme l'est la 'connaissance' selon le Vaisheshika."
Le Bienheureux dit aussi :
"Je préfère me retrouver chacal
dans le bois de Jeta,
plutôt qu'aspirer à la délivrance du Vaisheshika/ Ô Gotama !
Autant vouloir devenir une vache !" (cette dernière variante, que je traduis comme je peux, et aussi parce qu'elle est drôle, est sans doute une corruption de l'original)

On trouve aussi une variante dans le commentaire à la Vedântasiddhântamuktâvalî de Prakâshânanda, avec nirvishayakam au lieu de vaisheshikam

"On ne peut aspirer à une délivrance qui serait absence (totale) d'objets !"

Enfin, ce verset est bien entendu souvent cité par les adeptes de Krishna de la tradition de Caitanya, car elle correspond bien au rejet de la disparition de l'individualité, rejet qui est l'un des piliers de cette tradition.

Peut-on aspirer au néant absolu ? Peut-on souffrir de la souffrance au point de rejeter absolument toute conscience, même heureuse ? Ou alors, tout rejet de la souffrance ne s'explique-t-il pas plutôt par une aspiration au plaisir, au bonheur, à la plénitude ?

lundi 25 novembre 2013

Dieu existe... mais il n'est pas sûr que ce soit bon pour nous



Je viens de lire Dieu existe, de Frédéric Guillaud.

 
Il veut prouver Dieu par la raison, ressuscitant ainsi la théologie naturelle.


D'abord, c'est une lecture encourageante et stimulante. Car cette somme d'arguments qui veut prouver l'existence de Dieu et quelques uns de ses attributs, est rationnelle, "naturelle" : elle s'appuie sur les seules forces de la raison, non sur ce que Dieu aurait révélé aux hommes. Indépendamment de l'opinion que l'on peut avoir sur les démonstrations de l'existence de Dieu, on ne peut qu'être entraîné - au meilleur sens du terme - par cette profession de foi en la raison.


Comme le rappel l'auteur, la raison n'a plus aucune légitimité aujourd'hui. La raison est (pré)jugée impuissante face aux mystères de l'existence. Du coup, il ne reste que l'arbitraire subjectif. Ceci vaut, je le note en passant, particulièrement dans le domaine de la vie intérieure : l'intellect est l'ennemi. Dire, un sourire condescendant aux lèvres "mais c'est intellectuel !" vaut condamnation. Donc on ne pense plus, on laisse les idéologies, les maîtres, les préjugés, nous traverser, sans plus réfléchir qu'un légume. La salade : voilà l'idole des spirituels de notre temps. Un argument que l'on avance souvent contre la recherche rationnelle de la vérité est la tolérance. En gros, il faut que personne ne puisse avoir raison pour que les fanatiques nous foutent la paix. Chacun a le "droit" de dire ce qu'il "pense", du moment qu'il ne prétend pas dire la vérité. C'est bien évidemment la ruine de la civilisation. J'ai parlé ailleurs de ce point crucial, je ne m'y attarderais donc pas.


Comme il s'adresse à notre raison, l'auteur ne nous prend certes pas pour des courges. Il nous prend au sérieux, il respecte notre libre-arbitre et ne cherche pas à manipuler. Il ne joue pas sur les sentiments, sans carotte ni bâton. Il n'affirme pas seulement, il justifie ses opinions. En cela, il stimule, éveille, réveille en nous l'impératif du "Ose penser !"  partout oublié, surtout par ceux qui parlent d'éveil. Or avant de transcender la raison, ne convient-il pas de savoir raisonner ?  


De plus, il encourage, car il fait lui-même preuve de courage. Il n'hésite pas à critiquer, non par goût, mais par raison. Il s'attaque de fait à plusieurs monstres sacrés de l'intellect européen - ou ce qu'il en reste : Kant en prend pour son grade et Marion est renvoyé à sa pataphysique. En revanche, il loue la vitalité anglo-saxonne. Je ne peux qu'abonder dans son sens : les lecteurs de ce blogue savent que je renvoie souvent à des auteurs d'outre atlantique, tant du côté théiste (exemple : Bernard Lonergan) qu'athéiste (exemple : Sam Harris). La France et l'Europe dorment, anesthésiés par le relativisme dogmatique. Il suffit de visiter le rayon philo de la Fnac ou même les rayons consacrés aux religions : chacun exprime "juste son opinion". Circulez, il n'y a rien à penser. Ou bien, le "philosophe" d'aujourd'hui joue le rôle d'une sorte de guide du Musée des Monuments des Pensées Vénérables. 


Tout ceci, je le dis avec d'autant plus de netteté et de franchise que je ne partage pas les opinions de l'auteur, catholique, de droite et parfois plus éloquent (et non dépourvu d'humour) que convaincant. Non pas sur la question de savoir si Dieu existe, mais sur d'autres affirmations ou manières de procéder, utiles à son propos quoique non nécessaires à sa démonstration.  J'en vois au moins quatre :


La première est qu'il prétend ne pas parler pas de religion. Or, on s'aperçoit très vitre que son projet et ses moyens font appellent à une tradition religieuse : celle de la scolastique. De la scolastique néo-thomiste, plus précisément. Tout son vocabulaire en est imprégné, ses catégories, son vocabulaire et, finalement, ses arguments. Même les auteurs "laïques" qu'il invoque étant des croyants convaincus : Thomas, Al Ghazali (bien que Thomas s'y oppose sur certains points) Leibniz et des évangélistes américains. Le lecteur se sent surpris, pour le moins. De plus, pourquoi, s'il s'agit d'une entreprise rationnelle et impartiale, ne pas dire un mot des arguments développés par la tradition du Nyāya ?  Depuis l'antiquité jusqu'à ce jour compris, elle a produit une masse aussi vaste que profonde sur ces questions. Utpaladeva par exemple, bien que penseur d'une théorie du Seigneur non-duel (īśvara-advaya-vāda), est aussi l'auteur d'une Démonstration de Dieu (Īśvara-siddhi) qui est un pur exercice de théologie naturelle.
On dira que l'auteur n'est pas spécialiste. Mais alors, de deux choses, l'une : soit il parle en spécialiste de la théologie naturelle "occidentale" et sa démarche n'est pas "naturelle", mais culturelle ; soit il a vraiment voulu parler le langage universel de la raison, auquel cas ces omissions sont difficilement explicables. De nombreux textes sont traduits, depuis longtemps. Ils s'adressent à la raison, donc à tout homme. Pourquoi les ignorer ? N'est-ce pas confesser que la démarche n'est pas rationnelle, mais religieuse, sectaire, apologétique et ne faisant de la raison qu'un usage rhétorique au service de préjugés contingents ?




La seconde est que le bouddhisme est un pessimisme absurde qui ne propose aux hommes que le néant. C'est de l'ignorance crasse, ou de la malignité. Rappelons que des textes sont traduits depuis deux siècles. Guillaud cite quelques passages, mais juste pour trouver dans cet immense corpus (des centaines de milliers de pages) ce qu'il y cherchait : le bouddhisme est un nihilisme, thèse très officielle du Vatican. Donc la médecine du "meilleur des médecins" (le Bouddha) serait une forme de suicide spirituel, un proto-punkisme. C'est aussi la thèse défendue explicitement par un prêtre spécialiste de la mystique, Max Huot de Longchamps[1], et par Jean-Marie Verlinde[2]. Et très vite, il amalgame, comme ses coreligionnaires et sans autre forme de procès, le bouddhisme avec "les sagesses orientales", prises en bloc et sans la moindre nuance, qui seraient autant de cultes du néant[3]. Ratzinger l'a dit dans une encyclique, et le bouddhiste Thinley Norbu lui a répondu[4]. Cela fait des siècles que les bouddhistes tiennent les théistes pour les éternalistes - des ontothéologistes en somme - et que les théistes leur rendent la pareille en tenant les bouddhistes pour des nihilistes. Alors que bien évidemment, les choses sont plus subtiles de part et d'autre. Or un tel obscurantisme est ennuyeux chez quelqu'un qui prétend proposer une démonstration exclusivement rationnelle, donc impartiale et qui examine toutes les pièces d'un dossier avant de statuer. De fait, la France est peut-être inerte philosophiquement, mais bien vivante bouddhologiquement. En outre, comme l'auteur mentionne un "océan d'ouvrages" sur la théologie naturelle, comment se fait-il qu'il ignore tout de l'océan des livres parus sur le bouddhisme ?


La troisième est l'ignorance de la théologie mystique, c'est-à-dire de l'expérience. On répondra que cette expérience est trop exceptionnelle pour être prise en compte par le sens commun, ou qu'elle est irrationnelle, même si c'est par excès. Or, je pense que cela ne va pas de soi. L'expérience mystique est universelle au même titre que l'expérience de penser. Pour le dire vitre, de même que l'on constate des questions, des réponses et des arguments similaires en Europe et en Inde, de même on constate la présence de témoignages semblables. Pourquoi ne pas prendre en compte l'expérience de Dieu, quand on prétend partir de l'expérience pour démontrer l'existence de Dieu ?


La quatrième, plus problématique pour sa démonstration est que, plus les objections sont fortes, plus les réponses de Guillaud sont courtes. Elles pourraient certes n'en être pas moins pertinentes, mais quand, à la fin de sa somme, on arrive enfin à l'objection la plus forte contre l'existence de Dieu - celle de l'existence du Mal - il répond, en substance : j'ai démontré que Dieu existe ; quand à savoir pourquoi il fait naître des petits enfants avec des maladies incurables, seule la religion révélée peut répondre... En somme, pour le SAV, adressez-vous à votre curé !

Cependant, par la somme qu'il représente sur la question et par la clarté du propos, ce livre est assurément un excellent investissement. 

On trouverra un aperçu sur la théologie naturelle du nyâya dans l'article de François Chenet "Que prouvent les preuves indiennes de l'existence de Dieu ? Sur la théologie rationnelle d'Udayana", in L'Orient de la pensée, Les Cahiers de la Philosophie, n°14, 1992, p. 65 





[1] Oraison, n°153, février 2012. Selon ce spécialiste de la mystique chrétienne, le bouddhisme vise à "oublier la vie", "oublier la maladie", "dissoudre le moi". Il est en "apesanteur mentale", "déconnecté du monde", c'est un "suicide spirituel" alimenté par un "égoïsme inaltérable" mais qui vise à "faire disparaître le sujet" (!).

[2] Voir L'Expérience interdite.

[3] A propos de ce cliché, voir Le Culte du néant de R.-P. Droit.


[4] Voir Welcoming Flowers from across the Cleansed threshold of Hope.

samedi 6 juin 2009

L'Illumination de l'Esprit - 5

Yogîs de la tradition Nâth, berceau du hathayoga. Dans un temple de Shiva non loin de Pashupatinâth



Deuxième stance : Comment toutes choses sont une libre création du Seigneur
Hommage à l’incarnation du Maître, à l’incarnation méridionale !
Comme un grand yogī, comme un magicien,
Il déploie ce monde selon son désir.
Ce monde existe d’abord comme la pousse dans la graine,
Sans représentation discursive.
Puis, la diversité merveilleuse des aspects, des temps et des lieux
Est l’œuvre de (sa) magie. 2
On considère que les effets, depuis la pousse jusqu’au fruit, « existent ».
Mais d’où viennent ces particules agencées dans les graines de banian ? 9[1]
Tous peuvent admettre que l’effet existe dans la cause.
Par conséquent, l’existence et l'apparaître (des choses) ne cessent jamais. 10[2]
(le reste du commentaire sur cette stance est une reprise critique des thèses du Nyāya)


[1] Première objection faite à la théorie Nyāya de la causation : il n’y a pas d’effet sans cause. Or, d’où viennent les particules, les atomes dont vous faites tout dériver ? Le fruit vient de la pousse, qui elle-même vient de la graine, qui elle-même vient des particules. Mais d’où viennent les particules ? Le Nyāya tombe dans l’extrême de la discontinuité entre la cause et l’effet. Il pose en effet une discontinuité radicale entre eux. Le Sāṃkhya, au contraire, tombe dans l’extrême de la continuité : l’effet n’est qu’une transformation de la cause (la « nature », prakṛtiḥ).
[2] Premier énoncé de la théorie Pratyabhijñā de la causation qui fait la synthèse des théories Nyāya et Sāṃkhya : tout existe toujours (il n’y a pas seulement discontinuité), mais de manière plus ou moins claire et distincte (il n’y a pas seulement continuité). Tout existe toujours en tant que pur Apparaître indifférencié. Cet Apparaître, cette Lumière qui est le Soi-Seigneur, se connaît toujours tout entier. Mais en vertu de sa liberté souveraine, il met en avant tel ou tel aspect, par exemple ce vase ou ce vêtement, etc. Ainsi, quand je vois cette table, je me vois moi-même tout entier, mais plus particulièrement en tant que cette table. Le « reste », à savoir les autres apparences possibles, innombrables, sont aussi présentes, mais de manière indifférenciée, et donc insaisissables par l’entendement et inutilisables à des fins pratiques. Par exemple, il y a là le numéro du prochain tirage du loto. Mais il n’apparaît « pas clairement » (asphuṭam). On peut alors se demander pourquoi il ne suffit pas de le désirer pour le voir apparaître distinctement ! Abhinavagupta répondrait sans doute que nous ne le désirons pas vraiment. En effet, la volonté individuelle n’est qu’une contraction de la volonté absolue, souveraine. Et cet élan créateur refuse que je gagne au loto. Autrement dit, moi Seigneur tout-puissant, je désir jouer à être moi, untel, et ce désir enveloppe un certain nombre de frustrations.

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