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vendredi 11 décembre 2015

Du cosmos au coeur

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La contemplation ou oraison du cœur à partir de la contemplation du cosmos, présenté en quelques lignes par un aveugle parisien du Grand Siècle :

"Dieu éternel et infini
ayant résolu de toute éternité
de sortir de soi,
sans sortir de soi,
a produit par cet écoulement
et par cette seconde sortie,
une infinité d'effets,
en la bonté et en l'amour de soi-même
et de son incompréhensible excellence,
créant selon ses divines et éternelles idées,
tout ce grand monde,
tant visible et inférieur,
que supérieur et invisible.
C'est cet univers qui manifeste évidemment l'incompréhensible bonté,
amour et perfection de son auteur,
de son origine et de son principe,
spécialement les anges et les hommes,
qui accomplissent et perfectionnent cet ouvrage,
ou pour mieux dire,
qui en font l'accomplissement et la perfection.
Car si tout ce qui est du monde inférieur est si admirable
qu'il montre évidemment par ses propriétés visibles et par ses effets
l'excellence de son auteur,
combien le même créateur de ce grand tout
s'est-il montré plus admirable dans ces invisibles substances
et dans leur existence, conservation et perfection,
dans l'état de grâce et de nature ?
Ce sentiment une fois présupposé,
il est facile d'admirer par amour profond,
voire excessivement profond,
l'amour et la bonté de l'amour et la bonté même,
en sa propre source,
qui est Dieu éternel et infini."

Jean de Saint Samson, Les contemplations et les divins soliloques, 1654, p. 455

vendredi 6 mars 2015

Dieu n'est pas Dieu, il est plénitude

Résultat de recherche d'images pour "plénitude"
Plouf !


La théologie négative affirme Dieu en niant ce qu'il n'est pas.
Elle se dresse "vers le haut, nie avec autant de pertinence tout ce que la théologie affirmative a posé et imputé à Dieu, en disant de Dieu qu'il n'est pas le néant, ni l'être en puissance, ni substance, ni mode, ni la vie, ni le sentiment, ni la raison, ni l'intelligence, ni en fin de compte Dieu lui-même... Les négations de Dieu, l'ayant dépouillé de toute la diversité des choses et du voile de la nature, nous le suggèrent dans sa pureté, sa simplicité, sa nudité, tel qu'il réside au plus profond de la nuit, dans sa suréminente privation et son inconnaissance." (Charles de Bovelles, Le Livre du néant, 1511)

Mais ceci n'est qu'un aspect de Dieu, un concept de Dieu, car c'est Dieu opposé à tout, Dieu purement transcendant.

Le vrai Dieu, vivant au coeur est tout ; ou plutôt, tout est en lui, comme dit Maître Eckhart :
"Dieu est Un et nie tout autre chose"... Voilà qui apparement confirme la théologie négative. Mais laissont Eckhart continuer : ..."car rien n'est en dehors de Dieu". Ah, voilà qui est bien différent ! "Les choses n'existent pas" veut dire "Les choses n'existent pas en dehors de Dieu", l'Inconnaissable par qui tout devient connaissable, l'Un au-delà de l'être par qui tout vient à l'être. Eckhart poursuit : "Toutes les créatures sont en Dieu et sont sa propre Déité et cela signifie une plénitude".

Que celui qui a des oreilles, entende !

vendredi 29 novembre 2013

A la recherche de la plénitude




Il était une fois dix amis. Rien ne pouvait les séparer. Un jour, ils décidèrent de partir en voyage là où ils n'étaient jamais allés. Ils la longèrent, mais ne trouvèrent aucun gué. Dépités, ils refusaient toutefois de revenir au village, de peur d'être ridiculisés. Alors ils traversèrent à la nage. Une fois parvenus sur l'autre rive, épuisés et choqués par une telle épreuve, ils voulurent se compter pour s'assurer que tous étaient bien là, sains et saufs.

Ils soufflèrent un peu, puis ils comptèrent. Mais ils n'arrivaient qu'à neuf. Il en manquait un ! Bouleversés, ils comptèrent et recomptèrent, pendant des heurs. Puis ils partirent - en groupe, car ils étaient comme les dix doigts de la main - à la recherche de leur dixième compagnon, terrassés par l'angoisse d'avoir perdu l'un des leurs, d'être démembrés, amputés, en somme. L'amitié n'est-elle pas le plus noble des liens ? Si les amis ne s'entraident pas, qui le ferra ?

A force de parcourir ainsi la campagne jour et nuit en hurlant, et en se recomptant régulièrement pour être sûr, ils finirent par effrayer les petits enfants. Un jour, un bûcheron les aperçut et décida d'en avoir le cœur net : étaient-ils des fantômes, des zombies ou des fous ? Il s'approcha d'eux et leur demanda ce qui n'allait pas. Car il vit qu'ils n'allaient pas. Ils répondirent qu'ils avaient perdu l'un d'entre eux, le dixième de leur compagnie. Ils se recomptèrent devant le bûcheron. Celui-ci, éberlué, leur demande de se recompter une ultime fois. Leur leader - une forte tête - compta... jusqu'à neuf. Il dit au bûcheron "Vous voyez ? Nous sommes désespérés ! Aidez nous à retrouver notre compagnon, par pitié !" Alors le bucheron pointa son doigt vers le chez et dit : "Tu es le dixième ! Vous avez toujours été dix. Aucun d'entre vous n'a jamais été perdu". Et il éclata de rire, ou il pleura, on ne sait pas trop.

C'est une parabole. De quoi ?


Et maintenant, cerise sur cette fin de semaine, l'ultime musique (?) :
Version une, classique "Je n'ai rien à dire, et je le dis"

Version deux, audacieuse

Version trois, plus dépouillée (l'auteur était un adepte du zen, quand même)

 Version quatre, death metal (utile pour les parents)

Version cinq, pour orchestre (plus on est de fous...)

Version six, vers le peuple (mais que fait la ratp ?)

Etc., etc. L'avantage, c'est qu'on peut écouter simultanément les différentes versions.
Que signifie-ce ?

lundi 25 novembre 2013

Dieu existe... mais il n'est pas sûr que ce soit bon pour nous



Je viens de lire Dieu existe, de Frédéric Guillaud.

 
Il veut prouver Dieu par la raison, ressuscitant ainsi la théologie naturelle.


D'abord, c'est une lecture encourageante et stimulante. Car cette somme d'arguments qui veut prouver l'existence de Dieu et quelques uns de ses attributs, est rationnelle, "naturelle" : elle s'appuie sur les seules forces de la raison, non sur ce que Dieu aurait révélé aux hommes. Indépendamment de l'opinion que l'on peut avoir sur les démonstrations de l'existence de Dieu, on ne peut qu'être entraîné - au meilleur sens du terme - par cette profession de foi en la raison.


Comme le rappel l'auteur, la raison n'a plus aucune légitimité aujourd'hui. La raison est (pré)jugée impuissante face aux mystères de l'existence. Du coup, il ne reste que l'arbitraire subjectif. Ceci vaut, je le note en passant, particulièrement dans le domaine de la vie intérieure : l'intellect est l'ennemi. Dire, un sourire condescendant aux lèvres "mais c'est intellectuel !" vaut condamnation. Donc on ne pense plus, on laisse les idéologies, les maîtres, les préjugés, nous traverser, sans plus réfléchir qu'un légume. La salade : voilà l'idole des spirituels de notre temps. Un argument que l'on avance souvent contre la recherche rationnelle de la vérité est la tolérance. En gros, il faut que personne ne puisse avoir raison pour que les fanatiques nous foutent la paix. Chacun a le "droit" de dire ce qu'il "pense", du moment qu'il ne prétend pas dire la vérité. C'est bien évidemment la ruine de la civilisation. J'ai parlé ailleurs de ce point crucial, je ne m'y attarderais donc pas.


Comme il s'adresse à notre raison, l'auteur ne nous prend certes pas pour des courges. Il nous prend au sérieux, il respecte notre libre-arbitre et ne cherche pas à manipuler. Il ne joue pas sur les sentiments, sans carotte ni bâton. Il n'affirme pas seulement, il justifie ses opinions. En cela, il stimule, éveille, réveille en nous l'impératif du "Ose penser !"  partout oublié, surtout par ceux qui parlent d'éveil. Or avant de transcender la raison, ne convient-il pas de savoir raisonner ?  


De plus, il encourage, car il fait lui-même preuve de courage. Il n'hésite pas à critiquer, non par goût, mais par raison. Il s'attaque de fait à plusieurs monstres sacrés de l'intellect européen - ou ce qu'il en reste : Kant en prend pour son grade et Marion est renvoyé à sa pataphysique. En revanche, il loue la vitalité anglo-saxonne. Je ne peux qu'abonder dans son sens : les lecteurs de ce blogue savent que je renvoie souvent à des auteurs d'outre atlantique, tant du côté théiste (exemple : Bernard Lonergan) qu'athéiste (exemple : Sam Harris). La France et l'Europe dorment, anesthésiés par le relativisme dogmatique. Il suffit de visiter le rayon philo de la Fnac ou même les rayons consacrés aux religions : chacun exprime "juste son opinion". Circulez, il n'y a rien à penser. Ou bien, le "philosophe" d'aujourd'hui joue le rôle d'une sorte de guide du Musée des Monuments des Pensées Vénérables. 


Tout ceci, je le dis avec d'autant plus de netteté et de franchise que je ne partage pas les opinions de l'auteur, catholique, de droite et parfois plus éloquent (et non dépourvu d'humour) que convaincant. Non pas sur la question de savoir si Dieu existe, mais sur d'autres affirmations ou manières de procéder, utiles à son propos quoique non nécessaires à sa démonstration.  J'en vois au moins quatre :


La première est qu'il prétend ne pas parler pas de religion. Or, on s'aperçoit très vitre que son projet et ses moyens font appellent à une tradition religieuse : celle de la scolastique. De la scolastique néo-thomiste, plus précisément. Tout son vocabulaire en est imprégné, ses catégories, son vocabulaire et, finalement, ses arguments. Même les auteurs "laïques" qu'il invoque étant des croyants convaincus : Thomas, Al Ghazali (bien que Thomas s'y oppose sur certains points) Leibniz et des évangélistes américains. Le lecteur se sent surpris, pour le moins. De plus, pourquoi, s'il s'agit d'une entreprise rationnelle et impartiale, ne pas dire un mot des arguments développés par la tradition du Nyāya ?  Depuis l'antiquité jusqu'à ce jour compris, elle a produit une masse aussi vaste que profonde sur ces questions. Utpaladeva par exemple, bien que penseur d'une théorie du Seigneur non-duel (īśvara-advaya-vāda), est aussi l'auteur d'une Démonstration de Dieu (Īśvara-siddhi) qui est un pur exercice de théologie naturelle.
On dira que l'auteur n'est pas spécialiste. Mais alors, de deux choses, l'une : soit il parle en spécialiste de la théologie naturelle "occidentale" et sa démarche n'est pas "naturelle", mais culturelle ; soit il a vraiment voulu parler le langage universel de la raison, auquel cas ces omissions sont difficilement explicables. De nombreux textes sont traduits, depuis longtemps. Ils s'adressent à la raison, donc à tout homme. Pourquoi les ignorer ? N'est-ce pas confesser que la démarche n'est pas rationnelle, mais religieuse, sectaire, apologétique et ne faisant de la raison qu'un usage rhétorique au service de préjugés contingents ?




La seconde est que le bouddhisme est un pessimisme absurde qui ne propose aux hommes que le néant. C'est de l'ignorance crasse, ou de la malignité. Rappelons que des textes sont traduits depuis deux siècles. Guillaud cite quelques passages, mais juste pour trouver dans cet immense corpus (des centaines de milliers de pages) ce qu'il y cherchait : le bouddhisme est un nihilisme, thèse très officielle du Vatican. Donc la médecine du "meilleur des médecins" (le Bouddha) serait une forme de suicide spirituel, un proto-punkisme. C'est aussi la thèse défendue explicitement par un prêtre spécialiste de la mystique, Max Huot de Longchamps[1], et par Jean-Marie Verlinde[2]. Et très vite, il amalgame, comme ses coreligionnaires et sans autre forme de procès, le bouddhisme avec "les sagesses orientales", prises en bloc et sans la moindre nuance, qui seraient autant de cultes du néant[3]. Ratzinger l'a dit dans une encyclique, et le bouddhiste Thinley Norbu lui a répondu[4]. Cela fait des siècles que les bouddhistes tiennent les théistes pour les éternalistes - des ontothéologistes en somme - et que les théistes leur rendent la pareille en tenant les bouddhistes pour des nihilistes. Alors que bien évidemment, les choses sont plus subtiles de part et d'autre. Or un tel obscurantisme est ennuyeux chez quelqu'un qui prétend proposer une démonstration exclusivement rationnelle, donc impartiale et qui examine toutes les pièces d'un dossier avant de statuer. De fait, la France est peut-être inerte philosophiquement, mais bien vivante bouddhologiquement. En outre, comme l'auteur mentionne un "océan d'ouvrages" sur la théologie naturelle, comment se fait-il qu'il ignore tout de l'océan des livres parus sur le bouddhisme ?


La troisième est l'ignorance de la théologie mystique, c'est-à-dire de l'expérience. On répondra que cette expérience est trop exceptionnelle pour être prise en compte par le sens commun, ou qu'elle est irrationnelle, même si c'est par excès. Or, je pense que cela ne va pas de soi. L'expérience mystique est universelle au même titre que l'expérience de penser. Pour le dire vitre, de même que l'on constate des questions, des réponses et des arguments similaires en Europe et en Inde, de même on constate la présence de témoignages semblables. Pourquoi ne pas prendre en compte l'expérience de Dieu, quand on prétend partir de l'expérience pour démontrer l'existence de Dieu ?


La quatrième, plus problématique pour sa démonstration est que, plus les objections sont fortes, plus les réponses de Guillaud sont courtes. Elles pourraient certes n'en être pas moins pertinentes, mais quand, à la fin de sa somme, on arrive enfin à l'objection la plus forte contre l'existence de Dieu - celle de l'existence du Mal - il répond, en substance : j'ai démontré que Dieu existe ; quand à savoir pourquoi il fait naître des petits enfants avec des maladies incurables, seule la religion révélée peut répondre... En somme, pour le SAV, adressez-vous à votre curé !

Cependant, par la somme qu'il représente sur la question et par la clarté du propos, ce livre est assurément un excellent investissement. 

On trouverra un aperçu sur la théologie naturelle du nyâya dans l'article de François Chenet "Que prouvent les preuves indiennes de l'existence de Dieu ? Sur la théologie rationnelle d'Udayana", in L'Orient de la pensée, Les Cahiers de la Philosophie, n°14, 1992, p. 65 





[1] Oraison, n°153, février 2012. Selon ce spécialiste de la mystique chrétienne, le bouddhisme vise à "oublier la vie", "oublier la maladie", "dissoudre le moi". Il est en "apesanteur mentale", "déconnecté du monde", c'est un "suicide spirituel" alimenté par un "égoïsme inaltérable" mais qui vise à "faire disparaître le sujet" (!).

[2] Voir L'Expérience interdite.

[3] A propos de ce cliché, voir Le Culte du néant de R.-P. Droit.


[4] Voir Welcoming Flowers from across the Cleansed threshold of Hope.
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