Affichage des articles dont le libellé est pratibha. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est pratibha. Afficher tous les articles

mardi 2 février 2021

L'intuition mentale

Harîti, Déesse indo-grecque de l'abondance, comme Nâmagiri-Lakshmî

Nous opposons souvent l'intuition à l'intellect, le sentir à la raison et le "cœur" au "mental". Il est vrai que la voie du cœur est celle de l'amour. Or, l'amour est le vrai maître de la vie intérieure, mystique, spirituelle. Nous avons donc raison (!) de préférer le cœur pour l'intérieur, pour la part la plus divine. La plupart des traditions veulent donc nous faire choisir ; pour le cœur, le plus souvent ; parfois, plus rarement, pour l'intellect. Par exemple, l'ordre Dominicain est pour l'intellect, tandis que l'ordre Franciscain est pour le cœur. 

Mais pourquoi rejeter la raison, le logos, la lumière naturelle, le sens commun, ce qui nous relie par le langage ?

Les plus radicaux opposent l'intellect au ressenti. C'est ce qui se passe aujourd'hui.

Dans ce contexte, le Tantra est très souvent présenté comme un culte du ressenti exclusif. Le mental serait, un mieux, un "outil" au service du "cœur". La hiérarchie classique s'est inversée : avant, c'était le corps, le "sentir" qui était censé être un outil au service de l'esprit. Au mieux. Désormais, le mental est au service du ressenti. Ce qui n'est guère mieux, car le "ressenti" n'est bien souvent qu'un nom pour l'égoïsme. 

Pourtant, ces guerres ne sont pas inévitables. Pendant longtemps, la femme a été dominée. Aujourd'hui, être un homme n'est plus guère valorisé... Certains entrevoient ce mouvement de pendule. Thèse, antithèse... Mais, s'il n'y a pas synthèse, il n'y a pas progrès. Un coup à gauche, un coup à droite, cela se répète en vain. 

Pendant les années 1890, naissait dans le Sud de l'Inde Râmânujan Srînivâsan Iyengar. Il était tombé par hasard sur des livres de mathématique à dix ans. Il se mit à écrire des théorèmes. Mais sans démonstrations. Il fut invité à Oxford ou il tomba malade avant de mourir chez lui en 1920. Ce contemporain de Ramana Maharshi nous a laissé plusieurs cahiers remplis de formules, 4500, les trois-quarts étant vraies et originales. Certaines n'ont été démontrées qu'en ce début du XXIe siècle, parfois à l'aide de moyens informatiques. 

Or, Râmânujan démontrait rarement ses résultats. Et il expliquait encore moins souvent comment il les trouvait. Il disait cependant que c'était la Déesse Nâma Giri, épouse de Nara Simha, qui lui révélait ces formules. Il était brahmane, adepte de la Parole et pratiquait le culte de la Déesse. Une fois, il raconta ce rêve :

"Pendant le sommeil, j'ai eu une expérience hors du commun. Il y avait un écran rouge formé par du sang qui coule. Je l'observais. Soudain, une main a commencé à écrire sur l'écran. Cela a attiré toute mon attention. Cette main a écrit un certain nombre d'intégrales elliptiques. Elles se sont incrustées dans mon esprit. Dès que je me suis réveillé, je me suis mis à les mettre par écrit".

Selon le Tantra, la conscience universelle est la source et la substance de tout. Elle est omniprésente, éternelle, omnisciente et omnipotente, absolument souveraine. Elle se manifeste sous la forme de tous et de tout. L'adorer, c'est se plonger en elle, se laisser envahir par elle (samâvesha). C'est ce que nous faisons tous, spontanément et sans le savoir, quand nous réfléchissons, quand nous nous souvenons. 

Ainsi, réfléchir est un acte d'amour, une plongée dans le divin. C'est ainsi que je peux parler, connaître, penser, trouver des solutions, intuitives ou discursives. Alors l'intelligence universelle est inspiration, génie (pratibhâ), science (vidyâ), raison (tarka).

Et, comme le montre le cas de Râmânujan, l'intuition peut donner des fruits rationnels, mathématiques, des formules qu'il est ensuite possible de démontrer de manière discursive, c'est-à-dire dans des discours, des suites de jugements. 

Chacun a l'intuition de l'infini. Cette notion joue un rôle essentiel en mathématiques, par exemple pour être certains que "deux lignes droites parallèles ne se touchent jamais". Nous avons donc une intuition mentale, rationnelle, en harmonie avec l'intellect.

Si l'intuition peut jouer un rôle en mathématique, comment peut-on encore opposer raison et intuition ?

lundi 9 novembre 2020

Le pouvoir du poète

La conscience se mire, l'être s'admire, se perd et se retrouve


 Le pouvoir du poète (kavi-śakti) est un pouvoir créateur, comme nous le suggère l'origine du mot, le verbe grec poiein, "créer". Abhinava Goupta va jusqu'au bout de cette intuition quand il affirme ceci, dans sa Parole nouvelle ( Abhinava-bhāratī, I, p. 4) :

"Le poète même, n'est-il pas comme un Créateur des créatures dont le désir engendre le monde ? De fait, il est plein d'une puissance capable d'engendrer des vérités inédites et étonnantes, pouvoir lui-même éveillé par la grâce de la divine Parole, nommée aussi 'intuition', génie toujours actif et qui habite son cœur."

Le poète, le kavi authentique et non le kava, misérable corbeau tout juste capable d'épater les imbéciles, habite (śālin) son cœur intime, siège du génie. Il a une demeure (śāladans l'imagination créatrice, il en est riche (śālin aussi). De cette fortune, il tire des vérités (artha) jamais aperçues, un profit (artha aussi) inédit, des significations (artha encore) toujours nouvelles (abhinava). Elles étaient pourtant déjà présente, en quelque sorte (kathamcit, comme dirait Utpaladeva) en son cœur, mais elles y reposaient, cachées (gupta) par leur proximité même. 

D'où vient ce don ? De soi (sva), du coeur de soi qui se trouve coïncider avec le cœur de tout : source intérieur qui s'épanche par la grâce de la divine Parole, la conscience universelle, source de tout, au-delà de tout (viśvottīrṇa), qui fait tout (viśvamaya). Sa "grâce" (anugraha) est son acte d'éveil, de retour à soi, car en vérité, il n'y a pas de dehors de cette immensité plus vaste que tout espace, et c'est en son seul sein, infini, qu'elle joue à se refléter d'innombrables manières, telle une belle insatiable. Elle s'y perd, à l'image de l'artiste qui se perd dans son œuvre, à l'instar du lecteur qui s'égare dans l'histoire qu'il anime de son attention. Mais elle se retrouve aussi, se reprend (anugraha) et se ressaisit (vimarśa). Le divin habite mon cœur par nature, mais c'est par grâce que j'y habite sciemment.

La poésie, comme tout acte, naît ainsi d'un réveil, même fugace, même fragile, même très incomplet. Car nul ne peut agir que la conscience universelle. Je suis elle, vous êtes elle, elle est tout et chacun. Elle s'oublie, mais elle replonge en elle-même, sans même s'en apercevoir le plus souvent, pour bouger, cuire, marcher, gesticuler et, par-dessus tout, pour dire. Et parfois, ce dire devient véritablement créateur de mondes - et c'est la poésie. Elle plonge alors davantage en elle-même, se réveille plus. Elle devient donc plus efficiente, d'où le pouvoir du poète. 

La poésie est donc, comme l'Eros, lien entre l'humain endormi et le divin éveillé. Plus éveillé que le commun, le poète devient à son tour capable d'éveiller. Le poète est, comme la Déesse qui interroge Dieu dans les tantras, la conscience universelle, qui s'est individualisée et qui est en train de se réveiller. Un signe de ce pouvoir singulier est justement la capacité d'engendrer des "significations", des "sens" (artha encore) inédits (apūrva), nouveaux au vrai sens du terme. La nouveauté est signe de liberté, dit la philosophie de la Reconnaissance, rejoignant ainsi l'intuition d'un Bergson. Et c'est cette nouveauté qui suscite l'étonnement (vaicitrya), mot qui désigne aussi la variété. Dès lors, nous voyons que la différence (bheda), la multiplicité, la dualité même, ne sont point corruption (dūṣaṇa) de l'être, mais bien révélation de sa beauté (bhūṣaṇa).

Le poète est, comme le taon socratique - dans un registre toutefois bien différent - celui qui s'oppose à l'assoupissement des corps. Chamane, hypnaute, passeur, truchement, guérisseur, sorcier, cuisinier, guide, pasteur, bouffon, le poète est tout cela par son art. Mais n'oublions pas que son pouvoir est présent en tout et en tous - de l'imbécile au génie, il n'y a que des différences de degré, non de nature. Le génie est naturel, c'est la culture qui, quand elle-même est corrompue, peut en apparence le corrompre.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...