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mardi 29 septembre 2020

Comment ne pas maudire le monde ?


 


Nous maudissons sans cesse les choses : le mauvais temps, l'excès de chaleur, la maladie, la malchance, cette chienne de vie. Sans oublier l'humanité et les autres. 

Or, que nous puissions nous mettre en colère contre les autres, cela paraît banal et sensé, à défaut d'être juste, car nous pouvons leur parler, nous disputer avec eux, et surtout, nous pouvons ne pas être d'accord. Donc la haine concerne les rapports entre personnes, entre êtres doués de conscience. 

Mais à quoi bon maudire une pierre contre laquelle notre pied a tapé ? Pourquoi lever le doigt contre la pluie, qui ne veut rien, qui n'a aucune opinion ? 

Pourtant, cela est courant. Maudire, même en passant, même avec humour, la pluie, les nuages, tel arbre qui ne se trouve pas au bon endroit... 

Je ne dis pas cela pour dire qu'il ne faut pas juger ainsi, car ce serait demander l'impossible. Même si je comprenais pourquoi cela est mauvais, je ne pourrais m'empêcher de continuer. Sans doute si je médite, si j'ai entendu un bon prêche sur l'harmonie universelle et si je me sens bien, je maudirais moins. J'aimerais plus. Mais les malédictions reviendrons à la première série de malchances. Ou alors, cette intuition que "tout est parfait" deviendra un dogme, un mantra que je vais me forcer à répéter, les dents serrées.

De fait, la spiritualité, le plus souvent, n'apporte pas d'aide durable. Le marché de la spiritualité propose des produits qui, comme tous les produits du marché, sont périssables. L'obsolescence est, ici aussi, programmée. Sans cela, point de commerce. Chacun y va de son remède, simple, clair, à la portée de tous... Mais d’approfondissement ? il n'est pas question. Le service après-vente est ici aussi fiable que pour les machines à laver. 

Mais le plus grave n'est pas là. Le plus grave est dans la spiritualité authentique. Celle qui nous ouvre à l'Autre, à la réelle possibilité d'une autre vie. Car une fois revenus ou redescendus dans la caverne, l'obscurité n'en est que plus amer. En comparaison de la paix de l'unité, les tourments de la dualité semblent aussi vains que laids. Nous aspirons à une seule chose : fuir seuls vers le Seul, faire de l'Unique nécessaire notre unique nécessaire, échapper à cette vallée de larmes, à cette machinerie trompeuse. Ici, chacun pourra modifier ce jargon à sa guise pour s'y mieux reconnaître. Car l'emballage ne change rien au contenu.

De fait, plus je médite, plus je me trouve dans un dilemme : d'un côté, j'entrevois la lumière ; de l'autre, je réalise combien mes ténèbres sont ténébreuses, combien creuses sont les illusions du monde. Difficile, alors, de ne pas maudire le monde.

Voilà pourquoi toutes les philosophies, les spiritualités, les religions, maudissent le monde. Voilà ce que Nietzsche appelait le "nihilisme" : condamner le monde au nom d'une réalité idéale, spirituelle. Et de là, le mépris. Et de là, la domination de femmes. Car la femme incarne la vie. Et de même pour les enfants. Je ne dis pas cela pour tomber dans l'excès inverse et affirmer que "tout est parfait", "devenons aveugles et tout deviendra plus lumineux". Non. Je me contente de décrire. La spiritualité, étant la découverte d'une autre vie, plus parfaite, est rejet de cette vie-ci. C'est inévitable.

Mais cette impasse n'est pas la fin de l'histoire. Voilà pourquoi, dès le début de la vie intérieure, je dois réaliser, comprendre, "intellectuellement" (mais exactement et distinctement), que les apparences sont des manifestations du divin. Le laid comme le beau. 

Ce qui ne revient pas à se résigner, car j'accepte aussi que le cosmos est porté par un indéniable élan vers le beau, vers le mieux. Il y a de l'évolution, donc il y a de l'imparfait. Mais je m'ouvre aux perceptions, fort de cette lumière intellectuelle. Je ne nourris plus le dilemme intérieur/extérieur.

Une fois découvert l'autre monde, je ne rejette pas le monde.

Pourquoi ?

Parce que je pressens que "l'autre monde" est ce monde, mais vu d'un autre regard. De même qu'un dessin ambigu peut montrer une femme laide ou une femme belle, deux amoureux ou une tête de mort, de même ce monde est le paradis quand mon âme se fait limpide. 

Non pas limpide pour le monde, car je n'affirme pas que le monde soit parfait. Ce serait là une affirmation stupide au regard des horreurs que contient l'univers, sans parler du mal qu'y font les humains. Comment, en effet, tenir qu'une nature bâtie sur la mort, est parfaite ? Certes, je vois bien l'emboîtement des actions, comment le haut dépend du bas, etc. Mais affirmer que le monde est "parfait" reviendrait en outre à affirmer qu'il pourrait bien se fixer ainsi à jamais. Ce qui est parfait est achevé, terminé, fini, complet, fixe donc. Mais le monde n'est pas fini, complet, achevé. Le monde est habité par le désir, par le manque, par l'élan vers un Autre. 

Nous devons garder à l'esprit ces deux exigences pour trouver l'attitude juste : Ne pas maudire le monde ; Ne pas nous y résigner non plus.

Accueillir le monde, non pour s'y soumettre, non pour le soumettre.

Alors quoi ?

Alors se faire transparent. Se faire vitrail pour une autre lumière, venue de l'intérieur : présence, conscience ineffable, indéfinissable. Ce par quoi tout est, cause de tout, au-delà de tout. L'espace infini dans lequel apparaît la sphère de nos expériences, le monde, beau ou laid. Je suis une ouverture. Je suis l’œil du mystère. La clairière de l'être, disait Martin. 

Je suis la bouche sans visage, d'où s'écoule la parole, parole qui a l'insigne pouvoir de construire ou de détruire, de bénir ou de maudire. Certes, une pomme n'apparaît pas dans ma main du seul fait de la nommer. Mais c'est tout comme. 

Tout est dans le rapport à la parole. Parole esclave - bavardage intérieur. Parole libre - au service d'un Verbe autre. Qui passe par nous mais qui n'est pas de nous. Qui brille dans le monde, bien que brouillé. Brouillé par les maladies de la parole. Par le bavardage. Mais aussi par je-ne-sais-quel vice insondable - tout le mal du monde ne vient pas de mon "mental". De même qu'il y a un mystère du Bien, il y a une énigme du Mal. 

Quoiqu'il en soit, je ne maudis pas le monde. 

Et dans ma "méditation" : je ne ferme pas les yeux s'ils ne se ferment pas d'eux-mêmes. Au contraire, j'ouvre bien grand. Comme pour m'abreuver de la lumière du monde. Car le monde est l'éclat du divin. Aveuglant par cet éclat même. Ténèbres d'intensité. Il me délivre des ténèbres intérieures de l'excès de mots. Il est précieux. En privation sensorielle, je deviendrais fou. J'ai besoin de son ancrage, de la clarté, de son aube salutaire renouvelée chaque matin. 

Mais je suis appelé à me tenir ouvert, vide à l'intérieur. Ne rien rejeter. Les yeux grands ouverts. Ne pas fuir systématiquement à l'intérieur, sauf si une saine fatigue m'y invite. Pas de refuge. A l'inverse, me réfugier dans l'immensité de l'ovale du monde, dans sa sphère de lumière, de couleurs, de détails. Sans rien m'approprier. Laisser mon attention butiner, sans rien saisir. Savourer sans revendiquer, car tout m'appartient, si je ne prends rien. Instant après instant. 

Et c'est patience, écoute, abnégation, travail, pratique, purification, préparation, pleine conscience, non-violence, créativité, accueil, tradition, transmission, compréhension, réalisation, récitation, prière. C'est le rien qui enveloppe tout. 

Méditer les yeux grands ouverts. Me voir tel que je suis : limpide. Rien à faire : voilà ma mission. Être espace pour le monde : voilà mon oeuvre pour lui. Être un rien qui laisse venir, qui laisse partir. Ne rien bloquer. Détendre, libérer, relaxer, relâcher. N'est-ce pas de l'amour ?

dimanche 20 septembre 2020

Pour une poignée de poussière


 

Pas besoin de se concentrer,

de garder, 

de surveiller.

Juste se laisse aller.

Je n'invite personne quand il n'y a personne.

Je ne rejette pas ce qui se présente.

Ne pas prendre les pensées pour des ennemies.

Ne pas fuir les perceptions.

Ne pas se centrer.

Ne pas se replier vers l'intérieur.

Flottant, décroché. 

Une plume sur les eaux.

Lâché comme une poignée de poussière

dans un doigt d'aube.

L'attention vagabonde à sa guise.

Une brise douce gonfle ces voiles.

Larguer les amarres suffit,

inutile de chercher la tempête.

L'eau se décante d'elle-même.

La clarté se révèle quand bon lui semble.

Aucune évaluation, ni vérification.

L'agitation se déploie je ne sais où.

La torpeur sombre vers sa source.

Si les yeux sont ouverts, c'est bien.

S'ils se ferment, c'est bon.

Laisser venir, laisser partir.

Ce qui vient apporte la clarté.

Pourquoi le repousser ?

Ce qui s'en va ouvre les portes du repos.

Pourquoi le retenir ?

L'instant est remède à l'instant.

Les nœuds se font, se défont.

Je n'y rien à y faire

qu'à m'y laisser masser.

L'attention butine.

Tout ce qui passe en elle, trépasse,

s'ouvre et bâille.

Du coup ma bouche s'ouvre,

bête, béante.

J'oublie tout

et tout se souvient.

samedi 4 juillet 2020

Contre un Dieu sans mystique

La Diseuse de bonne aventure (La Tour) - Wikiwand


Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.

vendredi 13 mars 2020

Nous ne sommes rien et c'est beau

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Lentilles gravitationnelles

La connaissance détruit l'égocentrisme.
La connaissance nous libère des fables faibles, 
nous propulse vers l'infini, vers le vaste, 
vers l'immense que je suis déjà, ici. 
C'est incroyable, n'est-ce pas ?

Exercice : voyager vers l'éternité




Exercice : prendre du recul



Exercice : contempler nos terres passées



Evidemment, il reste des gens qui croient que la Terre est plate ou que nous avons été créés par un dieu psychopathe en une semaine. Que la terre est ronde, on le sait depuis au moins 23 siècles, avec des gens comme Pythagore, Aristote, Ératosthène ou Aristarque de Samos.


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Ératosthène

Pourtant, quelle beauté dans la contemplation de ce cosmos qui dépasse notre imagination. Comme bien souvent, l'humiliation devient humilité et l'humilité se dévoile être liberté.



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Quelle beauté de se voir rien.
Rien ici.
Rien là-bas.
Libre. Disponible. Délivré des idées étriquées, des croyances misérables. Vide, capable, intelligent, participant de cet univers infini par ma contemplation. 
Comme souvent, c'est au plus bas, au plus loin, au plus vide, que j'éclate et m'éveille au Mystère.

jeudi 10 octobre 2019

Séparer la raison et l'expérience ?


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Lisant le manuel du franciscain Simon de Bourg-en-Bresse, je tombe sur ceci : 

"Or Dieu voulant encore plus élever l'âme, lui donne plus de pureté, de simplicité et de perfection et l'unir plus intimement à soi, il touche immédiatement sa volonté, la soulève par la dextre de sa plus intime opération, et l'unit à soi très noblement par un amour sans aucune connaissance.

Et c'est pour lors que l'âme ne regarde plus Dieu comme un autre, un second, et un distinct d'elle. Car l'aimant très purement et lui adhérant très intimement, sans aucune vue et connaissance sur lui, et ne se pouvant plus regarder elle-même, elle ne voit aucune distinction entre lui et elle. Et par ce moyen elle devient, comme parle l'apôtre, un même esprit avec lui. Et, ô merveille très grande ! La condition d'égalité, laquelle Aristote requiert entre amants, se rencontre très admirablement entre Dieu infini et l'homme ce chétif vermisseau. Car l'âme ne pouvant plus voir de distinction entre Dieu et elle, non seulement elle entre dans une certaine égalité avec Dieu, mais encore dans une union, une unité, une transformation, et une perte de toute elle dans Dieu."
Les Saintes élévations, VI, chapitre 4

Cela est du sixième degré, sur huit. 

L'idée est classique dans la mystique catholique : une unité vécue dans l'expérience, mais qui n'implique aucune unité réelle. 

Parfois, je me dis que c'est là un artifice rhétorique destiné à tromper l'Inquisitio. Mais à d'autres moments, je me dis que c'est un moyen astucieux de préserver l'expérience de la houle philosophique. Regardez le Vedânta : des siècles de polémiques, tout ça pour en revenir aujourd'hui à l'idée banale d'un yoga qui viendrait compléter la "connaissance intellectuelle", et donc superficielle, procurée par les scolarques du Vedânta.

Et je me demande si, en effet, il n'y aurait pas comme une certaine indépendance, non de la théorie par rapport à la pratique, mais de la vie mystique (ou intérieure) par rapport à la vie de l'entendement. Un espace pour du jeu entre la méditation (la raison discursive) et la contemplation (l'intelligence intuitive). Cela, non pour s'amputer de l'activité rationnelle, mais au contraire pour la laisser évoluer à sa guise. Un peu comme Kant, lorsqu'il voulu critiquer la raison, pour laisser une place à la foi. Ce faisant, il a libéré la raison.

D'où cette question : 

Le fait de nier à l'expérience de l'unité toute portée ontologique enlève-t-il quelque chose à cette expérience même ? Certitude intime ; doute philosophique : jusqu'où pareil aménagement pourrait-il tenir ?

dimanche 21 octobre 2018

Unir la conscience à l'espace


Quand je retourne l'attention vers la source,
"l'esprit regarde l'esprit",
en un silence simple,
une présence nue.

Cela se retrouve dans la tradition tantrique du mystérieux Indien Pha Dampa Sangyé, l’Éveillé Sacré-Père.

Sa disciple tibétaine, la Mère Sans Pareille, chanta :

Comme l'espace vide n'est fait de rien et ne fait rien,
Cet esprit même n'a ni support ni objet ;
Laissez-le reposer dans sa sérénité naturelle
sans fabrication.
...
Lorsque l'esprit observe l'esprit,
les vagues de pensées conceptuelles disparaissent.

Ce qui équivaut à "contempler l'espace" :

Lorsque l'on regarde droit dans l'espace,
Tout autre objet visuel disparaît.
...
Comme l'espace vide
Est dénué de couleur, de formes et d'image,
Ainsi cet esprit même
Est dénué d'image, de couleur et de forme.

(Machik Labdron femme et dakini du Tibet, pp. 92-93)

Ainsi la conscience s'unit à l'espace.
Comme dit un poème attribué à Âryadéva,

Lorsque ton corps et ton esprit demeurent sans artifices,
Une conscience nouvelle s'élève 
qui s'étend aux confins de l'espace vide.

(ib. p. 180)

Selon Âryadéva, la reine des méthodes 
est d'unir la conscience à l'espace.
La conscience et l'espace ne font plus qu'un,
sans forme ni couleurs,
embrassant et imprégnant toutes les formes et les couleurs.
La Mère Sans Pareille appelait cette contemplation
"Ouvrir la porte de l'espace".

mardi 16 octobre 2018

Comment faire l'expérience du silence intérieur ?


L'autre jour, je me suis surpris à m'épuiser tout seul...
Comment ?

Par le bavardage intérieur. Vous savez, cette "radio" allumée presque sans interruption, cette course qui nous saoule de mots, de bribes de discours plus ou moins décousu, plus ou moins confus.

Parfois, cela me fatigue tellement, que j'allume une autre radio pour "couvrir" le bruit de la première ! 
Je mets une chanson, j'écoute d'autres voix, ou bien je lis.

Mais la fatigue persiste, car le bavardage sous-jacent ne s'arrête pas. J'ai le sentiment de vivre l'esprit couvert de poussière, fragmenté, parfois à la limite du mal de tête.

Pour me "nettoyer", je peux, par exemple, prend une douche froide. C'est efficace, essayez si vous ne l'avez pas déjà fait.

Mais peut-on se nettoyer autrement ? Que faire quand on n'a pas de douche froide sous la main ? Ou quand on a simplement pas l'envie d'en passer par le choc du froid ?

Il y a une méthode ; ou plutôt des trucs très efficaces pour moi, et que j'aimerais partager avec vous :

Avez-vous remarqué qu'il y a deux façon de lire en silence ?

-La première consiste à énoncer mentalement les mots, à "subvocaliser". Mais cela oblige à ralentir.
-La seconde façon consiste à lire sans répéter les mot dans notre tête. Essayez, c'est étonnement facile et amusant.

Le premier truc consiste à se mettre à l'écoute de ces "subvocalisations" : maintenant, là, arrêtons-nous et écoutons ces paroles mentales. Parfois, nous bougeons même les lèvres, un peu, pour accompagner et aider cette vocalisation mentale.

A présent, nous écoutons. Et nous arrêtons simplement de vocaliser mentalement. Pas besoin de subvocaliser pour comprendre ces mots que vous êtes en train de lire !
Souvent, se mettre à l'écoute des subvocalisations suffit à les faire cesser. Je ressens cela comme un réveil. 

Et alors, il se passe quelque chose de merveilleux : une sensation de silence, même s'il y a du bruit "à l'extérieur". Un silence qui est une coulée de présence fraîche, limpide. Un peu comme une douche froide, vous voyez ? Mais une douche intérieure, invisible, privée, gratuite et toujours accessible.

Ces douches de silence font un bien fou. Pour moi, c'est l'un des aspects de la contemplation, elle-même un aspect de la vie vraie, que j'appelle "vie intérieure" ou "vie philosophique".

Le second truc est le bruit au dehors. Allez dans un endroit bruyant, ou mettez de la musique fort. Mettez-vous à l'écoute de vos subvocalisations. Par contraste, le silence sera encore plus fort ! Pour ma part, je sens toujours comme un soulagement, comme si je lâchais un fardeau. L'effet est vraiment physique. La sensation d'allègement, de planer...mais en clarté, en toute lucidité.

Comme un bâillement, une porte qui s'ouvre, une serrure qui se débloque, une crampe qui s'en va...

Voilà donc le point essentiel : pour faire l'expérience du silence intérieur, il suffit d'écouter le bruit intérieur. Alors, peu à peu, ça s'apaise. 

Une autre clé est de ne pas se juger : après des dizaines années de pratique, c'est toujours ici et maintenant, la même magie. Les habitudes sont ancrées depuis si longtemps... J'aime cette humilité, je la trouve facile, car elle va bien avec le silence. Ils font un joli couple.

Et puis il y a cette sensation d'étonnement. Comme un courant d'air frais sur le visage. A sentir. Subtil, évident.

Et c'est comme sauter. A un moment, il y a peut-être le réflexe de s'accrocher, de mouliner des bras... Peu importe. Juste écouter, à l'affût des subvocalisations. 

Peu à peu, cela devient plus subtil. Des couches de vocalisations plus subtiles se dévoilent. Puis s'arrêtent à leur tout. La bouche et la gorge se détendent. C'est un voyage, l'un des plus beau que je connaisse. Pas un voyage à mesurer. Mais à savourer, curieux et courageux, comme un enfant qui explore.

Et le plus beau, c'est que je peux faire cette expérience profondément reposante sans avoir à sacrifier mon intelligence. Ma pensée s'affine même, elle gagne en force. 

Et quand je dois vocaliser, c'est-à-dire parler, cela est plus clair, le timbre, les inflexions de la voix, sont plus riches et nuancées. Nul besoin de sacrifier l'intelligence à je-ne-sais-quel bonheur débile. C'est un vrai bonheur où je me retrouve entier, intègre, sans amputation, disponible, ouvert, frais.

Essayons. Explorons, maintenant. Vivre sans mots à l’intérieur. Comme des oisillons qui s'élancent. Vertige. Ivresse. Étonnement. Émerveillement.

dimanche 6 mars 2016

L'état fixe



La vie intérieure comprend, en gros, trois étapes : d'abord une touche de grâce, un éveil à l'amour divin, un aperçu d'une autre vie possible. Puis le vide, le dénuement, la sécheresse, où l'âme se sent seule, abandonnée entre sa vie d'avant, et la vie divine. Enfin, un état de plénitude, de consommation, un état fixe.

Mais permanent ne veut pas dire dépourvu de hauts et de bas. Le Carme Maur, un maître spirituel du XVIIème siècle, explique en quel sens cet état est fixe, et en quel sens il ne l'est pas :

"Quoique la vie de cet état [fixe] soit exempte de changement, à moins d'une infidélité bien notable surtout à l'égard de ce qui peut arriver du dehors, et immuable dans le fond de l'esprit même pour ce qui regarde l'intérieur et tout ce qui se passe au-dedans, il est pourtant vrai que les âmes ne sont pas ici exemptes de vicissitudes et changements de constitution, non pas comme j'ai dit qu'elle soient changées ou altérées en leur fond, mais je veux dire qu'elles ne sont pas toujours ici dans la jouissance ni dans la privation, Dieu le faisant ainsi pour les affermir et consommer de plus en plus en lui, tantôt se communiquant à elles dans une telle abondance qu'il semble que tous les trésors du Paradis et tous ses délices soient débordés sur elle, tantôt retirant tellement sa présence sensible de toutes leurs puissances qu'il semble qu'elles n'aient jamais mérité la moindre de ses caresses."

Mais à présent, l'âme "dans son simple fond, a toujours la même jouissance essentielle" de Dieu. Ce qui veut dire que dans le centre de soi, on est toujours en Dieu, car on a reconnu qu'en vérité, ce centre de soi est Dieu. Par contre, le corps et l'âme participent plus ou moins à cette union, selon les circonstances. Il y a là des degrés infinis de progrès possible. Et, comme nous sommes doués de libre-arbitre, nous pouvons toujours régresser.

Extrait du Sanctuaire de la divine sapience de Maur de l'Enfant-Jésus, p. 129

mardi 23 février 2016

Tout est contenu dans la contemplation



L'acte mystique - se laisser emporter par la vibration du cœur, tout simplement - est l'essence de tous les actes bons, beaux et justes, de tout ce que l'on appelait autrefois les "vertus".
Un moine français, Maur de l'Enfant Jésus, nous rappelle d'abord que cet acte, nommé aussi "contemplation", est un silence, mais un silence savoureux, un silence de plénitude. En lui, on se sent incapable d'agir, mais par excès et non pas à cause d'un manque :
"Cette impuissance d'agir [que l'on ressent alors] vient plutôt d'abondance et de plénitude, que de privation et de disette." Ce vide accueille les débordement de l'amour divin.
Ensuite, "on ne s'aperçoit plus que d'une lumière universelle, qui fait connaître une bonté infinie." Dans cette connaissance amoureuse ou amour pénétré de science divine, l'âme
"ne voit plus qu'une simple vérité ou lumière, et ne goûte plus qu'un simple et unique bien ; aussi ne faut-il qu'elle n'ait pour tout acte qu'une simple attention vers cette vérité, et qu'une simple inclination vers cette unique bonté, qu'elle ne doit plus regarder hors de soi ; mais elle doit contempler et aimer en soi-même, comme son unique félicité, oubliant toutes choses pour prendre en elle son seul plaisir, et pour se transformer en elle autant que la faiblesse et l'infirmité humaine le pourra permettre. Il faut dire de même des attributs divins, des illustrations admirables, des lumières, des sublimes intelligences, des profondeurs et de tout ce qu'on saurait dire et penser de distinct de la divine Essence, au moins selon notre concept ; car il faut désormais regarder tout cela comme un dans cette même Essence divine, par un simple regard actuel qui suit en tout cet état, comme la vie de notre âme."
Autrement dit, cette vibration du cœur, contemplée comme vérité et ressentie comme bonté, est simple. De sorte qu'il n'y a pas besoin de contempler ni de ressentir autre chose. De plus, cet amour véritable est "en soi", et il est vain de le chercher au-dehors. 
Et donc, attendu que cette vérité bonne est en soi et qu'elle est absolument simple, "il n'est point besoin de sortir de cette simple contemplation pour réfléchir sur les effets particuliers de l'amour de Dieu envers les hommes, puisqu'on les comprend dans l'éminence de ce regard simple et amoureux dans leur propre cause, qui est l'amour, beaucoup plus parfaitement qu'on ne pourrait faire en les considérant eux-mêmes." En d'autres termes, inutile de chercher les effets particuliers de cet amour vrai : tous les effets désirables sont contenus dans l'amour vrai lui-même, comme les rayons sont dans le soleil. Et donc, au lieu de nous disperser dans la considération de ses effets, restons recueillis dans la contemplation simple de cette Source de tous les dons, source qui est en nous, qui n'est jamais séparée de nous, même quand nous nous détournons d'elle par notre libre-arbitre.
Maur s'appuie ici sur la distinction platonicienne entre deux formes de connaissance : la connaissance discursive (dianoia), qui regarde un à un les aspects de la vérité, comme les facettes d'un diamant ; et l'intellect (noesis) qui contemple simultanément, hors du temps donc, toutes ces facettes.

Extraits du Sanctuaire de la divine sapience, de Maur, pp. 116-117

mardi 24 mars 2015

Qu'est-ce que la contemplation ?

DGU8

"De l'avis autorisé des saints et des auteurs autorisés, des mystiques comme des scolastiques, la contemplation divine que Dieu a enseignée à ceux qui l'aiment pour qu'ils avancent vers la perfection grâce eaux influx surnaturels que l'on y reçoit, s'exerce en l'acte parfait de l'entendement que Saint Denys a appelé mouvement circulaire. Il l'appelle ainsi à cause de sa perfection indiquée par la figure du cercle, et aussi parce qu'il s'agit d'un acte absolument universel dans lequel Dieu se reflète sans commencement ni fin en tant qu'immense, incompréhensible, infini, comme nous le présente la lumière de la foi..."

José de Jésu Maria Quiroga, L'Apologie mystique, 4, 1, trad. P. M. H. de Longchamps

Denys distingue trois mouvements de l'âme : rectiligne, pour l'âme débutante qui médite avec sa raison et son imagination. Oblique ou courbe pour l'âme en progrès, qui parcoure la voie négative ; et circulaire, pour l'âme unie comme un cristal limpide qui ne fait aucun obstacle à la lumière.
La vie intérieure est un retour. 
Un repli sur soi ? Un recueillement sur le Soi, "plus moi que moi". 
Sans progrès ? Si, mais "hélicoïdal", selon l'image suggérée par le P. Max, comme du reste par L. Silburn.

dimanche 5 septembre 2010

Ce non-amour, sublime amour


La tradition du "pur amour" de la France du XVIIe distingue la méditation de la contemplation. La méditation est la considération systématique de thèmes tirés de la vie du Christ (les stations du Chemin de croix...) et des attributs de Dieu (l'omniscience, la simplicité, l'amour...). La contemplation, en revanche, est passive, simple, sans activité mentale. Elle est un acte d'amour pur, sans image, sans idée, qui consiste à se mettre en présence de Dieu. Dans la contemplation, on distingue encore celle qui est acquise de celle qui est infuse. Celle qui est acquise est discontinue et dépend de l'acte de se mettre en présence de Dieu. L'infuse est continuelle et est l'œuvre de Dieu. On ne s'absorbe plus tant en Dieu que Dieu nous absorbe en Lui. Même quand on quitte la contemplation, elle ne nous quitte plus vraiment. L'âme se repose puis s'engloutit dans le pur amour sans distinctions. La contemplation infuse selon une âme anéantie :


On ne se mêle plus d'agir.
On sent tout en soi s'élargir :
Une liberté souveraine,
un repos, une passion,

Mettant le néant hors de peine
de produire aucune action.

(...)

Ce non-goût est goût très aimable,
cette nuit, un excellent jour,

Ce non-amour, sublime amour,
ces non-vues, vues admirables.

On y voit tout sans rien y voir,
on y sait tout sans rien savoir.

On y possède tout sans crainte,
on prend tout sans mettre du sien.

On y aime et jouit sans feinte.
On y fait tout sans rien faire.

Nicolas Barré, Le Cantique spirituel, Arfuyen, 16 et 26.
Sur lui, avec ses œuvres complètes.

A l'intérieur du "pur amour", on peut distinguer plusieurs courants en réponse aux tensions suscitées par le dépassement des œuvres, voire par le dépassement de la possibilité même de pécher.
D'un côté, l'école de spiritualité française, autour de Bérulle, admet un anéantissement tout intérieur. Extérieurement, l'âme doit rester dans une parfaite obéissance et conformité avec les ordonnances de l'Église, épouse du Christ sur Terre. Nicolas Barré s'inscrit dans cette tendance, malgré la radicalité de son expérience. Il a donc été béatifié, comme Ruysbroeck avant lui. Ce dernier a une expérience très profonde. Mais il sauve sa tête, si je puis dire, en traitant d'hérétiques maître Eckhart et surtout les Béguines, qui sont les véritables initiatrices - les dâkinîs - de la spiritualité "rhénane".
L'autre courant est celui incarné par Madame Guyon. Selon elle, les œuvres ne sont pas toujours nécessaires. Elles ne sont qu'un moyen. Elles peuvent même constituer un obstacle à l'absorption. De même, les Béguines et les Frères et Sœurs du Libre-Esprit, telle Marguerite Porète brûlée vive à paris en 1310, affirmaient que l'âme simplifiée en sa vraie et originelle nature ne peut plus commettre de péchés.
Cependant, j'insiste : il n'est pas interdit de penser que les partisans de la première tendance, - conciliatrice - comme Ruysbroeck, Barré et tant d'autres (Jean de la Croix...) ont défendu la soumission à l'Église et la nécessité absolue des œuvres plus par prudence que par conviction.
Enfin, dernière remarque : le pur amour, le repos en passivité mentale n'impliquent pas un rejet de l'autre, ni un oubli des prolongements sociaux de l'expérience mystique. Tous ces gens ont travaillé pour les pauvres. Ainsi, Barré est bien connu en ce domaine. Toutefois, il faut remarquer qu'ils ne prêchent pas une remise en cause de l'ordre social (sauf les Frères et Sœurs du Libre Esprit, et encore...) qui leur semble légitime car naturel. Or, s'attaquer à l'ordre de la nature, c'est s'attaquer à l'œuvre de Dieu. Barré dit ainsi :

"La beauté de l'univers consiste dans les beautés différentes de chaque chose. Si un arbre voulait avoir le brillant de l'or, et si l'or était revêtu de la verdure du feuillage, des fleurs et des fruits de l'arbre, ce serait une confusion et une destruction de toute la nature".

Traduisons : Que chacun reste à sa place ! De même, pour Platon, la justice consiste à s'ajuster à l'ordre naturel des choses. Pour Paul de Tarse, "Tout pouvoir vient de Dieu". Pour Krishna dans la Gîtâ, le mélange des castes est la racine de tous les maux. Il faut que chacun tienne son rang selon sa condition (svadharma).

mardi 7 juillet 2009

Que se passe t-il quand on ne ressent rien ?



L’action de la grâce en nous n’est pas toujours immédiatement ressentie

Il vous est nécessaire de perdre tout ce qui est de la tête. Quoique vous rêviez, quoique vous soyez distrait, Dieu ne laisse pas d’opérer beaucoup en votre âme ; mais c’est d’une manière nue, dans le centre de la volonté, d’une façon dont Il vous dérobe à vous-même la vue, de peur qu’elle ne vous salisse par quelque objet, espèce, distinctions, et même par l’aperçu. Jusqu’à ce que l’âme soit entièrement perdue en Dieu, toutes ces choses la salissent et lui servent d’entre-deux. Mais lorsque elle y est arrivée, ce n’est plus la même chose.

C’est ce qui fait que plus Dieu conduit une âme purement, plus Il la conduit dans l’inconnu de la volonté, en manière substantielle, quoique très délicate. Toutes les distractions et les rêveries de l’esprit n’empêchent point que la volonté ne soit sustentée selon ce qui lui est propre, plus ou moins nuement et imperceptiblement, ainsi que son état le demande.

Extrait d’une lettre à Fénelon. Entre le 25 avril et le 15 mai 1690

Extraits des œuvres de Jeanne Guyon – tirés des Œuvres mystiques, éd. Critique par D. Tronc, Hooré Champion, Paris, 2008.

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