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samedi 14 décembre 2019

Qu'est-ce qui est inconnaissable et pourtant évident ?



Voici deux versets tirés du Tripurā-rahasya-jñāna-khaṇḍa, IX, avec la Vyākhyā (commentaire) de Shrīnivāsa, un philosophe du pays Andhra (Sud de l'Inde) au XIXe siècle.

nahyādeśaḥ svarūpe'sti tata ādeṣṭṛvarjitam /
svaṃ rūpaṃ svātmanā paśya śuddhabuddhisamāśrayam // 8

"Il n'y a pas d'instruction en ce qui concerne notre essence.
Il 'y a donc pas d'instructeur à son sujet.
Vois ton essence par ton essence
en t'appuyant sur un intellect purifié."

Notre essence, le Soi, c'est pas un objet. Elle n'est pas une chose, ordinaire ou subtile, réelle ou irréelle, que je pourrait pointer du doigt. Elle ne peut dont être l'objet d'un enseignement, d'une instruction. Il n'y a donc pas d'instructeur du Soi.

Mais alors, est-ce que notre essence est absolument impossible à connaître ?
- Non. Mais je ne peux la connaître qu'en me connaissant, moi-même par moi-même, "le Soi par le Soi". Moi seul, je peux me connaître, directement. Aucune expérience, aucun raisonnement, aucune croyance ne peuvent me révéler. Mais je peux m'éveiller à moi, Lumière qui illumine toutes choses, en laquelle tout apparaît et disparaît, mais qui elle même n'apparaît ni ne disparaît. Et moi, Lumière, je n'ai besoin d'aucune autre lumière pour m'illuminer. Je suis Lumière, ma propre lumière. Une chose a besoin de moi pour être, pour apparaître, qu'elle soit réelle ou imaginaire. Mais moi, je suis à moi-même ma propre lumière. Je m'illumine en illuminant les choses, extérieures et intérieures. 

Mais alors, si je suis évident, pourquoi est-ce que vis ainsi dans l'ignorance de moi ?
- Parce que je suis tourné vers les objets que j'illumine, les pensées, les choses, etc. Si je me retourne vers moi, alors je suis Lumière qui s'illumine. Quand je suis tourné vers les choses, je suis l'intellect. Quand je me retourne vers moi, je suis "l'intellect purifié", la Lumière qui se réveille, elle-même par elle-même. L'éveil n'est que ce retournement.

Mais alors, à quoi bon partager l'éveil ?
- Je peux partager ce qui vient d'être dit. Vous pouvez alors voir par vous-même, vous éveiller directement. Nul ne peut le faire à votre place. Seul le Soi semble s'éveiller au Soi. De plus, la séparation entre les individus est illusoire. Il n'y a qu'une seule Lumière. Même d'un point de vue matérialiste, il n'y a qu'une seule matière, un seul univers.

Voici le commentaire :

"Puisqu'elle n'est pas un objet perceptible, elle n'est pas exprimable, l'essence qui est le Soi. Il ne peut donc y avoir d'instruction directe à son sujet. "Instruire", c'est enseigner. - Mais alors, comment la connaître ? 
Si l'on pose cette question, on répondra "par ton essence", par soi-même, c'est-à-dire [que le Soi] est présent en tant que pur Soi. "Présent", c'est-à-dire comme pure conscience qui ne dépend pas des objets. Ou encore présent en tant que "soi-même", c'est-à-dire présent en tant que "pur Soi", en tant que "cela qui perçoit", quand je me détourne des objets perçus qui, [en tant qu'ils sont délimités,] ne sont pas le Soi. 
- Et où voir ce Soi ? 
Si on le demande, on répond "dans l'intellect purifié", dans l'intellect vidé des formes des choses, notre essence totalement indépendante de l'activité des organes peut être connue.""

Le verset suivant :

devāditiryagantānāṃ bhāntaṃ bhānairabhāsitam |
bhāntaṃ sarvatra sarvasya sarvadā mānavarjitam || 9 ||

"Elle brille pour [tous les êtres], depuis Dieu jusqu'aux insectes.
[Mais] elle n'est pas mise en lumière par ces lumière-[là].
Elle brille partout, toujours, pour tous,
[mais] sans mesure."

Mais si elle n'est pas une chose perceptible, comment puis-je la percevoir ?
- De fait, elle est toujours déjà perçue, mais elle ne peut être perçue. Elle est toujours déjà perçue, car elle est la perception elle-même. Elle est perception. Mais elle ne peut être perçue car elle n'est pas délimitée, mesurée par un moment, un lieu et une forme. Elle n'est pas mesurable par la perception, par la pensée ou par la croyance. Elle brille "sans mesure". Sans mesure, car elle n'est ni jaune, ni bleue, etc., ni ronde, ni carrée, ni passée, ni à venir, ni proche, ni lointaine. Elle est la Lumière qui manifeste ces mesures, mais qui elle-même n'est pas mesurable "par ces lumières-là". 

Voici le commentaire :

"- Mais si elle n'est pas un objet perceptible, comment puis-je la percevoir ? 
Si on le demande, il répond par ce verset. "Dieu", c'est l'éternel Shiva, la Matrice d'or. "L'insecte", c'est l'insecte minuscule nommé "stamba". Elle brille directement pour tous, de Dieu jusqu'aux insectes, en tant que Soi. 
- Mais alors, pourquoi ne brille-t-elle pas pour moi ? 
Si on demande cela, il répond qu'elle "n'est pas mise en lumière par ces lumières[-là]. "Par ces lumières", par les expériences délimitées que sont les formes des choses perçues. Elles ne sont pas mises en lumières ainsi. C'est-à-dire qu'elle ne brille pas absolument parce qu'elle est obscurcie par les formes perçues par l'intellect, pourtant elle brille, c'est vrai, comme le soleil caché par les nuages. Mais quand l'intellect est vidé des formes des choses perçues,  alors elle brille absolument, comme le soleil dans un ciel sans nuages. 
- Mais si elle brille seulement dans l'intellect, elle est limitée ! 
Si on objecte ainsi, il répond "qu'elle brille toujours et partout, pour tous", car quand un pot, par exemple, apparaît, elle brille précisément en tant que cette apparence. L'idée est qu'elle brille "partout et toujours", car elle se manifeste clairement dans un intellect purifié, comme la lumière du soleil [brille partout] sur le monde, [mais] ne se révèle clairement que sur une surface plane. 
- Mais si les moyens de connaissance [que sont la perception, l'inférence et le témoignage ont alors] cessé d'opérer, comment peut-être briller ? Dès lors, comment peut-on affirmer qu'elle brille "toujours et partout" ? 
Si on demande cela, il répond qu'elle brille "sans mesure", [sans la "mesure" des moyens de connaissance que sont la perception, l'inférence et le témoignage]. C'est-à-dire qu'elle ne peut être objectivée par l'activité des moyens de connaissance."

jeudi 28 février 2019

Se retourner



Se retourner, faire volte-face vers soi est le geste libérateur essentiel, le cœur des traditions spirituelles et du shivaïsme du Cachemire.

Abhinava Goupta pointe le fait que la conscience n'est jamais cachée par les pensées, etc., car les pensées ne peuvent se manifester que comme Lumière de la conscience :

Les limites (bandha) ne peuvent se manifester si elles ne font pas corp avec la conscience qui est Manifestation. Telle est la réalisation au sein des phénomènes : la réalisation spirituelle (siddhi) consiste à être toujours ainsi en se retournant vers soi (parivritya). Elle est félicité, elle est être l'absolu qui se réalise, conscience de soi qui est pleine conscience, [pareille] à un cœur [qui palpite] naturellement.
(Parâtrîshikâ-vivarana, I)

Ce retournement est "la réalisation du fait que toutes les choses, toutes les apparences, apparaissent dans le Soi qui est le Moi en sa plénitude." "En sa plénitude" : le faux Moi est le vrai Moi (il n'y en a qu'un), mais il ne s'identifie pas seulement à ceci ou à cela. Il s'identifie à la Lumière-conscience, qui n'est ni rien, ni quelque chose, mais qui se manifeste librement comme telle chose ou son absence. 
La réalisation est conscience de la conscience, illumination de la Lumière, conscience de l'évidence de la Lumière. 
Quand la Lumière est toute tournée vers les choses, c'est le samsâra. Quand elle se retourne vers elle-même, c'est la libération. Tout l'être se retourne vers son centre et se reconnaît comme libre des choses, comme source des choses et comme substance des choses. Tout est le jeu d'un seul être avec soi-même, à travers une infinité de choses, d'états, de sentiments, de phénomènes, de corps, de destinées, etc. 

L'éveil est un retournement de l'attention, du désir, de l'énergie. Mais il ne s'agit pas de passer de l'extraversion à une introversion qui serait psychologique seulement : dans ce cas, en effet, l'attention est toujours tournée vers des choses. Au lieu que ces choses soient "publiques", elles sont "privées". Mais au fond, c'est toujours de l'extraversion. L'introspection psychologique est une sorte d'extraversion. C'est pourquoi elle n'est pas l'éveil. La conscience identifiée au mental peut, par cette introspection, "réaliser" sa personnalité, son tempérament, son caractère, etc.

En revanche l'éveil libérateur qui ouvre à la plénitude est l’introversion radicale, de soi vers soi, vers le Moi qui ne peut jamais se réduire à une chose, à un "cela". C'est le retournement dont il est question ici. C'est tout le contraire d'une contraction : bien plutôt une expansion, une explosion de l'attention, qui s'éveille de l'emprise des choses et retrouve son immensité et sa souplesse. La conscience focalisée et rigide est le mental. Le mental ouvert (pas au sens bobo-new-age de "tolérance", "non-jugement" et compagnie, bien sûr; et ceci est valable pour tout le reste du vocabulaire ici employé) est conscience. C'est la même énergie, contractée ou bien détendue.

C'est la conversion à l'Un de l'âme, la "quête" dont parlait Ramana Maharishi, et ainsi de suite. 

Tout apparaît comme avant, mais dans l'espace de la conscience.

jeudi 21 février 2019

Si l'esprit est retourné...



Souvent nous croyons que réfléchir est source de souffrance : revenir sur soi, penser à soi, être conscient de soi, c'est s'imaginer soi-même, se juger soi-même et donc potentiellement, nourrir une douleur. On dit que se renfermer sur soi, s'introvertir, c'est se regarder le nombril et se couper du réel.

Mais ces retours sur soi ne sont pas de vrais retours sur soi. Ce sont des formes d'extraversion puisque qu'on ne fait pas retour sur soi, mais sur une image de soi. Ces formes de prise de conscience de soi ne sont jamais que des consciences d'objets. Simplement, au lieu de prendre conscience d'un objet extérieur ou publique, on prend conscience d'un objet intérieur et privé. 

Le véritable retour sur soi est le retournement du regard vers le regard même, selon le conseil offert dans ce tantra, l'un des plus anciens du shivaïsme :

Si l'esprit extraverti est retourné,
saches qu'il n'habites plus dans le monde.
Ici, il n'y a ni intérieur ni extérieur,
ni centre, ni périphérie.
Délectes-toi dans Cela 
qui assume toutes les formes
(mais) qui reste sans forme,
qui ne peut être connu (que) par soi-même.

(Tantra de la connaissance du temps, Kâlajnâna, 19-20)

"Il n'habite plus dans le monde" : il sort de l'alternative "dehors", "dedans", comme l'indique le vers suivant. Tout est "dans" l'esprit, c'est-à-dire dans le regard, dans ce regard qui n'est pas une façon de regarder, un point de vue, mais qui est la Vision, la conscience qui accueille et éclaire tous les points de vue.

Le véritable retour sur soi est source de liberté.

samedi 23 décembre 2017

Retourner le regard - La Réalisationd e notre conscience versets XVI et XVII



Suite de la traduction du poème sanskrit du maître du shivaïsme du Cachemire Bhoûti Râdja, la Réalisation de notre conscience (Sva-bodha-siddhi) :

Tant que l'on est bien éveillé,
le mental disparaît.
Quand le mental a disparu,
le yogi devient cette expérience elle-même. 16

Celui qui retourne (l'attention)
vers sa conscience, sans séparation,
est l'empereur de ceux qui ont atteint la maîtrise par le yoga,
il est le soleil qui anéanti les ténèbres de l'ignorance. 17

Qu'est-ce que le mental ? 
C'est la pure présence qui s'oublie dans ses propres créations.
C'est la pure Lumière, mélangée à ses reflets.
C'est l'ego : le simple acte de conscience "je", le ressenti "je suis je" et rien d'autre,
mais mélangé à des choses, des mots, des images, des sensations, des formes, des couleurs, des mouvements...

Qu'est-ce que l'éveil ?
C'est quand le mental se retourne sur lui-même.
C'est-à-dire quand la conscience ou le Soi, peu importe, se retourne 
vers soi. Alors il se reconnaît.
Le silence se fait, il ne reste que la pure présence "je suis je",
amour et félicité, vibration, palpitation de joie pure,
qui inonde le mandala du corps et du monde.

Le mental ne fait pas l'expérience du Soi.
Simplement, quand il se retourne sur soi,
quand il s'éveille,
il est le Soi qu'il a toujours été.
Oubli et reconnaissance.
Confusion et éveil.

Tout dépend de la direction de l'attention.
Quand l'attention est dirigée vers autre chose,
c'est le mental ou l'ego.
Quand l'attention est dirigée vers soi, c'est l'éveil, le Soi.

La clé est le retournement de l'attention, du regard,
de l'énergie. 
Ce retournement est le yoga, la non-dualité.
Rien d'autre.

Ce regard qui se retourne sur soi
ne voit nulle couleur, nulle forme.
Il faut plonger en soi, simplement,
sans se soucier de rien d 'autre.
Ce geste est suffisant.
Voilà pourquoi il est tant célébré.
Il est amour et connaissance.
Il est intellectuel, corporel,
abstrait et concret,
il défie toutes les catégorisations.
Il est simple, et riche.
C'est la pierre philosophale,
la clé du trésor.
On pourrait visiter tous les mondes,
les mondes infinis,
on ne trouverait rien de plus.
Aucune expérience ne peut remplacer ça.
Tous les chemins y conduisent.
Chaque voie est unique,
mais chacune mène à ce retournement,
ce basculement de l'énergie,
cette inversion, 
cette conversion.

Pour vous aider,
vous pouvez dire "je" à l'intérieur.
Et plonger dans ce ressenti.
C'est une exploration intime,
nul ne peut la faire à votre place.
Rien ne peut remplacer ça.
Il n'y a que vous.
C'est la clé, la frontière entre l'ego et le Soi.
Ensuite, vous pouvez interpréter.
Mais aucune autre expérience, si intense et divine soit-elle,
ne peut remplacer cette reconnaissance
de soi par soi.

mardi 16 mai 2017

Que faire ?

En chacun de nos actes, nous cherchons le salut.
Plus ou moins clairement, il est vrai,
car nous nous acharnons plus que nous ne regardons.
Mais l'élan est là, obscur, aveugle,
mais invincible.



Pour se sauver, 
il faut se convertir,
il faut que l'attention se retourne
vers sa source, vers l'intérieur,
vers le centre.
Il faut une  révolution.

Dans le shivaïsme du Cachemire,
ce retournement (pari-vritti)
est défini comme reconnaissance (praty-abhijnâ),
quand
"tout ce qui peut être pointé comme 'cela',
toutes les apparences,
apparaissent clairement et pleinement
comme 'je', comme 'soi-même'".

C'est, dit Abhinava Goupta,
"la réalisation, la pleine possession de la félicité
par un retournement (parivritya) qui embrasse
la Lumière consciente, autrement dit 
la subjectivité en sa plénitude,
propre à Dieu".

Cet Acte est le début d'une vie nouvelle,
la vie intérieure.
Evidemment, il doit se répéter,
bien qu'il surgisse à chaque fois
comme en sa première fois,
sans mémoire bien qu'imprégné d'un sentiment
de retrouvaille intime.
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