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vendredi 22 janvier 2021

Être doué de coeur

Victor Nizovtsev



Selon le Tantra traditionnel, être éveillé c'est être sensible, "doué de cœur", sensible à la beauté. C'est le contraire de l'indifférence. Et ça n'est pas moi qui l'invente pour plaire à je-ne-sais-quelle clientèle, mais c'est bien Abhinava Gupta, incarnation reconnue de Shiva et maître en toutes les traditions du Tantra, qui nous le dit pour que chacun le vérifie dans son expérience :

tathā hi madhure gīte sparśe vā candanādike //
mādhyasthyavigame yāsau hṛdaye spandamānatā /
ānandaśaktiḥ saivoktā yataḥ sahṛdayo janaḥ //
Abhinavagupta, Tantrâloka III, 209b-210

"Ce frémissement dans le cœur
quand on entend une douce mélodie,
quand on sent une sensation agréable,
quand on hume du santal et autres (choses semblables),
quand l'état d'indifférence disparaît,
est l'énergie divine de félicité.
C'est par elle qu'une personne est dite 'douée de cœur'",

"Douée de cœur" (sahṛdaya), non au sens moral, encore que..., mais au sens esthétique : est "doué de cœur" celle ou celui qui est ému par les belles choses, les beaux corps, les beaux parfums. A l'opposé se trouve l'âme "indifférente" (mādhyasthya, "le fait de se tenir au milieu", à la frontière, sans pencher vers, sans émotion donc), assoupie, insensible, impassible.

Or, cette sensibilité est l'énergie divine, la félicité qu'est l'universelle conscience en perpétuelle expansion en elle-même, un peu comme l'univers. C'est un état de frémissement, de vibration, d'omni-fulgurance (parisphuradrūpatā, dit Jayaratha) qui cite le Vijnâna Bhairava 73), car ce scintillement en expansion est, ajoute le commentateur, ce qui est partout désigné par les termes "liberté", "réalisation/ appréciation" (vimarśa) et "félicité". La conscience absolue est plaisir absolu, comme le suggérait déjà la Brihad Âranyaka Upanishad au VIIIè siècle avant notre ère. Brahman, l'absolu, est expansion. Or le plaisir est expansion, dilatation, épanouissement, sourire, bâillement, ouverture... 

lundi 11 janvier 2021

L'empathie

 


yeṣāṃ na tanmayībhūtiste dehādinimajjanam // 240

avidanto magnasaṃvinmānāstvahṛdayā iti /

"Ceux qui ne s'identifient pas,

qui n'immergent pas leur corps, etc.,

ne connaissent pas l'immersion du mental

dans la conscience : ils n'ont pas de cœur."

Abhinavagupta, Tantrâloka, III, 240-241


Qui est incapable de s'identifier à un autre corps, une autre âme, un paysage, une histoire, une ambiance, est enfermé dans l'identification à son corps, son âme... Et donc il ou elle ne pourra se laisser absorber dans la conscience universelle entre son corps et les autres corps. Avoir "du cœur", ici, c'est avoir le courage et la sensibilité pour s'ouvrir à pareille extension. Ne pas rester confiné.

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