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dimanche 7 décembre 2014

Le shivaïsme du cachemire n'existe pas

Natarâja, icône de la Pratyabhijnâ à Chidambaram

"Vous vous intéressez au shivaïsme du Cachemire ?"
Que répondre ?
Le shivaïsme du Cachemire n'existe pas. C'est une appellation malheureuse qui s'est incrustée, certes. Mais il est temps de s'en débarrasser car elle induit en des erreurs qui bloquent une claire appréciation de ce dont il retourne. Il en découle par exemple l'idée qu'il existe un shivaïsme du Nord et un autre au Sud. Tout cela, repris depuis au moins un demi-siècle dans les livres, universitaires et autres, est à jeter à la poubelle.

Commençons par donner deux raisons simples :

1) Les traditions initiatiques dont ce réclament les auteurs du shivaïsme du Cachemire ne sont pas originaires du Cachemire. 
Ainsi les trois traditions du Kula présentes au Cachemire - Trika, Krama et Shrîvidyâ - sont originaires du Sud, de même que la tradition de Kubjikâ, née dans la région de Goa. Ensuite ces traditions du Kula se sont répandues dans toute l'Inde, dont le Cachemire.

2) D'autre part la philosophie shaiva non-dualiste que les auteurs du Cachemire proposent n'est pas la seule philosophie shaiva élaborée au Cachemire. Il y a aussi la philosophie shaiva dualiste désignée par le terme Siddhânta. Mais même leur tradition d'interprétation des écritures shaiva et leurs écritures shaiva ne sont pas propres au Cachemire.

Mais alors, qu'est-ce qui est propre au Cachemire ?

Quelques textes révélés, et surtout plusieurs grandes traditions d'interprétation des écritures shaiva. 
Il y en a deux : le Spanda et la Pratyabhijnâ. Ce sont deux traditions philosophiques qui ambitionnent d'extraire l'essence des traditions du Trika et du Krama, et de les exposer en dehors de leur contexte initiatique. 
Mais là aussi, si ces philosophies sont bien nées au Cachemire, elles n'ont pas été limitées à cette région de l'Inde dans leur diffusion. En effet, ces deux philosophies - et surtout sous la forme que leur avait donnée le philosophe cachemirien Abhinavagupta -, se sont propagées dans le Sud, où l'on trouve de nombreux manuscrits de la Pratyabhijnâ, dont beaucoup restent sans doute à découvrir. De plus, cette philosophie Pratyabhijnâ s'est transmise jusqu'à nos jours dans des commentaires et écritures de la tradition shaiva non-dualiste - du Kula - qui a pris en Inde la première place : la Shrîvidyâ. Un exemple récent d'écriture de cette tradition qui transmet la philosophie Pratyabhijnâ est le Tripurârahasya, dont une partie a été traduite en français par Michel Hulin sous le titre de Doctrine secrète de la déesse Tripurâ. Il y a aussi l'Hymne à Dakshinâmûrti et son commentaire Mânasollâsa, attribués par les Smârtas à Shankara et son disciple Sureshvara, mais qui est un fait un traité de philosophie de la Pratyabhijnâ, que je viens de traduire et de publier.

Pour donner une idée de la richesse et de l'étendue de ces transmissions "camouflées" de la philosophie de la Pratyabhijnâ, je donnerais ici juste un dernier exemple : celui de la religion Vîrashaiva, l'une des principales religions shaiva contemporaines, avec environ 60 millions d'adeptes, surtout au Karnâtaka. Or parmi ses textes importants, il y a le Siddhântashikhâmani, un texte sanskrit assez récent de Shivayogi avec un commentaire. Les deux sont pétris de la philosophie Pratyabhinâ et truffés de citations d'Abhinavagupta et autres maîtres "du Cachemire". Voici, au hasard, la cinquième stance du premier chapitre :

Il déploie l'éveil,
La totalité des éléments (du réel),
En devenant d'abord l'éternel Shiva,
(Car) sa nature est d'être sans entraves :
Hommage à Shambhu ! 5

Commentaire :
"Il déploie d'univers à la manière dont les dessins des plumes du paon sont pré-contenues dans son œuf. Il fait s'épanouir les trente-six éléments, depuis l'éternel Shiva jusqu'à l'élément terre, épanouissement engendré par sa fusion avec son propre pouvoir de conscience de soi (vimarsha-shakti)..."

Comme un dessin vaut mieux qu'un long discours, j'essaierais d'expliquer ainsi la structure des traditions de Shiva dans un prochain billet.

Hymne à Dakshinâmûrti, icône de la Pratyabhijnâ à Maduraï :


dimanche 26 septembre 2010

Shivaismes du Nord et du Sud

Bhaktapur, noël 2008


Il y a des gouffres invisibles. Notamment entre les universitaires et... les universitaires. Et donc, par voie de conséquence, avec le grand public, voire avec les vulgarisateurs.
Prenez l'idée selon laquelle il y aurait d'un côté le "shivaïsme du Cachemire", au Nord donc, et de l'autre, le "Shaiva Siddhânta", tamoulisant, au Sud . On la trouve répétée dans tous les ouvrages sur le shivaïsme depuis un demi-siècle (un exemple sur wikipédia).

Le problème, c'est que les traditions d'Abhinavagupta n'étaient pas les seules traditions shivaïtes au Cachemire Xe siècle. En fait, la principale école shivaïte en termes de placement social était le Shaiva Siddhânta ! Cette école était répandue dans toute l'aire de la civilisation indienne à son apogée vers le Xe siècle, c'est-à-dire depuis l'Afghanistan jusqu'aux plages de la Papouasie. Puis, à cause des razzias islamiques du XIIe siècle, le bouddhisme tantrique disparaît, ainsi que le shivaisme du Shaiva Siddhânta. Une partie cependant a survécu dans le Sud de l'Inde. Mais les textes n'y sont plus transmis. Un certain mouvement dévotionnel tamoul en profita pour réécrire des tantras portants les noms des tantras anciens, mais avec des contenus nouveaux. Une autre tradition shivaïte du Sud qui naît vers le XIIe, le Vîrashaivisme, fît de même. Les Vîrashaivas ont un canon de 28 tantras, mais les contenus sont complètement différents des 28 tantras d'avant le XIIe siècle.
De plus, des textes en langues locales apparaissent (tamoul, kannada). A partir du XIXe siècle se développe le nationalisme tamoul, particulièrement virulent. Apparait alors le "Shaiva Siddhanta tamoul", entité qui qui perdure dans l'esprit de certains, mêmes savants, avec son folklore du "continent lémurien", son Tirumantiram remontant soit-disant au Ve siècle, et autres fariboles colportées par les adeptes du dravidianisme (dont j'ai été durant ma jeunesse). Comme le mot "tantra" sonnait mal désormais, on lui préféra le nom d'âgamas. Voilà pourquoi on parle aujourd'hui encore des "âgamas du Sud", alors que les termes tantra et âgama étaient autrefois utilisés sans distinction. C'est que ce Shaiva Siddhânta tamoul est très influencé par la contre-réforme brahmaniste en même temps que par ce nationalisme féroce qui fît couler tant de sang en Inde et au Shrî Lanka. Enfin, ce Shaiva Siddhanta-bis s'intéresse surtout au culte publique des temples, alors que le Shaiva Siddhânta ancien est un culte privé réservé aux initiés.


Quant aux traditions d'Abhinavagupta, elles ne sont pas exclusivement "cachemiriennes". Le maître principal d'Abhinava était du Penjâb, et son maître était "du Sud", apprend-on en lisant Abhinava lui-même. Le Trika était répandu dans toute l'Inde. De même, la tradition Krama était sans doute du Sud à l'origine. Le professeur Sanderson a apporté des indices intéressants à cet égard dans son dernier article. Il montre que les mantras ésotériques du Krama sont de langues dravidiennes (du Sud donc).

Enfin la tradition philosophique d'Abhinava, la Pratyabhijna, est certes née au Cachemire, mais elle s'est répandue au Sud, à Maduraï, en Andhra et au Kerala, dans les bibliothèques duquel on retrouve des manuscrits de la Pratyabhijna qui ont été perdus au Cachemire.

PS : Dans la même veine, je découvre ces propos de Jean-Marc Vivenza dans son dernier livre Tout est conscience : Une voie d'éveil bouddhiste :

"Les germes contenus dans le savoir des docteurs Yogâcâra, génèreront une féconde postérité de par l’écho qu’ils recevront au sein des diverses branches du Mahâyâna, et iront même jusqu’à pénétrer la métaphysique du Trika, courant védantique fondé sur la théorie de la reconnaissance (Pratyabhijnâ) de ce qui est nécessaire à la délivrance, plus connu sous le nom de Shivaïsme du Cachemire, dont le célèbre représentant n’est autre qu’Abhinavagupta, dont on sait qu’il se distinguera en se faisant l’ardent défenseur, au Xe siècle en Inde du Nord, du monisme radical."

Il y a là plusieurs erreurs graves.

Le Trika n'est pas une métaphysique. Il est d'abord une tradition initiatique fondée sur une liturgie, révélée dans des textes précis. Si métaphysique il y a dans le Trika, c'est Abhinavagupta qui la développe ensuite sur la base de la philosophie de la Pratyabhijna, fondée par Somânanda et Utpaladeva.

Il n'y a pas d'influence bouddhique dans les tantras du Trika. En revanche, on constate un emploi de certains termes-clefs du Yogâcâra dans les tantras du Krama qui, lui, est en effet idéaliste.

Enfin, il est parfaitement inexact d'affirmer que le Trika est un"courant védantique fondé sur la théorie de la reconnaissance (Pratyabhijnâ)".
Car premièrement le Trika n'est pas fondé sur la philosophie de la Pratyabhijna. Le Trika est fondé sur des tantras, pas sur un texte philosophique. De plus, le Trika existait avant la Pratyabhijna, c'est-à-dire avant Somânanda, qui vécut vers la fin du IXe siècle.
Deuxièmement, le Trika n'est pas un "courant védantique". Le Vedânta, les Upanishads, les Brahmasûtra et leurs commentaires n'y tiennent absolument aucune place.

Quant à la philosophie de la Pratyabhijna, elle n'a rien de Védantique. Certains courants védantiques sont mentionnés (Mandana Mishra) dans Les Stances pour la reconnaissance, mais pour être clairement distingués de la Pratyabhijna, puis réfutés en quelques lignes et sans ménagement ! Voir Les Stances pour la reconnaissance, II, 4, 20.

De plus, la Pratyabhijna n'est pas un "monisme". Elle enseigne l'absence de contradiction entre la conscience de la différence et celle de l'identité à travers la notion de Fond (bhitti). De sorte que dualité et unité y sont réconciliées dans une "suprême non-dualité" (paramâdvaita). A ce sujet, voir Les Stances II, 3, 14.

Enfin, la Reconnaissance n'est pas "la reconnaissance de ce qui est nécessaire à la délivrance", mais la reconnaissance de soi comme étant le Seigneur (svâtmani îshvarasya pratyabhijnânam).


Bref, il est temps de mettre à jours nos connaissances sur le "shivaïsme du Cachemire" et sur la philosophie de la Pratyabhijna. Mais il n'y a pas de quoi être optimiste, quand on voit que "trika" est devenu une marque déposée, avec sa page sur Facebook, vantant (vendant) des "stages de méditation Trika"...
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