lundi 4 juillet 2016

Dieu pour Dieu


Certains prennent l'Amour
pour une vache à lait.
Mais d'autres,
tournés vers l'intérieur,
savourent un nectar plus délectable.
Outpaladéva, Hymnes, XVII, 37
"Amour" traduit ici pûjâ, que certains réduisent à un culte rituel, à une pratique, à une technique, à une méthode, alors que pour les épris d'absolu, pûjâ est synonyme d'amour divin (bhakti), d’offrande de soi gratuite, pour l'absolu, sans autre demande.
"Vache à lait" traduit kâmadhenu, une vache mythique capable d'exaucer tous les souhaits.
Dieu, ou l'Amour, c'est pareil, n'est pas un distributeur automatique.
Outpaladéva s'élève ici contre cette vision populaire, où l'absolu est réduit à une source inépuisable de biens, une sorte de Père Noël infaillible, dont la "Loi d'Attraction" est un avatar contemporain.

dimanche 3 juillet 2016

Pour un un altéro-non-dualisme

"Je ne suis pas ce dont j'ai conscience". Tout ce qui m'apparaît sur le mode du "cela" n'est pas moi, mais un quelque chose qui passe en moi. Moi ? Moi, la Lumière qui éclaire ces choses, le monde, les pensées, noms et formes.
Cette reconnaissance de soi comme conscience séparée de tout contenu est la délivrance professée par le Sâmkhya, le yoga de Patanjali, le Védânta et d'autres traditions spirituelles de l'Inde.
C'est un outil aussi puissant que simple : il conduit instantanément à une grande paix. Je ne suis rien de tout ce que je peux sentir, voir, penser, imaginer. Je suis ce qui n'est pas sensible, ni pensable, je suis au-delà de tout. Rien ne peut m'atteindre. Je suis libre de tout. Comme l'espace, rien ne m'affecte. Même les émotions, les sentiments, les sensations, ne sont pas moi, mais des choses qui passent en moi.

Je travaille mon chakra du cœur


L'ennui, c'est que cette paix est gagnée au prix de croyances par ailleurs ruineuses en termes humains. Je me sais libre de tout, certes, mais je ne suis connecté à rien, en relation avec personne. Du reste, je ne suis personne. De fait, je ne suis rien, ou presque, car une pure conscience privée de désir, d'imagination, bref de tous ces pouvoirs, est-elle encore une conscience ? Plus rien n'a de valeur. Je suis détaché de tout et de tous, même de "moi", sans engagement, indifférent. Sans crainte, mais sans émotion non plus. Peu à peu, tout s'égalise. Pschouit.
Cette compréhension de soi comme conscience abstraite, absolue, isolée de tout, purement transcendante, n'est pas pleinement satisfaisante. Intuitivement, nous le savons. Même si nous ne trouvons pas les mots. Même si nous n'osons pas les chercher. 
Le problème de cette approche, c'est qu'elle offre une paix sentie, certes, mais au prix de croyances qui nous conduisent dans une impasse. Rien n'est relié, articulé. Nous survolons tout, légers, mais quelque chose manque. Tout plane comme un sac de patates en apesanteur, mais rien n'a de sens, de relief, de saveur. Ou plutôt, je sens dans ce silence qu'il y a un sens. Mais lequel ? Et surtout, cette expérience a été acquise en adhérant à toute une rhétorique qui détruit toute possibilité de vie humaine. On répète que "rien n'existe" on accuse "le mental", "les mots", et ainsi de suite, mais en vérité on patauge dans un globiboulga insipide, on est dans un cul-de-sac.
Y a-t-il une autre voie vers cette paix ineffable, vers ce silence ?

A mon avis, oui. Très simplement : je fais silence en moi, tout doucement, sans forcer, peu à peu, par petites plongées brèves, mais souvent. Je m'éveille à ce silence incroyable, absolu. Si l'on veut une méthode plus explicite, on peut faire les expériences de Douglas Harding. Je me retourne en moi, et tout s'évapore, s'affine, s'allège, se vivifie, je reviens à moi et.. silence, simple. 

Et que fais-je de la rhétorique dont je parlais plus haut (en gros le néoadvaita) ? Je n'en fais rien, je n'en ai pas besoin. Du tout.
Ai-je besoin de croire que je ne suis pas moi pour vivre le silence ? Non.
Ai-je besoin de croire que tout est "mental" ? Non.
On pourrait passer en revu chacun des dogmes de la religion du néoadvaita. A mon avis, la plupart de ces articles de foi sont inutiles, certains sont nuisibles. 
Mais alors, comment répondre à mes questions ? Du genre : que faire de mes peurs, de mon ombre, de mon inconscient ? D'où vient le bruit ? Qui suis-je ? Suis-je libre de choisir, etc ?
Eh bien, ma réponse c'est : réfléchissez, pensez par vous même ! Faites preuve de bon sens. Arrêtez de biberonner aux mamelles des "éveillés".
Oui, abstenez-vous des "éveillés" non-duels, de leurs satsangs, de leurs vidéos et de leurs livres, qui ne font qu'ajouter de la confusion à la confusion. Cherchez des réponses par vous-mêmes. Vous ne trouverez sans doute pas de réponse pleinement satisfaisante. Mais, à mon humble avis, ça ne pourra pas être pire que ce que proposent les "éveillés".

De plus, l'expérience du silence est simple, et relativement indépendante des interprétations qu'on peut en faire.

Enfin, comprenons bien qu'il n'est pas nécessaire de croire à tout ce que racontent les "éveillés". Il y a plein d'autres options possibles. Le reproche que l'on peut faire à ces gens, c'est de nous faire croire qu'il n'y a que leur discours qui soit vrai, alors qu'il y a bien d'autres possibilités. Dans cette veine, une pratique intéressante est d'explorer d'autres manières de parler du silence : bouddhiste, chrétienne, soufie, avec plein de sous-manières dans chaque religion ou tradition. Explorons l'arbre des paroles du silence ! Les "éveillés" vont bien sûr vous décourager, en disant que "tout ça c'est que des mots, que du mental", ce qui, bien entendu, ne les empêche pas de parler à longueur de vidéos.

mais qu'est-ce qu'y raconte, cui-là ?


Récapitulons :

1 - Le néoadvaita (ce qu'on présente aujourd'hui comme étant LA non-dualité) est inutile.

2 - Le néoadvaita peut être nuisible. Il conduit à une impasse.

3 - On peut s'éveiller au silence sans le néoadvaita.

4 - A partir de l'expérience du silence, on peut parler d'autres langues que celle du néoadvaita. Sur ce blog, j'explore d'autres langues du silence, celles du tantra non-duel et celle de l'oraison de silence, principalement. 
Mais explorez, vous aussi ! Et surtout, cultivez-vous ! N'écoutez pas les marchands de frites non-duelles. Rien ne remplace la culture, l'exercice du jugement, l'étude de la logique, la lecture, le partage dans un esprit de libre examen (tout le contraire d'un satsang), l'enrichissement du vocabulaire, la fréquentation des grandes œuvres littéraires, de l'étymologie, l'exploration des courants de pensées qui semblent contraires aux nôtres. Beaucoup de gens qui s'intéressent à la spiritualité sont exigeants en matière de nourriture, de qualité de vie, d'environnement. Mais, en matière de spiritualité, ils se contentent des équivalents des fastfoods. Ils consomment des vidéos, des stages, des livres parfaitement creux, vides de substance, qui sont à la non-dualité ce que le chillstep est à la musique. Soyons exigeants ! Pourquoi se battre pour avoir une alimentation équilibrée et une vraie démocratie, si c'est pour avoir une vie intellectuelle intoxiquée, une existence morale immature et une évolution intérieure abrutie par des slogans à deux balles ? Soyons exigeants, prenons les choses en main. Fini la piquette. Commençons dès aujourd'hui la permaculture intérieure, sans rhétorique non-duelle ajoutée, ni arrosage à coup de vidéos aseptisées. Juste cultivons notre petit jardin, aspirons à l'indépendance et à la dignité d'humains adultes et capables de parole. 


samedi 2 juillet 2016

Puissances du rien

Au XVIè siècle, Jean de la Crois dessine le chemin vers Dieu.

dessin original

transcription des paroles du dessin


Au centre de ce chemin :

"Rien.
Rien. 
Rien. 
Rien. 
Ni ceci ni cela.
Ni ceci ni cela.
Ni ceci ni cela.
Ni ceci ni cela.
Et même sur la montagne, rien.
Il n'y a plus de chemin par ici,
parce qu'il n'y a pas de loi pour le juste.
Repos, consolation, savoir, joie, gloire du ciel...
Plus j'ai voulu les chercher,
moins je me suis trouvé.
Moins je les veux,
plus je les trouve."

Ainsi ce "rien" est puissant.
Cette pauvreté est riche.
Cette simplicité absolue est inépuisable abondance.
"Douce brûlure",
Amour.

vendredi 1 juillet 2016

Indicible vacuité

"Assieds-toi, regarde droit devant...
Puis regarde directement cet esprit qui regarde ainsi, 
pour voir quelle est sa forme, sa couleur...
Est-il rond, carré ou autrement ? 
A-t-il une forme comme la terre, avec ses rochers, ses montagnes, ses buissons, ses arbres ? 
A-t-il la forme d'un homme ou d'un animal ? 
Est-il blanc ou noir ?



...
A-t-il un dedans et un dehors ? 
Est-il vide ou conscient ?
S'il est vide, est-il vide comme l'espace, comme un néant ? 
S'il est conscient, cette conscience est-elle comme la lumière d'une lampe ?
...
Il est facile de voir que l'esprit n'a ni forme, ni couleur, qu'il n'est pas matériel.
...
Regarde encore !
C'est une conscience indicible, pas quelque chose que l'on puisse définir. 
Mais c'est aussi une vacuité consciente d'elle-même, claire, lucide et éveillée."

Dagpo Tashi Namgyal, Élucidation de notre vrai nature, Clarifying the Natural State, pp. 28-29

mercredi 29 juin 2016

Inévitable victoire




La vie intérieure - ou comme on voudra l'appeler - est une invasion. Un envahissement de notre néant par l'intensité divine. D'ordinaire, nous sommes possédés par un masque, des habitudes, des mécanismes, des plis où l'énergie divine semble devenir inerte, à l'image d'un pantin dont nul ne tirerait les ficelles. 
Car le paradoxe est inévitable : c'est Dieu qui s'oublie ainsi. C'est Dieu qui joue à être prisonnier de cette mascarade, de ce mauvais rêve, de cette fièvre folle.
La vie intérieure est alors un retournement, un ressaisissement, un arrachement, une révolte, un contre-exorcisme, un rétablissement, une réflexion, un réveil. Nous nous ébrouons, nous éveillant comme d'un long sommeil enchanté. La cause de ce réveil est libre, donc insondable, comme l'est la cause de l'aveuglement. 
Mais il y a une gloire, une victoire : jaya en sanskrit, victoire qu'Outpaladéva chante dans un Hymne à la gloire.
A la fin de cette célébration, le poète est à bout de souffle, il n'en peut plus, et l'inévitable survient : comme un barrage qui cède enfin, il se laisse submerger par la gloire, par la grâce, par l'inespéré, par ce je-ne-sais-quoi sans lequel le rien lui-même ne serait rien.
Il ne s'arrête plus : jaya jaya jaya...
Le cœur palpite, devenu adoration. 
Sa vie est remise entre les mains de celui qui est la Vie.
Kshémarâdja explique : "La répétition de 'gloire, gloire' suggère l'impuissance de celui qui crie ainsi, totalement possédé par le Seigneur suprême".

Gloire, oui, victoire, car l'Amour est plus fort que la Mort et que tous ses fantômes.
Plus moi que moi-même, il est plus fort que moi, seul à pouvoir me vaincre.

Il faut et il suffit de se convertir.
Encore et encore.

jaya jaya jaya....
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