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dimanche 21 septembre 2025

Amour suffit



Il est des êtres si profondément habités par l’amour qu’ils n’ont besoin ni de rituels, ni de mantras, ni de techniques savantes pour rencontrer le divin. 

Pour eux, l’Ami — ce nom secret de Śiva — apparaît naturellement, sans effort, sans délai. Cet Ami, c’est la forme que prend le Soi, la conscience suprême, quand elle se montre à nous dans son intimité. Ce n’est pas un autre. Ce n’est pas un dieu lointain. C’est nous, au plus profond. "Moi, plus moi que moi".

C’est à ces êtres, "ornés d’amour", que le grand poète-philosophe Utpaladeva adresse ses hymnes :

"Hommage soit rendu à l'être orné d'amour

A qui l'Ami apparaît

Sans procédures de visualisation ni récitation

Préalables."

Il ne s’adresse pas aux érudits, ni aux maîtres en visualisations, mais à ceux qui brûlent d’un amour nu, sans calcul, sans but caché. À ceux qui désirent l’union plus que la connaissance, le contact plus que l’analyse, la présence plus que la distance.

L’amour dont il est question ici n’est pas une émotion passagère, ni un élan sentimental. C’est une absorption. Une fusion sans reste. Une joie sans motif, comme si l’on plongeait dans la mer et que l’on devenait la mer. L’Ami — Śiva — se révèle alors non pas parce qu’on l’appelle, mais parce qu’on s’efface. Parce que l’on cesse de vouloir, de chercher, de faire. Parce qu’on devient transparent. Libre. Vaste. Aimant.

C’est cela, la voie qu’Utpaladeva et ses disciples, comme Abhinavagupta et Kṣemarāja, ont cherché à transmettre : une voie dans laquelle le plus grand bien n’est pas un résultat, mais une saveur. La saveur d’être uni au divin dans une étreinte intérieure, silencieuse, spontanée. Ce n’est pas une méthode, c’est une grâce. Et cette grâce naît, non d’une pratique imposée, mais d’un retournement du cœur vers ce qu’il y a de plus simple : la conscience nue, libre, amoureuse.

L’amour véritable n’a pas d’objet. Il n’attend pas de récompense. Il n’a pas d’autre fruit que lui-même. Il n’est pas un chemin vers quelque chose, mais un feu qui consume tout ce qui faisait obstacle : les attentes, les doutes, les techniques, les images mentales. Ce feu, c’est la liberté incarnée. La liberté de ne pas avoir besoin d’autre chose que ce qui est là. Maintenant.

Dans cette tradition, héritée des yoginīs et transmise à travers les chants, les aphorismes et les silences, le corps n’est pas un ennemi. Il est le sanctuaire. L’espace vivant où s’éprouve l’union. Il est l’autel de l’amour, non pas d’un amour rêvé ou projeté, mais d’un amour vécu — viscéralement, sensuellement, existentiellement. Car c’est par le corps, par la chair, par le souffle et par les tremblements, que la reconnaissance du Soi se donne.

Ainsi, l’adepte amoureux — celui qui est "orné" de cette offrande intérieure — n’a besoin d’aucune procédure. Il n’a pas à "visualiser" quelque chose, car il est déjà dans la vision. Il n’a pas à réciter quoi que ce soit, car tout en lui est chant. Ce qu’il découvre, c’est que le divin ne vient pas. Il est déjà là. Il n’a jamais été séparé. Il est l’espace même dans lequel surgissent toutes les perceptions. Il est ce qui demeure quand tout disparaît.

Il n'attend pas la permission d'aimer. Nul ne peut vous délivrer un permis d'être. Pas de certification d'amour.

Alors, pourquoi tant de pratiques ? Pourquoi tant de méthodes ? Parce que notre esprit croit à la séparation. Parce que nous sommes "contractés", enfermés dans l’idée que nous devons "atteindre" quelque chose. Mais l’amour, le vrai, n’atteint rien. Il révèle. Il fond les frontières. Il brûle les croyances. Il libère l’être.

Et dans cette liberté, tout devient sacré : une respiration, une caresse, une larme, une attente. Car tout est conscience. Et la conscience est Śiva. Et Śiva, c’est l’Ami. Et l’Ami, c’est ce que je suis, quand je cesse de vouloir être autre chose.

Si cela vous parle, un parcours en ligne de neuf mois commence bientôt : voir lien en commentaire.

David

samedi 2 août 2025

Pourquoi nos pratiques spirituelles ne marchent pas ?




 Voici un enseignement des plus actuels. Sous une apparence désuète (il semble parler de religion), il s'adresse à nous - il suffit de transposer les choses, de changer quelques mots :

"Certains hommes reçoivent les dons de Dieu
comme ses serviteurs mercenaires,
et certains autres comme des serviteurs confiants.

Et ils s'opposent en toutes leurs œuvres intérieures,
c'est-à-dire en leur façon d'aimer et en leurs intentions,
en leur façon de sentir
et en tous leurs exercices de vie intérieure.

Ici, fais attention :
Tous les hommes qui s'aiment eux-mêmes
avec tant de désordre
qu'ils ne veulent pas servir Dieu
autrement que pour leur propre profit
et pour leur propre salaire,
se séparent de Dieu,
renoncent à la liberté
et se rendent esclaves,
car ils se cherchent eux-mêmes
et sont leur propre but en toutes leurs oeuvres.

Et c'est pourquoi, avec toutes leurs prières
et avec toutes leurs bonne soeuvres,
ils recherchent des choses temporelles
ou des choses éternelles
qu'ils choisissent pour leur commodité
et pour leur propre utilité.

Ces gens-là sont repliés sur eux-mêmes
de façon désordonnée,
et c'est pourquoi ils sont toujours seuls avec eux-mêmes,
car il leur manque l'amour vrai
qui devrait les unir à Dieu
et à tous ceux qu'il aime.

Et s'ils paraissent observer la loi et les commandements de Dieu
et de la Sainte Eglise,
ils n'observent pas la loi de l'amour,
car tout ce qu'ils font,
ils le font par nécessité,
et non par amour,
afin de ne pas être damnés.

Et parce qu'ils sont intérieurement infidèles,
ils n'osent pas faire confiance à Dieu,
mais toute leur vie intérieure est hésitation et peur,
peine et misère.
Car ils voient la vie éternelle
du côté droit
et ils craignent de la perdre,
et ils voient la peine de l'enfer
du côté gauche
et ils craignent de la recevoir.

Toute la prière,
et tout le travail,
et toutes les bonnes oeuvres qu'ils peuvent faire
pour repousser cette crainte,
cela ne les aide pas,
car plus ils s'aiment eux-mêmes avec désordre,
plus ils redoutent l'enfer.

Et en cela, tu peux remarquer que la crainte de l'enfer
vient de l'amour propre
qu'ils ont pour eux-mêmes."

Ruusbroec, La Pierre Brillante

jeudi 19 septembre 2024

L'amour peut-il être mauvais ?

 


Selon Platon, l'amour est élan vers le bien. Il ne peut donc être mauvais.

François de Sales, dans son riche Traité de l'amour de Dieu (p. 42), tient que l'amour est, en lui-même, neutre. Selon la volonté, c'est-à-dire selon le "libre" ou "franc-arbitre", il peut s'orienter vers le bien ou le mal. 

L'amour est la passion primordiale dont dérivent toutes les autres. En réalité, ajoute-t-il, il n'y a qu'une seule passion, un seul mouvement de l'âme, mais il reçoit différents noms selon les objets auquel il s'applique.

Cet amour, ainsi décrit, ressemble à la conscience, conçue comme "mouvement total" dont tous les autres mouvements - dont les émotions - ne sont que des vagues, des aspects particuliers mais inséparables du tout.

Platon, François de Sales et le Tantra se rejoignent pour affirmer l'unité d'un seul désir infini tendu vers l'Infini.

dimanche 28 juillet 2024

"Quand l'âme endure liquéfaction"


 

Jean de Herp (1400-1478), dit Harphius, était un moine franciscain flamand qui a beaucoup écrit sur la mystique. Son traité de Théologie mystique a été traduit et publié en 1616 par Jean-Baptiste Machaut, sieur de la Mothe Romaincourt et conseiller du roi.

Il ya distingue finalement neuf échelons sur la montée de l'amour divin :

1) Amour incomparable

2) Amour toujours mouvant

3) Amour ineffable

4) Amour chaud

5) Amour aigu

6) Amour fervent

7) Amour sur-fervent

8) Amour liquide

9) Amour inaccessible

Ce dernier a "comme le feu, beaucoup de forme et peu de matière". 

Il y a trois signes de l'Amour liquide.

Le dernier : 

"Quand l'âme, pour rendre la pareille à la visitation divine, endure liquéfaction, ou supporte langueur. Car quand ce vent aura soufflé, l'âme endure incontinent liquéfaction, c'est-à-dire, un amolissement par lequel l'âme est rendu maniable et flexible au bon plaisir divin, et principalement à aimer Dieu, se fondant et liquéfiant pour recevoir en soi l'impression diverse de l'action divine, afin que, comme une liqueur est mêlée à une autre liqueur, ainsi l'esprit de Dieu influent soit mêlé à l'esprit de l'homme, et que l'âme soit faite un esprit avec Dieu".

Wiki Sur Henri 

Le livre :



mercredi 2 novembre 2022

Pas de recette ?



Selon l'enseignement de la tradition de la Déesse (devî-naya), l'éveil est nir-niketa "sans demeure".

Il n'y a pas de lieu spécial, pas de circonstances, 

pas d'état, pas de conditions, pas de causes visibles.

Donc pas de recette.

Pourquoi ?

Parce que ce que je suis vraiment est libre,

vraiment.

Tout est vraiment possible, partout.

Je peux m'ouvrir à cette possibilité.

Au moins ne pas mettre l'obstacle de croyances

fausses et ruineuses.

________________

Le Tantra dit que "tout est conscience".

Mais c'est quoi la conscience ?

La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau.

_________________

"Je n'arrive pas à trouver mon centre".

Dans cette défaite est la victoire !

Vous n'êtes pas un objet matériel.

Pourquoi voulez-vous avoir un centre matériel ?

Laissez-vous attirez par le centre véritable

qui est partout et dont la limite n'est

nulle part.

Sans tourment ni travail de tête.

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Comment la vie pourrait-elle

me revêtir de vêtements neufs

si je ne me laisse pas dénuder ?


lundi 24 janvier 2022

Le vide ne suffit pas



 Les méthodes de méditation ont un défaut essentiel : elles font le vide et, par là-même, elles manquent le plein.

Je m'explique : bien sûr, la méditation ne consiste pas à réprimer bêtement les pensées, à "faire le vide" par la force seule. A ce propos, je crois que cette tendance est aujourd'hui exagérée. On nie toute force à l'esprit, de même que l'esprit du temps renie toute virilité... Mais c'est une autre question. 

Quoiqu'il en soit, même si un vide se fait sans supprimer les pensées, les paroles intérieures, eh bien il y manque l'essentiel. Dans ce vide, dans ce silence simple, je goûte certes une nouvelle manière de vivre, avec de nombreux bienfaits. Une vie en "pleine conscience", plus lente, posée, centrée, équilibrée, unifiée. Les effets sont analogues à ceux du jeûne. 

Malgré ces avantages, l'expérience de cette "hygiène" m'a amené à remettre en question la croyance selon laquelle cet état de méditation serait le remède à tous nos mots. En effet, même si cet état est un "non-état" sans intention, sans tension, ouvert et sans point d'appui, même s'il est une présente transparente et semblable à l'espace, il n'apporte qu'une paix provisoire. Certes, cette paix est profonde, elle laisse des marques dans l'âme, elle laisse entrevoir des possibilités inimaginables pour des corps et des esprits agités. Mais cette approche n'en reste pas moins essentiellement limitée.

Pourquoi ? Parce qu'elle s'appuie sur nos propres forces uniquement : il s'agit de faire attention, d'être vigilant. Mais que se passe-t-il quand l'attention se fatigue ? Car c'est inévitable : l'attention s'épuise vite. Et alors, cet état de paix disparaît. Même si l'on se dit que cette disparition n'est pas réelle, la paix s'échappe, c'est indéniable. 

Il y a un vide, il y a une paix sensible, ressentie dans le corps, dans l'âme et dans l'esprit. C'est vrai. Mais je dis que cela n'est pas la vraie paix. Aucune paix de conscience, de connaissance, de vigilance, n'est la vraie paix, même simple, même si elle est plus que les pensées, même si elle est "non-duelle". Il y a en elle la saveur extraordinaire d'un dégagement soudain de tout. Comme si l'on avait passé la barre des nuages pour surgir dans l'immensité bleue. C'est étonnant et vertigineux, par contraste avec la confusion ordinaire. Mais ça n'est pas la vraie paix.

Mais alors, comment trouver la vraie paix ? La vraie paix n'est pas impersonnelle. Elle n'est pas une énergie. Elle n'est pas un vide inerte, isolé, pareil à l'espace. La vraie paix découle d'autre chose. D'une présence personnelle. D'une rencontre. A laquelle je peux répondre mais dont je n'ai pas l'initiative. Le mystère d'un amour reçu, d'un appel lancé et entendu. Et quand j'y réponds, certes un silence s'installe, une paix. Mais ce vide est la conséquence de cette rencontre qui saisit tout mon être, comme fasciné par une vie, un être, un infini vivant qui se donne et qui appelle en retour un abandon total de tout soi. 

Le vide est la scène ; il n'est pas la pièce. Il n'est pas le soleil qui se lève dans le ciel. C'est ce soleil qui importe, non le ciel. C'est la rencontre intérieure qui importe, non le vide.

Le vide peut découler de cette rencontre intérieure, invisible. Plusieurs sortes de vides, même. Des vides vigilants, des vides éveillés, des vides obscurs, des vides de repos dans un demi-sommeil.  Toute la gamme des vides, en fait. Mais ces vides sont bien différents. Ils ne sont pas le produit de mon effort seul. Ils résultent plutôt de mon accord avec cette présence d'amour qui surgit d'elle-même, qu'aucun effort ne peut engendrer. Et du coup, la saveur de ces vides, mêmes de sommeil, est très différente.

Dans la première approche, je cherche le vide et je m'y arrête. Dans la seconde, une présence me trouve et je m'y abandonne. Et alors un silence se fait, comme en un accord profond, une communion de silence nécessaire. Mais ce silence n'est pas cherché. Ce qui est cherché est bien au-delà du silence, du vide, ou de quoi que ce soit. 

Alors oui, le vide fait du bien à notre nature épuisée, tourmentée par les aléas et les excès. Mais la vie intérieure, c'est autre chose. Bien autre chose. 

Je ne dis pas qu'un certain effort est nécessaire, mais c'est un effort pour s'ouvrir et s'abandonner ce mystère, non pour veiller sur un état ou une présence impersonnelle. La rencontre personnelle d'une sorte de présence personnelle. Personnelle, car vivante et aimante. C'est très, très différent. D'un autre ordre. Dès lors, le vide ne suffit pas. Il peut même devenir une impasse. Ce vide est une chose, non une personne. Il n'est pas amoureux. Voilà pourquoi il ne suffit pas et pourquoi jamais aucune expérience "non-duelle" ou impersonnelle ou de "ce qui est" ne me comblera jamais, ni moi ni personne d'autre.

mercredi 21 avril 2021

Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé




"L'Ami dit à l'Aimé : "Toi qui emplis le soleil de splendeur, emplis mon cœur d'amour !" L'Aimé répondit : "Sans la plénitude de l'amour, tes yeux ne seraient pas en larmes et tu ne serais pas venu jusqu'à ce lieu pour voir ton amant."

Raymond Lulle, Livre de l'Ami et de l'Amant, vers 1280, écrit à Montpellier et traduit de l'Occitan par Patrick Gifreu, « En 1314, il s'embarqua pour une nouvelle expédition en Afrique du Nord. Mais peu après son débarquement à Bougie, il fut lapidé par les habitants et mourut en martyr, victime de ses blessures » (wipkipédia)

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Autrement dit, la douleur de la séparation est la preuve de l'existence d'une union encore plus profonde que ce sentiment de séparation. 

La conscience de l'ignorance est le signe d'une connaissance primordiale. 

L'insatisfaction, le désir, sont la manifestation d'une plénitude.

L'impression d'être distrait vient d'une présence qui ne faillit jamais.

Le sentiment d'être perdu est l'appel d'une certitude viscérale.

L'inconscience apparente est une conscience toujours déjà présente.

Le pressentiment d'être esclave est l'acte d'une liberté antérieure à tout aliénation comme à toute libération.

"Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé". 

Toute séparation présuppose une union. 

La dualité est déploiement d'une unité.

mardi 6 avril 2021

Plus beau que la non-dualité

 


J'avais déjà évoqué la figure de Madhusûdana Sarasvatî, (XV-XVIè siècles). Ce maître de l'Advaita Vedânta, considéré comme un "libéré vivant" (jîvan-mukta) pleinement établi dans l'absolu sans formes (nirgunabrahmânishtha), était aussi un dévot de Krishna qui voyait dans l'amour divin (bhakti) une voie spirituelle à part entière, peut-être supérieure même à la voie de la connaissance, comme le suggère plusieurs versets qu'il composa :

"Certains yogis, leur esprit maîtrisé grâce à l'exercice de la méditation, contemplent la Lumière suprême, vierge d'attributs et d'action.

Je leur souhaite de la contempler !

Mais moi, je souhaite que cette splendeur merveilleuse qui joue sur les rives de la Yamunâ me régale encore longtemps mes yeux !"

"Certains sont purs de corps et d'esprit et aspirent à la libération en contrôlant leurs sens, se détachant des plaisirs de ce monde et grâce au yoga. Mais moi, j'ai été délivré en savourant le nectar ambrosiaque - la gloire sans limites de Nârâyana !"

Il a ainsi composé une Alchimie de l'amour divin (Bhagavadbhaktirasâyana) et on lui attribue ce verset :

"Avant l'éveil, la dualité est une prison. 
Mais après l'éveil, elle est sagesse.
Imaginée en vue de l'amour divin,
la dualité est plus belle 
que la non-dualité elle-même."

Ainsi ce maître, originaire du Bengal et passé maître en logique et en Advaita Vedânta, fut-il finalement séduit par la Forme du Sans-forme.

Enfin, voici un article pour aller plus loin.


mercredi 10 mars 2021

Amour et raison

Chérubin

Nous opposons raison et sentiment, tête et cœur, intuitif et discursif. Pourtant ces deux se complètent :

"La vue dont l’âme est pourvue par nature est charité. Cette vue a deux yeux, l’amour et la raison. La raison voit Dieu seulement en ce qu’il n’est pas ; l’amour ne s’arrête à rien qu’à Dieu même. La raison a des voies certaines où cheminer, l’amour éprouve son impuissance, mais sa défaillance le fait avancer davantage que la raison. La raison procède vers ce que Dieu est, par ce que Dieu n’est pas ; l’amour rejette ce que Dieu n’est pas, et trouve sa béatitude là-même où il défaille, en ce que Dieu est. La raison est plus sobre que l’amour, mais c’est à celui-ci que sont données la suavité et la béatitude. L’une et l’autre au demeurant, l’amour et la raison, ne laissent pas de se prêter la plus grande assistance, car la raison instruit l’amour, et celui-ci illumine celle-là. Que la raison se laisse emporter par le désir de l’amour, et que l’amour se laisse contraindre par la raison en ses justes termes, ils seront capables ensemble d’une œuvre inouïe, mais c’est chose qui ne peut être enseignée, si elle n’est pas éprouvée. Car la sagesse ne se mêle pas de cette passion admirable, ni de scruter cet abîme caché à tout être, réservé à la seule fruition d’amour. Rien d’étranger et nulle âme étrangère n’a part à cette béatitude, mais celle-là seule qui est nourrie maternellement dans ce bonheur même, dans les délices du grand amour, brisée par la discipline de la miséricorde paternelle, attachée inséparablement à son Dieu et lisant dans sa Face les jugements qui la dirigent, en sorte qu’elle demeure dans Sa paix."

Hadewijch d'Anvers, Lettre xviii, vers 1250

L'Ange de Silésie dira plus tard qu'il veut être "illuminé comme un Chérubin, calme comme un Trône, enflammé comme un Séraphin" (III, 165, trad. Renouard). Ils sont les trois types d'anges les plus proches de Dieu. "Les Séraphins, Chérubins et Trônes personnifient trois dimensions spirituelles immanentes et transcendantes suivant lesquelles se manifeste Dieu pour l'Homme : l'amour pour les Séraphins, la raison pour les Chérubins, et la justice pour les Trônes" (wikipédia). Cependant, selon la hiérarchie traditionnelle, transmise par Denys/Proclus, le Séraphins, les "brûlants", sont au sommet. Cela n'empêche que la raison, qui s'accomplit dans la contemplation sans images ni concepts des Chérubins, la complète. Au-dessous se trouve la justice, l'harmonie, la stabilité, consommés dans les Trônes. Il y aurait tant à dire sur ces entités qui représentent l'héritage platonicien, c'est-à-dire méditerranéen...

dimanche 7 février 2021

Assouplir l'âme


L'état poétique assoupli l'âme en suscitant en elle des émotions. Ces mouvement, en effet, attendrissent l'esprit, si dur d'ordinaire. Les soucis, les enjeux, réels ou imaginaires, les luttes et autres tensions endurcissent la substance du corps et en font un paquet de nœuds, comme une armure.

L'état poétique, au contraire, est un état libre. L'imagination et autres pouvoirs naturels n'y ont pas disparus, mais ils ne sont plus soumis au souci de la réussite, à la peur de l'échec, aux espoirs et aux regrets. Toutes amarres larguées, la nef se laisse aller au gré des courants. L'attention butine selon un hasard apparent qui est une réelle intelligence. Elle n'est plus ce pouvoir qui fragmente et arrache, mais un rayon souple, à l'affut de sa source, un courant marin dans la mer qui le guide et l'enveloppe, l'enroule et le déroule en une mystérieuse danse. 

L'âme fond. Les chaudes ondes de la compassion, de l'amour, du dégoût, de l'horreur, de la surprise, la dissolvent et l'emportent au grand large, là où tout répond à tout, là où tout est en tout. Les êtres et les choses se font écho, se reflètent et se pénètrent mutuellement. Les sentiments, ordinairement petits, éclosent et révèlent leur destin : dire ce qui ne peut l'être, et concourir à le dire malgré tout.

La tradition indienne raconte que le premier poème fut l'œuvre d'un sage abandonné qui vivait sur une île, Vâlmîki. Il vit un chasseur tuer un oiseau mâle qui embrassait tendrement sa bien-aimée. En entendant la peine de la femelle, il fut saisi de pitié et dit le verset primordial, âdi kâvya, adressé au chasseur. Je ne sais si ces vers peuvent être traduits sans être trahis. Mais assurément, ils ne répondent pas aux conventions.

Or, tous ces pouvoirs sont ceux de l'amour divin (bhakti) et de la pratique tantrique non-dualiste. "Non dualiste", ici, signifie "qui n'obéit pas aux conventions", à la loi de la réussite et de l'échec, etc. L'amour est émotion, grossière ou infiniment subtile, qui rend l'âme disponible au courant de la grâce. Celui qui sait ce que sont l'eau et la glace, est libre, dit la tradition. La dévotion, l'abandon, le don de soi, amollissent l'âme comme une cire prête à recevoir le sceau royal, les onctions, les touches qui la travailleront au plus profond. Ce feu l'échauffe et la rend malléable, apte à épouser les formes des courants qui consument et consomment ce qui doit l'être. 

Telle est la véritable alchimie, celle de la vie intérieure. Voilà pourquoi la poésie est au cœur du Tantra, comme de toutes les traditions mystiques. Et voilà pourquoi l'effondrement de la parole dans le monde de la spiritualité mondialisée est une chose terrible. Jamais il n'y a eu, jamais il n'y aura vie intérieure sans parole.

mercredi 13 janvier 2021

Toi à moi comme elle est à toi


anantānadasurasī devī priyatamā yathā |

aviyuktāsti te tadvedakā tvadbhaktirastu me || 9 ||

"La Déesse, ta chérie inséparable de toi

est une source de plaisir inépuisable.

Puisse, de même, mon amour pour toi

être à toi seul".

Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 9

Selon Kshemarâja, ce verset suggère l'identité avec le Seigneur suprême à travers une analogie. Du point de vue de l'amour (bhakti), la Déesse apparaît une, sans nul besoin de rien. Mais d'un autre côté, cette énergie transcendante est joueuse par nature. Elle joue au jeu de la séparation, du Multiple et de l'oubli de soi dans les différences. Quand j'affirme que "je veux être uni à Dieu par l'amour", je révèle que j'aime l'amour et je participe à ce jeu, je le partage aussi. Bhakti signifie "amour divin", "participation" et "partage". 

La Déesse est inséparable de Dieu, car elle est l'existence de Dieu, la divinité de Dieu. Et si Dieu est l'être, alors elle est la conscience que l'être a de soi, conscience sans laquelle l'être ne serait pas, ou bien ne serait pas même inexistant ! La Déesse est la vie (jîva) de Dieu, l'âme de toute chose et de tout être. Il n'y a donc pas séparation (bheda) entre la Déesse et Dieu, pas plus qu'entre le soleil et sa lumière. De même, que mon amour, par participation, ma dévotion, soient inséparables de moi. Puissè-je n'aimer que l'amour de toi.

samedi 28 novembre 2020

Connaissance et amour se complètent


 

Connaissance et amour sont apparemment incompatibles : c'est un des problèmes les plus graves de la condition humaine. L'amour, l'affect, le ressenti, la poésie semblent si différents de la connaissance, de la pensée, de la logique ! Cette dernière rend lucide au prix d'un assèchement du cœur ; la première l'assouplit, mais au prix d'un terrible aveuglement.

Toutefois, est-ce si vrai ?

Utpaladeva nous assure qu'il n'en est rien :

yady athāsthitapadārthadarśanaṃ yuṣmadarcanamahotsavaś ca yaḥ /
 yugmam etad itaretarāśrayaṃ bhaktiśāliṣu sadā vijṛmbhate //

"La vision des choses telles qu'elles sont
et l'immense fête de ton adoration
forment un couple 
qui se porte l'un l'autre,
un couple qui grandit 
sans cesse pour tes amoureux." 
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, XIII, 7
(N.B. : suite à une erreur de manipulation que je ne remarque que maintenant, ce verset figure bien dans l'introduction, p. 10 du livre paru aux édition Arfuyen, mais pas dans la traduction elle-même... je prie mes lectrices et lecteurs de bien vouloir m'excuser)

Plus qu'une compatibilité, ce verset évoque bien une complémentarité : connaissance et amour se portent mutuellement. 

Kshema Râja, dans son Explication de ces hymnes, justifie brièvement cette  complémentarité par le fait que connaissance et amour, ou philosophie et mystique sont toutes les deux manifestées par la Conscience universelle.

Or, Ânanda Vardhana, le grand poéticien du Cachemire et sans doute le plus profond de l'Inde, avait déjà composé un verset similaire dans son La Splendeur de la résonance (Dhvanyâloka) qui fut ensuite commenté par Abhinava Gupta. Voici ce verset :

yā vyāpāravatī rasān rasayituṃ kācit kavīnāṃ navā
dṛṣṭir yā pariniṣṭhitārtha-viṣayonmeṣā ca vaipaścitī /
te dve apy avalambya viśvam aniśaṃ nirvarṇayanto vayaṃ
śrāntā naiva ca labdham abdhi-śayana ! tvad-bhakti-tulyaṃ sukham //

"Cette puissance nouvelle des poètes
de savourer les saveurs (rasa)
et cette vision savante 
qui s'éveille à la vérité certaine des choses :
nous nous sommes appuyés sur ces deux (approches)
pour décrire inlassablement toutes choses... 
Ainsi épuisés, nous n'avons (pourtant) pas atteint
un bonheur comparable à l'amour pour toi,
ô toi qui couche sur l'océan !"
Ânanda Vardhana, Dhvanyâloka, II, 43

Ce verset est cependant différent. Ânanda renvoie les poètes et les philosophes dos à dos et distingue les amoureux du divin (bhakta). Tandis qu'Utpaladeva, qui vînt une génération après Ânanda, laisse entrevoir une réconciliation pleine et entière de la philosophie et de l'amour (bhakti), dans lequel il range implicitement la poésie. Ainsi l'art, avec ce qu'il comporte d'artifice, complète la connaissance de l'art divin, la philosophie. Laquelle, au reste, est aussi une expression du même amour, comme son appellation occidentale l'indique assez. Amour de la vérité, amour du beau convergent et se nourrissent mutuellement. Certes, à première vue, la connaissance rend lucide, alors que l'amour aveugle. Mais n'est pas vrai quand l'objet des deux est l'absolu. Car alors, on tend vers le même objet, puisque l'absolu est un. Ici encore, amour et connaissance sont deux phases d'une même respiration et vivent l'un par l'autre, comme un couple parfait.  

samedi 11 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 121 L'amour divin

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Appar


L'expérience de la dévotion :

bhaktyudrekād viraktasya yādṛśī jāyate matiḥ |
sā śaktiḥ śāṅkarī nityam bhavayet tāṃ tataḥ śivaḥ || 121 ||


"Il y a une conviction qui naît 
chez qui est détaché à cause de l'excès de dévotion.
Elle est l'énergie divine.
Qu'on la réalise sans cesse, alors on deviendra divin."

Ou :

"Cette prière/ cette présence/ ce désir qui naît
chez qui est dégrisé à cause de l'excès de l'amour divin
est l'énergie divine.
Qu'on la cultive sans cesse ; alors on deviendra divin."

etc.

mardi 30 juin 2020

Que puis-je dire ?

Les tentations du Christ au désert : plus actuelles que jamais !

"Que puis-je faire
et que puis-je dire,
puisque vous êtes tout entier
dans ma propre chair ?
N'est-ce pas tout dire ?
Oui, puisque c'est être tout.

...

Que reste t-il à dire et à penser de cela,
puisque nous sommes tous deux en notre centre et repos ?
On a beau parler sur ce sujet,
je sais la différence avec la réalité elle-même.

...

Et vous étonnerez-vous
si, dans l'élan de mon amour ardent,
je vous embrasse tout nu,
tout divin en votre divinité
et tout divin en votre humanité,
vous qui n'êtes et qui n'avez pour votre gloire et votre félicité
qu'un seul et unique moi personnel divin et humain,
en votre divinité et en votre humanité."

Jean de Saint-Samson, Épithalame (Dialogues entre l'épouse et l'époux), vers 1620

mercredi 17 juin 2020

Dieu au-delà de l'être

Georges de La Tour en majesté au Prado | Le Club de Mediapart

"Dites-moi, mon Époux,
ai-je mal parlé et mal pensé
quand je vous ai montré et fait comprendre
que je ne dois pas échapper à cette situation
de ne rien pouvoir exprimer de votre amour ?

En effet, la jouissance et la possession
que nous y prenons l'un et l'autre sont au-delà de toute explication,
car cela se passe en une vision et un repos
infiniment indicibles.
Elles ne peuvent être exprimées
par quelques idées représentatives,
élaborées ou infuses,
qui ne pourraient être qu'à une infinie distance
de ce qu'est notre union.

A quoi sert-il d'exprimer les choses-qui-sont
par les choses-qui-ne-sont-pas,
ou, pareillement, d'exprimer celles qui-ne-sont-pas
par celles-qui-sont ?

Car, dites-moi, ma Vie et mon Amour,
où est la vérité de tout ce qui se rapporte
à l'Objet qui me ravit de lui et en lui,
dans la plénitude de ce qu'il est,
plénitude dont je me sens déborder
plus abondamment qu'on ne peut le penser ?

Où est-elle cette vérité,
sinon en vous, qui êtes au-delà de l'être,
en l'éminence de l'être et en l'éminence du non-être,
en l'être et au-delà de l'être,
connu par la voie de la suréminente négation."

Jean de Saint-Samson, Epithalame, 15

lundi 6 avril 2020

Moi à toi, toi à moi


"Donne-toi à moi, je me donne à toi ;
si tu veux être à moi, moi, je veux être à toi".

- "Seigneur, tu vis en moi avec ta grâce,
et tu me plais au-delà de tout.
Je suis forcée de t'aimer, de te rendre grâce et de te louer,
toutes choses dont je ne saurais être privée,
car elles sont ma vie éternelle.
Tu es mon aliment et mon breuvage.
Plus je mange, plus j'ai faim.
Plus je bois, plus j'ai soif.
Plus  je possède, plus j'ai envie d'en posséder davantage.
Ta saveur m'est douce,
au-delà du rayon de miel
et de toute douceur mesurable.
Faim et désir toujours en moi demeurent,
car te consommer, je ne le puis.
Est-ce moi qui te mange ?
Toi qui me mange ?
Je ne sais...
car, dans mon fond,
les deux semblent vrais...."

Et voici ce que l'Esprit de notre Seigneur répond à cela, dans l'intime de l'âme, 
non avec des paroles au-dehors, mais dans le sentir au-dedans :

"Ma bien-aimée et chérie, je suis à toi, et tu es à moi.
Je me donne au-dedans de toi, au-delà de tous mes dons.
Et je te réclame et t'attire au-dedans de moi,
au-delà de toutes tes oeuvres."

Jean de Rüusbroeck, Les Sept degrés de l'amour, trad. A. Louf, pp. 196-198

lundi 16 mars 2020

S'entr'aimer


Peut-être dans le quartier du Marais, à Paris, vers 1650 :

"L'âme étant ainsi disposée et vide de toutes choses,
est tirée à de certains embrassements amoureux
que je ne sais comment exprimer
que par cette comparaison de deux personnes
qui s'entr'aiment ardemment,
qui se rencontrent à l'improviste et,
sans se dire une parole,
se jettent dans les bras l'un de l'autre,
et ne font rien que s’embrasser,
s'étreindre et serrer sur le cœur l'un de l'autre.
Et, après avoir été longtemps ainsi,
se regarder mutuellement
et dire quelques paroles entrecoupées et sans ordre."


Claudine Moine, couturière 

mercredi 27 novembre 2019

Les deux facettes


Il y a deux facettes : 

- le silence, la voie de la connaissance, la quête de la sagesse fondée sur la maîtrise de soi.
- le ressenti profond, la voie de l'amour, la quête de l'union mystique fondée sur l'abandon de soi.

On retrouve naturellement ces deux aspects qui font deux voies, dans toutes les traditions.

En Europe, on a le platonisme et le stoïcisme pour la quête de la sagesse par la maîtrise de soi. Et on a la mystique catholique pour la quête de l'union par l'abandon. Dans le bouddhisme, on a d'un côté le bouddhisme de la connaissance (theravâda, madhyamaka), de l'autre le bouddhisme de l'amour (terre pure, tantra). En Inde, on a le Vedânta et le Sâmkhya du côté de la connaissance et le Shivaïsme du Cachemire du côté de l'amour.

Il faudrait se figurer un arbre aux branches immenses, à la fois vaste et cohérent.

Je pourrais détailler, développer. Mais cela me paraît assez clair. 

mercredi 9 octobre 2019

Aimer ou connaître ?

Résultat de recherche d'images pour "marie madeleine de la tour"

Il y a dans le catholicisme une dispute sur cette question :
Le meilleur est-il de connaître Dieu, ou de l'aimer ?
Mais comment l'aimer sans le connaître ?
Comment le connaître, sans aussitôt l'aimer ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il y a deux sens spirituels et deux dimensions de la vie intérieure :

la connaissance, qui se fait par l'entendement ;
et l'amour, qui se fait par la volonté (qui dans la culture classique ne désigne pas une tendance à l'effort, avec toutes ses connotations péjoratives, mais la faculté affective, le sens de l'amour).

Selon les Dominicains, comme Maître Eckhart, il y a une connaissance supérieure à tout amour, une lumière obscure, un vide au fond de l'âme dans lequel Dieu s'engouffre.
Selon les Franciscains, comme saint Bonaventure, il y a un amour supérieur à toute connaissance, une affection, un goût obscure, dans lequel on savoure, sans savoir ce que l'on savoure.

Comme on voit, l'idée est en fait la même. Il existe en nous une capacité de goûter Dieu sans savoir ce qu'est Dieu. Ca n'est pas une connaissance, car il n'y a pas de concept (pas d'espèces, comme on disait autrefois) ; mais c'est une connaissance, car on est comme fixé sur cet objet inconnu, dont on sait, intuitivement, que c'est Dieu. On ne médite rien, mais on n'est pas distrait pour autant, comme disent les Tibétains, et comme dit sainte Thérèse :


"Et saint Thérèse, de notre temps, écrit que quand Dieu commença à la gratifier de cet amour sans connaissance, elle en resta toute surprise, étonnée et confuse, ne pouvant comprendre comment cela lui arrivait.
Et voici comment elle s'en explique clairement, ne pouvant du commencement s'en expliquer, ce qui augmentait encore sa peine : - Si on m'eut demandé, que faites-vous ? J'eusse répondu, je fais oraison. Mais puisque l'oraison est l'action de l'entendement et de la volonté, à quoi pensez-vous en l'entendement ? - Je ne pense ni au monde, ni à Dieu. Non au monde, car je ne suis pas distraite. Et non à Dieu, car je n'ai aucune vue sur lui. Mais quelle oraison, et n'est-ce pas là une pure oisiveté et vraie perte de temps, et vaudrait-il pas mieux que vous vous occupassiez à filer ; du moins que faites-vous en votre volonté ? - J'aime, et même je me sens toute fondue en amour. Qui aimez-vous ? - D'abord je ne saurais dire si c'est Dieu, car je n'ai aucune vue sur lui. Mais pour peu que j'entre en moi-même, je sais bien que c'est mon Dieu que j'aime, et que je ne veux aimer que lui seul. Et comment l'aimez-vous ? - Je ne sais, car je ne produis aucun acte particulier d'amour, mais un amour général, confus et ténébreux, lequel je ne comprends pas."
(dans Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, Cinquième degré, chapitre II)

Ailleurs, on parle de "docte ignorance" (De Cues) ou encore d'une "sapience, science savoureuse" (Gerson).

Il est aussi certain que ces deux dimensions - de silence (connaissance) et de ressenti viscéral (amour) - se rejoignent au centre de mon être, dans le "je suis je", lequel est le lieu du contact entre l'individuel et le divin, entre l'âme et sa source.

samedi 22 décembre 2018

"Cela dépasse tout"


Une femme du XIIIe siècle décrit le ressenti viscéral, la vibration du cœur :

Porter l'amour, c'est lui être ouvert,
le désirer, aspirer à lui, 
le servir incessamment par la pratique incessante
d'une volonté ardente.
Sentir l'amour en revanche,
c'est en prendre conscience dans la liberté de l'amour.
Et être amour, cela dépasse tout.

Jésus, en la vision d'une prairie ornée de deux arbres,
indique à Hadewij une rose :

si tu es dans l'affliction, 
cueille une rose au sommet
et prends en pétale :
c'est l'amour.
Et si tu ne peux tenir,
prends l'intérieur de la rose :
c'est là que je te donnerai de ressentir ma présence.
Tu auras alors la connaissance de ma volonté,
tu sentiras mon amour
et dans la détresse, l'union fruitive.
Ainsi mon Père a-t-il agi avec moi,
qui étais pourtant son Fils.
Il me laissa dans la peine,
mais jamais ne m'abandonna :
je gardais le sentiment de la fruition
et je servis tous ceux
vers lesquels il m'avait envoyé.
Le cœur de la rose
est d'une telle plénitude :
c'est la fruition sensible de l'amour.
Pour tous ceux, Bien-Aimée,
 qui te font du mal,
viens en aide à leur nécessité, sans distinction.
L'amour te rendra forte.
Donne tout,
car tout est à toi.

(Hadewij d'Anvers, Visions, Première Vision,  trad. G. Epinay-Bugeard)
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