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jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

lundi 24 janvier 2022

Le vide ne suffit pas



 Les méthodes de méditation ont un défaut essentiel : elles font le vide et, par là-même, elles manquent le plein.

Je m'explique : bien sûr, la méditation ne consiste pas à réprimer bêtement les pensées, à "faire le vide" par la force seule. A ce propos, je crois que cette tendance est aujourd'hui exagérée. On nie toute force à l'esprit, de même que l'esprit du temps renie toute virilité... Mais c'est une autre question. 

Quoiqu'il en soit, même si un vide se fait sans supprimer les pensées, les paroles intérieures, eh bien il y manque l'essentiel. Dans ce vide, dans ce silence simple, je goûte certes une nouvelle manière de vivre, avec de nombreux bienfaits. Une vie en "pleine conscience", plus lente, posée, centrée, équilibrée, unifiée. Les effets sont analogues à ceux du jeûne. 

Malgré ces avantages, l'expérience de cette "hygiène" m'a amené à remettre en question la croyance selon laquelle cet état de méditation serait le remède à tous nos mots. En effet, même si cet état est un "non-état" sans intention, sans tension, ouvert et sans point d'appui, même s'il est une présente transparente et semblable à l'espace, il n'apporte qu'une paix provisoire. Certes, cette paix est profonde, elle laisse des marques dans l'âme, elle laisse entrevoir des possibilités inimaginables pour des corps et des esprits agités. Mais cette approche n'en reste pas moins essentiellement limitée.

Pourquoi ? Parce qu'elle s'appuie sur nos propres forces uniquement : il s'agit de faire attention, d'être vigilant. Mais que se passe-t-il quand l'attention se fatigue ? Car c'est inévitable : l'attention s'épuise vite. Et alors, cet état de paix disparaît. Même si l'on se dit que cette disparition n'est pas réelle, la paix s'échappe, c'est indéniable. 

Il y a un vide, il y a une paix sensible, ressentie dans le corps, dans l'âme et dans l'esprit. C'est vrai. Mais je dis que cela n'est pas la vraie paix. Aucune paix de conscience, de connaissance, de vigilance, n'est la vraie paix, même simple, même si elle est plus que les pensées, même si elle est "non-duelle". Il y a en elle la saveur extraordinaire d'un dégagement soudain de tout. Comme si l'on avait passé la barre des nuages pour surgir dans l'immensité bleue. C'est étonnant et vertigineux, par contraste avec la confusion ordinaire. Mais ça n'est pas la vraie paix.

Mais alors, comment trouver la vraie paix ? La vraie paix n'est pas impersonnelle. Elle n'est pas une énergie. Elle n'est pas un vide inerte, isolé, pareil à l'espace. La vraie paix découle d'autre chose. D'une présence personnelle. D'une rencontre. A laquelle je peux répondre mais dont je n'ai pas l'initiative. Le mystère d'un amour reçu, d'un appel lancé et entendu. Et quand j'y réponds, certes un silence s'installe, une paix. Mais ce vide est la conséquence de cette rencontre qui saisit tout mon être, comme fasciné par une vie, un être, un infini vivant qui se donne et qui appelle en retour un abandon total de tout soi. 

Le vide est la scène ; il n'est pas la pièce. Il n'est pas le soleil qui se lève dans le ciel. C'est ce soleil qui importe, non le ciel. C'est la rencontre intérieure qui importe, non le vide.

Le vide peut découler de cette rencontre intérieure, invisible. Plusieurs sortes de vides, même. Des vides vigilants, des vides éveillés, des vides obscurs, des vides de repos dans un demi-sommeil.  Toute la gamme des vides, en fait. Mais ces vides sont bien différents. Ils ne sont pas le produit de mon effort seul. Ils résultent plutôt de mon accord avec cette présence d'amour qui surgit d'elle-même, qu'aucun effort ne peut engendrer. Et du coup, la saveur de ces vides, mêmes de sommeil, est très différente.

Dans la première approche, je cherche le vide et je m'y arrête. Dans la seconde, une présence me trouve et je m'y abandonne. Et alors un silence se fait, comme en un accord profond, une communion de silence nécessaire. Mais ce silence n'est pas cherché. Ce qui est cherché est bien au-delà du silence, du vide, ou de quoi que ce soit. 

Alors oui, le vide fait du bien à notre nature épuisée, tourmentée par les aléas et les excès. Mais la vie intérieure, c'est autre chose. Bien autre chose. 

Je ne dis pas qu'un certain effort est nécessaire, mais c'est un effort pour s'ouvrir et s'abandonner ce mystère, non pour veiller sur un état ou une présence impersonnelle. La rencontre personnelle d'une sorte de présence personnelle. Personnelle, car vivante et aimante. C'est très, très différent. D'un autre ordre. Dès lors, le vide ne suffit pas. Il peut même devenir une impasse. Ce vide est une chose, non une personne. Il n'est pas amoureux. Voilà pourquoi il ne suffit pas et pourquoi jamais aucune expérience "non-duelle" ou impersonnelle ou de "ce qui est" ne me comblera jamais, ni moi ni personne d'autre.

vendredi 10 septembre 2021

Tel un aigle


Sicut aquila, etc.

"Tel un aigle" :

Tel est l'exergue du Discernement de la vraie spiritualité de Henri Suso, huit chapitres annexés à la fin de sa "Vie" et adressés à Elsbeth Staglin.

Leur thème est l'opposition entre la fausse spiritualité de"la chose sauvage sans nom" (daz namelos wilde) et la vraie spiritualité de la "montagne sauvage".

Après cet exergue tiré du Deutéronome, il commence ainsi :

"Bienheureuse fille, le temps est venu de te rapprocher [de la sagesse sans images] et de t'élever hors du nid des images consolatrices nécessaire à ceux qui débutent. Tel un aiglon qui a grandi et dont les ailes - je veux dire les puissances supérieures de ton âme - ont pris de l'ampleur, il faut que tu t'élances vers la qualité de l'aigle : la noblesse contemplative d'une vie bienheureuse et accomplie." (trad. Wackernagel)

Telle est la véritable spiritualité sauvage, loin de la prétendue "omniscience" d'un corps idolâtré jusqu'à l'absurde par les faux spirituels que combat Suso dans ce livre, sans pour autant sombrer dans la vile calomnie. 

Ce message est précieux aussi à notre époque, où l'on divinise les pulsions irrationnelles, où le bien et le mal sont inversés, où la droite raison est conspuée au profit des régressions infantiles prises pour des révélations spirituelles, où la victimisation à tout-va fait de chacun le délateur de son prochain au mépris de toute rationalité. 

La spiritualité de Suso, comme celle de son maître Eckhart, n'incite pas à une régression dans l'infra-rationnel, mais à une "traversée du désert d'ignorance", par-delà une raison pleinement intégrée, à l'apex d'une culture nourrie des humanités. 

La ténébreuse lumière de "l'un de l'âme" ne brille pas dans les marécages d'une rhétorique puérile, mais dans la nudité d'un esprit bien formé. Tel un aigle.

mercredi 8 septembre 2021

Sans le néant, rien


Le trésor de la mystique chrétienne française que j'ai évoqué la dernière fois, commence à peine d'être connu. Loin du cliché des pieux dévots embourbés dans leurs images baroques, l'école de l'oraison de silence ou de repos nous offre le secret d'une vie intérieure fondée sur le silence, le rien, le néant. Le contraire d'un dogme religieux.

Selon la tradition, la vie mystique est la vie en contact direct avec Dieu, au-delà des images et des concepts. D'ordinaire, ce chemin comprend trois grandes étapes : purification, éveil, et unification ou divinisation. Le but est donc la divinisation de l'homme, conformément à la tradition occidentale et platonicienne. Laisser le divin prendre le contrôle, dans un plein et libre consentement. 

Mais dans cette tradition française, l'illumination vient en premier, suivie de la purification, pour s'achever dans l'unité. 

Tout d'abord, l'illumination : on rencontre la lumière divine, on ressent, on éprouve, on comprend, on a le sentiment d'un éveil, d'un réveil. Cette étape est celle de la rencontre de la plénitude, de l'enthousiasme. On a enfin trouvé le trésor et, très souvent, on croit être arrivé. Mais comment peut-être arriver à la fin de l'infini ?

Néanmoins, c'est cette illumination qui donne la force de lâcher-prise et d'accéder à la seconde étape : la purification, la mort, le néant. Car les lumières et compréhensions ne sont pas Dieu, mais des reflets, des avant-goûts, même s'ils sont ressentis comme des plénitudes indicibles. L'individu y jouit de Dieu. Mais il garde, en quelque sorte, le contrôle. Or le but de la vie intérieure, comme nous avons dit, n'est pas de faire l'expérience de Dieu, mais de se laisser transformer radicalement en Dieu. Les énergies individuelles doit laisser la place aux énergies divines. Or, pour que cela soit possible, il faut se vider de soi, s'oublier, mourir, sombrer dans le néant et avancer dans les ténèbres, dans une "foi obscure", sans images ni concepts, laisser autre chose prendre le dessus. C'est l'étape de l'abandon en néant, sans assurance ni repère.

Comment est-ce possible ? C'est possible grâce à l'élan donné par la plénitude découverte d'abord dans l'illumination de la première étape. Mais ensuite, il fait mourir dans le vide qui seul peut laisser place au plein. Plus la mort est profonde, plus la vie sera profonde. Si la mort est superficielle, la vie intérieure sera superficielle. Que l'on ne se laisse pas impressionner par ces mots : il s'agit simplement de mourir. C'est la vie. Il faut arrêter de souffler pour enfin laisser les vents du large nous emporter au cœur de l'océan.

La plupart d'entre nous, certes, se contentent de telle ou telle lumière. Dans la tradition mystique française ces lumières, ces saveurs, ces ressentis - tout cela n'est qu'un début, un avant-goût, un viatique pour encourager l'âme à entrer dans l'intérieur véritable, qui est néant et néant de néant. Dans cette étape de purification, qui peut durer des dizaines d'années, l'individu est privé de tous ses supports et ses repères. L'hiver arrive. Mais sans hiver, point de printemps.

Enfin, l'individu, qui ne disparaît jamais, renaît en Dieu, par Dieu : "Ca n'est plus moi qui vit..." Cependant, même dans cette vie nouvelle, le vide règne, un néant du à la plénitude inconcevable qui se déverse à travers les puissances (les organes) de la personne. 

Jacques Bertot, un prêtre du XVIIe siècle, décrit ainsi cette étape ultime, dans laquelle l'évolution se poursuit :

"Là l’âme par ce néant devient en Dieu ce qu’une goutte d’eau est
dans la mer quand elle s’y perd, car ce néant tirant l’âme de son
propre que le péché lui avait communiqué, tire l’âme d’elle-même
et du particulier et ainsi la fait découler et perdre en Dieu.
Et comme l’âme perd son soi-même en perdant le particulier qui
la faisait subsister en elle-même, aussi trouvant Dieu et subsistant
en Lui par ce néant, elle ne Le trouve pas comme quelque chose
dont elle jouisse, mais plutôt elle en est possédée en perte totale de
soi. (...)
Là le néant augmentant sans fin, l’âme entend, sans entendre, à
sa mode, un très profond parler, qui est la génération du Verbe, et
qui est le don de la divine Sagesse en son pauvre néant. Et comme
l’âme avant cela n’était rien et que c’était son bonheur, ici, sans
sortir de son rien, au contraire son rien augmentant à l’infini, l’eau
de la divine Sagesse s’écoule, qui rend l’âme beaucoup féconde.
De là insensiblement s’écoule l’amour, et l’âme entend en son
néant que ce n’est pas un amour produit par ses puissances comme
au commencement, mais que c’est un amour tout différent, et que
vraiment c’est la communication d’un amour dans lequel et par
lequel l’union commence." (Le Directeur mystique, édition Dominique Tronc, p. 206)

Autrement dit, cette fin est un nouveau commencement. La disciple de Bertot, Madama Guyon, évoque l'image d'une pierre qui tombe dans un océan sans fin. La vie intérieure est une expansion sans fin, car il n'y a pas de fin dans l'infini. Elle est donc un vide sans terme qui débouche sur une plénitude toujours plus profonde, large et haute. 

On le voit, les maîtres de cette tradition insistent sur le fait que l'expérience est inconcevable, inimaginable, au-delà de tout ce que l'on peut expérimenter ici ou là. Et la clé de ce mouvement infini est le néant, le vide, le silence intérieur. Juste s'orienter vers le divin, en instinct et en confiance, puis rester ainsi en silence, comme une goutte dans l'océan, et laisser l'infini faire son œuvre. Il n'y a qu'ainsi que l'aventure de l'infini est possible, au-delà et encore au-delà, par-delà les abymes du silence, du vide et du rien. 

Pour avoir tout, renoncer à tout. Pour renoncer à tout, laisser le Tout se charger de tout et se laisser sombrer dans le rien plus vivant que toute vie.

vendredi 18 juin 2021

Se faire transparent





Prenons le temps de lire posément ce texte hors du commun :

 "Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d'étendue. Rien de plus simple que l'eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité. Elle a aussi une qualité, que, n'ayant nulle qualité propre, elle prend toute sortes d'impressions. Elle n'a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n'a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L'esprit et la volonté, en cet état, sont si pures et si simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu'il lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l'on veut lui donner : il est certain que, quoique l'on donne à cette eau les diverses couleurs que l'on veut à cause de sa simplicité et pureté, il n'est pourtant pas vrai de dire que l'eau en elle-même ait du goût et d ela couleur, puisqu'elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c'est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C'est ce que j'éprouve de mon âme : elle n'a rien qu'elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c'est ce qui fait sa pureté. Mais elle a tout ce qu'on lui donne et comme on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c'est de n'en avoir aucune. Vous lui diriez : "Mais je vous ai vue rouge !e - Je le crois, mais je ne suis point rouge ; ce n'est pas ma nature. Je ne pense pas même à ce qu'on fait de moi, à tous les goûts et à toutes les couleurs qu'on me donne." Il en est de la forme comme de la couleur. Comme l'eau est fluide et sans consistance, elle prend toutes les formes des lieux où on la met, d'un vase rond ou carré. Si elle avait une consistance propre, elle ne pourrait prendre toutes les formes, toutes les odeurs, tous les goûts et toutes les couleurs."

Madame Guyon, Lettre à Bossuet, 1694, soit l'année où meut Simon de Bourg-en-Bresse, auteur des Saintes élévations de l'âme à Dieu, extraordinaire manuel de vie intérieur que je vais bientôt publier.

Ce passage explique que, si je ne suis rien, je puis tout devenir. Cependant, je ne suis pas exactement "rien" : plutôt, je suis incolore. Mais je suis. "Je suis" est conscience, comme un cristal limpide qui paraît rouge quand on le pose sur du rouge. Cette illustration est classique en Inde. 

Je suis conscience, lumière incolore, capable de se manifester de  toutes les manières possibles, les pires comme els meilleures. Tel serait, selon Pic de la Mirandole dans sa fameuse Lettre sur la dignité de l'homme, le fond de la valeur de la personne : l'âme n'est rien en propre, elle peut donc assumer toutes les personnes, comme le cristal peut assumer toutes les couleurs parce qu'il n'en a aucune. Voilà pourquoi nous avons l'impression de pouvoir subir n'importe quel conditionnement, sans que cela nous transforme vraiment. Pour le meilleur comme pour le pire. Parce que je ne suis aucune forme, je peux toutes les voir, c'est-à-dire les accueillir en moi, qui si espace voyant. 

Pour que cette transparence devienne bonne, il faut se tourner vers Dieu. Autrement dit, il faut encore que l'espace voyant que je suis se réalise précisément comme cet espace transparent, libre de toutes les couleurs, libre pour toutes les couleurs. La promesse spirituel est que cet abandon en totale transparence ne sera pas pour le pire, mais bien pour le meilleur. 

mercredi 30 décembre 2020

lundi 7 décembre 2020

C'est en n'étant personne que l'on incarne sa personne


 Je ne suis personne - aucun masque ne m'enferme, nul visage ne me confine. Vide, je m'ébat dans le vide. De longues et salutaires coulées, des gorgées de silence qui nourrissent jusqu'à me rendre au désir des choses, acides et pimentées. Le yogi, dit Maheshvara Ânanda, désire ce sel après les océans de vacuité.

L'impersonnel n'est pas la fin de la personne. Bien au contraire, c'est dans ces morts répétées que les noms et les formes reprennent de la vigueurs. Je ne suis jamais plus singulier que quand je me laisse à l'universel. Voyez un miroir : un coup de chiffons pour en ôter les couleurs et les couleurs s'y reflètent comme jamais. Voyez l'œil : retirez-en les poussières et les humeurs teintées, et les monde brillera d'indicibles nuances.

La mort de l'individu est condition de sa naissance véritable. Nous naissons de la nature, de la culture, puis du rien. Ce rien n'est pas fin en soi mais, comme la sieste digestive, comme le profond sommeil, comme le coma artificiel, ce rien nous sauve. Sans cette amnésie, nous serions bien vite saturés de noms et de formes. Je ne veux pas vivre absolument vide, sans rien. Mais j'ai absolument besoin de vide pour savourer. De jeûner pour saliver. De fermer les yeux pour m'émerveiller. De partir pour revenir. C'est une respiration, non un aller simple. C'est la veillée avant Noël, l'épaisse neige avant les chants de mars. 

C'est en n'étant personne que l'on incarne sa personne.

jeudi 3 décembre 2020

L'hiver est-il la fin ?



L'hiver est nécessaire. Mais il n'est pas la fin.

 La plupart des spiritualité non-dualistes sont dans le rejet de la vie.

Nisargadatta, Ramana, Krishna Menon, Shankara, Sâmkhya, Patanjali : tous aspirent à effacer la vie. Tous sont nihilistes. Ils dévalorisent la vie au nom d'une réalité supérieure. Entre l'état de veille et le sommeil profond, il choisissent le sommeil profond, sans forme, indifférencié, immobile, et ils excluent l'état de veille, sa versatilité, ses différences, ses mouvements.

Certes, le moment dualiste est incontournable. On ne peut faire sans. En effet, il faut passer par ce moment où l'on réalise que l'on est pas QUE le corps, pas QUE le mental, etc. Ce moment de transcendance est vital, justement. Il est éveil, réveil, expansion, arrachement à la Matrice divine. L'être s'y délivre de son autohypnose. Silence au-delà des mots, silence au-delà de tout ! Je ne suis ni ceci, ni cela. Ce rien qui me délivre de tout est sans prix.

Mais, si je prend cela pour exclure la vie, alors ce rien si précieux devient le pire des poisons. Et ne nous y trompons pas : l'indifférence ne fera pas non plus l'affaire. Dire : "Oh, il n'y a personne, il n'y a rien, juste Cela" et ajouter "Les désirs du corps-mental ne font que suivre leur corps" en adoptant une posture prétendument indifférente, cela mènera à une impasse. Il y aura des réactions. Il y a toujours des réactions dans la vie. Cela n'est pas un problème. Le problème, c'est que ce genre de posture d'exclusion indifférente ("je suis au-delà de tout, je suis indifférent à tout") ne permettra pas de surmonter ces réactions, qui deviendront des obstacles infranchissables.

Et quand bien même, par un tempérament singulier, on échapperait à ces réactions, on passerait à côté du véritable trésor. Pour s'y perdre, il est indispensable de reconnaître que "je suis tout", que tout est la manifestation de l'absolu, et non pas une simple tromperie, une illusion sans valeur qui viendrait planer au-dessus de la réalité d'une conscience passive, inerte, d'un sommeil profond érigé en seule réalité. Le sommeil profond, le silence entre deux pensées est une facette du diamant, non le diamant même. 

Accepter, intégrer. Mieux : aimer. Non pas endurer ou rejeter ou condescendre ou laisser dans l'indifférence. Aimer.

Concrètement, cela passe bien sûr par le silence intérieur, par des vacuités immenses et longues, et aussi par des nuits, des déserts, des sécheresses. Mais voilà : le vide n'a pas de valeur en soi. Il ne fau pas l'idolâtrer. Et je le répète : la posture d'indifférence théorique envers la vie, qui consiste à dire que "la vie je la laisse couler, je suis le Témoin de cette illusion qui ne m'affecte pas, qui ne peut rien me faire, car je suis au-delà d'elle, elle n'est qu'un reflet en moi, non séparé de moi", ne fera pas l'affaire. Et je tiens vraiment à préciser, quitte à passer pour lourdingue : le vide est infiniment précieux. Pas de vie intérieure durable sans ces précieux vides. Pas de veille sans sommeil, pas de renaissance sans mort, pas de printemps sans hivers, pas d'unification sans, d'abord, cette phase dualiste. Oui, mille fois oui. 

Mais si le sommeil profond (=le silence entre deux pensées) est un aspect du tout, il n'est pas le tout, il n'est pas l'absolu. L'unité pure n'est pas l'absolu. Le Soi n'est pas simplement l'absence de différences ! Le Soi n'est pas simplement négation, transcendance indicible. "Ni ceci, ni cela" n'est pas le Soi. Le sommeil profond n'est pas le Soi. L'être pur n'est pas le Soi. Ce sont des manifestations du Soi, de l'absolu, du divin, du mystère. 

Quand on dit que "le Soi est conscience", il ne faut pas croire que cette conscience soit un Témoin inerte, comme une bûche, comme une pierre. Si on le dit, c'est un artifice pédagogique pour pointer un aspect de cet Indicible. C'est pour se délivrer de l'hypnose des noms et des formes. Mais cela ne définit pas l'absolu même. Car l'absolu même est ineffable : il est la synthèse des opposés, synthèse de l'état de veille et de l'état de sommeil profond, synthèse du "je ne suis rien" et du "je suis tout". 

Ainsi voyez que "conscience" ne désigne pas un état particulier, mais le pouvoir de se réaliser comme affirmation (=état de veille), comme négation (=état de sommeil profond), et d'évoluer vers une synthèse de plus en plus riche de ces opposés, vers une réconciliation qui est la seule véritable "non-dualité" qui vaille. Mais la "conscience" ne se réduit, ni à l'état de veille (comme le croient la plupart des humains), ni à l'état de sommeil profond (comme le croient Nisargadatta, etc.).

Or, si l'on n'est pas certain de cela, même sur un plan strictement "intellectuel", on ne pourra jamais le vivre. Si, en effet, j'écoute pendant des années le même message sur "je ne suis pas le corps, pas le mental, ce sont des illusions, puissè-je être indifférent", etc. (avec des variantes verbales, mais cela n'y change rien), comment pourrai-je jamais réconcilier les opposés ? 

Certes, je n'ai "rien à faire", seulement me laisser faire. Vide. Silencieux. Me laisser simplifier. Mais je sais, quelque part au fond de moi, que ce qui se fait en moi, sans moi, est bon et beau, et que cela n'est pas une simple négation (l'état de sommeil profond pris comme un absolu), mais une négation pour une affirmation, un vide pour un plein, une mort pour une renaissance, un hiver pour un printemps.

L'hiver n'est pas la fin.




mercredi 2 décembre 2020

Ce n'est plus un ravissement



 Nicolas Barré écrivait ceci, vers 1670, sur l'âme anéantie en Dieu :

"Qu'est-ce qui se passe dans soi ?

par quels désirs, par quelles lois,

Elle vit ainsi consumée,

elle ne peut pas le savoir.

Et l'amour qui l'a transformée 

ne lui permet pas de le savoir.

Elle est sans yeux, elle est sans vie,

elle n'a plus de sentiment,

de désir, ni de mouvement.

Hors d'elle-même, en Dieu ravie,

Mais ravie d'une façon

dont il ne se fait point leçon

Dans tous les traités de l'extase.

ce n'est plus un ravissement

Qui violente et qui embrase :

c'est un anéantissement."

Le Cantique spirituel, 17-18

Cette dernière phrase est vitale. Après l'extase, le vide. Et du coeur de l'abyme, un nouveau ravissement. Dans le désert, autre un printemps. Puis un autre hiver, encore plus rude, une sècheresse plus aride. Puis les sèves reviennent... Et ainsi de suite. La vision bienheureuse est une chute sans fin dans une mer sans fond. 

mardi 10 novembre 2020

Le triangle sacré




 La vie est cycles, marche, respiration, naissances et morts.

Il y a ainsi veille et sommeil. Tout et rien.

La vie intérieure, de même, est vide et plénitude, 

entre les bars du silence et de l'extase.

Quant à son fruit, il comporte aussi ces deux versants,

cet inspir et cet expir, mais comme transfigurés

par l'attention donnée.

L'union du vide et du plein engendre la vie,

la vie intérieure

et la vie transfigurée.


Et cette vie est comme le troisième côté du triangle,

à l'image de ce sanctuaire de Sardaigne,

vieux de plusieurs milliers d'années,

que j'ai eu la joie de visiter.

Quelle merveille,

ce temple de la vie,

sous la lumière de la lune

qui plonge ses doigts d'argent

dans les eaux lustrales 

du cercle de la matrice.


Un archéo-astronome, à propos de ce site :



mardi 27 octobre 2020

L'absolu selon le Tantra




 Dans le célèbre commencement de sa Méditation sur la Triple Souveraine (Parâtrîshikâvivarana), Abhinavagupta évoque l'absolu en partant du nom qui lui est donné au début du Tantra de la Triple Souveraine : an-uttara "sans supérieur". Mais, fort de son génie propre, il se lance dans une série d'étymologies traditionnelles (nirvacana) de ce mot. Seize. 

A chaque fois, uttara signifie "transcendant", "supérieur". Et le préfixe an- nie cette négation, cette supériorité, cette hiérarchie. L'absolu n'est pas l'absolu. Il est au-delà, car il n'est pas confiné dans sa supériorité. Tout ne se faut pas, il y a bien "unité sans confusion", comme dirait Proklos, mais aussi "tout est dans tout". Telle est la liberté : non pas dans la transcendance, un "au-delà des concepts" qui serait encore un concept, une construction par exclusion, mais dans la transcendance retrouvée à chaque point de l'immanence, dans l'absolu, mais réalisé dans chaque point de vue relatif. Pour le dire autrement : dans chaque partie, le tout. Et la véritable liberté ne consiste pas, selon Abhinavagupta, à se tenir au-dessus, ni à claironner que "tout est égal", mais à pouvoir monter et descendre à volonté dans l'échelle de l'être, depuis la pure inconscience jusqu'à la pure conscience. Cette liberté permet une vision intégrale qui embrasse tous les points de vue relatifs. Et cela, c'est proprement la poésie. Voilà pourquoi tous les grands maîtres du Cachemire furent des poètes, ou du moins des amateurs de poésie, pour ce que nous en savons. Ainsi, Utpaladeva, le génial philosophe de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), fut aussi le magnifique poète des Hymnes à Shiva.

Mais Abhinavagupta va encore plus loin. Il joue avec le mot anuttara, le retourne dans tous les sens, l'analyse pour le traire telle une vache qui exauce les souhaits. Par exemple, anuttara=anut+tara ou anut désigne l'espace et tara veut dire "traverser", "dépasser", comme Târâ, la nautonière qui sauve de l'océan du samsâra. 

Ainsi, anuttara est ce qui est au-delà l'au-delà, ce qui transcende la transcendance, puisque l'espace est l'image même de la transcendance. En Inde et, en particulier, dans les traditions non-dualistes ascétiques, c'est l'image classique de la transcendance. C'est aussi la base de la dualité, ce qui "donne lieu" (âkâsha=avakâsha) ) au commerce quotidien (vyavahâra), au bavardage (prapanca). Ce qui est par-delà cet au-delà, c'est l'absolu qui, loin d'être un bloc statique enfermé dans sa supériorité, est une puissance infinie de se manifester ainsi et autrement : comme dualité, comme unité, comme oubli de l'unité, comme dualité dans l'unité, etc. L'absolu, c'est-à-dire la conscience, est au-delà de l'objectivité, mais aussi au-delà du vide, de l'inconscience, au-delà de l'inertie, au-delà du rien, au-delà du sommeil, lequel n'est que la contrepartie négative de la dualité. L'absolu est la grande réconciliation des opposés. Et c'est pourquoi l'expérience de l'absolu est une joie, une ivresse à nulle autre pareille. 

Alors que le vide est un concept, une construction forgée par exclusion de l'objet, de la conscience, etc., la conscience n'est pas une construction, car elle n'a pas d'opposé. Elle qui n'est rien en elle-même, se manifeste jusque dans le rien. C'est cela que je ressens dans l'étonnement d'être, au seuil de tout mouvement, de toute perception, de toute pensée, de tout désir, de toute émotion.

Tel est, en bref, l'absolu selon Abhinavagupta.


jeudi 27 août 2020

La danse du vide et du plein

One is Karaikkal ammaiyar a female Nayanar saint. I won't go in exact  details about her story but according to mythical stories … | Sanchi stupa,  Iconography, Stupa
Karaikkal

La vie intérieure est une sorte de dialogue entre vide et plein. Le vide est mort qui prépare la naissance de la sensation de plénitude.

Ce dialogue s'incarne dans le va-et-vient de la respiration.

Le flux de l'expérience chevauche ces souffles. Il est aussi fait de ces antagonismes. 

La conscience comme devenir est personnifiée par Kâlî, Déesse à la fois affamée et comblée, dont la danse (krama) est succession de vide et de plein.

Le Clair de lune de la conscience (Cidgaganacandrikā) chante cette marche :

saprakāśakṛtamajjanaṃ jagat kurvatī bhavasi pūrṇimā śive |
pūrṇameva tava rūpamanyathā kurvatī kila kuhūḥ pratīyase || 21 ||
"Quand tu immerges le monde et sa manifestation
en toi, tu es la Pleine Lune, ô Shivâ !
Quand tu renouvelles ta plénitude,
tu apparais comme Lune Nouvelle."

pūrṇatākṛśatayoryadantaraṃ tatra kāli vijahatkrame sthitā |
darśitakramavibhāgasaṃbhramaṃ kālamadyatanamattumīhase || 22 ||
"Ô Kâlî, tu es présente entre la plénitude et le vide (litt. "la minceur"),
quand tu abandonnes (cette) marche (de la respiration).
Tu aspires (alors) à dévorer le moment présent,
(cette) illusion des différents aspects du devenir que (tu) donne à voir."

mātṛmeyamitisādhanātmikā tvatkṛtonmiṣati yā vikalpadhīḥ |
tvatsvarūpamakalaṅkitaṃ tayā kasya devi viduṣo na muktatā || 23 ||
"Tu es l'éclosion de la pensée discursive
faite du sujet, de l'objet et de la connaissance.
Ton essence n'est (pourtant) pas conditionnée par elle.
Sachant cela, ô Déesse, qui n'est pas délivré ?"

La Déesse est la source des mouvements du souffle, supports des mouvements de l'attention, les vikalpa. Cette source est reconnue d'abord entre ces mouvements (turya), puis dans ces mouvements mêmes (turyâtîta). Elle est à la fois pleine, car en mouvement (krama) et vide, car libre de ce mouvement (akrama) dont elle est aussi la source, l'Acte toujours actuel. C'est le miracle que célèbre le verset suivant, difficile à traduire :

akramakramavimarśalakṣaṇaṃ yā kramākramamayī kramākramam |
akramaṃ śivamavekṣya madhyagaṃ tvāṃ ca satkulamidaṃ tavānanam || 24 ||
"Cette (Déesse), à la fois en mouvement et immobile,
observe Dieu, centre à la fois en mouvement et immobile,
caractérisé par une conscience atemporelle du devenir.
Et toi, ton visage est le corps véritable de (Dieu)". [en lisant asya à la place de idam]

dimanche 12 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 122 La vacuité dans la perception

Thiruvasagam - Wikiwand
Manikkavacagar

L'expérience du vide dans la perception :

vastvantare vedyamāne sarvavastuṣu śūnyatā |
tām eva manasā dhyātvā vidito 'pi praśāmyati || 122 ||

"Quand on perçoit une chose,
il y a vacuité quand à toutes les autres choses.
Quand on contemple cette vacuité par l'attention,
on s'apaise, alors même que la chose perçue continue à l'être."




vendredi 10 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 120

Kala Kshetram — Child saint Sambandar, Chola bronze from Tamil...
Shrî Jnâna Sambandha, pays Tamoul, c 1100

L'expérience de la concentration :

kvacid vastuni vinyasya śanair dṛṣṭiṃ nivartayet |
taj jñānaṃ cittasahitaṃ devi śūnyālāyo bhavet ||120 ||


"Ayant posé l'attention sur un objet,
qu'on l'en retire lentement.
Alors cette perception (se retire de l'objet), avec le psychisme.
Ô déesse ! on devient un réceptacle vide."

Ou bien :

"Ayant posé l'attention sur un objet,
elle se retire (des autres objets).
Cette perception concentre (toute) l'attention.
Ô déesse, on devient un réceptacle vide (à l'égard de tout le reste)." 

jeudi 9 juillet 2020

Vide de tout

Peintre célèbre - Jean Francois Millet
Millet


Plus on est vide, plus on est plein de Dieu. Alors, tout est Dieu, dans un dialogue universel, car Dieu est l'être de toute chose :


"Quand l'âme est vide de tout, excepté de la pierre vive qui est Dieu, il est impossible de rien faire ni de rien dire sans que tous les objets ne réveillent en nous cette présence. Tous les objets disent : "Dieu" ; et l'âme répond intérieurement "Dieu"."


Malaval, La belle ténèbre, 1670

vendredi 12 juin 2020

Entre vide et plénitude

Jules Bastien-Lepage, "Le petit colporteur endormi", 1882, Tournai ...

Touchée par la grâce, allant d'extases en extases, l'âme intérieure perd peu à peu des points de repère, jusqu'à un état de vide total, privé de tout appui. Mais en réalité, Dieu est l'appui. Cet état est simplement décrit comme "vide" par rapport aux états précédents. L'âme est alors comme un miroir immobile, comme un vitrail transparent :

"L'âme ne voit plus rien d'elle-même, elle ne voit rien de Dieu, elle ne peut plus agir, plus s'abandonner, plus vivre ni plus mourir ; elle ne conçoit ni ténèbres ni lumière, elle ne voit ni sortie ni entrée, elle ne peut ni désirer ni fuir, elle ne peut se plaire dans sa perte ni s'en attrister. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle est dans un désert infini, suspendue comme entre le ciel et la terre, sans avoir un seul cheveu sur quoi s'appuyer. Elle est sans foi, sans espérance et sans amour, ce lui semble, d'autant qu'elle ne peut réfléchir là-dessus, mais pourtant jamais elle n'aima si fortement ni si parfaitement... Si elle doit faire quelque chose, c'est se rendre attentive sans aucun sien effort et ne mettre aucun empêchement à ce que Dieu fait en elle, ni par de subtiles réflexions, ni par soupirs, ni par admirations, mais comme une eau très belle et claire qui est arrêtée, reçoit sans émotion ce que Dieu fait en elle."

Maur de l'Enfant-Jésus, Exposition des communications divines, p. 175

Cet état est l'état de silence ultime, juste avant la plénitude parfaite, car vides et plénitudes alternent et vont s'approfondissant l'un l'autre jusqu'à leur perfection.

Cet avant-dernier état est le dernier des "moyens". Là, on "ne peut bonnement donner aucun précepte, ni pour y arriver ni pour y demeurer...parce que la créature ne fait ici que suivre les actions de Dieu."

Et cet état de vide total est de durée indéterminée :

"C'est assez de dire qu'ici l'âme n'a plus rien, et dans les autres qu'elle a encore quelque chose. Pour la durée de cet état, elle est aussi longue qu'il plait à Dieu ; car il n'y a que lui qui puisse ressusciter l'âme de cette mort à la vie."

mardi 9 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 81 82 83

A chola bronze figure of krishna | Olympia Auctions

L'expérience de la bouche béante :
madhyajihve sphāritāsye madhye nikṣipya cetanām |
hoccāraṃ manasā kurvaṃs tataḥ śānte pralīyate || 81 ||
"Que l'on pose l'attention sur la langue,
au centre de la bouche grande ouverte.
Énonçant un 'ha' mental,
on se dissoudra dans la paix."

L'expérience de l'assise dans le vide :
āsane śayane sthitvā nirādhāraṃ vibhāvayan |
svadehaṃ manasi kṣiṇe kṣaṇāt kṣīṇāśayo bhavet || 82 ||
"Assis ou sur un lit, que l'on ressente 
que notre corps n'a pas de support.
Quand le mental/l'attention disparaît d'instant en instant,
on devient sans domicile fixe."

L'expérience de la lenteur :
calāsane sthitasyātha śanair vā dehacālanāt |
praśānte mānase bhāve devi divyaugham āpnuyāt || 83 ||
"Sur un siège en mouvement
ou bien en bougeant le corps lentement,
quand l'attention/ le mental s'apaise, ô déesse !
on atteint l'état divin."


lundi 8 juin 2020

Dans le divin rien

Fichier:Georges de La Tour 007.jpg — Wikipédia


Le vide est le trône du cœur :

"Ici, l'âme...demeure comme sans mouvement, et sans envie d'en avoir : aussi ne voit-elle rien, ni de plus bas ni de plus haut, et même elle n'a plus d'idée de Dieu formée par le concept. Et son opération ne trouvant plus de contrariété en elle, ne se fait plus sentir comme avant. On dirait que l'âme est comme toute fondue dans une certaine vacuité abyssale où l'on ne voit ni fin ni commencement... L'on ne saurait donner de préceptes pour cet effet, ni bien décrire ce que c'est."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 83

dimanche 7 juin 2020

Dans le Rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort.

Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

vendredi 29 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 58 59 60

Antique de l'Inde Chola style hindou Bronze Danse Krishna sur ...


Vijnâna Bhairava Tantra, versets 58, 59 et 60 :

viśvam etan mahādevi śūnyabhūtaṃ vicintayet |
tatraiva ca mano līnaṃ tatas tallayabhājanam || 58 ||
""Que l'on évoque, ô déesse !
tout cet univers comme vide.
Et là même l'attention se dissout.
On devient ensuite jouissance/réceptacle de cette dissolution".

ghatādibhājane dṛṣṭim bhittis tyaktvā vinikṣipet |
tallayaṃ tatkṣaṇād gatvā tallayāt tanmayo bhavet || 59 ||
"Que l'on projette l'attention sur un contenant
comme un vase par exemple,
en faisant abstraction de ses parois.
En s'y dissolvant dès cet instant, on devient ce (contenant)."

nirvṛkṣagiribhittyādideśe dṛṣṭiṃ vinikṣipet |
vilīne mānase bhāve vṛttikṣiṇaḥ prajāyate || 60 ||
"Que l'on jette le regard sur un espace sans arbres, ni reliefs, ni frontières,  etc. Quand l'attention se dissout,
on renaît immobile."

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