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mardi 22 juin 2021

Krishna dit de ne pas torturer le corps


 Si le corps est "le temple du divin", alors l'opprimer par des pratiques ascétiques ou yogiques puritaines, c'est opprimer le divin en nous. C'est ce que dit Krishna dans la Gîtâ :

aśāstravihitam ghoraṃ

tapyante ye tapo janāḥ

dambhāhaṃkārasaṃyuktāḥ

kāmarāgabalānvitāḥ 17, 5

karśayantaḥ śarīrasthaṃ

bhūtagrāmam acetasaḥ

mām caivāntaḥśarīrasthaṃ

tān viddhy āsuraniścayān 17, 6


"Des ascèses cruelles, 

qui ne sont pas enseignées par les traités :

les gens qui les pratiquent

sont doués d'hypocrisie et d'égo,

plein d'avidité, de passion et de violence.

Ils affament les éléments/les êtres présents dans le corps,

ces inconscients !

Et ainsi c'est moi, 

qui suis présent dans le corps,

qu'ils affament.

Saches donc que leur croyance est démoniaque."

_________________________________________

Dieu, la Déesse (Krishna est une manifestation de Kâlî) est présente dans le corps. Elle est la conscience, le feu du "je suis" qui brûle au centre de l'être et qui, tour à tour, rayonne à travers les organes ou résorbe tout en elle, au moment de l'endormissement, par exemple. C'est elle qui se déverse comme des coulées de lumière, lors de la pratique de la Méditation de Shiva/Bhairava. Le corps est "la totalité des êtres" (bhûta-grâma), dit Krishna. Le corps est microcosme. Opprimer le corps, c'est opprimer l'univers. Vouloir supprimer ceci, puis cela, jusqu'à ne plus manger que des pommes (par exemple), c'est détruire la biodiversité dans le corps, c'est tuer les divinités. C'est un sacrilège. Ainsi vivent les "inconscients" (acetasa), les égarés, les endormis. Esclaves de la consommation, ils deviennent ensuite, dans une réaction mécanique, esclaves de l'ascétisme. 

jeudi 17 juin 2021

La méditation de la lumière



 La méditation de Shiva (shiva-mudrâ) est la principale pratique contemplative et sans forme, dans la tradition du Tantra. Les cinq sens grand ouverts, je demeure totalement transparent, comme si une lampe brillait à travers les pores de ma peau et à travers les "portes" des sens. Un poème traditionnel évoque une colonne de lumière au centre de soi, un soleil intérieur qui s'épanche à travers les ouvertures des sens.

Or, un verset de la Bhagavad-gîtâ, le texte le plus populaire de l'hindouisme, évoque cette pratique de l'ouverture totale qui révèle la lumière intérieure :

sarvadvāreṣu dehe'smin

prakāśa upajāyate

jnānaṃ yadā, tadā vidyād

vivṛddhaṃ sattvam ity uta

"Quand à travers toutes les ouvertures de ce corps

brille la lumière qui engendre la connaissance,

alors, on saura assurément que 

la transparence (sattva) se développe."

BG, XIV, 11

________________________

Ici Krishna décrit une sensation générale de clarté dans la perception et dans les cognitions, qui permet de reconnaître la prédominance du mode naturel "transparence". 

Cependant, du point de vue du Tantra, il est possible de faire une lecture ésotérique de la Gîtâ, où Krishna est une incarnation de la Conscience universelle, Kâlî. Dans ce cas, on peut dire que ce verset décrit la pratique de la méditation de Shiva. De fait, elle permet de développer la sensation globale de transparence.

Abhinavagupta nous a laissé des "notes" (artha-samgraha) sur la Gîtâ, mais il ne mentionne pas la méditation de Shiva à l'occasion de ce verset. Cependant, cette pratique est bien au cœur de son enseignement.

vendredi 17 juillet 2020

Le monde est le jeu de l'espace

Bonhams : A COPPER ALLOY FIGURE OF DANCING KRISHNA TAMIL NADU ...
Krishna


L'espace en lequel ces mots apparaissent, résonnent et disparaissent,
est l'espace absolu, le mystère (guhya) suprême, la science royale :

mayā tatam idaṃ sarvaṃ jagad avyaktamūrtinā 
matsthāni sarvabhūtāni na cāhaṃ teṣv avasthitaḥ 

na ca matsthāni bhūtāni paśya me yogam aiśvaram 
bhūtabhṛn na ca bhūtastho mamātmā bhūtabhāvanaḥ 

yathākāśasthito nityaṃ vāyuḥ sarvatrago mahān 
tathā sarvāṇi bhūtāni matsthānīty upadhāraya 


Bhagavadgîtâ IX, 4-6

"Tout cela se déploie par moi :
le monde (se déploie) par (ma) forme universelle.
Tous les êtres existent en moi,
mais je ne suis pas confiné en eux.

Et (en réalité), ces êtres ne sont pas en moi !
Vois mon yoga, vois ma souveraineté.
Fondement des êtres, je ne suis pas (confiné) en eux.
Mon Soi est l'acte qui les engendre.

De même que le vaste vent qui pénètre tout 
est (lui-même) toujours dans l'espace,
de même tous les êtres sont en moi :
fais attention à cela !"

Tout est dans l'espace.
L'espace n'est enfermé nulle part.
Il n'y a rien d'autre que l'espace, 
car rien ne peut exclure l'espace.

Ce qui ne peut être perdu, exclu, mis à l'écart, 
cela est l'absolu, digne de tous les désirs.

jeudi 5 décembre 2019

La Bhagavad Gîtâ selon le tantrisme non-dualiste



La Bhagavad Gîtâ est le texte le plus connu de l'hindouisme.
Pourtant, il reste inconnu, malgré sa bibliographie impressionnante.
Le contexte est lui aussi impressionnant : rien de moins qu'une guerre mondiale et fratricide, une tragédie cosmique, due à l'excessive prospérité des humains qui menace la survie de la Terre.

Au-delà des préchi-préchas des swâmîs gnan-gnan et de leur sermons savoureux comme des plats préparés pour ne pas choquer le bourgeois, la Gîtâ est donc véritablement un texte (tantra) essentiel. 

Abhinava Goupta nous a laissé un ensemble de notes sur des passages du texte, dans sa version cachemirienne (une vingtaine de versets en plus). Nous avons aussi le commentaire, excellent car il explique la Gîtâ par la Gîtâ, de Râmakantha, disciple d'Outpala Déva.

Krishna est Kâlî, la conscience comme devenir, comme impermanence.

Quelques remarques à ce propos :

mayi sarvam idaṃ protaṃ sūtre maṇigaṇā iva
"Tout ceci est tissé en moi, 
comme des perles sur un colliers." (VII, 7)

De fait, tout est dans la conscience, tout "tient" par cet invisible ciment, comme le prouve l'expérience, toute expérience.

La conscience parle, elle s'éveille à sa véritable nature :

ahaṃ kṛtsnasya jagataḥ prabhavaḥ pralayas tathā
"Je suis la source et la dissolution du monde entier." (VII, 6)

C'est précisément ce que montre le Chant de la Reconnaissance du Maître en soi (Îshavara-pratyabhijnâ), par Outpala Déva. D'ailleurs, ce dernier cite le verset 15 du chapitre XV de la Gîtâ et en fait le pivot de son discours :

Après avoir réaffirmé son immanence : 

sarvasya cāhaṃ hṛdi saṃniviṣṭo
"Je suis présente au cœur de tous",

il affirme que c'est bien lui qui pense, qui perçoit, qui oublie, et Outpala Déva fait de cette déclaration étonnante le canevas de la Reconnaissance : 

; mattaḥ smṛtir jñānam apohanaṃ ca
"De Moi viennent la mémoire, la perception et l'oubli",

sachant qu'Outpala Déva rapproche "l'oubli" (apohana) de la notion bouddhiste "d'exclusion" (apohana aussi), base de la théorie du sens chez le bouddhiste Dharmakîrti (autre philosophe cachemirien), théorie qui vise à expliquer comment les concepts (vikalpa) peuvent signifier quelque chose d'une réalité qu'il n'appréhende pourtant pas - car, selon lui, seul la perception connaît le réel - et comment, sur cette base, il nous sert à "fonctionner" avec une relative efficacité parmi les objets; au sein d'une réalité avec laquelle le langage n'entre pourtant jamais en contact.

La Pratyabhijnâ peut être considérée comme une explication de ce passage et d'autres de la Gîtâ, comme ceux-ci :

jīvanaṃ sarvabhūteṣu
"Je suis la vie de tous les êtres".

[Je note cet autre déclaration frappante, entre autres :
dharmāviruddho bhūteṣu kāmo 'smi
"Dans les êtres, je suis le désir qui ne s'oppose pas au Dharma"]

Il serait donc important d'écrire un livre sur cette interprétation tantrique de la Gîtâ. Il y a là, je crois, une profondeur insoupçonnée, malgré l'abondance des interprétations.

Nota bene : je ne pratique pas l'écriture inclusive ; ici, parce que la conscience enveloppe les genres et s'en joue ; loin d'être "neutre", elle est libre d'assumer toutes les postures sans être confinée en aucune.





mercredi 27 novembre 2019

Le sacrifice du souffle



apāne juhvati prāṇaṃ prāṇe 'pānaṃ tathāpare /
prāṇāpānagatī ruddhvā prāṇāyāmaparāyaṇāḥ //

Bhagavad Gîtâ, IV, 29


"Certains offrent l'expir dans l'inspir,
d'autres l'inspir dans l'expir.
Abolissant l'expir et l'inspir,
ils se dévouent à l'affinage du souffle."

Le plus simple est de se donner au silence à la fin d'un expir.
L'expir comme un "om" silencieux propulse l'attention dans le silence.
Quand on est distrait, on recommence.
Ce silence est d'abord savouré dans ces intervalles.
Puis ces mouvements du souffle ne sont plus perçus comme des interruptions du silence.
Puis ces mouvements du souffle sont vécus comme des mouvements du silence.
Une seule réalité mouvante. Aucune séparation.

Les mouvements du souffle sont les supports intimes des expériences mentales.
L'expir est Shiva, le silence, la mort, la connaissance, un mouvement vers le réel, un geste d'acceptation, de lucidité. Il est l'état de sommeil profond, l'unité pure de la conscience pure, sans réflexion.
L'inspir est Shakti, le ressenti, la naissance, l'amour, un abandon dans la source, un recoulement au centre, l'expérience de l'unité avec tout. Il est l'état de veille, la multiplicité de la conscience en tant que pouvoir de réflexion.

Je suis conscience, ce pouvoir de se réaliser de ces deux manières, comme unité, comme multiplicité, comme forme, comme absence de forme. 

Dans ce silence simple (sans aucune dualité, sans idée d'unité, indicible), il y a comme un éveil. 
Dans cet intervalle qui n'est "ni le jour, ni la nuit", dans cette égalité, le yoga s'éveille, car "le yoga est égalité". Un feu s'allume, pour ainsi dire. C'est le souffle vertical, ou ascendant, à l'image de la flamme d'une bougie. Les nœuds fondent peu à peu, même si le feu s'allume en un instant. 

Tout s'ouvre. Se mêle à l'espace, mais un espace vivant. Le souffle est alors spatial. La respiration continue, car elle est naturelle. Le jour, la nuit. La vie, la mort. Mais le jour est vécu comme extase créatrice. La nuit comme repos. Un mouvement et un repos. Une harmonie des contraires. Je suis le mystère qui se réalise ainsi, à travers cette respiration de la forme à l'absence de forme. "Je suis" est cet acte infini, insaisissable. Ni identification à la forme (pas juste l'état de veille, Shakti), ni rejet de la forme (pas juste l'état de sommeil profond, Shiva).

Juste plonger dans ce silence. Sans rien forcer. Net, clair, sans but, précis, sur un expir comme sur une vague. Un, entier.

Le mystère se reconnaît de soi-même, au-delà de toute expérience, source de toutes les expériences, vie de toutes les expériences.

mardi 12 novembre 2019

Le monde comme sacrifice

Un cycle


Dans le troisième chapitre de la Bhagavad Gîtâ (10-17), Krishna décrit la vie comme sacrifice.
Le sacrifice (yajna) est don. Mais il n'est pas à sens unique. Il est échange, échange entre les hommes et les dieux, principalement à travers le feu. 
Le sacrifice est notre "vache qui exauce les souhaits". Il est la source de notre prospérité. Il est échange, commerce (vyavahâra, terme très riche, qui rappelle que l'existence, en général, est échange).

Or, nous pouvions relier ce qui est dit là à ce qui est dit ailleurs dans le légendaire indien (Purânas, Mahâbhârata, etc.) : le sacrifice mène à la prospérité (shreyas), mais la prospérité mène à l'abondance, à la croissance. Et la croissance des hommes mène au dépérissement de la Terre. Le sacrifice, au sens négatif, implique la destruction de la Terre, de la Déesse-Terre (bhû-devî). Et voilà pourquoi Dieu, le mystère omniprésent (vishnu), doit s'incarner à chaque période de prospérité. Ainsi, quand les démons prospèrent, la Terre sombre dans les eaux et Vishnou doit la ramener, prenant pour cela la forme du sanglier. La croissance des hommes ou des démons est la maladie de la Terre. Le succès mène à l'échec. Telle est la nature des choses. L'ordre lui-même conduit au chaos. Justice et injustice sont parentes.

La vie est un sacrifice entre les hommes et les dieux. Et la Terre en est la victime. 
A un endroit du Mahâbhârata, Krishna affirme que la guerre fratricide du Mahâbhârata, qui va voir presque toute l'humanité s'entre'exterminer, est un sacrifice nécessaire pour sauver la Terre. 

D'un point de vue ésotérique, Krishna est Kâlî, la conscience en tant que Temps, c'est-à-dire comme Mort. "Avec le temps va, tout s'en va"... La conscience est la Mort, qui devient le moyen de vaincre la Mort quand on l'épouse. Accepter ce grand sacrifice est la clé de la libération. Tout est englouti dans le vide infini, instant après instant. Accepter l'évanescence est permanence. Reconnaître la liberté de la conscience (c'est-à-dire l'impermanence) est la parfaite sécurité. Le plein vient du plein, et laisse le plein en plénitude.

La lecture ésotérique (à distinguer de la lecture védântique) du légendaire rapporte tout à l'expérience de l'ici-et-maintenant : les dieux sont les facultés des sens et de l'esprit. Le feu est le désir. En comblant nos sens, les dieux nous donnent prospérité et bonheur (yoga-kshema). Mais ce "sacrifice" du plaisir épuise le corps, qui doit finalement être offert à la conscience comme vide absolu, afin de pouvoir ensuite renaître à neuf, après une nuit de sommeil, au terme d'un cycle de mort ou une destruction cosmique. 

Ainsi le sens profond de la Gîtâ (et donc de l'histoire des hommes) serait de prospérer par le "sacrifice" (c'est-à-dire par la croissance économique, etc.) avant de finir dans un Ragnarök radical. Sur le plan microcosmique, c'est l'état de veille, avec son sacrifice sous forme de perceptions, de pensées, de jouissances, qui s'achève dans la "mort" de l'endormissement, total et incontournable renoncement.

Ainsi la vie est commerce. Le commerce mène à l'assouvissement. L'assouvissement mène à l'usage, qui use, et qui lui-même exige la mort. Laquelle est la précondition de la renaissance. Pas de printemps sans hivers. La conscience (l'expérience, ici et maintenant) est profusion, car elle est vide, plus vide que le vide cosmique : un tout qui n'est rien, qui peut tout devenir parce qu'il n'est rien. C'est aussi la condition humaine et la dignité de l'homme, l'essence même de la culture. Par où l'on apercevra, peut-être, l'inépuisable richesse de la grande histoire du Mahâbhârata.  

vendredi 25 octobre 2019

Qu'est-ce que la culture ?

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Ce que ne comprennent pas bien des gens, c'est qu'une tradition est une manière de vivre. Un emploi du temps quotidien. 
Et au cœur de toute culture, il y a la lecture. Il y a les textes. C'est une pratique. Une pratique du corps. Lire est une pratique de tout l'être. Les microcéphales analphabètes (pour reprendre la judicieuse expression de l'un de mes maîtres) qui rejettent les textes ou rabaissent la pratique de la lecture n’accéderont jamais à l'âme de la tradition, quand bien même ils clament leur traditionalisme. Car c'est une pratique. 

Comme dit Krishna :

abhyāsād ramate yatra 
duḥkhāntaṃ ca nigacchati  
yat tadagre viṣam iva 
pariṇāme 'mṛtopamam

tat sukhaṃ sāttvikaṃ proktam 
ātmabuddhiprasādajam

"Quand on se réjouit dans une pratique assidue
et que l'on s'achemine vers la fin du mal-être,
quand, au début, cela semble du poison,
mais que cela devient comme du nectar :
c'est cela que l'on nomme bonheur véritable,
engendré par la paix de l'intellect et du Soi."

(Gîtâ, XVIII, 36b-37)


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