Affichage des articles dont le libellé est hiérarchie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est hiérarchie. Afficher tous les articles

lundi 13 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 123 124 La relativité des règles

Une exposition sur l'histoire du yoga à Washington
Yoginî

L'expérience de la relativité des coutumes :

kiṃcijjñair yā smṛtā śuddhiḥ sā śuddhiḥ śambhudarśane |
na śucir hy aśucis tasmān nirvikalpaḥ sukhī bhavet || 123 ||

"La pureté traditionnelle des demi-savants
est une impureté du point de vue shivaïte.
Elle n'est pas pureté, en effet, mais impureté !
Que l'on soit donc sans scrupules et l'on sera à son aise."

L'expérience de l'absence de hiérarchie :

sarvatra bhairavo bhāvaḥ sāmānyeṣv api gocaraḥ |
na ca tadvyatirekteṇa paro 'stīty advayā gatiḥ || 124 ||

'L'état divin est partout présent,
présent jusque dans les gens du commun.
Il n'y a rien d'autre, rien de plus.
Réaliser cela, c'est la vie non-duelle."

vendredi 15 mai 2020

La science de la balance

Qui ne préférera cette soi-disant "idolâtrie" à la réelle monolâtrie que l'on nous impose depuis des siècles ?


L'ismaïlisme nizârite, une forme d'islam dérivée du néoplatonisme, explore les correspondances :

"Tout ce qui a été créé dans le monde supérieur a un équivalent dans le monde inférieur. (...)
La lune atteint sa perfection en quatorze nuits, alors que le soleil maintient sa forme pendant vingt-huit jours  : au soleil revient deux fois la part de la lune. A ce sujet, Dieu a dit : "au garçon une part égale à celle de deux filles (Coran, IV, 11), ce qui se réfère au fait que le rand du Supérieur est deux fois supérieur au rang de l'Inférieur, car le Supérieur se rapporte à l'Inférieur comme l'homme se rapporte à la femme. Mais le Supérieur est (lui-même) féminin par rapport à ce qui est au-dessus de lui..."

Abû 'Îsâ al-Murshid, Risâla, Leiden 1983, cité dans "La philosophie ismaélienne", Daniel de Smet, p. 31

On comparera cette vision rigide et misogyne avec celle, multipolaire et égalitaire, du shivaïsme du Cachemire. La lune y est décrite à égalité avec le soleil, relation qui s'incarne dans les mouvements de la respiration et dans les échanges des amants. Quelle distance avec le légalisme morbide et grossier des abrahamistes !

Pourtant, le shivaïsme du Cachemire intègre lui aussi des hiérarchies. Alors où donc se situe précisément la différence ? Au plan conceptuel, on la repère dans une hiérarchie tempérée par la notion de "mélange" (pour reprendre la notion stoïcienne), formulée sous la forme de l'axiome "tout est dans tout" (sarvam sarvatra), "tout est tout" (sarvam sarvâtmakam, sarvam sarvamayam), axiome expliqué des dizaines de fois par Abhinavagupta, notamment dans son extraordinaire Méditation sur le Tantra de la Déesse Suprême (Parâtrîshikâvivarana). Il y a des niveaux, mais tous les niveaux sont présents à chaque niveau. Il y a ainsi "unité sans confusion", comme dit le pseudo-Denys. 

Tel est l'un des points sur lequel le shivaïsme du Cachemire reste encore valide et opératoire. Sa réflexion sur la conscience est un outil précieux pour penser une organisation hiérarchisée et pourtant égalitaire. Chacun, à son niveau, porte en soi tous les niveaux : n'est-ce pas le cœur de la doctrine humaniste d'un Pic de la Mirandole, laquelle n'était qu'une reprise de la pensée profondissime de Proclus ? N'est-ce pas le fondement de la dignité humaine ? Et la misogynie au cœur de l'abrahamisme est-elle compatible avec une existence humaine digne ? Même dans ses versions relativement "ouvertes" (comme ici l’ismaélisme), ça n'est manifestement pas le cas. Tant que les racines sont inhumaines, les fruits le seront, quelque soit le nom qu'on leur donne.

lundi 25 novembre 2019

De la nécessité de distinguer des échelles

Illsutration du Livre du sage, de Charles de Bovelles (1479-1566)


A l'échelle individuelle, cultiver l'acceptation à ce qui arrive est bon.
A l'échelle collective, ce serait du totalitarisme.

Au fond, l'expérience de la conscience de l'instant présent est libre de toute convention morale.
Mais faire de cet éveil un principe moral ou politique serait désastreux.

Ainsi, il est nécessaire de distinguer quelque chose comme des échelles dans notre recherche de la sagesse, dans notre philosophie. Ce qui est bon à une échelle peut être ruineux à une autre. Et c'est de la confusion entre ces échelles et les sagesses qui leur correspondent que naissent bien des dangers. 

Je distingue ainsi trois niveaux correspondant à trois échelle ou trois points de vue :

Au plan collectif, il faut une politique. Le libéralisme ou, disons, une doctrine recherchant la plus grande liberté, les plus riches libertés individuelles. Qui va donc avec l'individualisme. Et comme les libertés sont des pouvoirs et ne vont pas sans leur sagesse, il faut aussi une éducation adéquate, disons un humanisme.

Au plan individuel, il faut une morale. Le stoïcisme ou, disons, une doctrine de l'acceptation rationnelle et affective de ce qui m'arrive. C'est la sagesse du détachement, principalement par la connaissance, car on aime ce que l'on comprend. C'est aussi l'enseignement du Mahâbhârata en Inde. Se détacher d'un Moi limité pour le resituer dans un contexte plus vaste (la Terre, le cosmos) et ainsi à la fois l'humilier et l'élargir. 

Au plan intérieur, il faut un éveil. La non-dualité, une sagesse sobre et riche à la fois, qui épouse au plus près l'expérience intérieure du silence et du ressenti.

Notons que les deux premiers plans s'opposent. Ils se corrigent mutuellement. Le troisième est le plus important, mais il ne peut guère s'épanouir que sur la base des deux premiers.

Je note aussi que les traditions adoptent généralement cette architecture. En Chine, avec le néo-confucianisme. En Inde, avec la démocratie, la doctrine du karma-yoga et l'éveil à la non-dualité. En Occident, avec l'humanisme, le stoïcisme et la mystique ou le néoplatonisme.

Nous avons ainsi une structure claire qui intègre les aspects de la sagesse en un tout harmonieux. 

dimanche 18 novembre 2007

Nous sommes capables

Douglas E. Harding (1909-2007) fut l'un des philosophes les plus originaux du siècle passé. Plus connu comme inventeur d'une série d'outils expérimentaux pour la connaissance de soi, il eut avant cela une longue période de réflexion solitaire. Le premier fruit de ses méditations fut un livre imposant (plus de 600 pages tapées à la machine) qui parût en Angleterre en 1952. Mais, bien qu'il bénéficia d'un certain succès d'estime, Harding se sentait frustré par ce qu'il ressentait comme son incapacité à faire partager sa vision.
Cette vision est pourtant fort simple : elle consiste à prendre au sérieux la vision que nous avons de nous-mêmes et du monde à partir du point de vue de la première personne. Cette approche permet de prendre conscience des différences vitales entre ce que nous paraissont être vus du dehors, et ce que nous voyons de nous-mêmes, ici, "à zéros centimètres" de nous-mêmes. Ici, en effet, au-dessus des épaules, je ne vois pas une tête, mais je vois un espace conscient et illimité, capacité d'accueil pour le monde, les autres et pour "mon" visage, là-bas dans le miroir. Bref, selon lui "voir qui a le problème est la solution du problème".
Cet espace que je vois, "ici", au-dessus des épaules, englobe en fait tout ce que je peux voir. Il embrasse la hiérarchie des choses visibles, de l'infiniment grand à l'infiniment petit. D'où le titre du livre, La hiérarchie du ciel et de la terre, réédité par The Shollond Trust en 1998.
C'est un véritable livre-univers, rempli de notes, de citations et de dessins. Il expose une théorie selon laquelle il est possible de décrire l'ordre de l'univers à travers la multitude des points de vue possibles, tous étant inclus dans le point de vue de la première personne.
Tout cela en fait une lecture passionnante mais de longue haleine. Harding s'appuie sur de nombreux philosophes et hommes de science qui l'ont précédé dans son approche perspectiviste. On sent, dans son effort pour hiérarchiser les points de vue, l'esprit de l'architecte qu'il était. Bien sûr, beaucoup des connaissances scientifiques qu'il convoque sont dépassées. Cependant, l'essence de son message demeure vivante et parfaitement actuelle.
C'est à travers les "exercices" qu'il inventa par là suites avec quelques amis, et qu'il présenta le restant de sa vie à travers le monde, qu'il trouva le moyen de faire partager sa vision. Des outils simples, voire enfantins, et pourtant d'une grande profondeur. Ils nous permettent de renouer avec la grande tradition de la philosophie comme connaissance de soi, avec son regard neuf et naïf.
D. E. Harding insistait sur le fait que cet Espace qui embrasse tout n'a pas de nom en soi, pas d'appellation privilégiée, contrôlée ou enregistrée. Mais il utilisait souvent le mot de "capacité". Car cet Espace, cette ouverture immense nous rend capables, capables de vie et de relation aux autres. C'est cette immensité limpide qui rend possible toutes nos expériences. Elle est, ainsi, capacité, puissance, conscience. Voici un poème d'un auteur anglais que Harding appréciait beaucoup, Thomas Traherne :
Je n'ai senti ni écume ni matière en mon âme,
Ni rebords ni frontières, comme nous les voyons dans un bol.
Mon essence était capacité,
Qui sentait toutes choses.
La pensée qui jaillit de là s'élève d'elle-même...
Elle n'agit pas depuis un centre sur un objet au loin,
Mais est présente quand elle voit,
Etant avec l'Etant elle sent tout ce qu'elle fait.
"My Spirit", in Complete Works of Thomas Traherne, London, 1903, p. 41, cité dans The Hierarchy of Heaven and Earth, p.1.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...