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dimanche 28 mars 2021

La plus ancienne description du Trika ne vient pas du Cachemire


Le Trika n'est pas apparu d'abord au Cachemire, mais dans le Sud de l'Inde. Abhinava Gupta nous dit que son maître était à Jâlandhar dans le Penjâb, et que le maître de ce dernier "venait du Sud".

Et en effet, il y a une brève description du Trika dans une œuvre sanskrite datée précisément de 960 et composée dans l'Andhra, un pays du Sud de l'Inde. L'auteur est jaïn et il n'apprécie guère cette tradition Kaula, le Trika étant une tradition Kaula, la religion Kaula étant, en bref, la forme ésotérique du Tantra.

Voici la traduction de ce passage, à partir du texte sanskrit édité par le professeur Alexis Sanderson :

"Les maîtres Kaula affirment (qu'on est délivré) quand on vit l'esprit sans crainte à propos de ce qu'il est permis de boire ou de manger. En effet, la philosophie du Trika enseigne que l'on doit adorer la nuit Shiva androgyne, la bouche parfumée d'alcool, le cœur comblé du goût de la viande, une shakti (=une femme) contre notre flanc gauche, possédé par la Shakti et installé en elle, à l'image de Shiva et Shakti."

Pour aller plus loin, voir cette vidéo en anglais :




mercredi 26 août 2020

Les deux époques de l'histoire du tantrisme

Splendour in stone - Frontline

Avant le néo-tantra (le "Tantra"), le tantrisme a eu une histoire en Asie. 

Pour aller au plus simple, il faut distinguer entre les traditions anciennes, avant le XIIè siècle ; et les traditions postérieures au XIIè siècle, marquées par les ravages des violences islamiques.

Voici comment Mark Dyczkowski résume les différences entre les deux périodes :

"Après le XIIè siècle, (...) les Musulmans ont établi leur domination sur le Nord de l'Inde et, en toute probabilité à cause de cela, la plupart, si ce n'est toutes les traditions tantriques qui fleurissaient dans le Nord furent finalement interrompues. Bien que la transmission des enseignements de ces traditions et les lignées tantriques à travers lesquelles elles étaient transmises furent perdues, les principes essentiels, les symboles, beaucoup de divinités, de rituels et autres pratiques ne tombèrent pas dans l'oubli. On pourrait dire que, dans une large mesure, les paradigmes sont restés. Cependant, les formes concrètes qu'elles générèrent dans la renaissance qui s'ensuivi , bien que similaires, ne furent pas les mêmes. Dans certains cas, la transition ne pu se faire sans modifications substantielles, ni même sans la perte des structures antérieures, alors mêmes qu'elles avaient subsisté pendant des siècles et avaient été reproduites dans de nombreuses traditions tantriques." (Manthâna Bhairava Tantra, Introduction, vol. 1, p. 474)

Autrement dit, il faut comprendre qu'il y a un avant et un après l'irruption de l'islam, en Inde comme ailleurs. Le génocide subit par l'Inde a laissé des dégâts irréparables, outre les millions de vies détruites. Cependant, bien des éléments ont survécu, sous d'autres formes. Dyczkowski donne l'exemple du corps subtil : dans les traditions tardives, dont celle des "sept chakras" qui a été mondialisée par l'entremise de Woodroffe, tout ce qui était situé dans l'espace au-dessus de la tête, est désormais placé dans la tête, dans le fameux "lotus aux mille pétales". 

Il en va de même pour le reste : des fragments anciens subsistent dans les traditions tardives, mais tout est bouleversé. Par exemple, des divinités anciennes survivent dans le système tardif des "Dix Grandes Sciences" (dasamahâvidyâ), mais sous une forme très appauvrie, sans la profondeur qu'elles avaient avant. Ainsi le yoga passe à l'arrière-plan, tandis que les rituels prennent de plus en plus d'importance. Surtout, le yoga tantrique est remplacé par le hatha yoga de la tradition Nâtha, laquelle est clairement une perversion des traditions Kaula dans le sens d'un ascétisme et d'une misogynie toujours plus marquées. Ce mouvement est aujourd'hui si dominant que la mémoire des génies passés du shivaïsme du Cachemire, ainsi que la richesse sans équivalent des yogas shivaïtes, ont presque entièrement disparues des mémoires. 

Voilà pourquoi, même si l'on n'est pas un spécialiste de l'histoire du tantrisme, il est important d'avoir en tête la distinction entre ces deux époques du tantrisme.

mercredi 11 septembre 2019

Kshéma Râdja était-il Kshémendra ?

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Le lac Dal et ses "houseboats"

Reste de temple hindou dans une mosquée à Shrînagara, ex-Pravarapurâ

photo de Gopi Nâth Kavirâdj à l'âshram de Lakshman Joo



Le shivaïsme du Cachemire a évolué dans la vallée du Cachemire entre 800 et 1100, en gros, dans un contexte politique agité mais une économie prospère. Il ne faut pas imaginer une retraite désertique peuplée de quelques yogis, mais une vallée de commerce, un lieu de passage sur la route de la soie. 

Les traditions initiatiques qui ont servi de support aux exégètes du Cachemire ne sont pas nées au Cachemire, sauf peut-être la tradition Kaula "originelle" (pûrva). Les autres - Siddhânta, Netra/Mrityunjaya, Svacchanda-Bhairava, Picumata-Brahmayâmala, Trika, Krama, Shrîvidyâ, sont sans doute nées dans d'autres régions de l'Inde.

Au Cachemire se sont développées des traditions qui s'écartaient du milieu initiatique pour s'ouvrir à un public plus large : d'abord le Spanda, puis la Pratyabhijnâ, laquelle propose une voie nouvelle, accessible à tous et sans aucune initiation. 

Mais à quoi ressemblaient ces milieux concrètement ? Combien de pratiquants ? Les textes nous présentent des idéaux, mais quelle était la réalité quotidienne de ces adeptes ? Combien de yogis ? De karmis (ritualistes, sans doute la majorité) ? De jnânis ? Les orgies et autres pratiques transgressives étaient-elles pratiquées ? Par qui ? 

Or, contrairement au reste de l'Inde, souvent perdue dans les méandres de sa mythologie, le Cachemire nous a laissé des documents "historiques". Certes ils ne sont pas fiables à 100%, mais leur ton et leur contenu est clairement différent des Pourânas, par exemple.

Il y a en gros deux groupes : d'un côté les chroniques "historiques", le Nîla-mata-purâna et surtout la Râja-taranginî  de Kalhana ; de l'autre, les documents littéraires, avec le Kathâ-sarit-sâgara de Somadeva et les oeuvres exceptionnelles de Kshémendra.

Ce corpus évoque souvent les pratiques tantriques. Ce sont donc des témoignages importants, mais qui sont généralement négligés. Ils sont pourtant une fenêtre sur l'univers dans lequel ont vécus les "grands" comme Abhinava Goupta et Kshéma Râdja. Il n'est pas explicitement question de ces philosophes dans ces textes. Mais il y a des indices troublants, que je voudrais partager avec vous.

Il est bien connu que "du temps du roi Avanti Varman (à partir de 855), des philosophes et des Siddhas, à commencer par Kallata (l'Auteur du Poème du frémissement, Spanda-kârikâ), descendirent sur la terre pour le bien-être des hommes." (V, 66). A ce roi vertueux succède Shankara Varman, à partir de 883, un psychopathe qui spolie la vallée et installe au pouvoir la redoutable caste des Kâyasthas, sortes de scribes, aujourd'hui encore connus en Inde pour être vénaux. Par exemple le gourou de la Méditation Transcendantale est un Kâyastha. Mais bien sûr il y en a de bons, comme la famille des gourous de Lilian Silburn (ceci dit, l'un des disciples a quand même fondé la secte Sahaj Mârg et les autres se sont chamaillé toute leur vie). Alors (à partir de 883) "dominèrent les Kâyasthas, ces fils d'esclaves qui anéantirent tout bonheur. La terre devint, sous la garantie du (roi Shankara Varman) la possession des Kâyasthas, comme il arrive quand les rois ôtent la distinction des castes." Le poète satiriste Kshémendra décrit lui aussi la corruption de cette communauté  et sa participation aux orgies tantriques. Les brahmaniques orthodoxes réagirent par une grève de la faim, apparemment sans succès. D'où une blessure dans la mémoire collective. Autrement dit, l'époque où commence le shivaïsme du Cachemire, vers 883, est une période de troubles, sous l'égide d'un roi vulgaire, violent, impulsif et refusant de parler le sanskrit. Un cauchemar. C'est pourtant dans le siècle qui suit que parleront les plus grands maîtres du Cachemire, y-compris l'Auteur anonyme du Yoga selon Vasishtha, peut-être au temps du roi Yashaskara, entre 939 et 948. Ce Xème siècle est rempli de complots, de guerres civiles, de corruption, de famines, et d'assassinats. Mais il faudrait un jour en écrire l'histoire, peut-être un peu romancée, à partir des éléments que nous avons. 

Quoiqu'il en soit, arrive au pouvoir Yashaskâra, un homme de qualité apparemment, puisque sous son règne les tântrikas sont neutralisés :

"Des gurus insensés, faiseurs de sacrifices avec des poissons et des gâteaux, n'entreprenaient pas l'examen de la
doctrine des saintes écritures dans des livres composés par
eux-mêmes.
On ne voyait pas des femmes de ménage, élevées au
rang des déesses par les initiations d'un guru, causer un déréglement de bonnes mœurs et de la foi par des secousses

de tête." (VI, 11-12)

Les "gurus insensés" sont manifestement des gourous tantriques, kaulas qui font des sacrifices (yâga), "avec des poissons et des gâteaux" (caru), ces gâteaux n'étant pas des charlottes à la fraise, mais plutôt des boules de riz mélangées de sang. Le reste fait allusion aux orgies kaula et les "secousses de têtes" (mûrdha-dhûnanaih), dues aux transes shaktiques (shakti-pâta, rudra-shakti-samâvesha) qui sont la marque de l'initiation kaula. L'Auteur, défenseur de l'orthodoxie brahmanique, accuse les gourous kaulas 
d'écrire "eux-mêmes" les tantras.


On nous raconte ensuite que ce même roi vértueux, Yashaskâra, fit punir un yogi de la tradition Krama qui avait participé à des orgies tantriques (yoginî-melâpa, cakra-krîdâ, vîra-tândava) :

" Le roi (Yashaskâra), strict observateur de la justice, et dirigeant
ses efforts vers la surveillance des coutumes de castes, punit l'ascète brahmane, appelé Tchakra
Bhânou, pour avoir été dans une orgie (cakra-melaka).
109. Ayant remarqué sa conduite très-blâmable,
il lui fit marquer le front d'une patte de chien.
11o. Il fut, pour sa sévérité, blâmé avec colère par son
oncle maternel, qui était un grand dévot et son ministre de
la paix et de la guerre (et qui était aussi un maître tantrique du Krama, du nom de Vîra Vâmana, auteur bien connu par ailleurs du Bouquet pour l'éveil au Soi, voir à la fin de mes 60 expériences de vie intérieure chez Almora).
111. Voici ce qui est dit avec assurance par les gurus qui,
dans la puissance d'un de leurs anciens docteurs, proclament l'établissement de leur propre autorité :
112. Le bruit répandu par eux fut que le (roi Yashaskâra) est mort sept jours
après la punition du guru, tandis que, d'après d'autres, il a succombé une longue maladie; comment peut-on être sûr de la vérité? -
115. Ou, si l'on ajoute foi à ce qu'on a dit pendant sa maladie,on prendra aussi la malédiction de Varnata pour la cause de sa mort." 

Comme on voit, les adeptes du tantra non-duel ne dédaignaient pas toujours la magie noire. 

Régna ensuite, de 958 à 1003, une femme, la reine Diddâ, l'une des rares femmes ayant régné en Inde. Femme à la main de fer, elle élimina les autres princes. C'est elle qu'a du connaître Abhinava Goupta. Elle prit comme amant un berger du nom de Tounga, qui prit bientôt le pouvoir.

Il n'est pas question d'Abhinava Goupta ni de Kshéma Râdja. Ce dernier serait le cousin d'Abhinava et se présente comme son disciple, mais Abhinava, lui, le le mentionne pas. Etrange. 
Or, Kshémendra (990-1070), poète et satiriste célèbre, dont le nom a le même sens que Kshéma Râdja ("roi du bonheur"), mentionne aussi Abhinava Goupta parmi ses maîtres. On peut donc se demander si Kshémendra ne serait pas tout simplement Kshéma Râdja. Ce dernier aurait alors commencé sa carrière comme tantrique disciple d'Abhinava, avant de quitter la tradition (ce qui expliquerait le silence d'Abhinava) et de prendre la posture du moraliste : dans ses satires, Kshémendra se moque en effet durement des plusieurs maîtres kaulas et de leurs disciples. Faut-il y voir une critique du tantrisme par Kshémendra, ex-adepte ? Si c'était le cas, son témoignage serait très fort, car les tableaux peints par Keshémendra, dont j'ai donné quelques échantillons dans mon Introduction au tantra, sont clairement le reflet d'une expérience de première main. Ils dressent des portraits réalistes et cruels de ces maîtres que l'on imagine, aujourd'hui, raffinés et distingués, mais qui étaient, selon le moralistes, des créatures assez misérables. Cependant, rien n'est certain, et tout ne colle pas. Je ne vois pas trop comment un philosophe aussi profond que Kshéma Râdja aurait pu se transformer en ce personnage cyniqye qu'est Kshémendra, fils du riche dévot shivaïte Prakâshendra. Mais la chose n'est pas impossible. Si elle se vérifiait (mais je ne vois pas comment), cela porterait un coup sévère à l'image fort pieuse que nous avons d'Abhinava Goupta et de son enseignement sophistiqué.

Comment savoir ?

Voici quelques matériaux pour étudier le contexte social concret du shivaïsme du Cachemire :

Un article sur les brahmanes du Cachemire :

Sur le Nîla-mata-pûrâna :

Sur la Râja-taranginî :

Une traduction française de la Râjataranginî, vol. II :
https://books.google.fr/books?id=9W8jczZJ5NQC&lpg=PA549&ots=THgZ-1kWqU&dq=chronique%20des%20rois%20du%20kachmir%20troyer&hl=fr&pg=PP1#v=onepage&q&f=false

Sans oublier, bien sûr, les articles d'Alexis Sanderson.

vendredi 19 juillet 2019

Sur les origines du Tantra



Le shivaïsme vient de Shiva, par l'intermédiaire de Shakti et des sages védiques.

Mais... ceci est vrai pour le shivaïsme des Pourânas, ces immenses livres, plus de dix-huit, qui totalisent plus de 100 000 versets. Sans oublier le Mahâ-bhârata, 100 000 versets lui aussi. Et le Shiva-dharma. Et le Shiva-dharma-uttara. Et les shivaïsme plus locaux, comme la religion vîra-shaiva, plusieurs dizaines de millions d'adeptes quand même...

Tout cela, c'est le shivaïsme publique, exotérique. Il comprend des "initiations" et des Mantras. Mais ça n'est pas le shivaïsme tantrique, ésotérique, dont la grande et unique porte d'entrée est l'initiation, la Grande Initiation.

Là, il y a d'abord les tantras dualistes. Révélés par Shiva, ils passent aussi par des sages védiques comme Rourou, Brahmâ (à la fois dieu et sage), Nandi et d'autres. Parfois, ces gens ne sont pas des brahmanes mais, dans l'ensemble, ce shivaïsme respecte le brahmanisme, même si cette Voie des Mantras se présente comme supérieure au Véda, alors que les Pourâna se présentent seulement comme l'essence du Véda ou comme un "cinquième Véda". Il y a une liste traditionnelle de vingt-huit tantras dans cette catégorie, mais en réalité il y en a une poignée, la plupart ayant été conservés. Ils ont été commentés et interprétés d'abord par des Cachemiriens à partir du VIIIè siècle, mais on considère qu'ils ne font pas partie du "shivaïsme du Cachemire" (je vous rappelle que cette appellation est inadéquate). 
Leur doctrine est "dualiste" : la matière est séparée de Dieu et des créatures. Ces dernières peuvent, grâce à l'initiation, à une pratique rituelle quotidienne et après la mort, devenir "comme Shiva". C'est une sorte de divinisation où l'on devient un super-ange. Il y a du yoga, mais surtout des rituels. Après une initiation, on peut et on doit rendre un culte quotidien à Sadâshiva, blanc, lumineux, avec dix-huit bras. Il est installé sur un trône de Mantras, seule présence de Shakti dans cette tradtion. Ce shivaïsme initiatique dualiste est très important, car il donne le langage rituel de base. Tout y est secret, accessible uniquement par l'initiation. Les Mantras sont, comme je disais dans un billet précédent, la base de tout. Le culte est privé (autrement, il ne serait pas secret).

Ce shivaïsme se présente comme supérieur à tous les autres chemins. Ou plutôt, tous les chemins mènent à cette Voie du Mantra. Là encore, malgré une hiérarchie explicite, règne un inclusivisme généreux. Car tout vient de Shiva et tout retourne à Shiva. Le Tantra unique, éternel, est une pure vibration atemporelle (nâda-mâtra), "traduite" en partie pour les humains par Sadâshiva, qui le révèle en premier à Shrî Kantha au sommet du Mont Kailash. Ce dernier abrège encore les tantras pour les humains de notre époque "faibles, débiles et à la vie courte". Seul les points les plus importants sont conservés, alors que les tantras affirment clairement que le Tantra primordial est infini. Puis, les sages védiques de la grande forêt magique de toutes les révélations, la forêt de Naïmisha, entendent dire que Brahmâ et Vishnou eux-mêmes y reçoivent l'initiation de Shiva. Pris par la curiosité, ils demandent eux-même cette initiation supérieure aux Védas. La curiosité (kutûhala) est le motif le plus fréquent dans les révélations tantriques. Les sages védiques sont curieux de connaître ce qu'ils ne savent pas, ce qui n'est pas dit dans le Savoir, dans le Véda.

Entre les Pourânas et les premiers tantras dualistes, il y a la Collection du Souffle divin (Nishvâsa-tattva-samhitâ), sorte de proto-tantra primordial dans lequel on trouve des fragments de tout ce qui va être développé ensuite dans les différentes strates de la révélation tantrique. On la date du Vè siècle.


Mais la rivière de la Gnose ne s'assèche pas encore car la Shakti, la Déesse, n'est jamais assouvie par les réponses de Shiva. Au-delà des vingt-huit tantras dualistes, commence la révélation des soixante-quatre tantras de Bhairava. Peu à peu, les sages védiques vont s'effacer, au profit de Râma, Krishna et autres personnages non-brahmaniques. Le shivaïsme est clairement divergent du brahmanisme. Au mieux, il offre un brahmanisme parallèle, capable de se substituer au brahmanisme. Mais en réalité, il offre autre chose, comme il apparaît de plus en plus clairement au fil des révélations tantriques.

En réalité, il existe un seul tantra important dans cette catégorie de Bhairava, un tantra-source, le Tantra de Bhairava Libre, indépendant, svacchanda en sanskrit. L'adepte y adore Bhairava avec de l'alcool et du sang. En quantité symbolique bien sûr. Mais le modèle change complètement. Ici on cherche à se laisser posséder par le divin. Ce n'est plus un culte bien sage avec du lait et du miel, mais une invasion. De plus, les pratiques magiques abondent. On ne cherche plus seulement à devenir un Shiva, mais encore à participer à l'activité divine. On aspire à la délivrance, mais aussi à la jouissance ; on veut l'immortalité spirituelle, mais aussi sensuelle.

Mais ce n'est pas finit. Le fleuve du Tantra continue à couler, large et puissant, entre les deux rives de Shiva et Shakti. Car oui, j'avais oublié de vous le dire : dans les Pourâna, l'enseignement est un dialogue entre des dieux et des sages ; mais dans les tantras, ce sont toujours des dialogues entre Shiva et Shakti, même dans les tantras dualistes.

Ensuite jaillit un nouveau tantrisme, extraordinaire et aux origines précises. Ce sont les tantras du Couple Shiva et Shakti, les Yâmala Tantras. Les déesses y sont pleinement présentes, à égalité avec les dieux. Mantras et Vidyâs y forment de vastes cercles de puissances. La mythologie s'estompe, le symbolisme prédomine. Les yogis et yoginîs offrent du vin, des viandes et leurs sécrétions sexuelles. Des mandalas sont tracés sur le sol, la nuit, dans des lieux reculés ou terrifiants, comme les champs de crémation. Tout est toujours axé sur les Mantras, de plus en plus puissants et éloignés des rites appolliniens des Pourânas et de la "culture védique" telle qu'on en fait la propagande aujourd'hui (car en réalité la religion védique était pleine de magie et ancrée dans la terre). 

Le principal tantra "du couple" est le Brahmâ Yâmala Tantra, révélé vers le VIIIè siècle. Étrangement, il nous raconte en détail son origine. Un jour la Déesse, dans un élan d'enthousiasme, révèle à ses proches, dans son palais du Mont Kailash, le Tantra. Elle brise ainsi le sceau du secret, transgressant l'une des règles initiatiques, l'un des samayas. Pour la punir, Shiva l'envoie sur Terre. Elle naît Sattikâ, fille de brahmane dans un village près de Prayâga (la moderne Ilâhabâd, le site de la Koumbhamélâ). A l'âge de treize ans, elle atteint l'éveil : elle retrouve la mémoire et toutes ses connaissances.  Bhairava-Shiva l'initie à nouveau, mais lui donne cette fois des instructions précises, sous forme de prophéties. Il lui donne le nom, le lieu et la caste de ses futurs disciples. Tout cela ne ressemble pas à une légende, mais bien à des faits. Parmi ces disciples, il y a aussi bien des brahmanes que des gens de la plèbe. Ils viennent de toutes les régions de l'Inde, on a même leur nom "civil". 
Le disciple principal est un certain Svacchanda Bhairava, Amantrî avant son initiation, car sa mère, originaire d'Oudjjaïn, n'arrivait pas à avoir d'enfant. Les déesses qu'elle pria acceptèrent de placer un enfant dans son ventre, un grand yogi, mais "sans Mantra", car dans sa vie précédente, ce dernier avait, comme la Déesse, transgressé une règle initiatique. Il pratique, atteint divers pouvoirs (siddhi) et rencontre enfin la Déesse incarnée en Sattikâ, la révélatrice du Brahmâ Yâmala Tantra, par l'intermédiaire de son premier disciple, Krodha Bhairava. Avec Vishnou Bhairava, il a pour mission de diffuser le tantra dans le village de Kalâpa. Ce détail est intéressant, car nous avions déjà rencontré Kalâpa (ou Kalâpi) dans la légende de la lignée de la Reconnaissance relatée dans un précédent billet. C'est là que vécurent quinze génération de Siddhas (en gros, ici, des êtres réalisés, éveillés), avant d'aller s'installer dans la vallée du Cachemire. De plus, Kalâpa est la capitale du royaume de Shambhalla selon le Kâlacakra Tantra bouddhiste. Le Brahmâ Yâmala Tantra parle de ce "petit village" comme d'un village peuplé de sages. Le Kâlacakra aussi en parle comme d'un "petit" village, tout en affirmant qu'il fait trente lieues de large ! Je note au passage que Shambhalla était 1) un district du royaume d'Oddyâna et 2) un village de l'Orissa. Il ne s'agit donc peut être pas d'un royaume caché dans une autre dimension comme l'on affirmé certains lamas tibétains, même si la dimension symbolique de Shambhalla est évidente dans le Kâlacakra Tantra, où Kalâpa est présentée comme la cité parfaite, entièrement édifiée selon les enseignements astronomiques du Kâlacakra Tantra.

Le Brahmâ Yâmala, ce tantra de douze mille verset est sans doute le premier à raconter ainsi ses origines. Ici, les sages et les lieux védiques s'estompent encore plus, au profit de personnages sans doute historiques. Notons aussi que c'est avec ce tantra que le yoga sexuel apparaît vraiment. Il y est aussi question de "rétention", mais cela n'est pas certain, n'étant qu'une interprétation du terme sanskrit avagraha.

Nous avons donc quatre niveaux de révélation shivaïte jusque-là :

1) Les Pourânas, le shivaïsme publique
2) Les tantras dualistes de Sadâshiva
3) Le Svacchanda Bhairava Tantra de Râma
4) Le Brahmâ Yâmala Tantra de la Déesse incarnée en Sattikâ

Historiquement, tout cela émerge entre le Vè et le VIIIè siècle. 
Quoi qu'il en soit, la rivière des tantras ne cesse de s'élargir et nous n'en sommes ici qu'à l'aube de la révélation de la non-dualité.
Vous remarquerez que tout cela, qui se passe dans l'Inde d'avant le XIIè siècle, n'a rien à voir avec les tantras tardifs du Bengal, etc., connus aujourd'hui sous le nom de "système des dix Vidyâs" transmis par de nombreux gourous en Inde et ailleurs. Ici, je ne parle donc pas de ces traditions récentes, mais bien du shivaïsme et du shâktisme originels, selon ses sources les plus anciennes. C'est le Tantra des tantras.

   


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