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mercredi 28 juillet 2021

Pourquoi le yoga paraît-il incohérent ?

T. Krishnamacharya

 La chose a frappé bien des esprits curieux : Le hatha yoga ne colle pas avec le "yoga" de Patanjali. Le hatha est tantrique, baroque et orienté vers des pratiques sexuelles. Patanjali est ascétique, son ton est impersonnel et ses sources sont plutôt du côté du bouddhisme ancien.

Or, en pratique, c'est certes bien le hatha qui prédomine. C'est lui, en effet, qui propose des postures plus qu'assises, des techniques de respiration sophistiquées, des "bandha" et autres "mudrâ". Mais alors, que viennent faire les Yogasûtras "de Patanjali" dans l'enseignement du yoga aujourd'hui ? D'où vient que l'on continue à présenter Patanjali comme LA référence du yoga, alors que sa vision est si différente du yoga qui est pratiqué ?

D'abord, la "popularité" des Yogasûtras est récente. La redécouverte du texte est due à Colebrooke, un savant anglais contemporain de Napoléon. Cependant, dans la collection de manuscrits qu'il rassembla, les Yogasûtras représentaient un peu plus d'un pour cent, et les textes de yoga (donc de hatha yoga) un peu plus de 3,5%. La plupart du temps, Patanjali est cité au Cachemire, par des auteurs cachemiriens, ce qui a fait dire à certains que les Yogasûtras avaient été composés au Cachemire, sous influence bouddhiste. Abhinavagupta, le maître du shivaïsme du Cachemire, était considéré comme une réincarnation de Patanjali, personnage relativement important dans le vaishnava-dharma (le vishnouïsme), car il est une incarnation d'Ananta, le serpent de Vishnou et le dépositaire de la "mémoire" cosmique.

Mais cela n'explique pas la popularité de Patanjali aujourd'hui.

Pour la comprendre, il faut examiner la vie de Krishnamacharya, le maître de yoga le plus influent du XXe siècle. 

Cet homme appartenait à la communauté vishnouïte Shrîvaishnava. Mais il était passionné de Hatha Yoga. Sa source principale en la matière fut la Hathayogapradîpikâ, un texte shivaïte, plein de citations de textes tantriques et de techniques sexuelles. Or, un Vishnouïte ne peut ainsi se réclamer d'un enseignement shivaïte sans mettre sérieusement en danger sa réputation et son statut social. Krishnamacharya risquait l'ostracisme, tout simplement et très concrètement. Le vishnouïsme s'est toujours jugé pur, par rapport à un shivaïsme qu'il juge impur et hérétique, voire démoniaque. Qu'en réalité le vishnouïsme comporte sa propre version du tantrisme, inspirée largement du shivaïsme, ne change rien à l'affaire.

Krishnamacharya était donc dans une situation problématique. Il était potentiellement hérétique. Devait-il renoncer au hatha yoga qui le passionnait, ou bien risquer d'être rejeté par sa communauté ?

Comment a-t-il résolu son problème ?

En inventant une fable.

Il a raconté qu'il avait eu une vision de Nâthamuni, un saint vaishnava important, lequel lui avait transmit le Yogarahasya, un texte en sanskrit qui est en fait le hatha yoga vishnouïsé de Krishnamacharya. Il a donc écrit sa version du hatha yoga "vishnouïsé" en disant qu'il ne l'avait pas écrite lui-même, mais qu'une éminente autorité vishnouïte la lui avait dictée. De cette manière, il donnait à son enseignement une autorité indiscutable autant qu'invérifiable. Cependant, le contenu de l'enseignement restait suspect. Krishnamacharya a donc rajouté Patanjali, autre autorité acceptée dans les milieux vishnouïtes. Patanjali est l'assurance de Krishnamacharya. Rien à voir, donc, avec le hatha yoga.

Autrement dit, les Yogasûtras n'ont RIEN à voir avec le yoga tel qu'il est pratiqué dans l'Ashtanga par exemple, dont la base technique reste celle du hatha yoga, orienté vers des fins bien différentes de celles de Patanjali. Mais Patanjali est omniprésent malgré tout, car il était nécessaire à Krsihnamacharya pour résoudre son problème et garantir sa bonne réputation au sein de sa communauté religieuse. Cela nous paraît difficile à croire, mais la pression sociale, dans une société traditionnelle, est très forte. En Inde, un homme d'honneur est capable de tout pour préserver sa réputation. Y-compris à des pieux mensonges. 

Et comme, par ailleurs, Krishnamacharya était fasciné par toutes sortes de pratiques corporelles, dont certaines venues d'Occident, il a inventé la fable du "maître dans sa grotte de l'Himalaya", elle aussi indiscutable et invérifiable, afin de justifier la présence de cette pléthore d'âsanas nouvelles dans son enseignement, alors qu'il n'y en a pas autant dans la Hathayogapradîpikâ.

Donc, si vous avez le sentiment que le Hatha et Patanjali n'ont rien à voir, vous avez raison : le hatha yoga n'a rien à voir avec les Yogasûtras. Leur vision et leur technique sont diamétralement opposées. Malgré cela, on enseigne aujourd'hui ces deux visions comme si elles n'en formait qu'une seule, parce que, à l'origine, cela arrangeait Krishnamacharya et ses élèves, tous membres de la communauté vishnouïte. Dans ces condition, l'impression de confusion est inévitable.

Le "Râja Yoga" n'a rien à voir avec Patanjali. Le "Hatha Yoga" n'a rien à voir avec Patanjali. Mais on continue d'enseigner Patanjali comme s'il était LA référence en matière de yoga, par ignorance et par conformisme. Aujourd'hui, l'état des connaissances sur la question est bien différent. Et pourtant, la plupart des écoles de yoga tardent à mettre à jour leur enseignement.

samedi 14 mars 2020

Pourquoi l'Ashtanga Yoga n'aime-t'il pas les femmes ?

Depuis quelques années, le monde du yoga est secoué par des scandales.
Les maîtres sont remis en question.

Face à des événements troublants, réaction la plus commune est de designer comme responsable tel ou tel individu, sans questionner le yoga lui-même. De vrai, pareil questionnement des sources serait sans doute perçu comme suicidaire par la plupart des professeurs et par tous ceux pour qui le yoga est un commerce.

Pourtant, et sans nier les responsabilités individuelles, ne serait-il pas judicieux d'interroger le yoga lui-même ? Ainsi des gens comme Matthew Remski ont entrepris cette démarche critique. Dans le même temps, l'histoire du yoga et mieux connue, en particulier celle du Hatha Yoga, le yoga à l'origine de tous les styles actuels. On sait aujourd'hui qu'il existe bien des familles différentes de yoga. Patanjali et ses sûtras restent la seule référence pour le grand public (dont font partie les professeurs et les formateurs, malheureusement), mais nous savons depuis longtemps déjà que cette vision est erronée.

Quoi qu'il en soit, le style de yoga le plus pratiqué aujourd'hui est l'Ashtanga Yoga, dont la source est un Indien mort en 1989, Krishnamcharya (ci-après, "K"). Or, celui-ci nous a livré sa vision du yoga sous une forme traditionnelle, dans le Yoga-rahasya, le "secret du yoga" dont le contenu lui aurait été enseigné dans une vision surnaturelle par un saint du Xème siècle, appartenant à la tradition tantrique vaishnava (l'une des religions de l'Inde), un certain Nâthamuni. Cette fable sert bien entendu a donner de l'autorité a la vision de K. Je cite la traduction publiée aux éditions Âgamât, avec quelques modifications.


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K.

Quelle est la vision du yoga que nous transmet ce "maître des maîtres" que K fût et reste ?

Trois traits nous frappent :

1 . Une vision négative du corps de la femme
Quand il décrit la vie du fœtus dans le corps de sa mère, K en parle en ces termes, citant avec dévotion le Vishnu Purâna :

""Dans l’utérus, l'être au corps tendre est entouré d'insectes (kîta) et d’impuretés (mala)." I, J
"...le fœtus gît, en proie a tous ces tourments, proche des excréments et de l'urine.(...) Il repose dans l’utérus et ressent beaucoup de souffrances. L'enfant prêt à naître est entoure de matières fécales." Ibid.

Il s'agit donc d'un long passage du Vishnu Purâna, l'une des Écritures de la religion de K. Ce qui nous amène au second point :

2. Une vision sectaire et religieuse du yoga
On affirme souvent que le yoga de K, et donc l'Ashtanga, le Vinyâsa et autres dérivés, ne sont pas religieux. Ce seraient des pratiques non sectaires, dépourvues de toute empreinte idéologique, juste des méthodes de bien-être, modernes et pragmatiques. C'est parfaitement faux. Tout l'Ashtanga est présenté dans le cadre entièrement religieux de la religion vaishnava de K :

"Ceux qui n'ont rien compris au Suprême parlent des nombreux mantras avec beaucoup de conviction. Ils débattent pour savoir quel dieu est supérieur : Shiva, Vishnu ou Brahma." I, 110

En ne lisant que ces paroles, on pourrait croire a une critique du sectarisme et a une invitation a la tolérance.
Mais on déchante au verset suivant :

"Cependant, toutes les Upanishads (=les textes révélés) proclament que Vishnu est le Seigneur suprême parmi tous (les dieux), qu'il est le seul (eka eva)." I, 111

Dans l'enseignement de K, tous est présenté comme venant de Vishnu. Même Patanjali est considéré comme une incarnation d'Ananta, le serpent qui sert de matelas a Vishnu.


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Nâthamuni

Dans cette optique, on ne s’étonnera pas de constater que K est véritablement obsédé par la pureté, une valeur qui se trouve au cœur du puritanisme de sa religion de naissance. Au temps pour le "sage libre de tout conditionnement". En fait, c'est plutôt l'inverse : qu'est-ce donc qui n'est pas conditionné dans "son" enseignement ? Et cette obsession de la pureté, avec son corollaire le dégoût du corps, se confirme dans le troisième trait caractérisant son son discours :

3. La femme est instable et incapable

"Les femmes en ce monde sont généralement affligées par la timidité et la crainte, (ce qui es une bonne chose, car la femme ne doit jamais être indépendante). Mais elles se laissent aller a des bavardages inutiles, sont pleines d'illusions et ont un mental instable." Chapitre "de la réflexion" (vimarshana), 24

... Heureusement, il y a des femmes exceptionnelles. Mais... "c'est un miracle (vicitra-gati) du Soi" ! 26

Pour K, la femme est par nature instable. Mais comme Dieu est tout puissant, certaines femmes peuvent, par sa grâce, transcender leur nature impure et infantile, incapables de "suivre leur devoir (svadharma)", 25.

Dans ces conditions, doit-on encore s’étonner de voir tant de professeurs de yoga abuser de leurs élèves ? Un Pattabhi Jois ne suit-il pas l'enseignement de son guru K ?
Voici un échantillon de ce "maître de yoga" en train de "stabiliser" des femmes. A vous de juger :




Bien entendu, K a enseigné aux femmes. Et il le dit dans son Secret du yoga : les femmes peuvent pratiquer. Mais il présente cela comme un miracle divin (vicitra-gati), si incroyable qu'il appelle a la foi ses bon disciples. Si les femmes peuvent pratiquer le yoga, dit-il, ça n'est pas parce qu'elles sont les égales des hommes, mais parce que Dieu peut tout (27).

Mépris du corps, de la chair, obsession de pureté, sectarisme, misogynie... L'Ashtanga Yoga n'aime pas les femmes. Si les yoginîs veulent vraiment trouver leur bien-être dans ce yoga (et ses dérivés), elles doivent se le réapproprier, au prix d'un travail critique. 

vendredi 30 mars 2018

Krishnamacharya et le tantrisme - 3

Il y a quelques années, le "pape du yoga", "la plus haute autorité du yoga dans le monde", a été accusé d'avoir voulu manipulé quelques élèves pour les faire participer à un rituel d'union sexuelle. Mais cet expert, Kaustubh Desikachar, avait peut être négligé le fait que ces femmes étaient autrichiennes. Bref. Desikachar a reconnu les faits. Après un moment de retrait, il est revenu aux affaires.



Cette affaire a pu choquer, car Desikachar est le petit fils de Krishnamacharya, dont on a des raisons de dire qu'il fut le maître de yoga le plus important du XXe siècle. Or ce maître appartenait à une communauté de brahmanes de religion vishnouïte particulièrement puritaine. Les brahmanes, en général, sont obsédés par la crainte de l'impur. Dans la vision brahmaniste, est impur ce qui sort du corps. Par exemple, selon la stricte orthodoxie, il est impensable de se brosser les dents avec une brosse à dent, car une fois entrée dans le corps, cette brosse devient impure. Voilà pourquoi les brahmanes pieux ne mangent pas dans des assiettes, ni avec des couverts : dans la mesure du possible, rien de ce qui est entré dans le corps ou sorti de lui, ne doit être réutilisé. 
En outre, plus on est pur, plus il est difficile de rester pur. La moindre tâche...fait tâche. D'où des existences quelque peu maniaques. Or, parmi les choses impures, le corps de la femme figure en tête de liste. De manière générale, la femme est source de dangers et d'impuretés. Comme dit Manou, "the First Man", "la femme ne doit jamais être indépendante". Elle doit être surveillée et domptée par son père, ses oncles, ses frères et son mari, qui est son "seigneur" et son gourou, son dieu incarné. Bien entendu, sa maison est son temple. Elle doit sortir le moins possible, etc. Une femme libre, c'est la catastrophe assurée. Et parmi les substances féminines, le sang menstruel est, bien sûr, le plus impur.

Sachant la piété de Krishnamacharya, on fut donc surpris du comportement de son petit-fils Desikachar, lequel semble justifier ses fantasmes en invoquant la tradition/religion Kaula (kaula-dharma), un mouvement ésotérique issu du tantrisme, qui célèbre le divin dans le corps et par les plaisirs du corps. Bien évidemment, le "kaulisme" vénère la femme, incarnation de la Déesse, et prône le respect de toutes les femmes. A priori, rien à voir avec la religion puritaine de Krishnamacharya. Ce kaulisme, tel un courant souterrain et caché, a influencé les religions officielles de l'Inde. De lui proviennent les pratiques sexuelles du shivaïsme, mais aussi celles du bouddhisme. Il est, en outre, à la source des idées de mantra, de chakras, de kundalinî, etc.

Et le vishnouïsme ? A-t-il été contaminé par ce que d'aucun qualifient de pratique "abominables et immondes" ? Krishnamacharya comptait parmi ses sources la Hathapradîpikâ, le livre de Hatha Yoga le plus influent (mais très loin d'être le seul texte de Hatha Yoga !). Or, ce texte décrit des pratiques sexuelles inspirées à la fois du kaulisme et du bouddhisme. Krishnamacharya n'était donc pas à l'aise avec ce texte. Il en conseillait la lecture, mais en le censurant, comme la plupart des maîtres de yoga du XXe siècle. On ne parle pas de ces choses en publique. 

Mais alors, d'où vient le comportement de son petit-fils ? Certains, enclins à un racisme anti-blanc dont ils n'ont même plus conscience, pointeront l'influence de l'Occident, décadent, dégénéré, forcément source de tous les maux. 

Et si l'on regardait les sources de la religion de Desikachar ? Evidemment, je ne dis pas qu'il est inspiré consciemment par ces sources. Les tours et détours de l'imagination érotique sont insondables... Mais il reste intéressant de se demander s'il existe de telles sources possibles.

Or, il en existe. Comme je l'ai expliqué dans mes billets précédents, la communauté à laquelle appartiennent Desikachar et son grand-père, les Shrîvaishnavas, s'appuient sur un corpus de tantras sanskrits, le Pâncarâtra. Et parmi ces tantras vishnouïtes, donc, se distingue le Lakshmî Tantra, axé sur la parèdre de Vishnou, Lakshmî/Shrî. Ce tantra, probablement rédigé au Cachemire, porte la marque profonde du "shivaïsme du Cachemire". Il transmet ses enseignements les plus ésotériques. Or, le shivaïsme du Cachemire est en réalité basé sur deux branches du kaulisme, le Trika et le Kâlîkrama, d'ailleurs combinés en un seul système apr Abhinava Goupta au début du XIe siècle. Il serait donc logique de retrouver les rituels sexuels du kaulisme dans le Lakshmî Tantra. Et, de fait, on les y retrouve. Principalement dans le chapitre 43. Voici :

La Déesse Shrî, la conscience universelle créatrice qui est l'âme de l'absolu, s'adresse à l'ego, personnifié par Indra (du verset 54 jusqu'au 99).
De but en blanc, elle lui annonce que tout, en ce monde, est fait de paires (dvandva), dont la paire masculin/féminin (nârî-nara, strî-pum-pratyaya), qu'il faut méditer en les infusant de subjectivité (aham-bhâvanayâ smaret), de la sensation "je" qui est la Déesse, l'âme de l'absolu. Toute paire doit être considérée par le yogi (car c'est là le "yoga de Lakshmî") comme incarnant Vishnou et sa Déesse. C'est "la pratique la plus secrète du tantra" précise la Déesse, des fois que l'on n'aurait pas compris. Elle explique donc en quoi consiste ce "vœu" (vrata) ou ce Yoga de Lakshmî (lakshmî-yoga-vidhi-krama, v. 60).
La Déesse a délibérément choisi de se manifester comme femme.
Le pratiquant du Lakshmî Yoga ne doit jamais mépriser une femme, que ce soit en acte, en parole ou en pensée. Car toute femme est la Déesse, la Déesse qui contient tout en elle-même. Mépriser une femme, c'est donc tout mépriser, c'est insulter la création divine toute entière. 
La féminité est la Déesse. Qui méprise une femme, méprise Lakshmî, les mérites, les dieux (yah abhinindati tâm nârîm, sah lakshmî abhinindati, etc.). Qui déteste une femme, déteste l'épouse de Vishnou. Qui déteste l'épouse de Vishnou déteste le monde entier (sakalam jagat). 
Qui se délecte à la vue d'une femme pareille à la lune, est très cher à la Déesse. Il n'y a pas de péché en Dieu, ni dans une vache, ni dans un brahmane. De même, il n'existe pas de mal (duritam) en une femme. Toute femme est pure et sans péché, comme le Gange.
"Moi, mère des Trois mondes, je suis l'essence de la femme : elle devient ma force suprême !" (v. 70)  
Déesse pleine d'abondance elle est : comment le yogi pourrait-il ne pas l'adorer ? Ceux qui aspirent à se réaliser (siddhi) par le yoga doivent toujours faire ce qui plait aux femmes. Il faut les voir comme des déesses, comme "mon incarnation". Qui n'aide pas pas les femmes... (il manque sans doute une phrase, v. 73)

Si un yogi rencontre une belle femme, s'il en croise une sur son chemin (drishtipatham gatâ, v. 74), il doit visualiser la Déesse en elle et réciter mentalement son mantra. Il contemple sa beauté, libre de toute avidité (comment ? on ne sait pas). Il considère son souffle comme le Soleil, son âme comme le Soi suprême, son charme comme le Feu.

Et quand, ainsi, le yogi atteint le samâdhi, la Déesse s'incarne dans cette femme. Le signe de cette incarnation du divin dans cette femme, c'est que son corps devient parfaitement immobile, détendu (stabdhasarvângavisramsah madâveshasya lakshanam). Le yogi s'immobilise lui aussi, de corps et d'esprit... 
Le yogi ne doit jamais faire ceci avec la femme d'un autre, car toute femme avec qui il vit cette union tombera amoureuse de lui, c'est certain ! Mais outre son épouse, il peut le faire avec une femme "vulgaire" (sâdhâranyâm, v. 81). Toutefois, même si dévier de cette règle est un désastre (viplavah), ça n'est pas un défaut (doshah), car toute femme est la Déesse (=tout est possible, c'est juste une question de point de vue).
Mais la "Déesse" va plus loin : le plaisir éprouvé dans un contact physique total (samsparsha, v. 82) est l'essence de la Déesse. Le yogi doit méditer ce plaisir total avec attention. Le plaisir engendré par les frottement et les caresses, le plaisir d’Éros (smaratah, v. 83) doit être médité encore et encore (anushîlayet). Tout plaisir des sens est le corps de la Déesse, son corps de plaisir (sukhamayî tanuh).

Certes, le plaisir sensuel est source de souffrance, car il a un début et une fin... Et là, la Déesse enchaîne sur un discours classique à propos la nécessité de maîtriser et mortifier ses sens, de devenir sattvique, etc., jusqu'au verset 99.
On a là un exemple typique de légère psychose éthique : un genre de double discours. Tout se passe comme si l'auteur avait voulu se couvrir ("oh, mais que fait donc ce texte ici ?!?"). Mais cela reflète bien la mentalité puritaine pré-moderne, dépourvue de conscience morale autonome : dès qu'on peut faire quelque chose sans être vu, on a bien le droit de le faire. Desikachar a essayé... il s'est fait prendre. Comme dit la Déesse, "il ne faut parler de cela à personne !" (naiva vâcyam hi kasyacit, v. 74).

Je trouve très beaux ces propos sur le "féminin divin". Il sont tout à l'honneur de l'hindouisme, de ces religions de relatives tolérance et célébration de la vie. Une bouffée d'air à côté de la violence abrahamique. Mais ici, ce discours est inséré dans une morale puritaine qui n'assume pas ses aspirations, ni ses pulsions. Ce qui, en général, n'est pas bon signe.

En clair, ce tantra qui fait partie de la Révélation dans la religion de Krishnamacharya enseigne un yoga de la drague, avec plus si affinités, mais sous couvert de mensonge et dans la plus parfaite hypocrisie.

Vous voilà prévenu.e.s.

jeudi 29 mars 2018

Krishnamacharya et le tantrisme - 2

Dans un premier billet, je me proposais d'explorer un peu la religion du plus influent des enseignants de yoga du XXe siècle, T. Krishnamacharya, en mettant l'accent sur la dimension tantrique de cette religion, basée sur un corpus de tantras appelé le Pâncarâtra.

Parmi ces tantras, le Lakshmî Tantra tient une place à part. Enseigné par la Déesse Lakshmî, il enseigne une gnose inspirée par la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), formulée au Xe siècle par le philosophe et mystique cachemirien Outpala Déva.

A présent, je voudrais citer et traduire un passage de ce tantra qui expose la doctrine ésotérique de la tradition de Kâlî (à ne pas confondre avec le culte de Kâlî pratiqué aujourd'hui), tel qu'il est expliqué par Kshéma Râdja dans le Coeur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), que j'ai traduit et commenté ailleurs.

Ce passage s'étend sur une vingtaine de versets (XIII, 18-40). Le thème du chapitre, le treizième, est le pouvoir de grâce (anugraha-shakti), mais la suite élargit l'enseignement aux Cinq Oeuvres (panca-kritya) de Shiva, bien qu'on soit en contexte vishnouïte.

Voici ce passage :

La Déesse Shrî-Lakshmî dit :

Dieu, présent en l'homme, est un.
Il est le Soi ultime, éternel.
Il est à jamais un trésor,
le trésor de la connaissance, 
de la force, de la maîtrise, 
de la vertu, de la puissance
et de la vitalité. 18

Ce sont-là les six attributs traditionnels de Vishnou.

Sans commencement ni origine,
il ne peut être délimité par le temps
l'espace ou une forme. 19

C'est la doctrine centrale de la Reconnaissance : Dieu étant conscience, il ne peut être délimité par rien, car la conscience ne peut-être délimitée, attendu qu'elle n'est pas un objet manifesté, mais le pouvoir de se manifester comme tel ou tel objet délimité. Tout dépend d'elle, elle ne dépend de rien. Si, par hypothèse, un objet la délimitait, alors elle serait interrompue. Mais, cette lumière manifestante étant interrompue, l'objet qui soi-disant la délimite ne pourrait être manifesté. Donc rien ne peut interrompre ni délimiter la lumière consciente.

Moi, suprême Déesse, je suis sa Shakti, sa Puissance,
resplendissante de la majesté des six attributs.
Je suis la créatrice de toutes choses,
celle que l'on appelle "être-je", permanente. 20

La conscience est ma seule et unique essence.
Elle est un débordement de liberté,
sans limite et sans peur.
Toutes les réalisations des êtres vivants
se déploient toutes en moi, 
sans exception. 21

Ce dernier verset est clairement une paraphrase du premier aphorisme du Pratyabhijnâ-hridaya : "La conscience absolument libre est la cause de toutes les réalisations"/ "la cause de la création de toutes choses".

Je fais éclore selon mon désir
le monde sur la paroi de mon Soi.
En moi les univers viennent au jour,
comme des oiseaux dans l'eau (?). 22

Ce verset paraphrase le second aphorisme du Pratyabhijnâ-hridaya : "Elle fait éclore l'univers/toutes choses sur son propre fond, selon son désir."

Je descend librement (dans la dualité),
œuvrant aux Cinq Œuvres.
Ce pouvoir de descendre/ de s'incarner,
c'est moi, c'est la Shakti de conscience. 23

La paraphrase se poursuit : je renvoie les lecteurs intéressés à ma traduction du Pratyabhijnâ-hridaya.


Telle est ma contraction,
qui reste conscience de part en part,
liberté limpide.
C'est en (moi) que ce monde apparaît,
comme une montagne 
dans l'orbe d'un miroir. 24

Cette (conscience libre) se manifeste 
en toute évidence, transparente, 
partout et à chaque instant,
comme un diamant.
La conscience libre est sa nature intime,
comme la clarté du soleil. 25

A travers elle se manifeste l'individu,
en ressemblance avec son Soi.
Lui aussi oeuvre à chaque instant
aux Cinq Œuvres. 26

Ces Cinq Œuvres sont la création, la subsistance, la destruction/résorption, le voilement et la grâce, le dévoilement/réintégration, la reconnaissance du divin en soi. Selon Kshéma Râdja, la familiarisation avec ces Cinq Œuvres et leur reconnaissance dans l'expérience quotidienne sont le "cœur de la Reconnaissance" (pratyabhijnâ-hridaya), la quintessence de l'existence accomplie.

L'expérience du bleu, du jaune, etc.
est ce que les sages appellent la création.
La Shakti qui (se repose) sur ce contenu
est célébré comme subsistance. 27

D'emblée, nous voyons ici l'enseignement de la Danse de Kâlî (kâlî-krama), la doctrine la plus précieuse aux yeux des maîtres du "shivaïsme du Cachemire", doctrine secrète entre toutes, placées par eux au sommet de la hiérarchie des révélations, la quintessence ultime. Cette "doctrine de la Déesse" (devî-naya) est la vérité intégrale (mahâ-artha), la révélation totale de toutes les vérités partielles dévoilée ici et là dans les différentes philosophies (darshana, mata, siddhânta) et "religions" (âgama, dharma).
Avant de revenir à la traduction du Lakshmî Tantra, je voudrais dire deux mots de cette doctrine unique en son genre. Bien que tantrique d'origine et de contexte, elle n'enseigne ni visualisation, ni rituel complexe. Et son rituel, sa "poûdjâ", est censé imiter le flot de l'expérience consciente ordinaire. Ainsi chaque être vivant, chaque individu est, sans le reconnaître, le lieu du jeu divin de la libre conscience. 
Comment ? Par l'expérience elle-même. L'expérience ordinaire des pensées et des perceptions qui se succèdent sans trêve. A chaque fois que je perçois une couleur, "je", en tant que conscience, la "crée". Mon pouvoir de voir est la Déesse-conscience en tant que vision, vision qui crée son contenu, en l’occurrence le bleu. Car rien n'existe en dehors de la perception, "perception" étant synonyme de "conscience". "Être conscient de", c'est créer. Au sens littéral du terme. Et donc, la succession des perceptions, son flot ininterrompu, est la danse créatrice de la Déesse. Les "déesses" des différentes facultés du corps et de l'esprit n'étant que les "personnages" assumés librement par cette unique Déesse, la conscience. C'est de l'idéalisme pur : "être, c'est être perçu". 
Il est clair que cette doctrine est inspirée de l'idéalisme bouddhique, le Yogâchâra, source grandement négligée du yoga comme du tantrisme non-dualiste. Ainsi, quand j'ouvre les yeux, je crée le monde, il émerge sans effort dans le champs conscient. En ce sens, la conscience "fait éclore toutes choses en son propre fond", comme une ville dans un miroir. C'est juste une description de l'expérience ordinaire. Quand j'ouvre les yeux, je fais éclore le monde en moi, le monde des couleurs et des formes. Il ne s'agit pas d'un exercice à pratiquer, que l'on pourrait faire, ne pas faire ou mal faire, mais d'une attention à ce qui est donné.

Laissons notre "tantra" poursuivre sa paraphrase du Pratyabhijnâ-hridaya, dont l'auteur, Kshéma Râdja, est manifestement le "sage" mentionné comme autorité dans le verset ci-dessus. La "Déesse", c'est-à-dire la conscience, est "gloire" (shrî) et "richesse" (lakshmî) parce que la conscience est, de fait, la source de tout. Elle continue ainsi son auto-révélation :

Le détachement de l'objet saisi,
à cause du désir d'en saisir un autre,
c'est la résorption, disent ceux qui sont experts
dans l'enseignement du réel/ dans l'enseignement véritable. 28

L'empreinte laissée par cette (expérience)
est le voilement.
Son dévoilement est la grâce, (car)
la (conscience) tend par nature à dévorer 
les objets qu'elle saisit,
comme un feu qui dévore (son combustible)
à chaque instant. 29

Telle est "l'instruction secrète sur les Cinq Œuvres" (panca-kritya-upadesha), comme dit Kshéma Râdja. La familiarisation avec l'activité ordinaire comme activité divine, en vue de son plein épanouissement. 
Dans les versets suivants, la Déesse précise qu'ainsi la contraction se dénoue grâce à l'union parfaite avec la "pure science" (shuddha-vidyâ, v. 31). Encore une expression de la philosophie de la Reconnaissance empruntée à la théologie shivaïte. La Pure Science est, comme dans le dzogchen tibétain, cette partie de nous qui reste toujours apte à reconnaître la vérité, et cela, quelques soient les illusions auxquelles nous succombons en tant qu'individus. Du reste, cette image du feu qui consume par nature son combustible n'est pas sans rappeler la fameuse - et énigmatique - "auto-libération" des pensées dans le dzogchen.
De sorte que l'individu "connais et fait ce qu'il désire", comme dit Outpala Déva, humble philosophe que la "Déesse" résume ici avec rigueur :

Alors (l'individu/yogi) connait tout
et fait tout (=devient omniscient et omnipotent),
car il est parfaitement uni (par la reconnaissance
des Cinq Œuvres) avec les Shaktis de connaissance et d'action. 32a

Du pur "shivaïsme du Cachemire"...
Tout est une question d'attention à l'expérience ordinaire, banale. Nous sommes participants de la vie divine. Mais, tant que nous négligeons cette vie dans laquelle nous baignons pourtant, nous n'en tirerons nul accomplissement, nulle liberté :

Tant que cette (quintuple activité dans l'expérience)
n'est pas observée avec attention par moi,
(conscience à la foi divine et individuelle),
qui suis (pourtant) la compassion même,
la conscience /expérience reste contractée,
et toute chose reste expérimentée
à travers des facultés (divines, mais limitées). 33

Car :

Bien que l'individu soit la conscience
qui ne peut être délimitée
en aucune circonstance,
cela est obscurci par l'ignorance.
Voilà pourquoi l'individu ne me vois pas,
alors que je suis facile à voir
et que je suis son Soi ! 39

Récapitulons : voici un texte sacré de la tradition de Krishnamacharya, un texte qui enseigne le shivaïsme du Cachemire.
Bien évidemment, on aurait envie de savoir si Krishnamacharya a lu ce tantra, ce qu'il en a tiré. Malheureusement, nous devrons en rester à des conjectures. A ma connaissance, aucun élément solide ne permet de répondre. 
Cependant, il reste intéressant de voir que le shivaïsme du Cachemire est bel et bien présent dans la religion du maître de yoga le plus important du XXe siècle.

mardi 27 mars 2018

Krishnamacharya et le tantrisme - I


Krishnamacharya est le plus important professeur de yoga postural au XXe siècle.

Comme sa religion est souvent passée sous silence, je voudrais en dire deux mots ici. Selon plusieurs témoignages concordants, la religion était au centre de sa vie, et son influence est allée croissante avec l'âge.
Mais quelle était cette religion ?

Il était de religion et de communauté Shrî Vaishnava
Cette tradition tamoule adore Vishnou et Lakshmî, cette dernière étant l'intermédiaire entre Vishnou et l'âme humaine. Fondée par "le maître sage" (Nâtha-muni, mort en 924 selon la tradition) au Xe siècle, elle se divise aujourd'hui en deux sous-sectes. Krishnamacharya appartenait à celle des Vadakalaïs, connue pour mettre l'accent sur la tradition sanskrite, alors que l'autre secte donne la préférence aux poèmes tamoules des saints vishnouïtes, les Ajvars.
Or, le fondement sanskrit des Shrî Vaishnavas, c'est la "Révélation des cinq nuits" (pâncarâtrâgama), comportant 108 samhitâs, c'est-à-dire 108 tantras, car ce sont bien là les équivalents vishnouïtes des tantras shaivas. Aujourd'hui, on peut en lire certains. Plusieurs sont originaires du Cachemire, et portent la trace du shivaïsme du Cachemire, notamment de la philosophie du Frémissement (spanda). Un vishnouïte, Outpala Vaishnava, nous a ainsi laissé un commentaire rempli de citations de tantras du Pâncarâtra, commentaire dont j'ai traduit le début il y a peu sur ce blog. 

L'un des tantras moins connu du vishnouïsme est le Lakshmî Tantra. Vous pouvez en lire une traduction anglaise intégrale ici.
Vu l'importance de la Déesse Shrî/Lakshmî dans le Shrî Vaishnavisme, il vaut la peine de s'y attarder.
Ce texte, peut-être rédigé au Cachemire vers le XIIe siècle, est tourné vers l'intérieur. On y trouve rien sur les temples et les fêtes, fort peu sur les rituels. Tout est axé sur la métaphysique et le yoga, entendu ici comme rituel intérieur, sans postures bien évidemment.

Le shivaïsme du Cachemire y est partout présent. On peut dire que ce texte est une vision du vishnouïsme à la lumière de la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Alexis Sanderson a donné maints exemples de présence du shivaïsme non-duel dans les textes du Pâncarâtra. Aussi me penche-je ici seulement sur le Lakshmî Tantra.

Ce texte est le seul, parmi les tantras vishnouïtes, a être centré sur la Déesse. On y retrouve les mêmes spéculations sur l'alphabet sanskrit et les mantras que dans les tantras de Bhairava du shivaïsme.

Ainsi, la Déesse est la conscience, pouvoir de se voiler ou de se révéler à volonté, à travers le jeu de ses pouvoirs. Elle se contracte et devient l'âme.
Elle est l'être des choses.
Elle est subjectivité, pointée par le mot "je". 
On y retrouve la doctrine du brahman-parole, le bîja hrîm, les cinq kalâs, etc.

Extraits :

ahaṃ nāma smṛto yo'rthaḥ sa ātmā samudīryate
Ce que l'on nomme "je" est, selon la tradition, le Soi (II, 3)

anavacchinnarūpo'haṃ paramātmeti śabdyate |
kroḍīkṛtamidaṃ sarvaṃ cetanācetanātmakam
Le "je", jamais interrompu ni délimité,
est le Soi ultime, dit-on.
Il embrasse en lui
à la fois ce qui est doué de conscience et ce qui est inerte. 
(II, 4)
(une glose en sanskrit, publiée avec le texte sanskrit, 
paraphrase "ininterrompu" par "ce qui n'est pas interrompu/
délimité par les objets, etc.).

vastvavastu ca tannāsti yannākrāntamahaṃtayā |
idaṃtayā yadālīḍhamākrāntaṃ tadahaṃtayā //
Réel ou imaginaire, rien n'existe
qui ne soit infusé par le "je".
Tout "cela" est infusé de "je". (II, 7)

apṛthagbhūtaśaktitvād brahmādvaitaṃ taducyate /
Comme la Shakti n'est pas séparée (de Vishnu),
on parle de la "non-dualité de l'Immense". (II, 11)

ahaṃtā sarvabhūtānāmahamasmi sanātanī /
Je suis le "je" éternel 
en tous les êtes. (II, 13)

ahamarthaṃ vināhaṃtā nirādhārā na siddhyati /
Sans la vérité pointée par le mot "je",
aucune subjectivité ne serait possible. (II, 19)

nirunmeṣe nirunmeṣā sāhaṃtā parameśvarīṃ //
kroḍīkṛtyākhilaṃ sarvaṃ brahmaṇi vyavatiṣṭhate |
unmeṣastasya yo nāma yathā candrodaye'mbudheḥ //
nimeṣastasya yo nāma saṃhṛtau paramātmanaḥ //
ahaṃ nārāyaṇī śaktiḥ sisṛkṣālakṣaṇā tadā |
Quand (Vishnu) ferme les yeux, cette subjectivité,
la Grande Souveraine, ferme les yeux (elle aussi).
Elle embrasse alors l'univers, et tout
repose dans l'Immense.
Son "éclosion" ou son ouverture des yeux
est comme un lever de lune sur les eaux océanes.
La Déesse présente en tout homme comme "je"
devient alors intense désir de créer.
Et alors, sa "fermeture des yeux"
se résorbe dans le Soi ultime. (II, 20-23)

Si cela n'est pas toujours apparent dans la traduction anglaise (comme souvent),
cette présence du shivaïsme du Cachemire est parfaitement 
frappante quand on lit le sanskrit.

Dans le chapitre XIII (versets 20 à 40), 
on a carrément la doctrine très secrète des cinq actes, 
le tout dans la "langue" propre au Kâlî-krama.

J'y reviendrais dans un prochain billet.

Et, pour les patients et courageux, 
il y aura la traduction des passages 
sur le rituel d'union sexuel 
propre à la tradition Pâncarâtra de Krishnamacharya.




mercredi 21 mars 2018

L'Ashtanga Vinyasa Yoga, c'est quoi ?

Tirumalaï Krishnamacharya (mort en 1989) est sans doute le maître de yoga le plus influent du XXe siècle. 
En tous les cas, parmi les maîtres connus, il est le plus fin technicien.

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Ashtanga, Vinyasa, Iyengar, Viniyoga, Power, Anusara, Flow...
La plupart des styles pratiqués dans les "studios" viennent de son enseignement.

Plusieurs bio (ou hagio ?) lui ont été consacrées.
Mais elles sous estiment l'importance de sa foi religieuse,
peut-être pour ne pas choquer les client.e.s. ?

C'est pourquoi j'aimerai revenir, en quelques mots, sur les contraintes qui ont pesé sur sa carrière, et qui expliquent certains traits de son yoga.
Evidemment, je m'adresse à ceux qui ont déjà connaissance de sa vie et de son enseignement. Pour les autres, il y a Wiki et Youtube.

Pour comprendre, mettons-nous un moment à la place de Tirumalaï, TK. Le point essentiel à retenir est qu'il est un pieux vishnouïte, un "brahmane" shrîvaishnava, une secte et une caste importante en Inde du Sud.
Je mets des guillemets, car on entend souvent que TK était un brahmane dont le père enseignait les Védas. Ca n'est pas faux. Mais il faut aussi avoir présent à l'esprit que ces "brahmanes" vishnouïtes ont toujours été dénigrés par une autre partie des brahmanes, notamment les Smârta, plus orthodoxes, vraiment védiques (vaidika). Ces derniers contestent la qualité de brahmanes de ces Vishnouïtes qui, contrairement à ce que l'on dit partout, ne sont pas
"védiques", mais bien tantriques : leur vie quotidienne n'est pas régie par les Védas, mais par un corpus révélé indépendant, le Pâncarâtra, constitué de Samhitâs, les équivalents vishnouïtes des tantras shaiva et shâkta. Or, contrairement aux shivaïtes qui ont toujours assumé plus ouvertement leur rupture avec l'orthodoxie brahmanique
et leur supériorité sur les Védas (voir cette liste de références), les vishnouïtes ont toujours été davantage préoccupés par leur image sociale. Ils se sont d'emblée présentés comme des brahmanes orthodoxes.
Mais d'emblée, cette qualité leur a été contestée. Voyez, par exemple, ce qu'en dit Jayanta dans le Cachemire du IXe siècle (article d'A. Sanderson, p. 157, n. 4). En gros, les "brahmanes" vishnouïtes sont des tantriques puritains qui essaient de se faire passer pour des brahmanes védiques.
Mais ils sont bien "tantriques", en ce sens que leur religion n'est pas basées sur les Védas. Bien sûr, on y retrouve des "mantras védiques" comme la Gâyatrî, mais toutes les religions tantriques intègrent des éléments védiques : cela n'en fait certainement pas des religions "védiques" !

Et donc, TK est un vishnouïte pieux, soucieux de préserver sa réputation. Du coup, il veut être "plus blanc que blanc" : premier élément à retenir, parce qu'il explique certains traits de l'Ashtanga Yoga (j'utilise cette expression pour désigner l'ensemble de son enseignement de yoga).

TK est un vishnouïte pieux, donc. Stricte. Par ailleurs, il aime le yoga. Or, le yoga, c'est très shivaïte. Tantrique.
Impur. Il y a, dans la Hathapradîpikâ, la principale source de Hatha, des "choses ignobles", des pratiques sexuelles immondes aux yeux d'un vishnouïte. TK ne peut donc justifier (car dans une tradition, il faut toujours des références) son yoga par un appel au shivaïsme, l'ennemi de toujours.

Il fait donc appel à Patanjali. Patanjali est considéré par la religion vishnouïte comme un avatar d'Ananta, le serpent sur lequel dort Vishnou entre deux cycles cosmiques.
Patanjali, le Matelas de Vishnou, est une autorité acceptable. Voilà pourquoi TK va initier un véritable culte à Patanjali, et voilà pourquoi, aujourd'hui encore, tous les Ashtangis récitent des versets à Patanjali, alors que Patanjali n'enseigne aucune séquence de postures (vinyâsa-krama), ni aucune Salutation au Soleil.

Mais cela, TK en avait bien conscience.
Mais... au fait, pourquoi TK ne s'est-il pas contenté d'enseigner le yoga de Patanjali, si son idole est bien Patanjali ? Pourquoi ces séquences d'aérobic qui sont la signature de l'Ashtanga ? Et d'où viennent ces séquences de "postures dynamiques", autrement dit, de gym ?

Revenons à la vie de TK, qui est selon moi la clé pour comprendre son enseignement. A la fin des années 1920, TK a de la chance : le mini-roitelet de Mysore, un pseudo-royaume fantoche du Sud de l'Inde, l'engage pour des cours de philosophie "védique"- comprenons des cours
 sur Patanjali, le Sâmkhya basique et les autres "six darshanas" (au passage, dans les sources d'avant
le Xe siècle, en gros, ces six darshanas sont six religions : shaiva, vaishnava, saura, bauddha, jaina et vaidika, et non les six "points de vue" qu'on nous présente aujourd'hui comme si c'étaient une sorte
de liste intemporelle). 
Cette embauche est une grande chance pour TK, qui va pouvoir nourrir sa famille, car les brahmanes ne sont pas toujours riches, TK doit travailler un temps dans une plantation de café.
Il va pouvoir, en même temps, s'adonner à sa passion. Car ce qui passionne TK, encore plus que le yoga, c'est l'étude des shâstras, la scolastique de la religion vishnouïte. Et, encore plus que cela, sa vie intérieure est axée sur 
la religion vishnouïte, avec ses textes révélés et ses philosophes comme Râmânuja ou Vedântadéshika, dont vous n'entendrez probablement jamais parler dans les salles d'Ashtanga. Bref. Donc, une chance.

Seulement, il y a un problème : le Roi de Mysore ne s’intéresse pas seulement à la philosophie. Il veut aussi "régénérer" la jeunesse indienne car, comme beaucoup d'autres, il pense que les défaites indiennes face aux Musulmans puis aux Anglais sont dues à une sorte de décadence physique de l'Homme indien. 

Dans les années 1920, la mode est donc au bodybuilding. Et des Indiens imitent des méthodes de gym et de muscu anglaise, allemande ou danoise, pour "redresser" l'Inde. 

Leur yoga, c'est de la musculation. Et la Salutation au Soleil est inventée par un bodybuilder du Nord de l'Inde, pour se muscler. 
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Le roitelet bodybuilder (vishnouïte bien sûr !)

Au départ, on donne des noms sanskrit, certes, mais ça n'est pas considéré comme du yoga. En clair : c'est de l'aérobic.

Or, un type enseigne ce yoga-muscu à côté de TK, au palais du Roi de Mysore, TK ayant été autorisé à enseigner un yoga plus yogique. Et donc, il y a concurrence et inspiration mutuelle. Un peu. 

Et surtout, le Roi de Mysore, voyant que TK est un gars doué et cultivé, lui donne une nouvelle mission : muscler les Indiens. 

Et donc TK s'inspire du yoga-muscu inspiré des muscus européennes pour inventer les vinyâsa-kramas, des enchaînement de postures directement imitées de leurs modèles occidentaux. 

Et pendant cinq ans, il démonstrationne au Karnâtaka, la région d'Inde où il vit, et où se trouve Mysore. Voilà pourquoi l'Ashtanga ressemble tant à du fitness : c'en est. Tout simplement.

Donc le yoga de TK, c'est un mélange de la philo de Patanjali, avec des séquences de gym européenne. 

Le hic, comme je disais plus haut, c'est que Patanjali ne parle pas de ces séquences. Nulle part. Patanjali est un intello pur et dur - son yoga, c'est de la méditation et de la contemplation. Et, en toute logique, les seules "postures" qui l'intéressent, ce sont les posture assises. Il n'est pas péripatéticien. Encore moins athlète. 

Mais Patanjali, souvenez-vous, est l'autorité religieuse de TK, il est celui qui justifie la pratique (déjà douteuse) du yoga dans la mentalité religieuse, très religieuse, de TK. La vie de TK est fondée sur sa religion qui lui dicte tout ce qu'il doit faire, du lever au coucher. Tout. Mettez-vous à sa place.

Pour résoudre ce problème, TK va inventer le mythe du Livre-Perdu-Que-Moi-Seul-J'ai-Vu : le fameux Yoga-Kourounta. Selon Joïs, un élève de TK, ce texte aurait existé en sanskrit, il l'aurait vu quelque part à Calcutta. Et il y aurait vu tous les Vinyâsa-kramas tels que TK les enseignait à cette époque à Mysore. Mais, que c'est ballot ! personne n'a penser à en recopier la moindre ligne (une pratique traditionnelle pourtant banale et courante), et les "fourmis" auraient par la suite dévoré le texte (une revanche karmique ?). 

TK a aussi raconté avoir étudié pendant plusieurs années avec un yogi qui vivait avec sa famille dans une grotte au bord du lac Manasarovar, dans l'actuel plateau du Tibet. 
Là, il a peut-être poussé un peu loin. Je ne sais pas si vous visualisez la situation, mais cette fable est, même avec une dose raisonnable de foi ashtangie, totalement incroyable. 

Peu importe. TK tenait sa justification. La gym danoise était désormais intégrée au yoga de Patanjali, l'aérobic suédoise était devenue vishnouïte, adoubée par le Matelas de Vishnou en personne. 

Reste que la gym n'était pas non plus au centre de la vie de TK. Il s'y était mis, n'hésitant pas à inventer de pieuses fables pour le bien de la cause nationale indienne, et pour nourrir sa famille. Voilà sans doute pourquoi, une fois licencié par le Roi de Mysore suite à l'indépendance de l'Inde en 1947 (assez ironique, quand on pense à ce qu'a fait TK pour "redresser" la jeunesse indienne), il a levé le pied sur la gym. Ce qui explique les enseignements si différents attribués à TK. Avant 1947, c'était la gym aujourd'hui enseignée par les élèves de Joïs et Iyengar. Après, ce fut un retour à la tradition, avec plein de versets de louange au Matelas divin et même des textes védiques, vraiment védiques, dont l'Aruna-prashna pour accompagner la Salutation. 

Sachant que cette Salutation a été inventée, à l'origine, dans l'esprit bodybuilding par un fervent bodybuilder indien. Et ce dernier a rapproché sa Salutation (des pompes, en réalité) avec la pratique vénérable et pieuse de la prosternation (danda-pranâma). Or, une prosternation complète se dit, en sanskrit ashta-anga pranâma : "prosternation avec les huit parties" du corps (deux pieds, deux mains, deux genoux, poitrine et front, ou quelque chose comme ça). 

C'est sans doute de là que vient le nom ashtânga-vinyâsa-krama : traduction élégante, car en langue sanskrite, de simples séries de pompes européennes ! Et ainsi, c'est sans doute de là que vient l'appellation ashtânga, plus probablement du moins que de l'expression ashtânga de Patanjali. 

En fait l'Ashtanga Yoga, c'est le yoga des pompes.

Et tout ceci résulte du pragmatisme de TK.

Les détails des preuves des faits mentionnés ici se trouvent dans The Yoga Body de Mark Singleton. Je n'y ajoute que quelques détails, en soulignant l'importance de l'arrière-plan religieux et des tensions qu'il a engendré dans l'esprit de TK.

Les Européens arrivés ensuite dans les années 60/70, qui ne connaissaient rien, mais alors rien du tout, aux finesses et problématiques de la société indienne, n'avaient aucune chance de comprendre qu'ils faisaient des pompes sanskritisées, de la gym danoise acculturée à l'Inde. 

Et, soit dit en passant, le "yoga du Cachemire", c'est des pompes subtiles, de la gym danoise sublimée.

Restait - et reste encore - à TK un dernier problème : le hatha. Cette épine-là, je crois que l'Ashtanga l'a toujours dans le pied. En effet, TK était à la fois fasciné et scandalisé par le Hatha Yoga, le "yoga de la force" musclée, mais aussi sexuelle. Il devait en intégrer des éléments, car la gym danoise, ça n'est quand même pas tout à fait le yoga indien. Le hic, c'est que les seuls Indiens à pratiquer vraiment un yoga physique d'origine indienne, ce sont les Hatha Yogis. Des sadhoûs dépravés, des SDF shivaïtes, des Punks à chien tantriques, des cannibales de la Déesse, bref des gens pas fréquentables. Et donc voilà pourquoi, jusqu'à aujourd'hui, les maîtres indiens d'Ashtanga font lire à leur élèves la Hatha Yoga Pradipika, mais à contrecœur et en censurant des passages. A cet égard, la traduction français de ce texte par Tara Michael est... parlante. Comme toutes les autres traduction "pieuses", elle refuse de voir les passages sexuellement explicites, elle y plaque une interprétation "spirituelle" et puritaine, allant jusqu'à contredire le commentateur traditionnel dont elle traduit par ailleurs des pages entières ! Bref, il y a comme une petite psychose au pays des yogin.ie.s puritain.e.s...

En résumé, l'Ashtanga Vinyasa Yoga (où toute autre variante de ce nom), c'est des pompes danoises placées sous l'autorité imaginaire de Pantanjali, mélangées à quelques éléments de yoga tantrique pas catholique.

Pour finir, quelle est mon opinion ?
Car dans tout ce qui précède, j'essaie de décrire. Je ne prescrisrien. Est-il besoin de la rappeler ? Et je rappelle que je ne suis ni shivaïte, ni vishnouïte, ni marxiste. Peut-être un peu lémurien, et encore.
Je me contente de relater les faits et quelques hypothèses probables, jusqu'à preuve du contraire.

Certains diront que cela dénigre. A quoi je répondrais que le faits sont les faits.
Un discours de vérité est rarement un discours de séduction. Eh oui. Ca n'est pas moi qui suis méchant, c'est juste que la vie est ainsi faite. Mais après, chacun est libre de n'y voir que du noir, de n'y rien voir du tout, où d'y repérer d'autres clartés.

Car d'un autre côté, il y a des enseignements positifs à tirer de tous cela :
cette réflexion met à mal les mythes du "c'était mieux avant" et du "c'est mieux ailleurs".
Cela montre que l'homme peut progresser, inventer, changer. Qu'il ne vit pas que pour "transmettre une tradition". Exister, ça n'est pas seulement conserver le passé : c'est créer l'avenir. L'homme est en effet libre en ce sens que, n'ayant point de nature fixe, il peut créer sa propre nature, et la recréer encore et encore. C'est ce que nous faisons tous. Mais certains ont peur de l'avouer, inventant des mythes pour justifier leurs inventions, de crainte de manquer de crédibilité. Mais c'est l'inverse qui se produit.

Pourtant l'Ashtanga est une belle pratique, multiculturelle, avec des racines en partie indiennes et en partie européennes. Je ne comprends pas pourquoi il faudrait nier ces origines occidentales, alors que l'on nous vante partout les bienfaits du métissage culturel et des migrations, voulues ou non.
N'y aurait-il pas comme un subtil racisme anti-occidental derrière ce refus de reconnaître les origines occidentales du yoga pratiqué aujourd'hui en Occident ?
C'est juste une question. Mais il est peut-être juste de la poser. 
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