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mardi 15 octobre 2024

Les règles du Tantra


Lingârcana, art indo-grec

Les règles de base du Tantra (bouddhiste, d'inspiration shaiva-shâkta). Il y a "chute"...

jīna-sva(conj.jināta)skandha-dūṣaṇe

"Si on méprise le corps d'éveil"

iṣṭa-maitrī-virāgataḥ

"Si on est sans passion par manque de désir et d'amour"

dharmeṣv an-advayārope

"Si on projette sur les choses de façon dualiste"

prajñātma-strī-pradūṣaṇe

"Si on méprise les femmes, qui sont sagesse"

Advaya Vajra explique : "si l'on commet ces fautes sans y remédier, pas de réalisation".

Méditation Tantra :

www.david-dubois.com

dimanche 4 août 2024

Synthèse des traditions de l'Inde ?


 

L'Inde, comme toutes les grandes civilisations, est traversée par des contradictions. 

Celle, par exemple, entre renoncement et engagement dans l'action. Sa synthèse ou s solution, est révélée dans le précepte de Krishna : "Agis sans t'attacher au résultat".

Or, une autre contradiction - ou un autre problème, au sens philosophique - est le suivant :

- dans le Védisme, on trouve une philosophie de l'abnégation, mais dans un contexte où les femmes sont marginalisées.

- dans le tantrisme, on rencontre une philosophie où les femmes sont reconnues, mais dans un contexte de recherches des pouvoirs surnaturels, contexte qui favorise l'égoïsme et la bassesse.

Je vois deux ébauches de synthèse :

- dans le védisme, si l'on en considère les portions les plus ouvertes aux voix féminines, à commencer par les parties dont les auteurs sont des femmes.

- dans le tantrisme, si l'on considère les portions les plus relevées sur le plan de la dignité, à commencer par les œuvres des maîtres du Cachemire en général, et d'Utpaladeva en particulier.

L'étude, la réflexion et la méditation des enseignements du Veda et du tantra sont donc essentielles pour celles et ceux qui empruntent ce chemin de l'Inde. 

J'ai traduites et publiées deux des quatre œuvres de ce dernier, aux éditions l'Harmattan et Arfuyen.

vendredi 14 octobre 2022

Y a-t-il une morale dans le Tantra ?


La multiplication des scandales dans le milieu du Tantra, bouddhiste ou autre, nous amène à réfléchir :

Y a-t-il une morale dans le Tantra ?

Il est vrai que les systèmes les plus ésotériques, et donc les plus élevés dans la hiérarchie des traditions tantriques, affirment que les règles morales ne sont que des constructions sociales. Elles ne sont pas naturelles, mais artificielles. Elles changent selon que la société change ou que l'on change de société. 

Or, selon le Tantra ésotérique, shâkta ou Kaula, l'adhésion à ces règles morales ne permet pas d'atteindre la réalisation de soi, la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti), qui est à la fois transcendance vis-à-vis de la morale (moksha) et affirmation des pouvoirs de l'individu identifié à la divinité (bhoga). En Inde, ces règles morales sont appelées "mânava-dharma", la morale humaine, commune à tous les humains. Cette morale fait droit parce qu'elle est naturelle, elle correspond à l'ordre naturel, au dharma cosmique. 

Mais selon le Tantra Kaula donc, tout cela n'est que construction artificielle, fruit de l'ignorance et source de peur. Cette peur est la cause principale de l'expérience misérable des êtres conscients, de l'impuissance dont ils font l'épreuve.

Cette morale artificielle, cette morale qui n'est que mœurs et coutumes, emprisonne la conscience dans des habitudes (vâsanâs) des "conditionnements" (samskâra). Le but de la pratique Kaula est donc de s'affranchir de ces conditionnements afin de causer une expansion de la conscience, c'est-à-dire un éveil (bodha) qui est une expansion (vikâsa), une véritable éclosion (unmesha).

Voilà pourquoi la tradition Kaula vante l'audace des adeptes, hommes et femmes, qui ont le courage de transgresser ces règles néfastes afin d'aller vers une vie nouvelle. Il s'agit bien de transcender la morale par des transgressions concrètes, autour du sexe et de la mort principalement.

Dès lors, on peut s'interroger sur ce projet : 

N'est-il pas dangereux ou fou de vouloir se libérer de toute morale ? Est-ce que cela veut dire que les adeptes du Tantra sont justifiés à donner libre carrière à leurs désirs les plus égoïstes, à abuser, à manipuler sans vergogne ? Et ces craintes ne sont-elles pas confortées par les scandales que l'on observe depuis que le Tantra se répand dans le monde ? Finalement, le "tantrisme" n'est-il pas un égoïsme, un hédonisme immature qui se donne l'apparence d'une spiritualité ? Pouvons-nous garder quelque chose du Tantra traditionnel ? Faut-il rejeter d'autres éléments ?

Avant de répondre à ces questions légitimes et passionnantes, voyons ce que dit le Tantra Kaula. Dans le tantrisme bouddhique, on connaît la liste des 14 samayas ou engagements post-initiatiques. Parmi eux, le plus important est l'obéissance absolu au maître (ou à la maîtresse ?), dogme qui sert à des abus, notamment sexuels.

Qu'en est-il du Tantra Kaula ?

Il y a une liste de 8 engagements ou règles initiatiques (samaya), qui constituent une sorte de "morale" ou du moins, une éthique. Ce groupe de huit règles (samayâshtakam), ou plus, est transmise par le maître lors de l'initiation : avant de s'engager, il faut savoir dans quoi l'on s'engage.

Voici ces règles telles que donnée dans la Collection en six mille versets (Sat-sâhasra-samhitâ), un tantra Kaula, édité par Mark Dyczkowski dans sa monumentale édition et traduction du Manthâna-bhairava-tantra (vol.11, p404) :

1) Les choses à adorer : les aînés, les tantras (les livres), la divinité personnelle, Bhairava, le vin, la déesse Samayâ et le corps divinisé par l'imposition de Mantras.

2) Les choses à ne pas faire : déranger les autres, être "moche" (a-priya), se mettre en colère, convoiter la femme d'un autre, empêcher les rituels, être paresseux, transgresser le Commandement (=les ordres du maître ?)

3) Les choses à cacher : le chapelet, les textes, la coupe crânienne, les lieux d'union des yogîs et yoginîs, les Mantras et Vidyâs (mantras féminins) que l'on a réalisé, les postures yogiques (mudrâ).

4) Les choses à éliminer : L'esprit tordu, la tromperie, l'esprit de revanche, la passion (pathos), la haine, l'égoïsme, la confusion (= se laisser aveugler par le désir, kâma, et changer pour cela de partenaire tantrique).

5) Les choses à ne pas mépriser : Les règles, le maître, les femmes, les jeunes femmes, ceux qui pratiquent des vœux spéciaux (= par ex. s'habiller en noir), les substances des êtres accomplis (=les substances du corps), le comportement des gens en général.

6) Les choses à propos desquelles il ne convient pas de bavarder : Le maître, les yoginîs, les yogîs (pas les adeptes, mais les êtres "accomplis", semi-surnaturels), la langue secrète de l'enseignement, les propos hermétiques, les tantras, critiquer les autres tantras, ce que l'on n'a pas entendu soi-même.

7) Les choses sur lesquelles il ne faut pas s'attarder : Le vagin d'une jeune femme, les jeux sexuels des profanes, une femme dénudée, la poitrine exposée, ceux qui ont peur, ceux qui sont "tombés", ceux qui sont terrorisés, les parties génitales.

8) Les choses pour lesquelles il ne faut pas éprouver de dégoût : Le sang, le vin, le gras, la moelle, l'urine, la viande pourrie, les lépreux.

Il est impossible d'atteindre l'éveil sans respecter ces règles, de même qu'il est impossible de pratiquer la voie Kaula sans un ou une partenaire.

Le Devyâyâmala donne une autre liste, avec des variantes :

1) Les 8 choses à ne pas dire : La vraie nature des Mantras et du Tantra, les règles, les rituels, les assemblées secrètes, les paroles en l'air, les paroles amères et les mensonges.

2) Les 8 choses à ne pas faire : les actes vains et délétères, toucher la femme des autres, la fierté, la triche, s'attaquer aux autres par des moyens magiques, par l'empoisonnement et l'infection.

3) Les 8 choses à cacher : notre Mantra, le chapelet, notre connaissance, la connaissance de la vérité, notre pratique, nos qualités, nos défauts et signes de réalisation.

4) Les 8 choses à adorer : le maître, la divinité, le feu, les savants, les femmes, les vœux et la famille du maître. 

5) Les 8 êtres à satisfaire : les pauvres, les malades, nos parents, les gardiens de la terre, les êtres vivants, les oiseaux, les démons des cimetières et les divinités présentes dans le corps.

6) Les 8 choses à atteindre : Shiva, Shakti, le Soi, le Geste (mudrâ), l'essence du Mantra, la vanité du monde, la vraie jouissance (bhoga) et la libération (moksha).

7) Les 8 choses à combattre : l'attachement, la rancune, la lâcheté, la jalousie, la prétention, la transgression, ceux qui ne respectent pas les règles.

8) Les 8 choses à condamner : les adeptes des doctrines profanes, les gens cruels, les paresseux, les traitres, les imbéciles, les courtisans, les méchants et les perturbateurs.

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Ces termes sont souvent difficiles à traduire et il est encore plus difficile de comprendre certaines de ces règles.

Cependant, 3 points ressortent :

1) Le maître doit être obéit ; mais l'on ne trouve pas ici d'incitation à l'obéissance absolue. Les limites ne sont pas précisées. En général, dans la société indienne, critiquer le maître ou l'aîné ou qui que ce soit qui est au-dessus de soi, est mal vu. C'est un principe karmique : celui qui critique perd son bon karma au profit de ceux qu'il critique. A condition que ces critiques soient fausses, bien sûr... Car la critique sincère est la base de l'enseignement. En effet, sans critiques, pas de questions. Sans questions, pas de réponses. Sans dialogue, pas d'enseignement. Tous les enseignements de l'Inde sont sous forme de dialogues, explicites ou implicites. De plus, Abhinavagupta conseille de ne pas rester avec les mauvais maîtres et de partir butiner, comme l'abeille va faire sont miel de fleurs variées. Si on consulte l'ensemble des textes Kaula, il en ressort que le seul maître à respecter est le maître ou la maîtresse authentique (en effet, il y a des exemples de femme en position de guru dans la tradition Kaula ; c'est quasi la seule tradition). Si le maître est faux, trompeur ou incompétent, le contrat initiatique (sanketa, samaya) est annulé. En somme, ces règles reposent sur l'idée qu'il existe du vrai. Si une chose ou une personne s'avèrent fausses, il n'y a aucun mal à les rejeter. 

2) Les femmes et les partenaires doivent être respectés. La femme est l'objet d'un respect spécial ; la Déesse est la source des enseignements, des tantras, les plus hauts, comme ceux du Kâlî-krama par exemple. Les "enseignements des yoginîs" sont les plus précieux, ceux qui font le plus autorité. Quand un adepte choisit une partenaire, c'est avec son consentement et avec un engagement de fidélité comparable à celui du mariage (parigraha). S'il l'adepte la quitte par passion pour une autre, il doit expier cette faute. 

3) Il y a, parmi ces règles, des règles morales que l'on retrouve dans toutes les sociétés. Il n'est pas permis de mentir sous prétexte de "sauver les êtres" ou autre projet grandiose. Globalement, le Tantra Kaula se méfie des excès, comme de la prétention à transcender toute règle morale. Ces règles semblent bien former une sorte de société parallèle. Elles ne sont pas "anti-sociales". La tradition Kaula n'est pas seulement faite de transgressions, mais a sa morale propre, son éthique, qui esquisse une autre société. Les règles Kaula entrent parfois en contradiction avec les règles de la société indienne. Dans ce cas, elles les remplacent. Cependant, on ne peut pas dire que ces règles soient simplement des provocations contre la morale commune indienne.

Par ailleurs, les textes satiriques de l'Âge d'Or du Tantra, comme ceux de Kshemendra aux alentours de l'An Mille, confirment que les scandales étaient déjà nombreux à cette époque. Ces règles sont là pour réguler ces actes immoraux. En même temps, ils témoignent déjà de leur existence. Si personne ne mentait à l'époque, nul n'aurait songé à interdire le mensonge.

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D'un autre côté, il est vrai que le maître est la plus grande autorité, à côté de l'expérience, de la raison et des textes. Il n'est pas la source unique et absolue de connaissance (il existe des alternatives en cas d'absence de maître), mais il est la source principale. 

De plus, il y a des hiérarchies, même si la tradition du Cachemire (une interprétation particulière de la tradition Kaula) ouvre des portes proto-démocratiques avec les principes d'an-uttara (dépassement de la hiérarchie) et sarvam sarvamayam (tout est en chaque partie du tout).

Enfin, l'égalité homme-femme n'est pas proclamée. Certes, le féminin sacré est célébré, mais pour autant, l'égalité en dignité et en droits fondamentaux n'est pas reconnue. Or, l'observation des pratiques tantriques, sur le terrain, montre que ces deux choses - l'adoration du féminin sacré et l'égalité des sexes - ne sont pas équivalentes. On peut avoir l'une sans l'autre. Ainsi au Bangladesh, des adeptes musulmans, des genres de fakirs Bauls, pratiquent avec leur femme. Pendant le temps de la pratique (en gros des relations sexuelles sans éjaculation), la femme est adorée. Mais dès que le rituel est fini, l'épouse retourne à sa cuisine et la chariâ, la "voie" islamique s'applique dans toute sa rigueur. Adorer le sacré est une chose, reconnaître la dignité d'une personne en est une autre. Et c'est bien là que la tradition moderne occidentale se révèle irremplaçable.

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Donc, il y a bien une morale dans le Tantra Shâkta-Kaula, avec des éléments compatibles avec la morale universelle, d'autres avec le féminisme contemporain. Mais d'autres éléments manquent et, enfin, l'autorité accordée au maître est sans doute excessive. 

Cependant, on ne trouve pas, dans cette tradition shivaïte, d'affranchissement total de toute morale. Nous avons que, même dans les traditions Kaulas les plus "transgressives", il y a des règles morales, dont certaines se retrouvent dans la morale universelle, commune à toutes les sociétés.

Les scandales actuels sont donc en partie liés à certains dogmes du Tantra. Mais, outre l'autorité donnée au maître, la superstition joue aussi un rôle. 

lundi 5 avril 2021

Une spiritualité presque parfaite


 David Joris (1502-1556), plus tard connu sous le nom de Jean de Bruges, fut un gourou chrétien qui croyait que le Saint-Esprit parlait à travers lui pour transmettre aux hommes un nouvel évangile. Il prônait l'innocence, la communauté des femmes et la libération au-delà du bien et du mal.

A première vue, il enseigne quelque chose de beau et très complet, notamment dans son Livre des merveilles.

D'abord il y a l'absolu, sans conscience de soi :

"Dieu est absolu, sans commencement, une lumière au-dessus de toute lumière, un abîme sans fond, une origine éternelle de tout ce qui est, une fin sans fin. Il demeure en lui-même immuable et impassible, incompréhensible et silencieux, reposant sur le fondement de son propre être, comme un rocher ou une montagne d'or. Essence sans essence, il ne se manifeste pas car il est absolu, il ne se pense pas."

Puis l'absolu se manifeste et n'est plus l'absolu, car pour se manifester et se connaître, il sort de soi :

"Ce Dieu éternel et caché est obligé de manifester sont inintelligible essence par sa Parole de justice... Il réalise en elle sa virtualité qu'il a de se connaître."

Puis le mythe de la Chute d'Adam symbolise la sortie de l'absolu hors de soi par "la connaissance du bien et du mal". Mais cette Chute était nécessaire, "elle ne pouvait pas ne pas arriver : Dieu a voulu manifester et réaliser en Adam l'essence des choses visibles." Il y a alors eu inversion, "le seigneur est devenu serviteur", la chair est devenue plus forte que l'Esprit.

Cependant, "la vie intime de l'âme reste la chose la plus élevée, la plus délicate, la plus incompréhensible. En vérité, elle est la vraie vie, le cœur même de l'Esprit. L'homme, dans les profondeurs secrètes de sa nature, est l'Esprit silencieux et invisible, la Parole mystérieuse cachée en Dieu. L'esprit de l'homme est l'image de la beauté de Dieu, en lui habite la joie et la perfection, la flamme violente de l'amour capable de produire des œuvres sans nombre, suivant la manière d'agir de la manière divine et la plénitude débordante de la bonté de Dieu. " En somme, Dieu est en nous.

Mais pour redécouvrir cette essence divine, l'homme doit faire taire sa raison : "La raison de l'homme doit s'arrêter aussi peu à la compréhension des choses visible que le font les bêtes des champs."

Alors, l'homme redevient divin et "le péché est détruit". Il "est la sainteté, la pureté, la justice elle-même, un seul Dieu en Dieu."

Pour ces hommes nouveaux, "la lettre de la loi est complètement abolie." Il n'y a que "plaisir, liberté et santé dans l'éternel paradis de Dieu... Tout ce qu'ils font est bien... Ce qui était une mort est devenu une vie.;. Celui que le Saint-Esprit a engendré ne pèche plus, car le péché ne réside pas dans les œuvres extérieures, mais dans les dispositions du coeur, qui désormais sont bonnes. Le corps lui-même participe à la liberté de notre être spirituel ; rien de ce qui est antérieur ne peut plus souiller l'âme."

Il n'y a plus "de différence entre le bien et le mal, entre la vie et la mort... Les membres du corps remplissent des fonctions différentes, et cependant sont également nécessaires à l'homme. De même, il ne faut pas dire : telle chose est moins bonne que telle autre autre, car toutes choses sont également bonnes aux yeux de Dieu, et il n'est pas possible de les faire autres ni meilleures. Mépriser quoi que ce soit, ce serait mépriser Dieu dans son oeuvre... Si quelqu'un veut nous faire du tort, nous ne nous emportons pas : s'irrite-t-on contre la pierre à laquelle le pied s'est heurté ? ... Vivons donc sans soucis de rien, car nous sommes libres de tout mal."

Dès lors, le mariage est aboli.

Tout cela semble idéal, presque parfait.

Mais plus loin, il écrit ceci :

"La femme vit pour l'homme et non l'homme pour la femme. L'homme n'est en effet point créé pour la femme, mais la femme est créée pour l'homme. La femme est dépourvue de liberté, de vigueur, de volonté ; elle est placée sous la puissance de l'homme, non sous la protection et puissance de Dieu. Tels furent Adam et Eve...ce furent deux âmes, réunies primitivement dans un seul corps. Cette unité s'est brisée : l'homme porte en lui la substance du ciel, la femme la substance de la terre. C'est pourquoi il est nécessaire que la femme devienne homme, selon les Ecritures, pour que la substance étrangère au divin disparaisse."

Autrement dit, la femme est "étrangère au divin", elle est l'incarnation de la Chute. La femme est un accident. Elle doit réintégrer l'homme pour restaurer l'unité originelle.

Ce qui est frappant ici, c'est que Joris arrive très près d'une vision moderne et pleine, puis il "chute" au dernier moment.

J'y vois deux raisons :

Premièrement, il s'appuie sur "les Ecritures", c'est-à-dire la Bible. Or, la Bible est misogyne. Cela nous montre que, tant que l'on part d'une source abrahamique, il est impossible de parvenir à une spiritualité pleine, dans laquelle homme et femme sont égaux.

Deuxièmement, il part d'une métaphysique ou l'absolu "ne se pense pas", ne se connait pas. Et la conscience de soi, qui vient ensuite seulement, est vue comme une dégradation. Autrement dit, le mouvement, la conscience, le désir, sont vu comme des défauts, des accidents étrangers à l'absolu. Le monde et la chair sont donc essentiellement mauvais, même si "l'homme nouveau" échappe à ce mal extérieur grâce à sa pureté intérieure. La femme est donc mauvaise, une "substance étrangère" à l'unité divine originelle. Elle doit donc disparaître. Les philosophies qui rejettent la conscience et la liberté finissent par rejeter le désir, la chair, le monde, la raison, le progrès et le féminin. Toutes les valeurs modernes, en somme.

Ces doctrines chrétiennes nous offrent des témoignages précieux, pierriers de touche d'une évolution vers une spiritualité moderne.

Les extraits du Livre des merveilles sont tirées de l'Histoire du panthéisme populaire de Jundt.

jeudi 22 octobre 2020

L'ismaïlisme, survivance du platonisme ?

manuscrit d'une Lettre des Frères de la Pureté



 Le platonisme est la principale tradition spirituelle européenne et méditerranéenne.

Je voudrais en parler en partant de ses branches, dans l'espoir de remonter peu à peu vers le tronc. L'idée n'est pas de parler de tout, mais de prendre des notes, de garder trace de mes conclusions. Pas d'ambition esthétique ni pédagogique.

Aujourd'hui, une branche du platonisme au cœur de l'islam, l'ismaïlisme.

En 529, l'empereur Justinien fait fermer l'école d'Athènes. Simplicius et six autres philosophes s'exilent en Perse. Selon une étude fouillée et convaincante de Michel Tardieu, les philosophes platoniciens comme Simplicius ont fait école à Harrân et cette tradition s'est poursuivie au moins jusque dans la Bagdâd du Xe siècle, avec notamment les "Lettres des Frères de la Pureté". C'est là le pur enseignement de Pythagore et de Platon, axé sur les mathématiques.

Ainsi, le platonisme a survécu jusqu'au cœur de l'islam. 

L'ismaïlisme est une branche de l'islam. Ou plutôt, c'est une branche du platonisme déguisée en islam pour pouvoir y survivre. Au reste, l'ismaïlisme a toujours été persécuté. Il reste plusieurs communautés aujourd'hui, dont quinze millions de la branche nizarite au Pakistan et en Inde, plus les Druzes au Liban, etc. L'ismaïlisme a aussi survécu sous couvert du soufisme, du moins dans certaines confréries. L'ismaïlisme a ainsi repris le concept islamique de "dissimulation" des croyances véritables, en le retournant contre l'islam, afin de survivre en son sein. 

En la forteresse d'Alamut, un chef ismaïlien a proclamé en 1164 la "Grande Résurrection", le grand Retour à la Vie, c'est-à-dire l'abrogation de la loi islamique, en faveur de la seule spiritualité, c'est-à-dire du platonisme de toujours.

A propos de l'ismaïlisme, se pose la question qui se pose à propos du platonisme : Dans quelle mesure le platonisme est-il un rejet du corps ?

Dans toutes ses formes, nombreuses, la question se pose.

Je voudrais soumettre ce passage, d'un théologien ismaïlien, qui parle du rapport hiérarchique entre l'Un et l'Intellect, qui sont les deux premiers principes. Or, ce théologien Abu 'Isâ A-Murshid, compare la domination de l'Un sur l'Intellect à la domination de l'homme sur la femme, en invoquant le Coran :

"La lune [=l'Intellect, la femme] atteint sa perfection [=la pleine lune] en quatorze nuits, alors que le soleil maintient sa forme pendant les vingt-huit jours [du cycle lunaire]. Au soleil revient deux fois la part de la lune. A ce sujet, Dieu a dit : "au garçon une part égale à celle de deux filles" (Coran, 4, 11), ce qui se réfère au fait que le rang du Devançant [=l'Un] est deux fois supérieur au rang du Suivant [=l'Intellect], car le Devançant se rapporte au Suivant comme l'homme se rapporte à la femme." (La philosophie ismaélienne, Cerf, p. 31)

Et notre pieux homme enfonce ensuite le clou.

Manifestement, la misogynie abrahamique a ici infiltré le platonisme. Mais la question demeure de déterminer à quel point. Car le platonisme n'est pas neutre à l'égard de la femme, du corps, de la vie (ces éléments étants interdépendants).  

Le platonisme est-il misogyne en son essence ? Ou bien accidentellement ? C'est-à-dire, peut-il rendre gloire au féminin ? Ou pas ? Autrement dit, que puis-je conserver du platonisme ? Son essence, son cœur ? Ou bien seulement certains éléments ? 

Répondre à ces questions exige d'étudier tout le platonisme, c'est-à-dire toute la spiritualité européenne et méditerranéenne.

samedi 14 mars 2020

Pourquoi l'Ashtanga Yoga n'aime-t'il pas les femmes ?

Depuis quelques années, le monde du yoga est secoué par des scandales.
Les maîtres sont remis en question.

Face à des événements troublants, réaction la plus commune est de designer comme responsable tel ou tel individu, sans questionner le yoga lui-même. De vrai, pareil questionnement des sources serait sans doute perçu comme suicidaire par la plupart des professeurs et par tous ceux pour qui le yoga est un commerce.

Pourtant, et sans nier les responsabilités individuelles, ne serait-il pas judicieux d'interroger le yoga lui-même ? Ainsi des gens comme Matthew Remski ont entrepris cette démarche critique. Dans le même temps, l'histoire du yoga et mieux connue, en particulier celle du Hatha Yoga, le yoga à l'origine de tous les styles actuels. On sait aujourd'hui qu'il existe bien des familles différentes de yoga. Patanjali et ses sûtras restent la seule référence pour le grand public (dont font partie les professeurs et les formateurs, malheureusement), mais nous savons depuis longtemps déjà que cette vision est erronée.

Quoi qu'il en soit, le style de yoga le plus pratiqué aujourd'hui est l'Ashtanga Yoga, dont la source est un Indien mort en 1989, Krishnamcharya (ci-après, "K"). Or, celui-ci nous a livré sa vision du yoga sous une forme traditionnelle, dans le Yoga-rahasya, le "secret du yoga" dont le contenu lui aurait été enseigné dans une vision surnaturelle par un saint du Xème siècle, appartenant à la tradition tantrique vaishnava (l'une des religions de l'Inde), un certain Nâthamuni. Cette fable sert bien entendu a donner de l'autorité a la vision de K. Je cite la traduction publiée aux éditions Âgamât, avec quelques modifications.


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K.

Quelle est la vision du yoga que nous transmet ce "maître des maîtres" que K fût et reste ?

Trois traits nous frappent :

1 . Une vision négative du corps de la femme
Quand il décrit la vie du fœtus dans le corps de sa mère, K en parle en ces termes, citant avec dévotion le Vishnu Purâna :

""Dans l’utérus, l'être au corps tendre est entouré d'insectes (kîta) et d’impuretés (mala)." I, J
"...le fœtus gît, en proie a tous ces tourments, proche des excréments et de l'urine.(...) Il repose dans l’utérus et ressent beaucoup de souffrances. L'enfant prêt à naître est entoure de matières fécales." Ibid.

Il s'agit donc d'un long passage du Vishnu Purâna, l'une des Écritures de la religion de K. Ce qui nous amène au second point :

2. Une vision sectaire et religieuse du yoga
On affirme souvent que le yoga de K, et donc l'Ashtanga, le Vinyâsa et autres dérivés, ne sont pas religieux. Ce seraient des pratiques non sectaires, dépourvues de toute empreinte idéologique, juste des méthodes de bien-être, modernes et pragmatiques. C'est parfaitement faux. Tout l'Ashtanga est présenté dans le cadre entièrement religieux de la religion vaishnava de K :

"Ceux qui n'ont rien compris au Suprême parlent des nombreux mantras avec beaucoup de conviction. Ils débattent pour savoir quel dieu est supérieur : Shiva, Vishnu ou Brahma." I, 110

En ne lisant que ces paroles, on pourrait croire a une critique du sectarisme et a une invitation a la tolérance.
Mais on déchante au verset suivant :

"Cependant, toutes les Upanishads (=les textes révélés) proclament que Vishnu est le Seigneur suprême parmi tous (les dieux), qu'il est le seul (eka eva)." I, 111

Dans l'enseignement de K, tous est présenté comme venant de Vishnu. Même Patanjali est considéré comme une incarnation d'Ananta, le serpent qui sert de matelas a Vishnu.


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Nâthamuni

Dans cette optique, on ne s’étonnera pas de constater que K est véritablement obsédé par la pureté, une valeur qui se trouve au cœur du puritanisme de sa religion de naissance. Au temps pour le "sage libre de tout conditionnement". En fait, c'est plutôt l'inverse : qu'est-ce donc qui n'est pas conditionné dans "son" enseignement ? Et cette obsession de la pureté, avec son corollaire le dégoût du corps, se confirme dans le troisième trait caractérisant son son discours :

3. La femme est instable et incapable

"Les femmes en ce monde sont généralement affligées par la timidité et la crainte, (ce qui es une bonne chose, car la femme ne doit jamais être indépendante). Mais elles se laissent aller a des bavardages inutiles, sont pleines d'illusions et ont un mental instable." Chapitre "de la réflexion" (vimarshana), 24

... Heureusement, il y a des femmes exceptionnelles. Mais... "c'est un miracle (vicitra-gati) du Soi" ! 26

Pour K, la femme est par nature instable. Mais comme Dieu est tout puissant, certaines femmes peuvent, par sa grâce, transcender leur nature impure et infantile, incapables de "suivre leur devoir (svadharma)", 25.

Dans ces conditions, doit-on encore s’étonner de voir tant de professeurs de yoga abuser de leurs élèves ? Un Pattabhi Jois ne suit-il pas l'enseignement de son guru K ?
Voici un échantillon de ce "maître de yoga" en train de "stabiliser" des femmes. A vous de juger :




Bien entendu, K a enseigné aux femmes. Et il le dit dans son Secret du yoga : les femmes peuvent pratiquer. Mais il présente cela comme un miracle divin (vicitra-gati), si incroyable qu'il appelle a la foi ses bon disciples. Si les femmes peuvent pratiquer le yoga, dit-il, ça n'est pas parce qu'elles sont les égales des hommes, mais parce que Dieu peut tout (27).

Mépris du corps, de la chair, obsession de pureté, sectarisme, misogynie... L'Ashtanga Yoga n'aime pas les femmes. Si les yoginîs veulent vraiment trouver leur bien-être dans ce yoga (et ses dérivés), elles doivent se le réapproprier, au prix d'un travail critique. 

dimanche 8 mars 2020

Les femmes sont-elles impures pendant leur règles ?

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Jeune femme "impure" bannie dans une hutte, au Népal


Les femmes sont-elles impures pendant leur règles ?

Que cette question se pose encore en 2020, les bras m'en tombent.
Mais de fait, elle se pose.

Pas plus tard qu'hier, je partageais sur FB les résultats d'une enquête mondiale sur "les préjugés envers les femmes" aux résultats inquiétants : 90% des humains ont des préjugés (négatifs bien sûr) sur les femmes. De plus, c'est aujourd'hui, 8 mars 2020, la Journée Internationale des Droits de la Femme. Et parmi les préjugés contre les femmes, il y a celui selon lequel la femme serait "impure" durant ses lunes, ses menstrues.



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Femmes "impures" pendant leur règles, exclues de la communauté


Or, voilà qu'une femme, qui dirige apparemment un centre de yoga et de méditation en Grèce, nous soutient mordicus que, oui, la femme est impure pendant ses menstruations car, je cite, c'est une affaire "subtile" de "flux d'énergie" et qu'avant de juger une "tradition", il faut la comprendre. Entendez que les pauvres diablesses qui sont victimes de discriminations n'y entendent rien, aveugles qu'elles sont aux "réalités subtiles" transmises par la Tradition Primordiale, laquelle fut heureusement ressuscitée par Saint Guénon, grand défenseur des femmes, comme chacun sait. En effet, comme ce dernier ne trouvait pas d'esclave en France, il ne trouva rien de mieux que d'aller s'installer en Egypte, s'y convertir à l'islam afin de s'y approprier une femelle "féconde" afin d'obéir aux ordres d'Allah. Magnifique. Une vraie référence, ce Guénon, outre qu'il fut militant actif de l'Action Française. Bref.


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Femmes "impures" durant leurs règles

Comment peut-on défendre de telles croyances ? 

Je crois qu'une part de responsabilité est à chercher 
- dans le romantisme ("penser moins pour sentir plus") qui mine la confiance dans la rationalité depuis deux siècles ; 
- dans le postmodernisme ("toutes les cultures se valent"), véritable poison des esprits ; 
- dans le traditionalisme ("si la Tradition l'affirme, alors c'est vrai"), 
- et surtout dans l'exotisme ("ailleurs et avant, c'est mieux, forcément mieux"), lequel se nourrit de la grande passion de ce début de XXIè siècle : la haine de l'Occident, haine féroce, que je dénonce depuis vingt ans, mais dont le déferlement ne fait que commencer. Or cette haine, c'est aussi la haine des valeurs incarnée par l'Europe des Lumières - je veux dire la raison, le progrès, l'idée que le futur ne doit pas nécessairement imiter le passer, l'idée que la nature n'est pas toujours bonne, l'idée que les humains peuvent décider de leur avenir, l'émancipation par l'éducation, par le savoir, par la méthode expérimentale, la lutte contre l'obscurantisme et les croyances qui nous pourrissent la vie. Et l'égalité des sexes.



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Car oui, ne vous y méprenez pas, cette guerre des idées, cette guerre culturelle, a ses victimes, bien concrètes, ses héros, ses lâches et ses soldats. Du sang et des larmes. Par millions. Par centaines de millions. Je ne parlerai ici que de l'Inde, référence pour beaucoup d'âme égarées, mais la situation est pire en Afrique et dans les pays musulmans.

Revenons à la croyances selon laquelle les femmes sont impures durant leur menstruation. 
C'est une croyance très répandue. 
En Inde, elle empoisonne la vie de centaines de millions de femmes (360 millions). 

La vision négative de la menstruation est fondée sur l'autorité de la tradition brahmanique, dont la source la plus célèbre (mais pas la seule), sont les Lois de Manou, le "premier homme", qui visiblement n'était pas un ami des femmes. 

Selon lui, une femme ne doit jamais "être indépendante" (svatantrâ, V, 145). La femme est toujours mineure (abalâ, "sans force"). Elle doit toujours rester sous la surveillance et la tutelle du père, du frère, de l'oncle, puis du mari (ibid.). Sinon, nous averti ce brave Manou, la société coure à sa ruine, car les castes et les lignages vont se perdre, ils vont perdre leur pureté en se mélangeant.  Tout l'ordre naturel des choses (le dharma selon Manou) est basé sur la pureté (shuddhi, shuci). 

La femme qui a ses règles est impure (ashuddhâ), sale (malâ), réprouvée (dûshitâ), polluée (liptâ), etc. Elle doit se cacher, se purifier, jeûner pendant une période plus ou moins longue selon sa caste, la couleur de sa peau. Quiconque la touche, mange sa nourriture ou même croise son ombre, devient à son tour impur et doit expier selon les règles de la tradition (prâyashcitta).

Comme dit l'Auteur du prétendu "plus beau fleuron de la discrimination" (Viveka-chudâ-mani) erronément attribué à Shankara, "mieux vaux renaître homme que femme". Le simple fait d'être femme est la preuve d'un karma inférieur, d'un péché (pâpa, "ce qui fait chuter") commis dans une vie antérieure. 

La Smriti, la "tradition" brahmaniste ne tarit pas d'imprécations contre les femmes. Le Sâmkhya, le Yoga de Patanjali, le Vedânta sont tout entiers fondés sur le mépris du féminin : leur propos n'est-il pas de délivrer l'Homme (purusha) de l'emprise de la Nature (prakriti), de l'Illusion (mâyâ) ? Cette dernière est, bien entendu, féminine et représentée comme une femme. Dans le Sâmkhya, philosophie misogyne à l'extrême, la Nature (c'est-à-dire le corps, la matière, le monde) est comparé à une danseuse impudique qui hypnotise l'Homme fait de pure conscience, mais qui doit finir par quitter la scène pour laisser la place à l'Homme pur, seule réalité réelle, la femme n'étant qu'une souillure accidentelle (âgantuka-mala). 

Comment s'étonner de voir tant de femmes avoir des problèmes avec leurs règles quand elles suivent aveuglément Patanjali et son délire de pureté pathologique ? 
Combien de corps abîmés par cette folie d'un yoga inventé par des psychopathes pour exprimer leur haine viscérale (!) de la chair ? 

Dans le bouddhisme, il en va de même. La femme est une créature inférieure, les femmes sont des "wo-men", des hommes maudits qui prient pour une renaissance masculine. 

Comment alors s'étonner des abus sexuels perpétrés par de prétendus "lamas" (gourou, en tibétain), élevés dans la défiance et le mépris des femmes ? 

Dans la plupart des traditions tantriques, la femme n'est qu'une réserve d'énergie que le "héros" vampirise grâce à sa technologie yogique supérieure. 

Est-ce un hasard si, en Occident, ce tantrisme de plombier tordu a attiré des foldingos comme Crowley et des fascistes comme Evola ? Est-ce un hasard si, aujourd'hui, les écoles de yoga et de tantra font tant parler d'elles dans la rubrique des faits divers ? 

Non, de même que le terrorisme islamique plonge ses racines dans les élucubrations racistes d'Abraham, de même ces scandales ont leurs causes profondes dans les croyances de ces traditions à propos des femmes. Ce ne sont pas des accidents ou des dérives dues à des personnalités déviantes (ce ne sont là que des causes secondaires), mais bien des effets logiques et nécessaire de croyances profondément enracinées dans ces traditions. 


Femme "impure" bannie du village, séquestrée dans une cellule

Si des progrès sont possibles, ce sera au prix d'un inventaire total et minutieux. Sur ce point, je suis d'accord avec les féministes : il faut jeter sur la culture, en général, un regard de discernement. 

Mais comment cela sera-t-il possible, tant que l'on adhérera aveuglément à ce romantisme puérile qui aspire à "penser moins pour sentir plus" et qui affiche fièrement son mépris de la raison ? A quoi s'attendre dans ces conditions ? Que peut-on espérer tant que l'on se berce de superstitions fumeuses ? De pseudo "science yogiques" ? De prétendues "sciences védiques" ? 



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Femme "impure" bannie hors du village avec ses enfants. Beaucoup meurent.

La seule tradition pré-moderne qui a une vision positive de la femme - car elle est très probablement inspirée par des femmes - c'est le shivaïsme du Cachemire.

Au niveau des tantras, le Brahmayâmala Tantra dit avoir été révélé par une femme. La tradition la plus élevée dans la hiérarchie des traditions tantriques, le Kâlîkrama, a été révélé par une femme, Mangalâ. 

Dans son Tantrâloka, Abhinavagupta affirme que, selon sa tradition (Kâlîkrama/Trika), une femme peut réaliser en un mois ce qu'un homme met des années à réaliser. 
Et il explique pourquoi. 
La femme possède dans son corps une substance très puissante capable d'engendrer la vie : le sang menstruel, c'est-à-dire, selon les connaissances de l'époque, la semence féminine. 
Cette semence est de la matière capable d'engendrer la vie. Le miracle des miracles. La merveille des merveilles. Abhinava et sa tradition adoraient cette substance sacrée, pure et puissante entre toutes. 

Car Abhinava nous rappelle ce qu'est la véritable pureté : la pureté, c'est la vie (jîva), c'est-à-dire la conscience, la liberté, le mouvement, le pouvoir de "ne pas être simplement limité à ce que l'on est" (sva-âtma-nistha : notez que c'est exactement l'inverse des définitions de l'absolu données par les traditions patriarcales). C'est la chair (vapus) qui se manifeste concrètement comme pulsations cardiaques, comme respiration, comme mouvement. L'homme est aussi vivant, donc il est aussi pur. Tout est pur. 

Mais seule la femme possède la vie qui engendre la vie, fait observer Abhinava, plein de bon sens.

Réf : chap. IV, VI et XXIX du Tantrâloka.
Voir aussi La Kundalinî et l'énergie des profondeurs, de Lilian Silburn qui, bien qu'elle soit restée célibataire et adepte (en apparence) d'un gourou sufi qui ne respectait pas les femmes, ne s'en laissait pas compter, à l'image d'une Alexandra David Neel et autres aventurières libres d'esprit et de corps.

A ma connaissance, la philosophie (plus que la tradition) du shivaïsme du Cachemire est la seule à reconnaître la pureté du sang menstruel et l'éminence du pouvoir procréateur de la femme. Je n'en connais pas d'autre qui l'affirme aussi explicitement.

Le plus fort est qu'Abhinava réfute les superstitions brahmanistes (qui rejoignent celles des abrahamistes) en partant des principes mêmes du brahmanisme. En effet, selon le brahmanisme, le critère de la pureté est la proximité à la vie. Plus on s'approche de la mort, plus c'est impur. 

Mais alors pourquoi, demande Abhinava, voir de l'impur dans le sang, substance de vie et de pouvoir de vie ? 

Abhinava pointe, en la raillant, cette contradiction, cette névrose interne du brahmanisme, mais que l'on pourrait également pointer dans l'abrahamisme (moins dans le bouddhisme, lequel condamne d'emblée la vie comme étant une maladie). Je tiens qu'une grande partie des religions existe pour camoufler cette dissonance cognitive.

Et en suivant la méthode expérimentale combinée aux mathématiques (la "méthode scientifique"), il devient absolument certain que le sang menstruel n'a rien d'impur. Cette croyance n'est que baliverne. Il appartient à tous les êtres doués de bon sens et de bonne volonté de la rejeter aux oubliettes des abominations et autres délires d'une humanité en croissance.

En Inde, cette croyance fait souffrir. Elle tue. Elle empoisonne.

Un tour d'horizon des croyances funestes autour des règles :
https://en.wikipedia.org/wiki/Culture_and_menstruation

Il y a encore deux semaines, des étudiants forcent des jeunes filles à ses déshabiller pour verifier qu'elles ne souillent pas le campus :
https://www.bbc.com/news/world-asia-india-51504992

Comment les règles d'impureté pourrisent la vie de centaines de millions de femmes en Inde :
https://edition.cnn.com/2018/05/28/asia/india-menstruation-myna-mahila-intl/index.html

32 millions (oui, 23 millions) de jeunes filles quittent l'école chaque année à cause de leurs règles :
https://swachhindia.ndtv.com/23-million-women-drop-out-of-school-every-year-when-they-start-menstruating-in-india-17838/

Le tabou de l'impureté entraîne un manque d'hygiène qui détruit les corps :
https://swachhindia.ndtv.com/menstrual-hygiene-day-facts-26-percent-use-sanitary-pads-periods-34309/

De plus en plus d'Indiennes essaient de supprimer leurs règles :
https://www.vice.com/en_in/article/j5y8x3/some-indian-women-are-quietly-cancelling-their-periods-and-its-empowering

Un beau documentaire sur les tabous liés aux règles :
https://www.france24.com/en/20190225-india-oscar-winning-documentary-period-end-sentence-stigma-menstruation-zehtabchi

Une vidéo sur le calvaire des femmes en Inde, à cause des menstrues :
https://www.youtube.com/watch?v=6I6CH0nCjBc

Des filles sont forcées de montrer leur sous-vêtements à leurs enseignants pour prouver qu'elles ne sont pas "impures" :
https://www.abc.net.au/news/2020-02-17/indian-students-forced-to-remove-underpants-menstruation/11972342

Les femmes des campagnes, bannies dans des huttes hors des villages pendant leurs règles :
https://www.theguardian.com/global-development/2015/dec/22/india-menstruation-periods-gaokor-women-isolated

Un autre cas d'étudiantes forcées de prouver leur pureté :
https://www.thejakartapost.com/news/2020/02/14/indian-students-stripped-for-menstruation-checks.html

Encore un article sur les conséquences désastreuses de ces superstitions débiles :
https://www.indiaspend.com/most-indian-girls-are-unprepared-for-menstruation-taboo-behind-unhygienic-practices/

Sur la façon dont les croyances sur les règles sont le pilier du patriarcat rural :
https://villagevolunteers.org/14825-2/

Un article académique sur ces croyances au Tamil Nadu :
https://www.jstor.org/stable/40458513?seq=1

Voilà. Ce ne sont là que quelques exemples.
Il faut extirper cette abomination et détruire les pseudo-arguments qui essaient de les justifier.
La tradition est un héritage. Quand on reçoit un héritage, on dresse un inventaire. On fait bon usage de sa raison, de son bon sens, de son discernement. On ne garde pas tout aveuglément.
Écrasons les superstitions qui oppriment, tuent et détruisent la vie !

mercredi 22 janvier 2020

Une vision tantrique de l'éveil

Est-il nécessaire de renoncer aux plaisirs et de pratiquer la méditation pour atteindre l'éveil de la conscience ?


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La tradition védântique stricte (Shankara lui-même, etc.) prétend que oui. Et selon la plupart des approches, le renoncement extérieur est une condition nécessaire de l'éveil spirituel, même s'il ne suffit pas.

Une exception est le Yoga selon Vasishtha, une sorte de Mille-et-une-nuits de l'éveil. A l'origine, ce texte immense se veut spirituel et non religieux, indépendant et autosuffisant. Il transforme par la simple lecture et par la réflexion. Et surtout, il n'exige pas un renoncement extérieur. Selon Vasishtha, le lâcher-prise intérieur est seul essentiel.

Mais il existe encore une sorte de version tantrique du Yoga selon Vasishtha, la "section sur la connaissance" du Secret de la Déesse Tripourâ.

Son chapitre XVII raconte l'histoire du roi Janaka. Ce personnage incarne, dans la tradition, l'éveil accessible en dehors de tout renoncement extérieur. Il apparaît dès la Brihad Âranyaka Upanishad, l'un des plus ancien texte d'éveil, si ce n'est le plus ancien. Depuis, différentes traditions racontent son éveil selon leurs présupposés.

Dans le Secret de Tripourâ, Janaka raconte lui-même son éveil (78-107) : c'est une nuit d'été, chaude donc. Il se rafraîchit au clair de lune dans un jardin royal doté de tous les conforts. Allongé sur une couche moelleuse, il enlace son amante et tout son corps ressent les effets de l'ivresse (madirāmadaghūrṇitaḥ). Il n'est donc assez éloigné de l'état de pureté idéale que l'on imagine. Non seulement son corps est dans un mélange de tamas et de rajas, mais encore son intellect (buddhi) est complètement enivré d'alcool, il est en plein vertige, ses membres se balancent et, pour couronner (!) le tout, il est excité et attaché, au propre comme au figuré, à une femme. Il est l'antithèse du candidat à l'éveil selon Shankara et Patanjali. Pas une once de sattva en vue.

Or, à ce moment passe dans le ciel un escadron d'éveillés (siddha) qui chantent la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), l'essence de la non-dualité (advaita-tattva). Il les écoute négligemment, puis il lui suffit d'y réfléchir (vicâra) pendant 24 minutes pour atteindre l'éveil. Puis il reste 48 minutes dans un état sans pensées (nirvikalpa-dhyâna). 

Malgré son état embrumé, son intellect est donc apte à écouter, à comprendre et à méditer en profondeur, trois étapes traditionnelles vers l'éveil (bodha).

Cependant, son éveil n'est pas complet : en émergeant de son état sans pensées, il aspire un moment à y replonger à jamais. Il se sent prêt à renoncer à tous ses plaisirs royaux, voyant qu'ils ne valent rien à côté de l'infini plaisir de la conscience. 

Mais il poursuit sa réflexion et il réalise que cette idée est stupide. En effet, si tout est conscience, à quoi bon maîtriser le mental ? En quoi l'absence de pensées pourrait-elle révéler la Lumière qui révèle cette absence ? En quoi la présence de pensées pourrait-elle cacher la Lumière qui les révèle ? Et en quoi la maîtrise d'un seul esprit, le "sien" pourrait-elle changer quoi que ce soit, puisque les autres esprits ne seront pas maîtrisés pour autant, alors que tous baignent dans la même et unique conscience !

Dès lors, il comprend que l'éveil n'est rien d'autre que cette profonde compréhension qui ne dépend pas d'un état particulier et il est "libre en cette vie même" (jîvan-mukta) car il a reconnu la liberté absolue de la conscience. Il ne l'a pas atteinte, mais il l'a simplement reconnue en mettant fin aux croyances erronées.

Le commentateur de ce texte apprécié par Ramana (sans que ce dernier n'adhéra jamais complètement à sa doctrine) est généralement assez juste. Il a conscience que le Secret de Tripourâ enseigne une doctrine de l'éveil différente de celle du Vedânta, car le Vedânta soutient mordicus que la conscience de la dualité est absolument incompatible avec la conscience du Soi, tandis que la Reconnaissance (que notre commentateur cite et connaît) affirme que l'expérience de la dualité est parfaitement compatible avec celle de l'unité, et que c'est d'ailleurs en cette harmonieuse réconciliation de la dualité avec son fond d'unité que consiste la véritable non-dualité et la libération en cette vie même.

Toutefois, on sent ce commentateur (originaire d'un village de l'Andhra au XIXe siècle) hésitant face au récit de Janaka. Il explique son éveil si singulier par "les traces des vies antérieures". Mais ça n'est pas ce que dit Janaka, qui explique plutôt son éveil par la supériorité de son intelligence. Et cette supériorité elle-même s'explique par la liberté de la conscience : aucun moyen ne peut servir à l'éveil, car seule la conscience s'oublie, et elle seule peut se réveiller, elle-même par elle-même. 

Selon Abhinavagupta et le Secret de Tripourâ, seule la raison (tarka) est utile. Pour "atteindre" l'éveil, seule compte la capacité de réfléchir par soi-même, c'est-à-dire selon la raison, laquelle est "un aspect" de la conscience elle-même. 

C'est pourquoi, selon Abhinavagupta et la Reconnaissance, le yoga, les rituels et les pratiques ne servent à rien. Ce ne sont là que des concepts et des images inertes, privés d'énergies, la seule énergie étant la conscience. C'est la conscience qui anime ces pratiques. Mais l'ordre inverse est impossible : elles ne peuvent animer la conscience, puisque la conscience est déjà leur âme. 

Abhinavagupta se moque donc de ces doctrines de l'effort et il célèbre une approche en douceur, élégante et intuitive. D'ailleurs, comme je le suggère dans mon précédent billet, Abhinavagupta était un proche du roi du Cachemire, et ça n'est sans doute pas un hasard si, dans cette histoire de l'éveil de Janaka, c'est aussi d'un roi dont il s'agit. De Janaka au râjânaka Abhinava, la consonance est-elle une coïncidence ?

Abhinavagupta se défie du bétail des esclaves (pashu) des religions, des religieux et des commerçants, ainsi que des bureaucrates. Seul compte à ses yeux la grâce, c'est-à-dire la liberté, l'autonomie, et les arts. Quand il décrit des rituels, c'est toujours avec un regard critique.

Abhinava se moque non moins de ces yogis desséchés, devenus insensibles à force de sâttvitude et de pétrification répétés. Ils sont devenus des machines, privées de la beauté de la conscience, source de beauté et jouissance dans la beauté. Car n'est-il pas vrai, comme l'enseigne Diotime, que "c'est dans la beauté que l'on devient fécond" ?

A l'opposé, le roi Janaka, incarnation du raffinement et de l'esprit de goût, se réveille alors même qu'il est sous l'emprise de l'alcool, sans doute le vin, en lequel Abhinavagupta reconnaît "Dieu sous forme liquide" et capable de liquéfier les inhibitions dans lesquelles la conscience s'est empêtrée. Abhinavagupta ne prône certes pas la vulgarité d'une ivresse de compensation, d'une ivresse de fêtard. Mais il voit dans le vin une substance divine, presque médicinale, une manifestation de la conscience qui peut servir de voie vers l'éveil, ou du moins d'auxiliaire (anga), au contraire des pseudo-auxiliaires de Patanjali, dépassés par la raison, seule véritablement utile dans le yoga (tarkam yogângam uttamam). 

Et l'amante ? La femme, selon Abhinavagupta, n'est pas une ennemie, ni un objet de puissance. Non, dans le chapitre XIX de son Illumination des tantras, il affirme que la femme atteint bien plus vite l'éveil, pour une raison simple : elle porte en elle la puissance créatrice de la conscience sous une forme plus évidente, à savoir, le pouvoir de procréation qui se manifeste chaque mois. Tandis que l'homme possède la conscience, la vie, mais sans ce pouvoir de créer la vie dans son propre corps. La femme est donc, en ce sens, différente de l'homme, mais aussi supérieure à lui. Voilà pourquoi, dans sa tradition, une femme seule peut initier, tandis qu'un homme ne peut initier qu'en compagnie d'une femme. Mais la tradition Kaula dont se réclame Abhinavagupta est bien éloignée des traditions Kaulas qui existent aujourd'hui, entre occultisme vulgaire et intellectualisme mortifère.

Je vous conseille de lire ce récit de Janaka dans la traduction de Michel Hulin, aux éditions Fayard.





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