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dimanche 20 août 2023

Transcendance ou synthèse ?


 L'enseignement de Shiva (shaiva-dharma) décrit trente-six éléments ou plans de conscience qui composent le réel. L'élément ou plan ultime est Shiva, Dieu en sa transcendance. 

Mais pourquoi pas un trente-septième ? En effet, si Shiva est transcendant, l'immanence ne fait-elle pas alors défaut ? Et donc, au-delà de Shiva, ne faut-il pas (contre)poser Bhairava, trente-septième élément qui est à la fois tout et au-delà de tout ? Car c'est cela, l'absolu : la synthèse de l'immanence et de la transcendance. A la fois tout et au-delà de tout. Abhinavagupta pose donc un trente-septième plan de conscience, supérieur car plus complet. Il explique en effet dans le premier chapitre de sa Lumière des tantras que, plus la conscience est complète, plus elle est libre.

Soit. Mais alors, pourquoi pas un trente-huitième niveau ? Et de fait, selon la tradition de Kâlî (distincte de la déesse populaire du même nom), il y a un trente-huitième plan de conscience, celui de la Déesse absolue, "Celle qui dévore le Temps", le Grand Vide qui engloutit tout, y-compris la dualité entre dualité et non-dualité. 

Mais alors, pourquoi pas un trente-neuvième niveau ? Encore au-delà un quarantième ? Et ainsi de suite, sans fin ? Abhinavagupta répond que cela est impossible. Car ce trente-neuvième niveau, c'est seulement le trente-septième niveau prenant pour objet le trente-huitième. Ou l'inverse. Shiva qui réalise Shakti, ou Shakti qui réalise Shiva. Impossible d'aller au-delà de l'au-delà car, en d'autres termes, tout se réduit au jeu de deux entités : le sujet et l'objet, personnifiés par Shiva et Shakti.

Ainsi, il n'y a pas de régression à l'infini. En outre, la transcendance n'est pas supérieure à l'immanence. 

Ce qui est supérieur, c'est plutôt la synthèse entre transcendance et immanence. A la logique du "Ou bien... ou bien..", le Tantra préfère une dialectique du "A la fois... et...". Cela évite une régression à l'infini stérile, un indigeste mille-feuille métaphysique. Ce qui importe n'est pas de transcender, mais de réaliser la non-dualité. Cette non-dualité n'est pas l'antithèse de la dualité, mais la synthèse de la dualité et de l'unité. Autrement, on reste dans la dualité, même si on revendique la non-dualité. Nous sommes ainsi invités à changer notre manière de penser.

Tel est le choix du Tantra, distinct de celui du Vedânta.

On retrouve ce même problème dans la tradition platonicienne. D'un côté, Jamblique et, surtout, Damascius, optent pour la transcendance. Ainsi, Damascius pose un principe antérieur au premier principe, à l'Un donc, qu'il nomme l'Ineffable. Mais on peut alors poser un principe encore plus simple, plus ineffable, plus absolu, et un autre, et puis un autre, et ainsi de suite, à l'infini. La pensée se dissout alors dans le chaos.

C'est pourquoi Proclus préfère en rester à l'Un comme principe ultime, tout en s'efforçant de montrer comment l'Un est à la fois transcendant et immanent. C'est là l'un des traits communs entre Proclus et Abhinavagupta, parmi d'autres. 

 Nous retrouvons dans d'autres traditions encore cette même alternative entre une pensée de la seule transcendance et une pensée de la synthèse : entre Nâgârjuna et Asanga ; entre Balyânî et Ibn Arabî, etc. 

En d'autres termes, il y a une hiérarchie d'états de conscience. Mais l'état suprême n'est pas un état de transcendance ; c'est plutôt un état de synthèse, qui à la fois transcende et embrasse tous les états de conscience. Et ceci vaut pour tous les couples de contraires comme, par exemple, pour le personnel et l'impersonnel, l'individuel et l'universel. 

Le chemin spirituel, dès lors, n'est plus un chemin à deux temps ("ignorance/connaissance", "ne pas comprendre/comprendre", etc.) mais une danse à trois temps, comme dans nos bonnes vieilles dissertations. 

lundi 11 novembre 2019

Ressources pour apprendre à penser

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Comme toujours, les gourous, prophètes, coachs, avatars, éveillés, yogis, facilitateurs, dictateurs, sauveurs, experts, leaders, chefs et autre gens-qui-vous-veulent-du-bien, pullulent. Par ailleurs, il est toujours nécessaire d'apprendre à penser.

Voici quelques ressources :

D'abord les expériences de la psychologie sociale, pour apprendre ce que c'est que la société :


Ensuite apprendre à réfléchir en se familiarisant avec les faux raisonnements. Sans cette compétence intellectuelle, esclavage certain. Pour l'acquérir, il faut pratiquer chaque jour un peu, jusqu'à la mort :



Vous trouverez beaucoup d'autres outils sur YouTube, dont cette excellente série sur la chaîne e-penser :

mardi 27 mars 2018

L'art de penser


Il n'y a rien de plus estimable que le bon sens ou la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai et du faux.
... il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. 

On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque aucun discernement de la vérité ; 
qui tiennent toutes choses d'un mauvais biais ; 
qui se paient des plus mauvaises raisons, et qui veulent en payer les autres ;
qui se laissent emporter par les moindres apparences ;
qui sont toujours dans l'excès et dans les extrémités ;
qui n'ont point de serre pour se tenir fermes dans les vérités qu'ils savent, parce que c'est plutôt le hasard qui les y attache qu'une solide lumière ;
ou qui s'arrêtent, au contraire, à leur sens avec tant opiniâtreté, qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper ;
qui décident hardiment ce qu'ils ignorent, ce qu'ils n'entendent pas, et ce que personne n'a peut-être jamais entendu ;
qu'ils ne font point de différence entre parler et parler, ou qui ne jugent de la vérité des choses que par le ton de la voix : celui qui parle facilement et gravement a raison ; celui qui a quelque peine à s'expliquer, ou qui fait paraître quelque chaleur, a tort. Ils n'en savent pas davantage. 

C'est pourquoi il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs. Quiconque a dessein de piper le monde, est assuré de trouver des personnes qui seront bien aises d'être pipées ; et les plus ridicules sottises rencontrent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées.
Après que l'on voit tant de gens infatués des folies de l'astrologie judiciaire, et que des personnes graves traitent cette matière sérieusement, on ne doit plus s'étonner de rien. Il y a une constellation dans le ciel qu'il a plu à quelques personnes de nommer Balance, et qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent : la balance est le symbole de la justice : donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. Il y a trois autres signes dans le Zodiaque, qu'on nomme l'un Bélier, l'autre Taureau, l'autre Capricorne, et qu'on eût pu aussi bien appeler Éléphant, Crocodile et Rhinocéros : le bélier, le taureau et le capricorne sont des animaux qui ruminent ; donc ceux qui prennent médecine lorsque la lune est sous ces constellations, sont en danger de la revomir. Quelque extravagants que soient ces raisonnements, il se trouve des personnes qui les débitent, et d'autres qui s'en laissent persuader.

Arnaud et Nicole, La logique ou l'art de penser, 1662 

mercredi 18 mai 2016

Jeux d'esprit

La spiritualité contemporaine est fondée sur le rejet du mental (manas), de l'intellect (buddhi), de la parole (vâc), de la raison (tarka), de la logique (nyâya). Le néoadvaita, en particulier, mais aussi toutes les thérapies New Age dérivées d'Osho (indien, certes, mais nietzschéen notoire, sans éducation traditionnelle) et d'autres.
Or, l'intellect, la mémoire, l’habileté mentale (medhâ), l'érudition, la parole, la logique, sont les piliers de la culture traditionnelle de l'Inde, patrie des divers non-dualismes.

C'est l'Inde qui a inventé le jeu d’Échec (chaturanga), les chiffres, dont le zéro (shûnya). Voir ici pour plus de détails.

Sarasvatî, la conscience-parole


Les brahmanes sont des spécialistes de la parole, de la logique et de la mémorisation. La grammaire sanskrite de Pânini comporte près de 4000 règles. Les brahmanes apprennent par cœur une partie des Védas, et souvent des milliers de versets sur divers sujets.
Les différentes formes de logique indienne font l'admiration des logiciens du monde entier.
Les milieux non-dualistes dans la tradition de Shankara pratiquent l'art de conduire sa pensée (nyâya) au moyen de la raison (tarka). Voici un exemple, un examen récent. Le candidat répond au successeur de Shankara, qui lui demande "Que signifie 'être membre d'un syllogisme' ?". Et cela continue avec des questions de plus en plus complexes, le tout en sanskrit... : 


Nous sommes assez loin de l'ambiance d'indolence mentale qui caractérise nombre de "satsangs" du néoadvaita. De plus, Shankara n'a que faire des expériences mystiques ou des "ressentis". Le samâdhi ne joue aucun rôle dans la voie qu'il propose, sauf pour préparer l'intellect (buddhi), justement. Il réfute l'idée d'une méditation nécessaire après la compréhension intellectuelle. Pour lui, l'intellect est l'organe de l'éveil. Il n'y a ni "cœur", ni "ressenti", ni "vibration". Je ne dis pas que je suis d'accord avec ceci, mais c'est un fait, et la différence entre cette doctrine et l'anti-intellectualisme contemporain est tout de même frappante...

La culture indienne est une culture intellectualiste, comme la culture grecque.

Voici un autre exemple, d'une pratique peu connue hors des milieux traditionnels : l'avadhânam, littéralement "l'acte de faire attention". C'est une sorte d'épreuve et de jeu ou le candidat est interrogé par plusieurs personnes - jusqu'à une centaine ! - sur des sujets divers, en même temps, et il doit répondre en sanskrit, en vers, en respectant certaines contraintes imposées par les questionneurs, qui doivent de plus le distraire de toutes sortes de manières. C'est un exercice d'attention "multi-tâches", d'érudition et d'agilité mentale, tout le contraire d'un retour à l'instant présent ou au ressenti...
Voici un avadhâni célèbre. Dans cet extrait, on voit le début et la fin, le tout en sanskrit :


Je ne dis pas que c'est incompatible avec la "sensualité" du tantra, de la tradition d'Abhinavagoupta. Bien au contraire !  Abhinava était un homme d'une vaste puissance intellectuelle, érudit, fin, logicien, poète et grammairien. Mais admettez que nous sommes loin, très loin de l'atmosphère rageusement anti-intellectuelle qui sévit dans les milieux néoadvaita ou néotantra.

Et je pourrais donner mille exemples de la manière dont la tradition du tantra non-duel célèbre l'intellect, personnifié par la Déesse, Sarasvatî, apparentée à la Déesse Parâ elle-même, c'est-à-dire à la Conscience.
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