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dimanche 1 septembre 2024

La raison



Deux excès : Exclure la raison, n’admettre que la raison. 

Pascal, Pensées



Nous ne pouvons sans la raison estimer à sa juste valeur ce qui n'est pas de la raison. Et la question même de savoir ce qui revient à la raison et ce qui ne revient pas à la raison, ce n'est que par le travail de la raison que nous pouvons nous la poser. 

Charles Péguy, De la raison



Vous qui séparez la raison et la religion, sachez que vous détruisez l'une et l'autre. la religion est la santé de la raison ; la raison est la force de la religion. La religion sans la raison devient de la superstition et la raison sans la religion devient de l'incrédulité.

 Antoine Blanc de Saint-Bonnet, De l'unité spirituelle de la société

jeudi 18 août 2022

Pas de libération spirituelle sans la raison


 

"Qui veut se soumettre le monde doit se soumettre à sa raison,

au-dessus de tout ce qu'il désire ou que les autres hommes veulent de lui.

Nul ne peut devenir parfait en amour qui n'obéit d'abord à sa raison.

Car celle-ci aime Dieu selon sa dignité, et les hommes nobles selon que

Dieu les aime, et les pécheurs selon leurs besoins.

C'est ainsi que l'âme doit tendre de toutes ses forces à la perfection de l'amour,

de l'amour inapaisable à jamais."

Hadewichj d'Anvers, Lettre XIII

Hadewichj est l'une des trois yoginîs d'Occident, avec Margerite Porète et Madame Guyon. Les trois yoginîs d'Orient étant Jnâna Sâgara, Mangalâ Devî et Hemalekhâ.

Il n'y a pas de spiritualité solide sans exercice de la raison. Le but est "la perfection en amour", le pur amour, absolument gratuit, de Dieu pour Dieu. La raison est l'intelligence naturelle, laquelle est aussi élan vers le divin.

Cet amour pur est "inapaisable", car pourquoi l'élan vers l'infini aurait-il une fin ? C'est comme une pierre qui tombe dans un océan sans fond. Sa chute n'a pas de fin.

Cette fin sans fin se reflète dans la raison elle-même, laquelle approche de l'absolu sans jamais le saisir exactement, comme un polygone ne sera jamais un cercle, même s'il s'en rapproche au fur et à mesure que se multiplient ses côtés.

vendredi 12 novembre 2021

L'intellect, la panacée ?


 

"Le mental est votre ennemi". Ce slogan a envahi les esprits en quête d'éveil, de sorte qu'il ne viendrait à l'esprit de personne de faire l'éloge de la raison ou de l'intellect, ou encore de la logique, comme moyens d'éveil. Ainsi, tout est confondu sous l'étiquette "mental".

Mais nous ne sommes pas amnésiques. Nous sommes héritiers de traditions sans prix. La science infuse ne suffit pas. Sans la tradition, l'expérience solitaire est condamnée à l'errance ou a l'impasse. Or, les traditions sont unanimes : la raison est le complément indispensable de la vie intérieure. Je pense ici aux traditions qui affirment la vie, qui intègrent la nature, qui s'ajustent à un ordre des choses qu'elles contribuent à protéger et qui, en retour, concoure à cette transmission. Nous devons donc reconsidérer notre évaluation de la raison.

Toutes les traditions accordent une place centrale à la parole et affirment que la raison est essentielle. Sans elle, on courre à sa perte. J'ai déjà traduit et partagé de nombreux extraits de la tradition du Tantra et du "shivaïsme du Cachemire" dans ce sens. Je sais bien que cette idée va contre le courant dominant actuellement. Mais ma loyauté va à la tradition, car je la trouve bien plus cohérente, complète et efficace.

Voici un autre exemple, tiré de la tradition du Cachemire et relativement récente, puisqu'il s'agit de la Lampe de la liberté, composée en sanskrit au XIXème siècle par Mânasa Râma, le maître de l'un des maîtres du Svâmî Lakshmana Joo. Cet extrait est un sûtra, un aphorisme, une brève déclaration sur un point essentiel de l'enseignement :

vitarkaḥ paramauṣadham || 

"La raison est le remède ultime".

Je crois que cela se passe de commentaire.

Abhinavagupta affirmait déjà :

tarkam yogāṅgamuttamam /

"La raison est la partie suprême du yoga" ou "la raison est ce qui aide le plus à atteindre l'état d'union."

Le propos est sans ambiguïté. 

Est-ce à dire qu'il faut ratiociner sans fin et en vain ?

Non : la tradition distingue deux usages de la raison (tarka). Le premier, mauvais, ku-tarka, consiste à raisonner dans le vide, sans ancrage dans l'être, sans lien avec la tradition. Le second, bon, sat-tarka, consiste à raisonner intensément sur la base de ce que le tantra révèle. Attention, il n'est pas question de restreindre la raison ou de dogmatiser, mais de révéler. Cela veut dire que la tradition ne pense pas à votre place, mais qu'elle vous révèle, qu'elle vous suggère des vérités que jamais la raison seule n'aurait pu deviner. Des vérités trop évidentes, trop opposées au sens commun, trop belles pour être fraies.

La raison forme, avec l'expérience et la tradition, la grande triade des moyens de connaissance qui nous guident sur la voie.

jeudi 21 octobre 2021

L'harmonie du Tout

Lessons from Totality: Learning from the 2017 Total Solar Eclipse |  Programming Librarian 

 

 La voie du Tantra n'est pas l'une de ces voie où l'on doit s'amputer dune partie de nous pour en gagner une autre. il n'est pâs question de sacrifier le corps pour l'âme, ou la raison pour l'intuition. Le Tantra nous invite à voir l'harmonie du Tout. Or, nous sommes un Tout, un Tout à l'intérieur du Tout. Un petit Tout, mais un Tout quand même. Or, un Tout ne s'ampute pas, s'il est bien un Tout. Un Tout intègre ses parties, comme les parties d'un instrument de musique. Il serait absurde d'arracher les cordes de ce violon, croyant en faire un meilleur instrument, capable d'une musique meilleure. Je peux remplacer les cordes, je peux les accorder au reste de l'instrument. Mais la beauté ne peut s'exprimer au prix du sacrifice définitif de l'une des parties. La beauté résulte de l'harmonie de toutes les parties, sans en exclure aucune.

 Or, les parties du Tout que chacun de nous est, ce sont nos pouvoirs, nos shaktis, nos facultés. Voir, sentir, imaginer, penser, juger, se souvenir, oublier, choisir. Il n'est donc pas question d'en sélectionner une, ou d'en exclure certaines. Le Tantra indique huit voies vers le divin Tout : la vue, l'odorat, l'ouïe, le toucher, le goût, l'analyse, le choix et l'ego. Les huit parties correspondantes dans le cosmos sont la solidité, la cohérence, la lumière, la fluidité, la transparence, le soleil, la lune et l'âme cosmique. 

Intégrer, accorder, réconcilier donc, et non pas sacrifier définitivement. Certes, des distinctions peuvent être nécessaires. mais elles sont provisoires. ce sont des étapes, des fins intermédiaires et non pas la fin ultime. En cours de route, je peux m'asseoir à l'ombre d'un arbre, dit Utpaladeva, afin de me reposer du soleil. mais ça n'est pas là le but et le terme de mon voyage. De même, je peux faire le vide, ou laisser le vide se faire en moi, ou plonger dans ce qui, en moi, est toujours vide et comme vierge des bruits du monde. Me reposer du siècle à l'abri du silence. mais cela n'est pas le but ultime. Le but ultime est l'harmonie en laquelle tout est intégré, comme tous les organes d'un être vivant en bonne santé.  

 Il ne s'agit pas de choisir une shakti au détriment des autres, car alors le Tout ne serait plus le Tout, mais une partie du Tout. Un fragment, si précieux fut-il. C'est au travers de la totalité de ces shaktis, de ces pouvoirs, de ces expériences, que je me réalise, au-delà de mon individualité et en l'intégrant.

Abhinava Gupta, dans sa Libre méditation sur le Tantra de la Déesse-Alphabet (Mâlinî-vijaya-vârttika), dit ceci :

"Il n'y a pas que l'omniscience absolue, car nous faisons aussi ces expériences [plus ou moins limitées] : 'je suis Pierre', 'je vois ce vase, non ce vêtement', 'mais tel autre le voit', 'je vais le voir, ou pas', 'je vois à la fois le vase et le vêtement', 'ce vêtement ne voit rien', 'j'ai vu ce vase, je ne le vois plus', 'je vois, peu à peu, partiellement, ou d'un seul coup', 'je vois tout', 'je ne suis pas quelque chose', 'je ne connais rien', 'je n'existe pas', 'je suis tout, rien n'est séparé de moi'... Car c'est une seule et même Conscience qui se manifeste ainsi et autrement." 70-74

Ce que décrit ici le maître, c'est l'odyssée de la conscience à travers mille expériences, qui sont ses mille shaktis, ses pouvoirs. Aucune expérience n'est exclue. Certes, il y a hiérarchie et ordre, car 'je suis tout' est une expérience plus complète que 'je suis ce vase'. Cependant, même les expériences limitées sont inclues dans la Conscience ; ce sont des aspects de l'unique expérience, de la réalisation totale. 

Ainsi, il y a une harmonie de de Chemin du Tout (grâma). Tout est la Conscience, l'Être, en train de se réaliser, de s'explorer, de se perdre et de se retrouver, car telle est son jeu souverain, son absolue liberté. 

C'est un mystère qui dépasse la raison. Et pourtant, la raison, cette lumière innée, y participe, selon sa mesure. Mes cinq sens y participent aussi. Tout cela est participation d'amour, bhakti. Tout cela est relation et unification, guerre et réconciliation, aspiration vers l'harmonie. Bien et Mal sont enveloppés dans ce Bien absolu, ultime, primordial et final. Chaque fragment participe selon sa manière propre à l'harmonie du Tout, rien n'y échappe, pas même le Diable diviseur.

Il n'est donc pas nécessaire de se châtrer pour accéder au royaume des cieux. 

mercredi 12 mai 2021

Spiritualité et croyances



 La spiritualité va souvent avec des croyances, voire des superstitions. Pas seulement dans le New Age, mais aussi dans les traditions les plus authentiques. J'appelle cela l'occultisme, faute de mieux. Tout se passe comme si la poésie mystique, magie de l'intérieur, dégénérait en systèmes rigides et pointilleux, telle une lave se pétrifiant peu à peu. Et je constate avec un certain effroi que, plus ces traditions abordent les détails concrets, plus elles s'égarent. Leurs connaissances spirituelles sont remarquables. Pourtant, dans la physique, la biologie, dans l'histoire, l'éthique et la politique, on n'aperçoit plus ce même éclat. Plus les discours se veulent précis, plus ils montrent leur indigence. Le Tantra, le dzogchen, la mystique catholique, pour ne citer que des traditions qui me sont proches, n'échappent pas à cette curieuse dualité entre le spirituel et les croyances pataphysiques. Le platonisme bénéficie, quant à lui, de l'esprit scientifique des Anciens. Dans une certaine mesure.

Et donc, disais-je, tout se passe comme si la poésie mystique se solidifiait en sortes de systèmes occultes qui tombent dans le ridicule, à mesure qu'ils prétendent descendre aux détails. Il en va comme pour l'amour chrétien qui se pétrifie en institutions et en morale rigide.

Par exemple, le dzogchen est plein d'une sublime poésie et de beaux élans spéculatifs. Mais il prescrit aussi des "pratiques" occultes parfumées de paranoïa, et surtout des recettes assez pittoresques pour venir à bout des problèmes oculaires ou sexuels. Comme je disais, plus on va vers les détails concrets, plus on va vers le fumeux, voire le scabreux. Les limites apparaissent, alors que la méthode scientifique, au contraire, révèle une partie de sa puissance dans la précision qu'elle atteint dans les détails. Et cela vaut pour toutes les traditions.

Il est donc nécessaire de les approcher avec discernement. Autrement dit, ce qui est encore valable dans ces enseignements doit être distingué de ce qui est obsolète, inutile ou carrément dangereux. 

Mais comment des êtres omniscients ou en contact avec le divin peuvent-ils s'être trompé ou avoir ignoré à ce point ? 

- Eh bien, commençons par remarquer que tous les auteurs traditionnels ne sont pas censés être omniscients. En fait, cette idée que les "éveillés" sont infaillibles et savent tout sur tout est une croyance Jaïn et, spécialement, bouddhiste. Le Mahâyâna est la tradition qui a le plus insisté sur ce dogme d'une omniscience totale des Bouddhas. D'où des problèmes insolubles, des dissonances douloureuses et des conduites puériles. Mais ailleurs, dans l'hindouisme par exemple, les "éveillés" sont en contact avec le divin. Pour autant, ils ne sont pas nécessairement omniscients. Par exemple, selon le Tantra, l'union divine procure l'inspiration poétique, une intelligence singulière, une grande intuition et des facilités intellectuelles. Mais elle ne rend pas omniscient. 

Et Abhinavagupta, qui était pourtant lui-même vénéré comme un génie surnaturel, affirme explicitement que d'autres, après lui, pourront dire et diront mieux et plus vrai que lui. Il invite clairement au discernement. L'intuition spirituelle n'est pas incompatible avec l'usage de la raison. Et je crois que cette attitude est juste et cohérente, alors que la croyance en l'omniscience est source de dissonances cognitives majeures. 

Il est impossible de se sortir de ces problèmes sans intégrer l'idée d'évolution. Certes, il y a quelque chose qui n'évolue pas, il y a de l'éternel. Et c'est justement ce qui n'évolue pas qui constitue le moteur d'une évolution infinie. La simplicité radicale de l'Un est source d'une inépuisable richesse dans le Multiple et, donc, d'une évolution sans terme autre que l'horizon idéal d'une parfaite synthèse, d'une ultime réconciliation.

En outre, si l'absolu est libre, il est juste que cette liberté se retrouve, à des degrés divers, dans sa manifestation. Or, cette liberté se manifeste comme nouveauté. Donc, comme évolution qui ne se réduit pas à une répétition de cycles. Il y a des cycles, mais aussi une évolution et des évènements imprévisibles, le tout formant une spirale, plutôt qu'un mouvement circulaire et plat. Il n'y a pas de retour exact au passé, mais un perpétuel mélange d'Identique et de Différent, ce Différent étant le fait de la souveraine liberté de la Conscience universelle. 

Dès lors, les traditions, qui ne sont pas seulement des résultats immuables, mais aussi et surtout des flux de transmissions pris dans le mouvement de cette évolution universelle, sont appelées à changer. Et ce changement n'est pas nécessairement une décadence. Cela peut aussi être un progrès.

Mais, objectera-t-on, discerner et rejeter le superstitieux, n'est-ce pas tuer la magie ? n'est-ce pas oblitérer le sacré lui-même ? - Je ne le pense pas, du tout. Bien au contraire. Se livrer à ce nécessaire travail, au sens propre du terme, c'est réformer sans rationalisme, c'est revenir à la source, c'est comme élaguer un arbre ou alléger un jardin. Les bonnes choses en sortent ragaillardies et porteuses d'une sève renouvelée. Il n'y a rien à craindre de cette pratique, à condition qu'elle soit vécue de l'intérieure. S'il n'y a pas expérience mystique, s'il n'y a pas vie intérieure, alors bien sûr, tout cela est vain et sera voué à la catastrophe. 

Mais, pour revenir à la question de l'usage de la raison, je crois qu'il n'y a pas à la craindre, à vouloir la ligoter ou l'assigner à je ne sais quelle résidence surveillée. J'appartiens à une tradition "intégrale", c'est-à-dire à une transmission qui assume toutes les puissances et cultive un optimisme lucide quant à l'avenir. Je médite toujours cet exemple : Est-il besoin de croire que la Terre du Milieu existe objectivement pour en faire l'expérience ? Pensons-y. 

Comme Utpaladeva et la tradition du Tantra du Cachemire, je crois en la vie intérieure, en ses miracles qui dépassent l'entendement. Mais, comme Utpaladeva, je prône l'usage de la raison au plan ordinaire, "au plan de Mâyâ" (mâyâpade). Et donc, je m'applique à suivre ses lois et ses règles. Et donc, "une affirmation extraordinaire exige une preuve extraordinaire", et ainsi de suite. Cela n'est absolument pas incompatible avec la vie spirituelle, mystique, poétique, cela ne tue aucune magie, bien au contraire. 

De plus, cela protège des grandes folies du fanatisme, sans nous priver des divins délires et des inspirations inopinées. Je peux me laisser envahir par l'intuition, par les parfums d'outre-monde, par la magie des ressentis subtils, sans pour autant cesser d'exercer mon jugement sur ce qui se présente sur la scène occulto-pseudo-scientifique. J'admets que cela n'est pas tout à fait évident pour tous, car l'accès aux mondes invisibles semble souvent passer par un sacrifice de l'entendement, du bon sens. Mais c'est en réalité un faux dilemme. Je ne peux que vous inviter à y réfléchir. 

Finalement, je crois que tout est appelé à devenir cohérent, voire harmonieux. Être pleinement rationnel, et pleinement intuitif. Philosophique et poétique. Scientifique et mystique, sans sacrifier l'un à l'autre, mais en s'élevant par l'un et par l'autre, comme par deux ailes. Laisser tomber les superstitions, oui. Mais non pas renoncer à la magie, à la véritable magie, celle qui ne se laisse pas enfermer dans un système grossier, celle qui ne peut qu'être vécue et partagée, peut-être, dans la poésie.

lundi 26 avril 2021

Pour la raison



 "Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison". Cet avertissement de Pascal, nous l'avons oublié. Depuis plus d'un siècle, nous dénigrons la raison. Romantisme, Postmodernisme, Nuagisme : "Penser moins pour sentir plus", tel est le slogan  commun à ces courants, comme si "la tête et le cœur" se devaient une éternelle guerre.

Est-ce raisonnable ?

Je médite cette célèbre phrase de Descartes : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont."

La raison est universelle. Sans cela, aucune relation n'est possible. Je tiens que raison et liberté sont essentielles à la conscience. Autrement dit, que l'une n'est point sans ces deux autres. Et Descartes a bien raison de se montrer ironique sur ce point. Tous demandent "à l'univers" et en toute humilité, plus d'abondance, de richesse, d'amour, de réussite, de "créativité". Mais nul ne demande à cet auguste mystère d'être plus rationnel. 

Pourtant, rares sont les actes, les paroles ou les pensées qui n'en manquent. Et pourtant encor, on entend partout gémir contre l'omniprésence de la Raison, comme si elle était quelque tyran maléfique. C'est que ces braves gens confondent le sabir du "management", en effet envahissant avec son jargon pseudo-scientifique, avec l'authentique raison, laquelle n'est autre que la naturelle et nécessaire faculté de mettre de l'ordre dans nos pensées en discernant le vrai d'avec le faux. Mais cela, nous le redoutons autant que nous en avons réellement besoin, car la raison contredit trop nos fantaisies et nos caprices. 

Dès lors, qui dit le contraire se voit "annulé" ("cancelled") dans la joie et la bonne humeur apparentes. 

Abhinavagupta, par exemple, affirme clairement que "la raison est l'auxiliaire suprême du yoga", tarkam yogângamuttamam. Et Utpaladeva glosa shakti par vimarsha, "pensée", jugement", apparenté à nos ratio et nos logos

Malgré cela, certaines gens qui se réclament du "shivaïsme du Cachemire" clament que cette tradition appelle au "percept", fut-ce le plus inepte, contre le "concept", fut-il le plus utile. Il faut ajouter, pour comprendre ces vanités, que "les gens" ne veulent pas savoir. Du moins, pas ce qui menace leurs lubies du moment. Nous sommes éduqués ainsi, ou plutôt, nous sommes gâtés par l'excès de savoir à disposition aux bouts de nos doigts. Plus c'est facile, plus semble-t-il une certaine paresse se manifeste. La pensée s'embourbe sur place, les mots tournent au charabia, place à la déconstruction "créatrice" : on craint même du baisse du cuicui. Une ironie du désesprit, une parmi d'autres : certains colporteurs de "shivaïsme du Cachemire" crachent sur tout ce qui est "moderne" au nom d'une tradition qui n'a rien à voir avec la tradition, et tout à voir avec le Nuagisme le plus ouvertement mercantile. 

On dénonce les prétendus excès de la raison, comme un temps on cracha sur les excès supposés du quiétisme et de la soi-disant "passiveté". Pourtant, je n'ai jamais rencontré personne - personne ! - qui souffrit de raisonner trop et bien, comme je n'ai jamais croisé la route d'aucun qui serait trop demeuré dans le silence intérieur et l'inaction divine. Mais les gens sont ainsi : ils se font des marottes redoutables, afin de se divertir des vrais monstres. Sans chercher à avoir raison, bien entendu.

lundi 22 mars 2021

Puis-je trouver la sécurité par le savoir ?



Ne pas savoir engendre l'angoisse. Il y a tant de choses que je ne sais pas. Chercher à savoir exprime, en partie, un besoin de sécurité, de quiétude. C'est un besoin inné, l'expression d'un instinct naturel. 

Selon leurs capacités individuelles, les humains satisfont ce besoin par des apparences de savoir, car l'apparence est plus accessible que la réalité. Je ne sais pas, je suis inquiet, je cherche donc des opinions pour me donner un sentiment de savoir, de contrôle, de quiétude relative.

Or, ces opinions, je suis incapable de les justifier. Ne sachant plus à quel saint me vouer, je me fie aux apparences, aux rumeurs, à la réputation, au charisme, aux modes, aux opinions des gens en qui j'ai confiance. Des aveugles s'accrochent à des aveugles...

Satisfaire mon besoin de savoir par des croyances que je ne maîtrise pas, ne peut donner qu'une illusion de maîtrise. J'ai beau clamer que je sais, que j'ai compris, reste que je me ment en partie à moi-même, car je sais que je ne peux justifier mes croyances. La terre est peut-être bien ronde mais, tant que je ne peux le justifier, cela n'est pour moi qu'une opinion. 

Et c'est bien le problème, dans un monde où les connaissances augmentent à chaque instant. L'horizon du savoir maîtrisé recule et s'éloigne toujours plus. Même un spécialiste ne peut plus maîtriser son domaine.

Alors je me sens coincé : je me réfugie dans des pseudo-savoirs, des croyances en partie vraies, mais simplistes, qui m'induisent en erreur par ce qu'elles ont de vrai. Je voyais ce matin une publicité pour la "numérologie karmique tibétaine". Ce sont des illusions de savoir. Et une illusion de savoir ne peut procurer qu'une illusion de sécurité.

Donc ces solutions n'en sont pas, même si je suis dans la confusion et l'urgence.

Alors que faire ? Deux choses au moins.

Premièrement, il est possible de savoir, même si ce savoir n'est pas complet. Il y a une hiérarchie des savoirs. Tous n'ont pas la même importance. Et je peux apprendre à penser. La logique existe. Il y a des "manuels d'auto-défense intellectuelle". La raison est une faculté naturelle, mais chacun doit apprendre à s'en servir, sans quoi il restera faible et dépendant. De cette manière, je peux apprendre peu à peu à former mon jugement, plus riche, plus nuancé, plus objectif, moins partial, moins exposé aux sophismes et autres manipulations ou erreurs.

Deuxièmement, je peux plonger dans la vibration du cœur. Là, je goûte un savoir. Un savoir muet, certes, sans mots. Mais un savoir complet. Là, je sais en sentant. Je sais tout. Sans pouvoir extraire les détails, c'est vrai. Mais je sais. Et cela me rassure. Il y a dans la vibration du cœur un savoir. Indifférencié, mais un savoir. Et comme tout savoir, ce savoir est rassurant, apaisant. Il me dit, sans mots, que tout ira bien. Voilà le savoir essentiel, bien plus important que tout ce qui se dit sur les réseaux sociaux ! Voilà le savoir ésotérique, secret. Intime, mais négligé par manque d'audace, de foi et de curiosité. De cet esclavage, de ce complot, je suis le complice. Je suis mon propre tyran, mon propre libérateur. 

Et je pense que ce savoir intuitif est totalement compatible avec la connaissance rationnelle. Ce qui me rassure encore plus. Les limites du savoir ne sont plus source d'angoisse, mais d'émerveillement.

Intuitivement, je sais déjà tout.

Discursivement, je n'en finirai jamais de savoir davantage et mieux.

Et c'est bien ainsi.

mercredi 10 mars 2021

Amour et raison

Chérubin

Nous opposons raison et sentiment, tête et cœur, intuitif et discursif. Pourtant ces deux se complètent :

"La vue dont l’âme est pourvue par nature est charité. Cette vue a deux yeux, l’amour et la raison. La raison voit Dieu seulement en ce qu’il n’est pas ; l’amour ne s’arrête à rien qu’à Dieu même. La raison a des voies certaines où cheminer, l’amour éprouve son impuissance, mais sa défaillance le fait avancer davantage que la raison. La raison procède vers ce que Dieu est, par ce que Dieu n’est pas ; l’amour rejette ce que Dieu n’est pas, et trouve sa béatitude là-même où il défaille, en ce que Dieu est. La raison est plus sobre que l’amour, mais c’est à celui-ci que sont données la suavité et la béatitude. L’une et l’autre au demeurant, l’amour et la raison, ne laissent pas de se prêter la plus grande assistance, car la raison instruit l’amour, et celui-ci illumine celle-là. Que la raison se laisse emporter par le désir de l’amour, et que l’amour se laisse contraindre par la raison en ses justes termes, ils seront capables ensemble d’une œuvre inouïe, mais c’est chose qui ne peut être enseignée, si elle n’est pas éprouvée. Car la sagesse ne se mêle pas de cette passion admirable, ni de scruter cet abîme caché à tout être, réservé à la seule fruition d’amour. Rien d’étranger et nulle âme étrangère n’a part à cette béatitude, mais celle-là seule qui est nourrie maternellement dans ce bonheur même, dans les délices du grand amour, brisée par la discipline de la miséricorde paternelle, attachée inséparablement à son Dieu et lisant dans sa Face les jugements qui la dirigent, en sorte qu’elle demeure dans Sa paix."

Hadewijch d'Anvers, Lettre xviii, vers 1250

L'Ange de Silésie dira plus tard qu'il veut être "illuminé comme un Chérubin, calme comme un Trône, enflammé comme un Séraphin" (III, 165, trad. Renouard). Ils sont les trois types d'anges les plus proches de Dieu. "Les Séraphins, Chérubins et Trônes personnifient trois dimensions spirituelles immanentes et transcendantes suivant lesquelles se manifeste Dieu pour l'Homme : l'amour pour les Séraphins, la raison pour les Chérubins, et la justice pour les Trônes" (wikipédia). Cependant, selon la hiérarchie traditionnelle, transmise par Denys/Proclus, le Séraphins, les "brûlants", sont au sommet. Cela n'empêche que la raison, qui s'accomplit dans la contemplation sans images ni concepts des Chérubins, la complète. Au-dessous se trouve la justice, l'harmonie, la stabilité, consommés dans les Trônes. Il y aurait tant à dire sur ces entités qui représentent l'héritage platonicien, c'est-à-dire méditerranéen...

samedi 29 août 2020

Raisonner plutôt que résonner

Hard to know - Book Review - History of philosophy - TLS
Aspasie et les philosophes, Corneille II, vers 1670


A - Séduire et chercher la vérité : ce sont deux attitudes bien différentes. Si je suis séducteur, je présuppose que je détiens quelque chose que l'autre n'a pas et dont il a besoin. Par exemple mon savoir, mon intelligence, ma beauté ou un art. Si je cherche la vérité, je ne présuppose rien, sauf ce désir d'aller vers le vrai. Si je me mets en présence d'autrui pour chercher la vérité, il est mon égal. Tout ce que je peux lui apporter, c'est un soutien moral, des idées nouvelles et des objections. C'est faire à deux ce que l'on peut faire seul.

B - Mais se sentir séduit, c'est important ! Sans cet élément érotique, le désir ne s'éveille pas et la connaissance n'est pas transmise. Rien ne se passe, littéralement.

A - Non. Bien souvent, nous apprenons dans une relation neutre, voire dans une relation antagoniste.

B - Mais sans désir de l'autre, sans désir d'être reconnu ou de vaincre, comment chercher le vrai ?

A - Par désir du vrai. Il suffit. A vrai dire, tout autre désir se ramène à un désir du vrai subordonné à une représentation plus ou moins... vraie. Par exemple "Si j’acquière tel savoir, qui est vrai, je serai vraiment heureux." D'autre part, je constate que je peux apprendre et finir par être convaincu d'une vérité, même si, au départ, elle me déplaît, et même si celui qui l'énonce me déplaît. Et cette instinct qui, en moi, me contraint de l'intérieur à admettre cette vérité déplaisante, je l'appelle "raison". Et comme, en outre, cet instinct est inséparable d'une certaine intégrité, la raison n'est pas différente de la conscience morale.

B - Mais moi, je n'adhère qu'à ce qui me parle, à ce qui "résonne" pour moi.

A - Cette attitude, fort répandue, est le meilleur moyen de rester enfermé dans ses préjugés et de rester loin de la vérité. Au lieu de résonner, il faut raisonner. La vérité s'impose à nous. Nous avons certes, en nous, instinct de vérité, mais nous pouvons toujours faire le choix de ne pas l'écouter et d'écouter plutôt la voix du préjugé. Le préjugé m'entraîne vers des personnes qui partagent les miens. La raison m'entraîne vers la vérité, elle tend à m'élever au-delà du préjugé ou de l'ignorance pure et simple, vers la vérité. Ce que l'on entend par "résonance" n'est souvent qu'un effet de group, une forme de pression sociale plus ou moins subtile. Je "sens" que ça "résonne", parce que j'ai intérioriser des injonctions, le plus souvent sans en avoir la moindre conscience. La véritable résonance est la consonance du sujet et de l'objet, autrement dit de la pensée et de l'être. Dans cet accord il y a harmonie, résonance et sympathie : ce sont là des images que l'on peut bien employer tant que l'on a une claire compréhension de ce qu'elles représentent.

samedi 11 juillet 2020

La différence entre intelligence et raison

Saint François et l'ange musicien | Musée des beaux arts de Caen
Saint François et l'ange musicien, par Seghers

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". 

Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. "Intellectuel" n'est pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Les anges vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. 

La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.

Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, un docteur de la Sorbonne explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

lundi 23 mars 2020

Différence entre raison et intelligence

Différence entre intelligence et raison

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. 

"Intellectuel" n'est donc pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Selon la tradition, platonicienne, les anges (c'est-à-dire les dieux) vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des Franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.
Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, mystique aveugle de Marseille, docteur de la Sorbonne et fondateur de l'Académie de Marseille en 1715, explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

Le Graduel d'Aliénor :

vendredi 13 mars 2020

Séparer le bon grain de l'ivraie

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Le néo-tantra, le néo-advaita et autres néo-yogas comportent des éléments qui sont critiquables. C'est vrai. Il appartient dès lors à chacun d'exercer son jugement. Les scandales et faits divers tantriques ou yogiques sont là pour nous rappeler à ce bon devoir.

Mais certains croient encore que "c'était mieux avant" et que "c'est mieux ailleurs".

Une version presque fanatique de cet exotisme nourri de culpabilité occidentale est le traditionalisme. Ce courant souterrain mais influent se réclame de René Guénon, un platonicien médiocre qui, dans l'entre-deux guerre, a écrit des livres dans un langage simple. Il a prétendu divulguer la "Tradition Primordiale" dans ses branches chrétiennes (Action Française), hindoues (avec un Vedânta mal compris), puis islamiques (faisant les choux gras des islamistes tendance soufie). Certes, on me dira qu'il a "amené des gens vers l'Orient", qu'il a questionné les "Modernes". Mais à quel prix ? Quelques gouttes de sagesse non-duelle pour des torrents d'obscurantisme, sans oublier la croyance délétère qu'il existe une "Tradition" sacrée, inviolable, détentrice exclusive de la vérité. D'où le recours à l'argument d'autorité, avec ses procès en orthodoxie traditionnelle qui n'en finissent pas. Et des esprits infantilisés, des esprits religieux, des esprits croyants, voire des esprits fanatiques. Et une haine de l'Occident et de tout ce qui est moderne, scientifique, rationnel et progressiste, d'autant plus ridicule qu'elle est fondée sur l'ignorance à peu près complète de ce que signifient les Lumières.

Les traces de ce traditionalisme empoisonnent, à des degrés divers, toute la spiritualité contemporaine. Les Doctes Diafoirius de l'Ayurvéda, les imposteurs du shivaïsme du Cachemirie, les tartufes du "tantra" et autres gardiens du "Sanâtana Dharma" (comprenez l'hindouisme) débitent chaque jour dans les média et sur Internet. Les réactions actuelles des studios de yoga face à la pandémie confirment que nous vivons une pandémie de crétinerie à réjouir tous les charlatans passés et présents. Sans oublier les conspirationistes et leurs insipides fariboles.

Certes, tout ce qui est "nouveau" n'est pas forcément "meilleur".
Mais l'inverse n'est guère plus probant.

Il y a des vérités jeunes et de vieilles bêtises.

La vérité n'est pas dans l'autorité, dans la croyance, ni dans la tradition.
La vérité est dans l'objectivité, dans la cohérence et l'efficacité.

Il y a de l'obscurantisme dans les yogas traditionnels, il y a de la superstition dans l'âyurveda, il y a des âneries dans le tantrisme. Il y a du racisme, du sexisme, le tout alimenté par l'ignorance et le conformisme. 

Les textes de yoga en sanskrit sont truffés de délires superstitieux, comme par exemple la khecârî-mudrâ (dans sa version hatha yogique) qui consiste à se trancher le frein de la langue dans l'espoir de boire une panacée qui s'écoulerait du cerveau ; ou encore la vajrolî-mudrâ, qui consiste à pomper son sperme, une fois éjaculé, dans la croyance que, si l'on garde sa semence, on vivra plus vieux, voire qu'on deviendra immortel et invulnérable. Que de sornettes ! Parfois dangereuses, toujours alimentées par l'ignorance, encore colportées aujourd'hui par certains, qui se disent scientifiques, comme les Steiner, les Rabhi, les Haramein, les Chopra et autres charlatans.

En ces temps d'épidémie la grande ignorance, l'ignorance crasse, se répand sur les réseaux sociaux, et les lamas tibétains ou les gourous ne sont pas en reste. Untel vante ses "bénédictions protectrices", tel autres se met en joie de partager ses "mantras", dont le plus puissant serait "l'Armure Vajra", un Abracadabra charabiatesque, transmise par des crétins sortis de je-ne-sais-quel Âge sombre. D'autres y vont de leur recettes dignes de Molière, sorties des entrailles de l'Âyuvéda, réservoir particulièrement riche en recette abracadabrantes. Pareil pour les tantras, l'astrologie hindoue et autres astuces taoïstes qui ont la cote chez les bobos-gauchos-capitalistes qui ont la culture d'un poulpe. 

Les Védas, c'est un peu de poésie, mais surtout beaucoup de croyances hallucinantes de bêtise. Pareil pour le yoga. Pareil pour l'Âyuvéda, pareil pour le tantrisme. Renseignez-vous, allez voir dans les sources premières, dans les textes traduits du sanskrit.

Les tantras sont pleins de superstitions et de recettes de sorciers pour assouvir les fantasmes les moins avouables. Le "matérialisme spirituel" n'est pas une invention moderne, mais bien un héritage des traditions.
Le shivaïsme du Cachemire est l'exception. Et encore... il faudrait là aussi y regarder de plus près.
Même le grand Abhinavagupta donne parfois dans le sexisme le plus banal. Par exemple, dans le chapitre VI de son Tantrâloka, il condamne les matérialistes, parce qu'ils sont aussi bêtes que "les femmes, les enfants et les vieillards". Selon lui, ces imbéciles iront aux Enfers, car ils sont aussi stupides que des femmes.  

Alors la tradition ? Oui et non. Oui avec beaucoup, beaucoup de discernement, d'esprit critique, une forte dose de raison, toujours salvatrice. La tradition, ce sont mes amis. Je les aime. Mais j'aime encore plus la vérité. Je les écoute. Mais j'écoute encore plus la raison. Je les respecte. Mais je respecte encore plus le bon sens.

Si je devais conseiller un Mantra contre le conaro-virus, ce serait celui-ci, transmis par le vénérable Shrî Kântha : Sapere aude. A répéter et à méditer, sans modération.

lundi 11 novembre 2019

Ressources pour apprendre à penser

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Comme toujours, les gourous, prophètes, coachs, avatars, éveillés, yogis, facilitateurs, dictateurs, sauveurs, experts, leaders, chefs et autre gens-qui-vous-veulent-du-bien, pullulent. Par ailleurs, il est toujours nécessaire d'apprendre à penser.

Voici quelques ressources :

D'abord les expériences de la psychologie sociale, pour apprendre ce que c'est que la société :


Ensuite apprendre à réfléchir en se familiarisant avec les faux raisonnements. Sans cette compétence intellectuelle, esclavage certain. Pour l'acquérir, il faut pratiquer chaque jour un peu, jusqu'à la mort :



Vous trouverez beaucoup d'autres outils sur YouTube, dont cette excellente série sur la chaîne e-penser :

jeudi 9 mai 2019

S'élever par la pensée

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"C'est quand il s'élève à la plus haute pensée que la vie d'un homme atteint son accomplissement, alors que toutes les vies passées sans réfléchir sont comme autant d'arbres stériles. La vie n'est digne d'être vécue que quand il y a réflexion (vimarshana). Les hommes qui ne réfléchissent pas sont comme des grenouilles au fond d'un puits."

Le Secret de Tripourâ, II, 79-80

"Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue."

Platon, Apologie de Socrate, 38a

Rappelons que, selon le shivaïsme du Cachemire, l'absolu est à la fois prakâsha (lumière manifestante) et vimarsha.
Le dictionnaire Monnier-Williams donne, pour ce mot :

vi-marśa m. consideration, deliberation, trial, critical test, examination, PañcavBr. ; MBh.       
reasoning. discussion, Prab.       
knowledge, intelligence, Sarvad.     
N. of Śiva, MBh.       
(in dram.) critical juncture or crisis (one of the 5 Saṃdhis or junctures of the plot, intervening between the garbha or germ and the nirvahana or catastrophe e.g. in the Śakuntalā the removal of her veil in the 5th act), Bhar. ; Daśar.  &c.

Je n'invente rien. Le shivaïsme du Cachemire est à des années-lumière de l'anti-intellectualisme qui règne actuellement sur la scène spirituelle.

dimanche 12 août 2018

Bilan

méditation profonde, ou grand doute ?


Mes lecteurs fidèles l'auront remarqué : depuis une dizaine d'années, j'ai intégré dans ma philosophie une dimension affective, car je la considère comme un complément indispensable à la dimension cognitive.

Depuis le début de ma quête, il y a environ trois décennies, j'ai cherché les éléments irréductibles de la vie intérieure (par "vie intérieure", j'entends une vie qui ne se satisfait pas des biens extérieurs, tels que la richesse, la sécurité, l'argent, les plaisirs, la renommée et le pouvoir). Autrement dit, je cherche le minimum requis, sans quoi l'on passe à côté de l'essentiel. Le maximum avec le minimum. 

Depuis le début, ou presque, j'ai eu le pressentiment qu'il y avait aux moins deux dimensions. Au début de ma recherche, ces deux dimensions étaient représentées par l'hindouisme et le bouddhisme. L'hindouisme exprimait l'intuition que notre sens "naturel" d'un Soi n'est pas une totale illusion. Le bouddhisme incarnait, si j'ose dire, l'intuition contraire, le sentiment que le réel n'est pas donné, qu'il est "contre-intuitif" comme disent les scientifiques et que le monde et le Soi sont peut-être des illusions. 

Ainsi, déjà à l'époque, je découvrais cette antinomie apparemment indépassable, entre un point de vue qui fait confiance au ressenti, une approche "affective" donc, et une approche sceptique, plutôt "cognitive".

Entre temps, j'ai exploré maintes autres approches, mais le temps a révélé qu'elles n'étaient que des variantes de ces deux approches, cognitive et affective, confiante ou sceptique, intuitive ou analytique - des variantes presques toujours recouvertes de croyances et de promesses plus ou moins fumeuses. Mais là n'est pas mon propos de ce jour.

Quoi qu'il en soit, vers 2009, j'ai découvert les mystiques catholiques. J'avais déjà lu Eckhart et autres mystiques intellectualistes, mais là, je découvrais les mystiques franciscains (français en particulier), moins à la mode, mais partisans d'une approche nettement affective : selon eux, c'est le ressenti qui mène à l'absolu, même si l'absolu est au-delà de tout ressenti. Leur expression d'une richesse et d'une précision impressionnante m'ont attachés à eux. Je les ai donc souvent cité ces dernières années. Je leur ai même fait un blog.

Du coups, certains ont pu croire que j'étais devenu "croyant", voire que j'avais "trouvé la foi". On m'a même proposé de me convertir. Il est vrai que désormais, les Jean de la Croix et autres Madame Guyon font parti de mes amis. Comme d'autres qui peuplent ma bibliothèque, je les fréquente comme des personnes vivantes, je les consulte et je dialogue avec eux. 

Mais je ne suis pas croyant pour autant. Mon point de vue sur la question n'a guère évolué, au fond. Je pense toujours que l'existence du Mal est un argument décisif contre la "foi", du moins contre une foi de type religieux. En outre, je reste en profond désaccord avec certains dogmes catholiques : le statut du corps, du plaisir, de la douleur, de la femme, de l'animal, l'existence de l'enfer en sont les principaux thèmes. Je ne peux pas non plus suivre les Franciscains (dont Guyon, etc.) dans leur rejet de l'intellect. 

Ce qui m'amène à préciser que je ne suis pas, je n'ai jamais été anti-intellectuel. Si je devais m'attribuer une étiquette, celle de philosophe m'irait fort bien, si je la méritais. "Intellectuel" ne me déplairait pas non plus, quoi que je n'en voie pas clairement la signification. Pour cette raison, je ne peut m'identifier au New Age ni au développement personnel, fondés sur le rejet de l'intellect, ou sur l'acceptation des pseudo-sciences (avec le quantoc en tête). Je crois à la raison, si j'ose dire. Pour ce qui est de mes valeurs, je suis un Moderne dans l'ensemble.

Et donc, même si j'ai rencontré des idées valables dans toutes les traditions, j'en ai retenu deux : la Reconnaissance et le Védânta.

Pourquoi ?

Parce qu'elles n'exigent pas d'expériences extraordinaires, ni de croyances spéciales, ni d'obéissance absolue à un gourou.

Elles s'appuient sur un examen minutieux de l'expérience ordinaire, commune, mais envisagée dans son ensemble : veille, rêve et sommeil profond.

Cet examen rationnel aboutit à une intuition : je suis conscience, et par là j'entends le Témoin de tous les objets des trois états : perceptions, souvenirs, et néant. Cette intuition est une certitude absolue, car aucune expérience, aucun raisonnement ne peuvent la contredire. 

Pourquoi ? Parce toute perception, tout raisonnement, a besoin de la conscience pour la révéler. Je perçois un monde qui semble indépendant de la conscience que j'en ai ? Mais cette apparence apparaît dans la conscience. Je peux inférer l'existence d'un "x" inconnaissable qui est extérieur à ma conscience ? Mais ce "x" est encore un objet qui n'existe que pour moi, en tant que conscience, lumière absolument subjective qui manifeste cet objet, en l’occurrence, ces mots. Je ne suis pas d'accord ? Mais ce désaccord, ce sont des mots et des concepts qui apparaissent, qui existent et qui disparaissent dans cette Lumière qui n’apparaît pas, qui n'existe pas (objectivement, comme objet), qui ne disparaît pas. Et ainsi de suite : Le mental est agité ? Mais il l'est dans cet espace immobile. Le corps est tendu ? Mais il est tendu dans l'espace absolument détendu. 

Depuis que j'ai découvert cela grâce à la Reconnaissance et au Védânta, cela ne m'a jamais quitté. Quelques soient mes errements apparents, je suis toujours revenu à cette intuition, comme vers un roc inébranlable, toujours vérifiable, donné, accessible, simple et sans polémiques, comme à une vérité a priori, primordiale, originelle. Pour moi, c'est cela l'éveil

Je dois ajouter qu'en 1995 (ou peut-être un peu avant, mais peu importe), j'ai découvert le Vision Sans Tête, un ensemble d'expérimentations qui conduisent à cette même intuition, mais sans le bagage culturel du Védânta et de la Reconnaissance, et surtout sans la culture gourouiste et religieuse dans laquelle baignent les approches non-dualistes, même celles qui se veulent occidentales et "modernes". Donc pour moi, la Vision Sans Tête, le Védânta et la Reconnaissance sont comme mes parents spirituels, mes références et mes rencontres les plus importantes.

Comme cette intuition se ramène, en termes d'expérience, à une sorte de silence intérieur, je donne aussi beaucoup de valeur au dzogchen et à la mahâmudrâ, deux traditions bouddhistes fort peu bouddhiste, qui décrivent en détail la conscience pure, pareille à l'espace, synonyme, dans mon dictionnaire personnel, de "silence intérieur". Mais comme, par ailleurs, elles sont beaucoup moins claires et qu'elles sont bien davantage liées à des idéologies pour ainsi dire féodales et carrément obscurantistes, elles ont moins d'importance dans ma "famille" spirituelle. Ce sont des amies proches, fidèles, mais pas aussi importantes, en ce sens que je pourrais m'en passer. Elles n'ont pas fondamentalement bouleversé mon existence.

Bref, toujours est-il que, traversant maints courants, traditions, expériences et rencontres (car le partage avec des chercheurs vivants a aussi joué un grand rôle), j'en suis venu à la distinction entre les faits et leurs interprétations. Je ne retrouve plus les billets de blog où j'en parle, mais il y a déjà de nombreuses années que j'ai remarqué l'utilité de cette distinction que j'emploie régulièrement pour faire le tri et revenir à l'essentiel. Car, à côté de la non-dualité et de la mystique, j'ai rencontré la science, avec des gens comme Daniel Dennett, David Chalmers, Sam Harris ou Suzan Blackmore. Or, les preuves et indices sont très forts en faveur de la thèse qui fait actuellement consensus, selon laquelle tout n'est que matière, la vie et la conscience n'étant que des épiphénomènes dus au hasards, c'est-à-dire au jeu de forces aveugles, sans aucun dessein ni plan.

Je me retrouve donc face à une antinomie :

-D'un côté, l'intuition et la certitude que tout est "dans" la conscience, comme les corps physiques sont dans l'espace physique. 

-De l'autre, la certitude selon laquelle la conscience est "dans" le cerveau qui est "dans" l'univers, infini et sans centre absolu.

Les deux points de vue ont des arguments de force égales, semble-t-il.

Le partisan de la Première Personne (celui du Védânta, de la Reconnaissance et de la Vision Sans Tête) fera remarquer que le point de vue de la Troisième Personne (celui de la science) n'apparaît que "dans" celui de la Première. Mais le réaliste (appelons ça comme ça) rétorquera que tout cela n'est qu'une illusion possible grâce au cerveau. Et le spiritualiste (appelons-le comme ça) lui répondra que le cerveau n'est qu'une représentation qui fait partie de l'état de veille, lequel n'est qu'un état (apparent) de la conscience, un contenu de l'espace de la conscience, parmi d'autres contenus. Et ainsi de suite...

C'est une véritable tragédie grecque. Deux points de vue apparemment irréconciliables et de forces égales. Avec nous en Iphigénie(s).

Même le ressenti mystique, celui de l'unité avec toutes choses (aussi appelé "amour") peut s'expliquer par un sous-bassement neurologique, en l’occurrence le nerf vague, dont le fonctionnement n'a rien de vague.

Et sur ces questions, Shankara, le Bouddha ou Abhinava Goupta ne peuvent pas m'aider, car ils ne connaissaient rien du cerveau. La méditation et la réflexion sur la simple base de l'expérience ordinaire ne permettent pas de découvrir l'existence des neurones, ni des axones. Longchenpa a , de son côté, beaucoup médité sur la Présence-Conscience-Témoin ; mais il n'a pas découvert la Sélection Naturelle, par exemple. Et cela change tout.

Est-ce que cela réfute la non-dualité ? La mystique ?

Je n'en suis pas sûr. En revanche, je suis sûr que les découvertes scientifiques (et exclusivement scientifiques) des 200 dernières années ont des implications profondes et extraordinaires sur mon existence quotidienne, sur la façon de vivre la maladie, la vieillesse et la mort (mais pas seulement !). Les faits changent les interprétations et les valeurs, car les faits sont la base des interprétations et des valeurs. Darwin, Einstein et le Big Bang changent tout, du moins autant que le Bouddha, Shankara et Abhinava Goupta. 

Voici donc quelques idées en forme de bilan.

Je ne suis pas devenu catholique. Je ne me suis converti à aucune religion. Je ne crois pas aux balivernes New Age. Je pratique le silence intérieur, le ressenti du cœur, je crois que bien des choses sont possibles. Mais je crois surtout que la science change tout.

Et que, donc, je dois me demander ceci :

Et s'il n'y avait aucune conscience indépendante de la matière, et si le matérialisme avait raison, ma vie intérieure s'en trouverait-elle bouleversée ? Anéantie ? Rendue Impossible ? Simplement modifiée ?

Voilà à quoi je réfléchis.
Et je vous invite, cher lecteur, à faire de même.
Parce que je trouve cela merveilleux, noble et passionnant.

Belle journée à tous.

lundi 2 juillet 2018

lundi 25 juin 2018

Les limites de l'intuition ?

La vie intérieure, comme la vie ordinaire,
faut souvent appel à l'intuition.
Dans les milieux spirituels, nous sommes
encouragés à "suivre notre intuition", notre ressenti,
et à délaisser la raison et l'analyse.

Il y a pourtant des situations où l'intuition nous
induit en erreur. Ce sont des cas "contre-intuitifs".
Il faut alors analyser.

Mais qu'est-ce qui distingue ces deux types d'intelligence ?
Et pourquoi n'avons-nous pas que l'intuition ?
Et comment savoir s'il faut se fier à l'intuition ou à la raison ?

Même si l'intuition intérieure, spirituelle, est "au-delà des concepts", l'expérience enseigne qu'il est bien difficile de vivre cette vie sans savoir raison garder. Savoir penser, apprendre à connaître les raisonnements fallacieux ou les sophismes, est une discipline nécessaire pour ne pas finir dans le fanatisme ou le cynisme.

Voici une vidéo de la chaîne YT Hygiène Mentale, basée sur le livre Les Deux vitesses de la pensée, qui est très éclairant sur ces questions :




mardi 27 mars 2018

L'art de penser


Il n'y a rien de plus estimable que le bon sens ou la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai et du faux.
... il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. 

On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque aucun discernement de la vérité ; 
qui tiennent toutes choses d'un mauvais biais ; 
qui se paient des plus mauvaises raisons, et qui veulent en payer les autres ;
qui se laissent emporter par les moindres apparences ;
qui sont toujours dans l'excès et dans les extrémités ;
qui n'ont point de serre pour se tenir fermes dans les vérités qu'ils savent, parce que c'est plutôt le hasard qui les y attache qu'une solide lumière ;
ou qui s'arrêtent, au contraire, à leur sens avec tant opiniâtreté, qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper ;
qui décident hardiment ce qu'ils ignorent, ce qu'ils n'entendent pas, et ce que personne n'a peut-être jamais entendu ;
qu'ils ne font point de différence entre parler et parler, ou qui ne jugent de la vérité des choses que par le ton de la voix : celui qui parle facilement et gravement a raison ; celui qui a quelque peine à s'expliquer, ou qui fait paraître quelque chaleur, a tort. Ils n'en savent pas davantage. 

C'est pourquoi il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs. Quiconque a dessein de piper le monde, est assuré de trouver des personnes qui seront bien aises d'être pipées ; et les plus ridicules sottises rencontrent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées.
Après que l'on voit tant de gens infatués des folies de l'astrologie judiciaire, et que des personnes graves traitent cette matière sérieusement, on ne doit plus s'étonner de rien. Il y a une constellation dans le ciel qu'il a plu à quelques personnes de nommer Balance, et qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent : la balance est le symbole de la justice : donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. Il y a trois autres signes dans le Zodiaque, qu'on nomme l'un Bélier, l'autre Taureau, l'autre Capricorne, et qu'on eût pu aussi bien appeler Éléphant, Crocodile et Rhinocéros : le bélier, le taureau et le capricorne sont des animaux qui ruminent ; donc ceux qui prennent médecine lorsque la lune est sous ces constellations, sont en danger de la revomir. Quelque extravagants que soient ces raisonnements, il se trouve des personnes qui les débitent, et d'autres qui s'en laissent persuader.

Arnaud et Nicole, La logique ou l'art de penser, 1662 

mercredi 6 décembre 2017

Fait et interprétation

Je vis un moment de silence intérieur.
Ou plutôt non : dire
"je vis un moment de silence intérieur",
c'est déjà le mettre à distance et l'interpréter.


Mais quand même,
il y a une différence salutaire et saine à faire,
toujours, entre les faits et leur interprétation !
Quand on parle de l'expérience, 
c'est toujours déjà une interprétation, en un sens.
Cependant, parmi les interprétations,
il y en a de plus sobres,
et d'autres plus construites,
pleines de conjectures.
Il est certes impossible de ne pas interpréter.
Mais il faut bien garder cette distinction à l'esprit.
Car on glisse des faits aux interprétations
sans même s'en rendre compte,
d'autant plus que la frontière n'est pas nette.
Souvent, nous prenons nos interprétations
pour des "intuitions" ou un "ressenti",
simplement parce que nous sommes habitués
à cette interprétation, ou bien parce que
nous sommes influencés sans en avoir une claire conscience,
ou bien parce que, quelque part, telle interprétation nous rassure
et nous refusons de nous l'avouer.
Ce petit jeu de dupe avec soi est facile,
surtout lorsque l'on vit dans un relatif confort.
C'est le consumérisme "spirituel".
Nos certitudes ne sont alors que des apparences fragiles,
certaines sur le moment, mais vite balayées par la vie
et les vents des vogues.

Et donc, je dirais qu'il y a deux expériences intérieures,
brut. Deux expérience irréductibles.
Le silence intérieur.
La vibration du coeur.

Le silence intérieur se prête moins aux interprétations.
Voilà pourquoi les non-dualistes, qui sont plus attachés
à cette expérience, sont souvent plus sobres dans leurs interprétations,
morales, politiques, etc.
La vibration du coeur est inséparable d'une intuition
d'être relié à tout, connecté à un "sens", à l'amour,
au centre de tout, et même à chaque individu,
et même à des nombreuses expériences particulières.
Un vrai kaléidoscope.
Du coup, les New Age, qui sont plus attachés à cette vibration,
sont souvent plus prolixes dans leurs spéculations,
voire carrément délirants.
Parce que, dans cette expérience, on a une intuition de l'unité,
c'est vrai, je fais aussi cette expérience, après tant d'autres.
Mais il est vrai aussi que cette intuition est vague.
Elle est vive, intense, nourrissante, mais elle ne me
livre pas les détails. Elle me "dit" qu'il y a un sens,
mais elle ne me dit pas lequel,
parmi les nombreuses réponses qui existent.
Et là, je dois intervenir, avec ma raison, certes limitées,
mais honnêtement, c'est tout ce que j'ai.
Et l'erreur, ou l'illusion, consisterait à croire que 
ces spéculations, ces conjectures,
basées en partie sur la raison, en partie sur mes préjugés,
mes habitudes, je construit des conjectures...
Et c'est là que je dois être honnête. Car il serait si facile
de ne pas exercer ce discernement...
de me dire et de dire au monde que 
"c'est Dieu qui parle à travers moi"
et laisser ainsi couler ces "réponses"
avec une autorité que,
je le sis bien au fond de moi, 
elles n'ont pas.

Trop souvent nos nous complaisons dans cette confusion.
Dans le milieu New Age, mais pas seulement.

Prenons l'exemple d'Eckhart Tolle.
Il affirme qu'il suffit de s'éveiller pour transformer le monde et la société.
Qu'il y a là, dans le silence intérieur, une manne, une source inépuisable
pour notre paix personnelle,
mais aussi pour entendre toutes les réponses à toutes les questions.
Et qu'il y a une mutation planétaire,
un éveil global des consciences.

Mais comment le sait-il ?
Il affirme, mais il ne prouve rien.
Et si la Source intérieur nous "dit" toutes les solutions,
comment expliquer que les éveillés, les prophètes
et tous ceux qui prétendent parler en son nom,
apportent des réponses si différentes
à nos problèmes ?

Par exemple :
Que faire quand on a de l'argent ?
Comment répartir les richesses ?
Que décider sur l'avortement ?
Sur les techniques de procréation artificielles ?
Sur la sexualité ?
La justice ?
La pédophilie ?
L'homophobie ?

Est-ce que vraiment, il suffit d'écouter
le silence intérieur pour toutes les réponses, exactes et justes,
nous arrivent toutes faites,
sans qu'aucune intervention du "mental" soit nécessaire ?

Je ne le crois pas.
Je crois que la "Source" l'a voulu autrement.
Nous sommes connectés, oui.
Et, si nous sommes ouverts, disponibles, "éveillés",
nous recevons une lumière, une intuition, qui est une aide incomparable
pour vivre.
Mais pour autant, la Source ne nous donne pas tout.
Alors nous devons interpréter.
C'est inévitable. 
Nous sommes connectés à la Vérité universelle, absolue, oui.
Mais pour que cette Réponse intemporelle s'incarne,
il faut passer, aussi, par le filtre de l'interprétation, avec nos préjugés,
mais aussi avec l'instrument magnifique de la lumière naturelle,
je veux dire la raison, tant dénigrée aujourd'hui.

Plus on s'éloigne des faits,
de l'interprétation brute,
plus nos affirmations sont fragiles.
Nous devons alors éviter deux écueils :
- d'un côté, la tentation de faire passer nos interprétations pour des faits,
ou pour des intuitions divines...
- de l'autre, la tentation de dire que "tout est interprétation", que donc tout se vaut,
que tout ça "ce sont des concepts", du "mental", ce qui revient, en pratique,
à se réfugier dans une indifférence paresseuse. On se donne l'air d'être détaché
et sage. En réalité, on est juste dans la confusion. "L'au-delà des concepts" n'est le plus souvent
qu'une lassitude, une fatigue mentale, de même que le "coeur" est bien souvent
l'expression infantile d'une régression ou d'un refus de grandir.

Or, pour grandir nous avons besoin des deux : l'intuition et la raison ;
la tête et le coeur ; les faits et l'interprétations.

S'en tenir aux faits, c'est le scepticisme, 
suicide intellectuel impossible à tenir longtemps.
Sombrer dans le délire interprétatif, c'est tomber
dans le dogmatisme, une prison mentale,
quoi qu'on se raconte des histoire de "coeur" et "d'au-delà des concepts".

L'oiseau de notre âme
a besoin de ses deux ailes pour s'élever.
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